‹ Fichte et son temps (volume 3)Chapitre 26 sur 107 · D. L'INDIFFÉRENCE DES CONTEMPORAINS · texte numérisé non relu

D. L'INDIFFÉRENCE DES CONTEMPORAINS

1. 11 convient cependant de signaler un compte rendu paru dans le Journal littéraire d’Erlangen, au mois de mai 1801, où l’auteur, qui se déclare, pour sa part, entièrement convaincu de la vérité et de la rigueur logique de la théorie de Fichte,, attire l'attention du public sur l’État commercial fermé et signale son importance. Il l’appelle une contribution hautement précieuse pour la distinction précise des limites entre le domaine du droit naturel et celui de la morale; il déclare qu'il répond aux plus pressants besoins du temps, à la nécessité de réformer des Constitutions qui ne sont pas ce qu’elles devraient être, qu’il y répond en découvrant précisément la vraie source du mal, en apportant les vrais principes capables d’y remédier, et cela, sans s’en tenir à des projets chimériques et inapplicables, mais en restant sur le terrain de la réalité et en fournissant des moyens de réalisation pratique.

Cependant il est permis de se demander si l’auteur de ce compte rendu a réellement compris la portée de l’ouvrage et en a bien saisi le véritable sens. L'analyse pure et simple qu'il fait de l’État “commercial fermé ne permet pas de l’affirmer, et l’attitude même qu’il prête aux adversaires possibles de la doctrine n’est pas beaucoup plus édifiante à cet égard. Il reconnaît que la seule manière sérieuse de combattre la théorie de Fichte serait de prouver la fausseté de ses principes relativement à la destination de l’État en ce qui concerne la propriété, l’aisance assurée à tous les citoyens, la conception du droit au travail substituée à celle de la possession des choses, la division du travail, la fermeture de l'État; il ajoute qu’il faudrait montrer que Fichte, d’après ses propres principes, accorde trop de puissance à l'État et met par là. en danger la liberté naturelle de l’homme, que l'État a un but différent de celui qui a êté proposé, que ce but peut être atteint, que la destruction des Constitutions jusqu'ici régnantes comme contraires au droit peut être obtenue par d’autres moyens. Tout cela n’est pas très clair et n'indique pas que l’auteur ait aperçu la nouveauté et l'originalité de l’État commercial fermé, comme socialisme (Literatur-Zeitung, Erlangen, 1801, I. Bd., n° 86; Montags, am 4. May 1801, p. 681-688, et n° 87, Dienstags, am 5. May 1801, P. 689- 696).

Signalons encore une polémique entre Fichte et Biester, l'éditeur de la Ne ber linische Monalsschrift, à propos de l’expression de rêverie (Träumérei) qui avait été appliquée à l’État commercial fermé.

Dans le numéro de juin 1801 (V. Bd.), à la page 435, sous le titre : Deux citations, on avait pu lire ceci : « Ein Land, das nach dem Zeugniss aller Geographen und Reisebeschreiber, unter dem mildesten Himmelsstrich liegt, und einer überflüssigen Fruchtbarkeit geniesst; ein Land, wo die Träumerei des geschlossenen Handelsstaats bei weitem leichter, als in irgend einem des gesammten Europa, ins Werk

répondit à Fichte par une lettre qui, derrière les remerciements et les éloges de politesse, laisse percer le plus entier scepticisme. Vous m'avez fait, écrivit-il à Fichte le 9 novembre 1800, en

zu setzen wäre. » (Neue berlinische Monatsschrift, hgg. von Biester, Berlin und Stettin bei Friedrich Nicolai, V. Bd., 1801 Junius, 4. Zwei Zitazionen, p. 435.)

Fichte, blessé au vif par l’expression de « Träumerei », avait été trouver Biester.

