FICHTE ET BABEUF
Mais lui-même ne croyait pas : sans doute tant - l'heure, et il paraît bien avoir jugé son système immédiatement applicable. L'auteur de l'État commercial fermé est aussi l'auteur de la Revendication pour la liberté de penser, l'auteur des Contributions destinées à rectifier les jugements du public sur la Révolution française; politiquement, socialement, Fichte vivait les yeux tournés vers la France révolutionnaire, sa pensée était imbue de l'esprit démocratique; en Prusse, à cette heure et dans son siècle, il était déjà du temps nouveau qu'annonçait la Révolution et qui commençait d’être le temps présent, l’idée d'un Etat socialiste était déjà formée en France, et, pour en avoir le premier proposé la réalisation, Gracchus Babeuf venait de monter à l’échafaud (5 prairial an V, 24 mai 1797).
Or, que Fichte, en écrivant son État commercial fermé, ait songé aux événements de France, qu'il fût au courant des idées de Babeuf, on a les plus sérieuses présomptions de le penser.
D'abord il est impossible de ne pas être frappé de certaines analogies de doctrine. Babeuf, avant Fichte, avait proclamé que « chaque homme a un droit égal à la jouissance de tous les biens »,
1. C’est ce que fait, et à juste titre, ressortir M°° Marianne Weber dans l’opus-
cule ‘déjà cité. Elle montre comment le socialisme de Fichte repose sur l’individualisme, entendu dans le sens où l’implique la liberté morale, sur le respect de la personne. La conception organiciste de l'État (Fichte’s Sozialismus und sein Verhältnis zur Marx’schen Doktrin, p. 36), la substitution au droit de propriété sur les choses du droit au travail (p. 39 et suiv.), la division du travail qui en résulte, la reconnaissance ét le maintien des différences d'aptitudes individuelles et de manières de vivre, voire d'alimentation (p. 41); la théorie de la monnaie et du capital (p. 56- 58), etc., en sont, à ses yeux, autant de témoignages.
2. Jahrbticher für Nationalô‘konomie und Statistik, hgg.von Bruno Hildebrand, Fünfter
Bd, Ilena, Druck und Verlag von Fr. Mauke, III, 1865. G. Schmoller, Johann Gotilieb Fichte. Eine Studie aus dem Gebiete der Ethik und der Nationalôkonomie, p. 42.
que « le but de la société est de défendre cetle égalité... et d'augmenter, par le concours de tous, les jouissances communes ! » que dans une véritable société il ne doit y avoir ni riches ni pauvres ?; qu’ « il y a oppression quand l’un s'épuise par le travail et manque de tout, tandis que l’autre nage dans l'abondance sans rien faire » #, Babeuf, avant Fichte, avait proclamé, à côté du droit à l’égalité, le droit de vivre de son travail et l'obligation, pour tout homme faisant partie de la société, de travailler pour vivre (« la nature a imposé à chacun l'obligation de travailler; nul n'a pu sans crime se soustraire au travail“ »); en même temps il avait admis la division et la spécialisation des travaux, il avait admis que « dans chaque commune les citoyens sont divisés par classes, qu'il y a autant de classes que d’arts utiles, que chaque classe est composée | de tous ceux qui professent le même art° ».
« Mais qu'entend-on par communauté du travail? Veut-on que tous les citoyens soient astreints aux mêmes occupations? Non, mais on veut que les différents travaux soient répartis de manière à ne pas laisser un seul valide oisif; on veut que l'augmentation du nombre des travaillants garantisse l'abondance publique, tout en diminuant la peine individuelle; on veut qu’en retour chacun recoive de la patrie de quoi pourvoir aux besoins naturels et au petit nombre de besoins factices que tous peuvent satisfaire? »; et la solution du problème économique lui paraît être celle-ci Trouver un état où chaque individu, avec la moindre peine, puisse jouir de la vie la plus commode* ». Il avait admis aussi l'existence, à
1. Ph. Buonarroti, Conspiration pour l’Égalité dite de Babeuf, Bruxelles, à la Librairie Romantique, t. Il. Pièces justificatives, 8° pièce. Analyse de la doctrine, art. 1, p. 137, et art. 2, p. 141.
2, Ibid., art. 7, p. 147. Voici la preuve que Babeuf en donne (art. 3, preuves, p p. 142).
EL. « Le. travail est pour chacun un précepte de la nature : 1° Parce que l’homme isolé dans les déserts ne saurait, sans un travail quelconque, se procurer la subsistance; 2° Parce que l’activité que le ue modéré occasionne est, pour l’homme, une source de santé et d’amusement.
IL, « Cette obligation n’a pu être affaiblie par la société ni pour tous ni pour chacun de ses membres : 1° Parce que sa conservation en dépend; 2° Parce que la peine. de chacun n’est la moindre possible que lorsque tous y participent. »