II. « L'APPEL AU BON SENS HUMAIN
IL.«AUSUJETDE L'Ap. Nous relèverons une brochure plus impor- PEL AU PUBLIC DU PROF. tante : elle est de G.-F. Schäffer, prédicateur HE en chef de la Cour, à Gotha, et témoigne d’une singulière intolérance : Au sujet de l’Appel au public du professeur Fichte concernant les principes athées qu'on lui a impulés (Ueber des Herrn Prof. Fichte Appellation an das Publikum und die ihm beigemessenen atheistischen Grundsätze betreffend). L'auteur est un esprit capable de saisir toute l'excellence des philosophes anciens et modernes, même les plus modernes; son ouvrage, une satire des plus cinglantes. Veut-on un exemple de sa philosophie, le voici:
« Mais quoi, déclare l’auteur, est-il donc seulement possible en soi que le monde supra-sensible puisse être réellement une divinité véritable? Je réponds non! Le concept de la divinité comme monde supra-sensible, ou du monde supra-sensible comme divinité est tout à fail impossible; c'est un concept contradictoire. Car notre propre moi supra-sensible, Fichte même l’affirme. Conséquemment le monde supra-sensible consisté en êtres supra-sensibles unique-
1. Vertraute unpartheiische Briefe über Fichtes Aufenthatt in Iena, p. 176. 2. Ibid., p. 143-150.
ment particuliers, singuliers, existant pour eux-mêmes, reliés entre eux par un ordre moral commun. Seulement notre être ou notre moi supra-sensible a certaines limites qui lui sont essentielles et dont il ne peut se défaire. Le sieur Fichte lui-même les connaît et
les sent, quand il dit, page 46 : « les limites primitives de mon être
sont, dans leur origine, absolument inconcevables ». — Parfaitement, elles le sont quand on ne croit pas à un Dieu qui a posé ces limites aux êtres supra-sensibles dépendant de lui, qui leur a fixé une sphère dans la série des choses et un cercle d'action. »
Voici un exemple de l'esprit satirique de Schäffer :
« L’affirmation de Fichte suivant laquelle tous les objets extérieurs sont des produits de notre représentation est vraiment quelque chose de tout à fait extraordinaire! Ainsi nous serions, en fin de compte, tout-puissants, il nous suffirait d’un souffle pour détruire le monde entier. C’est ce qui paraît ressortir de ce que Fichte déclare ici. D'où donc peut venir que, d’après tous les enseignements de l'expérience, nous soyons cependant assez impuissants pour ne pouvoir même pas détruire, en soufflant dessus, un de ces essaims de mouches qui, en été, nous sont souvent si insupportables? Ou peut-être est-ce que, seul, Monsieur Fichte peut accom- plir de si grandes choses? Oh! alors cet homme serait excellent à employer dans la guerre, car il serait capable d’anéantir toute une armée ennemie d'un seul souffle, comme étant son produit, sa création, une pure apparence !. ». |
1V. LA PLAQUETTE Dans une plaquette anonyme sur le Rapport SUR « LE RAPPORT DE de l’Idéalisme et de la Religion (Vom Verhält- A ET DE LA Liss des Idealismus zur Religion), on décla- Fi rait franchement que l'Idéalisme n'était pas fait pour les écoliers et les étudiants des gymnases, que ce n'était pas même l’objet d'un enseignement utile pour l'auditoire des Universités, pour les futurs juges, professeurs ou médecins. Il leur . fallait, dans ces années précieuses, des études moins stériles que la. spéculation pure, que des théories exposées en raisonnements bien enchaînés dont on ne doit pas perdre une syllabe, si on veut les comprendre. Un tel enseignement dépassait la portée de cerveaux de vingt ans, inaptes encore à la méditation; et, s’il se trouvait par hasard quelques esprits nés pour la philosophie et capables de suivre l'élan du maître vers les hauteurs transcendantales, à quoi cela pouvait-il bien les mener? Ne leur fallait-il pas redescendre sur la
. 4. Vertraute unpartheiische Briefe, p. 158-165.
terre dès qu'ils voulaient parler et agir au milieu de leurs semblables, dès qu'ils voulaient travailler pour se donner un métier? . Combien plus sages étaient les professeurs de philosophie qui, en bons et prudents pères de famille, se bornaïent à un empirisme susceptible de faire voir à leurs élèves clair en eux-mêmes, à une esthétique théorique et pratique, capable de former leur goût et leur jugement, à une morale lumineuse et facile qui donne à leur cœur les principes
nécessaires, la bonne conduite et fortifie leur foi, leur amour, leur
respect envers l'être saint, envers le suprême bienfaiteur !.