Après lui avoir parlé de l’amitié et des convenances qui devraient être la règle des rapports entre écrivains habitant la même ville, il avait déclaré à Biester qu’il sommait l’auteur de la malencontreuse expression d’avoir à s'expliquer et avait chargé Biester de lui transmettre cette sommation (Veue berlinische Monatsschrift, VI. Bd., 1801, Oktober, 5, Der sich selbst setzende Richter. Oder : Gegenerklärung über Hrn. Prof. Fichte, p. 296-297). Non content de cette démarche, il avait publié, dans le fascicule de juillet du Kronos, p. 204-210, le récit de son entrevue avec Biester, et adressé publiquement à l’auteur de l'expression, — à moins que ce ne fût Nicolaï, auquel cas il renoncerait à sa requête, — sommation d’avoir à la justifier dans l’espace de deux mois, sous menace, s’il ne le faisait pas, de lui donner de ses nouvelles. Fichte ajoutait qu'il n’admettrait pas de fauxfuyant, par exemple celui qui consisterait à prétendre que l'expression incriminée s’appliquait à l’idée d’un État commercial fermé en général et non pas à l’ouvrage de Fichte. Cette sommation portait la date : Berlin, 26 juillet 1801 (Neue berlinische Monatsschrift, VI. Bd., 1801, Oktober, 5, p. 290-291). Biester avait répliqué avec aigreur dans le numéro d'octobre de son Journal : « La mine impérative de cet homme qui s’érige lui-même en juge est si comique, disait-il, que les lecteurs en auront l’âme assez divertie. » A la sommation de Fichte, au délai qu’il avait fixé pour la justification, il répondait en lui demandant quelles dispositions juridiques il pourrait bien invoquer pour forcer l’auteur à s’y soumettre; il reconnaissait d’ailleurs que l'expression visait bien le livre de Fichte; il déclarait aussi que Nicolaï n’en était pas l’auteur. Il se refusait à répondre aux injonctions de Fichte, lui faisant observer : ironiquement qu’il avait attendu pour le lui dire que les deux mois fixés par lui fussent largement passés : il attendait tranquillement que Fichte, comme il l’en avait menacé, donnât de ses nouvelles. Il n’ajoutait qu'un mot, et c'était pour faire honte à Fichte de ses procédés. Il n’avait pas suffi au philosophe irascible d'afficher à nouveau sa puérile vanité, sa trop bonne opinion de soi-même, il avait montré sa grossièreté et son mépris pour les autres écrivains; il avait fait pis encore, une chose qui ne prêtait plus à rire, qui n’était pas même simplement honteuse et que Biester n’avait pas envie de qualifier de son vrai nom. Il y avait beau temps que, depuis Cicéron jusqu'aux temps modernes, la publication d’une correspondance privée passait pour chose peu estimable; mais que dire de la révélation d’un entretien, d’un entretien dont on reproduit plus ou moins fidèlement les termes (il ne s’agit même plus ici d’un texte exact, comme pour une lettre)? Et, dans le cas présent, Fichte, au dire de Biester, lui avait attribué maintes choses qu’il n’avait pas dites, qu'il n’avait pas pu dire. . Un homme qui abusait ainsi de votre confiance était un homme dangereux. Comment peut-on se garer de celui qui fait imprimer ce qu’il entend, alors qu’on n’a pas toujours un notaire sous la main? D’une seule manière : en lui interdisant, de la façon la plus courtoise, de jamais remettre les pieds chez vous. Et c'était la conclusion à laquelle s’arrêtait Biester (Hbid, p. 292-299 ; cette réplique à Fichte est datée du 27 septembre RUE

Signalons enfin parmi les articles suscités par l'État commercial fermé un compte rendu singulièrement violent d'Adam Müller, paru en décembre 1801. Adam Müller, dans sa Théorie des antithèses, avait déjà pris à partie la Théorie de la Science et cherché à montrer « la totale inutilité de l’étude de la doctrine de Fichte », la radicale absurdité d’un Non-Moi prétendu opposé au Moi, qui n’est rien de plus que le Mihil irrepræsentabile, c’est-à-dire le comble du non-sens (der Unsinn des Unsinns); et pourtant Fichte en avait fait la base même de sa philosophie. Il avait. aussi consacré toutes ses forces à briser le Baal qui était le Dieu de Fichte. Et Gentz, qui l’affirme à Brinkmann, déclare que son respect pour Müller lui est venu justement de sa haine à l'égard de Fichte; il s'étonne que Brinkmann puisse accorder

menvoyant hier votre ouvrage sur l’Elal commercial fermé, un agréable présent, et, puisqu'il vous a plu de me le dédier publiquement, je vous.en témoigne toute ma reconnaissance.

son'estime de Müller avec son amour pour Fichte (Fr.-C. Wiitichen, 1910, Briefe von: und an F. v. Gentz, Il.. Bd., Gentz an Brinkmann, 128, Wien, den 13. April 1803, p. 118 et 129, Wien, den 25. April 1803, p. 124-125). à

On s’étonnera: moins, sachant ce qui précède, du ton sur lequel A: Müller parle de l’État. commercial fermé et de son auteur:

« Dans aucune espèce de science, disait-il, on peut le constater habituellement, l inexpérimenté. n’émet aussi facilement la prétention de porter un jugement qu’en, matière de science politique »; et il ajoutait que jamais la prétention n'avait été plus. grande que chez Fichte; il écrivait son compte rendu pour tâcher d’éveiller dans Tesprit des centaines de combattants, prèts non seulement à jurer sur la parole et sur'le signe du maître, mais presque à tirer l'épée pour lui, un doute. sur son infaillibilité, et il se déclarait satisfait d’avoir écrit ces lignes, si elles. avaient pour résultat. d’éloigner toujours davantage de Fichte et de ses adeptes: des hommes d'intelligence claire et saine, et de répandre le sens de l’activité vraie, pratique. A'ses yeux l’Élat commercial fermé restait, en dépit de la gravité de son: auteur, une des farces les plus divertissantes qu’ait vues le siècle des visionnaires.

Dans: ce siècle où la: philosophie avait tout fait pour détruire la foi, cet ouvrage était uu. acte de foi; on y trouvait même des visions et de l'enthousiasme à uu. degré tel que l’auteur en oubliait totalement sa mission de logicien, titubant d’une contradiction dans l’autre, se proclamant détenteur de grands secrets économiques, et-incapable, en fin de compte, de les dévoiler, d’ailleurs encore inébranlablement convaincu que, dans un siècle animé d'un mouvement comme celui du siècle actuel, la: même illumination (Erleuchtung) qui, dans dix ans, devait amener l’avènement du: Dieu-Raison ferait de cet État commercial une réalité où son fondateur, avec son. secret, aurait. une situation appropriée à sa découverte.

Adam Müller continuait longuement sur ce ton. Il affirmait que l’État conforme à la Raison ne pouvait être un État fermé, que par conséquent un État commercial fermé était, dans ses principes mêmes, un État de déraison. Il raillait Fichte de s’élever contre la colonisation sous prétexte de sauvegarder les droits. des habitants: incultes, comme si le commerce avec l’Europe n’était pas pour eux: la condition même de la civilisation, de leur droit à la culture, comme si le prétendu respect de leur liberté n’équivalait pas ici à la perpétuité de leur abêtissement. Il raillait encore Fichte pour son ignorance en matière de connaissances: positives, historiques; il lui appliquait ses propres conseils : quand on parle publiquement d’un objet de science, c’est un devoir et c’est une nécessité de se meltre au courant des ouvrages le concernant; or, Fichte paräissail tout au plus connaître quelques essais.de Hume et les écrits d’Adam Smith; pour le reste il ne savait les choses que par oui-dire, par des récits de voyages, par des observations d'économie domestique familiale, par des conversations sur des questions PeReAe le protectionnisme, par exemple.

A. Müller ajoutait en guise de conclusion : « Pour donner aux lecteurs qui n'ont encore rien vu de pareil une idée de l'ignorance qui règne dans ce livre, disons qu’on n’y trouve nulle part le concept du capital »; et, sans insister autrement sur tous les miracles qu’opérait Fichte à l’intérieur de son édifice, A. Müller préférait ne pas le troubler dans son laboratoire et le laisser tout entier à sa magie noire; pour'attribuer à un pareil ouvrage quelque signification, il avait fallu toute l’impudence d’une immense présomption jointe à tout autant d’ignorance (Neue ‘berlinische Monatsschrift, VI. Bd., 1801, Dez. 1801. 2. Ueber einen philosophischen : Entwurf von Herrn Fichte, betitelt : Der geschlossene Handelsstaat, p. 436-458).

Tel est le ton sur lequel fut accueilli l'État commercial fermé par les contemporains de Fichie, et telle est la perspicacité avec laquelle il fut alors jugé. Il est juste de dire que Gentz, peu suspect cependant de tendresse pour Fichte, n’approuva pas le ton de l’article de Müller et lui reprocha de ne pas lui-avoir demandé conseil avant de s'être résolu à publier son article.