C. HEUSINGER, pEDg- Une autre brochure : Quelques aphorismes KIND, EBERHARD. sur le système idéaliste athée du professeur
Pt ie CE tchte (Ueber das idealistisch-atheistische :
SUR LE SYSTÈME IDÉA-. LAS ie Ê :
LISTE ATHÉE Du Pro. System des Herrn Professor Fichte in Iena.
FESSEUR FICATE », DE Einige Aphorismen), mérite une mention HENRI spéciale, et parce qu'elle porte la signature d'un Kantien authentique, d'un Kantien orthodoxe, le Dr. J.-G. Heusinger, et parce que Fichte y a répondu. Heusinger combat Fichte au nom de l’orthodoxie kantienne. La prétention d’avoir voulu améliorer le Kantisme est, à ses yeux, une abomination, et, derrière le prétendu athéisme de Fichte, c'est tout son système qu'il attaque. Comparant le nouvel Idéalisme de Fichte avec celui de Kant, il pro-
pose de montrer leurs différences essentielles, d'établir que la Théorie
de la Science n’est nullement l'achèvement de la Critique, qu’elle repose, en somme, sur des principes tout différents. L'auteur termine en affirmant que la doctrine de Fichte est bien un athéisme, et il lui
adresse un double reproche : celui d’avoir appuyé l'existence de l'ordre moral du monde sur la.simple conscience de la loi morale en.
nous, ce qui n'était pas une garantie suffisante, celui d’avoir fait du Dieu-substance une notion contradictoire, ce qui était abuser d’une fausse dialectique; le concept de substance n'implique nullement, en effet, une détermination purement spatiale ou temporelle, ainsi que la Critique de Kant l'avait suffisamment prouvé en le rangeant au nombre des catégories ?.
nZessai»pepgps. Vuüis ce fut encore le professeur Dedekind, kiNp « Pour METTRE de l'Université de Halle, celui dont Fichte D'ACCORDFICHTEETSON avait jadis invoqué l'exemple et l'autorité ns | pour justifier ses conférences du dimanche, qui s’en prit à la théologie nouvelle dans son Essai pour mettre
1. Neue allgemeine deutsche Bibliothek, 57. Bd., 1801, 2. St., 6. Heft, p. 392-393. 2. Ibid., p. 393-396, et Vertraute unpartheïüsche Briefe, p. 166-171.
ans. > F
d'accord, au point de vue de son athéisme, Fichle el son public
(Versuch Herrn Fichte mit seinem Publikum in Absicht seines Atheismus auszugleichen!). Il déclarait impossible que la Raison
pratique nous découvrit rien d'un ordre moral du monde; Fichte
n'avait pu passer outre qu'au prix d’une inconséquence et en se plaçant, quoi qu'il en dit, au point de vue de la Raison théorique : l'idée d’un ordre, celle d’un rapport dans cet ordre, d’une cause de cet ordre impliquent des catégories (quantité, relation, cause) qui n’appartiennent pas à la Raison pratique et qu'il lui a bien fallu
emprunter à la Raison théorique. La Raison pratique suffit si peu
du reste à justifier l'existence de cet ordre qu'il faut, pour l'expliquer, l'intervention de Dieu. Au fond, tous les subterfuges de cette dialectique dissimulent mal l'impossibilité de séparer la Raison pratique de la Raison théorique. C'est égalément à cette distinction arbitraire qu'il faut rapporter l'argumentation de Fichte sur le Dieu-substance. Fichte déclare que croire à un pareil Dieu, c’est perdre l’entende-
ment; sans doute pour la Raison pratique, isolée de tout rapport
avec la Raison théorique, il ne peut exister de substance, mais c'est précisément parce qu'on a ainsi artificiellement perdu l’enten-
demenli ?.