« Comment, lui écrivait-il, avez-vous pu, en le faisant sous votre Ho. car fa es

L'ÉTAT COMMERCIAL BERMÉ. 419

« En ce qui concerne le contenu de l'ouvrage, je me réserve de m'en entretenir plus tard avec vous. Je suis convaincu d'y avoir trouvé beaucoup de bon, et, autant que je puis en juger dès main- tenant, j'y vois représenté l'idéal d'un État, l'idéal auquel tout, fonc-

tionnaire qui participe à l'administration aurait le devoir de tendre. Que cet idéal puisse jamais être atteint, vous en doutez vousmême; mais cela n'enlève rien: à la perfection de l'ouvrage. Ouvrage utopique, chimérique assurément. Mais mest:il pas permis, après avoir montré par: où il s’enracine dans: la réalité, de. “montrer aussi par où il prépare l'avenir? Si l’on: prétendait faire passer, sans réserves, l’auteur de: l'État: commercial: fermé pour Le ‘précurseur du socialisme. moderne on soulèverait de très légitimes -observations. Quel rapport entre le socialisme de Fichte, étroitement borné aux limites des frontières naturelles et étrangement protectionniste, et le: socialisme internationaliste, libre-échangiste qui est commun à Karl Marx, à Bakounine et à tous.les révolutionnaires du xix° siècle? Mais il est un autre socialisme dont Fichte inaugure la tradition, c’est le socialisme gouvernemental, bureaucratique dont Rodbertus, Lassalle, À. Wagner, Bismarck dans une certaine mesure, seront, en Allemagne, les grands ouvriers. Struensée, fonctionnaire prussien, pressentait peut-être confusément cet avenir de son peuple, quänd, dans sa lettre de remerciements à Fichte, il écrivait : « Je vois représenté dans votre ouvrage l'idéal d’un État, l'idéal auquel tout fonctionnaire a le devoir de tendre. » Si ces observations sont justifiées, il était intéressant de faire voir comment cette tradition

de la chose consiste justement en ce que ce ne fut pas une critique anonyme, parler sur ce ton d’un homme comme Fichte?

« Je ne dis rien de ce que le procédé a innaliique . Mais ne sentez-vous pas vous-même ce qu’il ya de démesuré, de choquant, d’offensant en soi et pour soi dans ce ton? Ne sentez-vous -pas que vôus avez émoussé la pointe de votre attaque en ne laissant même pas pressentir que celui que vous maltraitiez ainsi était, au demeurant, un des cerveaux les plus pénétrants de son temps. Vous auriez, au contraire, atteint pleinement votre effet si, d’un côté, vous lui aviez rendu pleine justice, et si vous aviez fait ressortir la. monstruosité du fait qu’un pareil homme peut en arriver à de pareilles folies.

« Voilà, ou à peu près, croyez-m'en, ce que sera, plus ou moins enveloppé, le jugement de tous les lecteurs de votre article qui n’aiment pas Fichte. Quant au nombreux parti de ses amis, il s’'emparera du côté faible de votre article, qui, à mon ‘sens, consiste précisément et uniquement dans ce ton déplacé (le fond-est bon et parfois excellent, disait un peu plus haut Gentz), pour s'en servir contre vous et vous faire toucher terre. Quel misérable et quel faible cerveau est donc ce Biester, puisque sa fureur contre Fichte l’a aveuglé au point de pouvoir lire votre article sans sentir cela et sans vous y rendre attentif? » (Fr.-C. Witlichen, Brie/e von und an F. von Gent:, Il. Bd., Gentz an A. Müller, 191, Berlin, den 15. Dezember 1801, p. 363-364.)

4. Fichie’s. Leben, IL. Bd., Zweite Abth., XVIII, 29, p. 849-550, Minister Struensee LUE ne Poe den 9. Nov. 1800.

économique de l'Allemagne moderne a pris naissance chez Fichte Ps la combinaison d’un idéal prussien et d’un idéal jacobin. |

Fichte ne s’étonna pas de rester incompris. Il savait que les hommes de sa génération étaient incorrigibles; il savait, il l’a dit lui-même, pourquoi les idées exposées dans l'État commercial fermé devaient profondément déplaire à tant de gens.

Cette génération ne voulait rien tenir d’une discipline, elle désirait tout acquérir par la ruse et au petit bonheur, la vie était pour elle comparable à un jeu de hasard. Elle criait sans cesse à la liberté, à la liberté du commerce et des grains, à la liberté vis-à-vis de toute surveillance et de toute ingérence gouvernementale, à la liberté à l'égard de tout ordre, à la liberté à l'égard des mœurs. Tout ce qui impliquait une règle stricte, un état de choses fixe, absolument : régulier, lui apparaissait comme une atteinte à la liberté naturelle :.

1. Fichte, S. W., IIL. Bd., Der geschlossene Handelsstaat, IT. Buch, 8. Cap., p. 510-514, :

Page 1