Il faut insister davantage sur une autre bro-
IT. LA BROCHURE chure, celle du prof. J.-A. Eberhard, égalea F 4 Ne ment de l’Université de Halle, sur le Dieu de skor ricare er ze M: le prof. Fichle el le faux dieu de ses FAUX DIEU DE SES adversaires (Ueber den Gott des Herrn ADVERSAIRES ».. Professor Fichte und den Gützen seiner | Gegnér), parce que la valeur philosophique
des arguments y est incontestable, parce qu *’Éberhard était le repré-
sentant autorisé de | École Wolfienne, parce que Fichte lui-même a amontré, en lui faisant aussi l'honneur d’une réponse, le prix qu’il ‘y attachait.
Après avoir remarqué que l’aune à laquelle on mesurait les écrits philosophiques avait entièrement changé; qu’autrefois c'était la profondeur, la lumière, la précision et, quelquefois, une beauté supérieure de composition liée à ces perfections, tandis que maintenant c'était l'originalité, toujours l'originalité, rien que l'originalité; après avoir déploré cet état d'esprit d’où était né l'enthousiasme
pour la PRBDPQPAIS nouvelle, RH reppenit les bases sur
. 4. HiMertiefm bei Gentenberg, 32 pages:in-8, 4700.
2. Neue allgemeine deutsche Bibl., 57. Bd., 1801, 2. St., 6. Heft., p. 108-406.
lesquelles Kant avait édifié sa croyance en l'existence de Dieu; il rappelait aussi que, dès ce moment, on avait manifesté la crainte qu'une croyance fondée simplement sur les faibles étais de la Morale eût peine à se tenir longtemps debout. Cette crainte avait été vite. justifiée, et par Fichte lui-même, en niant brutalement l'OHSteReE en soi de Dieu !.
On peut, suivant Eborbad résumer dans les thèses suivantes les objections que Fichte adresse à la théorie de Dieu :
1° À l’homme est nécessaire la croyance en un ordre moral du monde pour affirmer la dignité de la Raïson;
2° Cet ordre moral est un ordre supra-sensible ;
3° C’est une conséquence de la finitude de son entendement qu ‘il rassemble et fixe dans le concept d’un être existant qu'il lui est loisible d'appeler Dieu, les rapports de cet ordre à lui et à sa conduite, quand il doit en parler aux autres;
4° Le concept de Dieu, comme substance particulière, est un concept impossible et contradictoire?.
La première question que Fichte soulève ainsi est de savoir si l’ordre moral supra-sensible est Dieu.
Mais, déclare Eberhard, l’ordre moral ne peut être que le système intégral des lois pratiques qui déterminent la conduite des êtres raisonnables, s’ils doivent être bons moralement. Ces lois sont des vérités nécessaires et éternelles, mais des vérités exigent un entendement qui les pense; si ce sont des vérités éternelles, il faut que ce soit. un entendement éternel. Serait-ce le mien? Alors je serais l’Être éternel. Mais j'ai commencé dans le temps, j'ai donc une durée. Il faut alors que ces vérités aient été pensées par un Être éternel, distinct de moi, qui existe pour soi. L'ordre moral supra-sensible n'est donc pas Dieu, mais il conduit à Dieu.
Si, comme Fichte l’affirme, au dire d'Eberhard, Dieu n’était que le système des vérités morales, et si celles-ci n’existaient que dans mon entendement, il faudrait dire que la divinité n'est qu'un mode de l'esprit humain. Ce serait un nouveau HR un Spmnozsme renversé, plus monstrueux que l'ancien *
Ce n'est pas tout : Fichte se refuse à admettre un Dieu absolument indépendant de nous, un Dieu ayant une existence en soi et à soi; il ne conçoit la divinité que dans son FAPPOE immédiat à
1. J.-A. Eberhard, Ueber den Gott des Herrn Professor Fichte und den Gôtzen seiner Gegner. Eine ruhige Prüfung seiner Appellation an das Publikum in einigen Briefen, Halle, bey Hemmerde und Schwetschke, 1799, br. de 64 pages, p. 5-7. — 2, Ibid., P- 11-12. — 3. Ibid., p. 12-15.
notre conscience. Or, ceci suggère à Eberhard les remarques suivantes : |
1° Il existe une relation de la divinité à nous. Mais qu'est-ce que cette divinité? C’est déjà une relation. Elle serait donc une relation de relation à nous;
2° Toute relation exige au moins deux termes dont l’un se rapporte à l’autre. Où se trouve ici ce second terme? Car la divinité n’est que la relation même; | |
3° D'où provient notre connaissance des relations que les choses ont entre elles? Fichte combat chez ses adversaires la prétention qu'elle provienne des choses mêmes qui sont en relation. C'est pour lui une donnée immédiate ; | '
4° Comment donc nous est fournie cette connaissance de la relation entre nous et la divinité? Par le sentiment. Vouloir connaître Dieu autrement, c'est-à-dire par la déduction d'un concept de son essence, est pour Fichte une énormité. « Changer ce rapport, vou- loir faire dépendre le sentiment du concept, c'est dans un cas faiblesse de tête et dans l’autre faiblesse de cœur. » Il ajoute que celui-là donnerait à rire à tout homme raisonnable qui ne voudrait pas croire avoir froid ou chaud sans tenir entre les mains un morceau de la substance du froid ou du chaud.
Mais ne confond-il pas ici deux ordres de sentiments : le sentimentsensation (purement sensible) et le sentiment moral? Ne voit-il pas que, si la première espèce de sentiment est une donnée immédiate, le sentiment moral exige une culture préalable, qu’il n’est point inné, que par conséquent il a besoin, pour se développer, des concepts? Ce qui peut expliquer son erreur, c'est que, chez l’homme civilisé pour qui la conscience morale est une habitude acquise et transmise, le travail du jugement qu'a exigé sa formation n'apparaît plus à ses yeux; mais ce n’est là qu’un résultat.
Il faut donc reconnaître que le sentiment moral n'est, au fond, que l'expression d’une connaissance : la connaissance de l'être qui nous impose sa loi absolue, la perfection morale; la vertu suprême est fille de la suprême sagesse !.
D'ailleurs de quel droit identifier moral et supra-sensible? N'existet-il pas, hors de la moralité, une infinité de vérités supra-sensibles : les vérités ontologiques, arithmétiques, algébriques, les vérités de la mathématique et de la dynamique supérieures? Or ces vérités-là
1. J.-A. Eberhard, Ueber den Gott des Herrn Professor Fichte und den Gôtzen seiner Gegner. Eine ruhige Prüfung seiner Appellation an das Publikum in einigen Briefen, p. 18-25.
ont, elles aussi, une relation immédiate à nous; cette relation à nous n'est pas, sans aucun doute, une relation immédiate à notre sentiment moral : c’est une relation à notre entendement ou à notre raison; pourquoi donc voudrait-on que les vérités morales fissent exception à la règle? Ce sont des vérités, donc elles se manifestent au bon sens et à la raison, qu’elles soient morales ou non, d’une seule et même manière, in abstracto : les vérités morales, pas plus que les autres, ne peuvent toucher le sentiment, si elles n’ont pas commencé par exister dans l’entendement et dans la raison.
On peut tirer de là une autre conséquence encore :
1° Si toutes les vérités éternelles supra-sensibles, morales ou non, constituent un système unique et indivisible, il faut qu'elles existent en pleine lumière et en toute intelligibilité dans un entendement. éternel. Or, mon entendement n’est pas éternel : donc il faut admettre l'existence réelle, hors de moi, d’un entendement éternel;
2° Le nombre de ces vérités supra-sensibles, éternelles est infini, mon entendement est fini : il faut donc que, de toute éternité et pour toute l'éternité, elles soient présentes dans un entendement infini existant réellement hors de moi;
3° Les vérités morales ne peuvent toucher immédiatement le sentiment, il faut qu'elles existent dans la raison pour que le sentiment puisse les révéler, car elles ne ferment avec les vérités spéculatives qu'un seul système. Que serait donc un Dieu qui ne devrait être que le rapport avec nous de l'ordre moral supra-sensible du monde 1? | ,
Venons-en maintenant aux objections que Fichte adresse au Dieusubstance et au Dieu dispensateur du bonheur; demandons-nous s'il est vrai que Dieu est une idole quand je me le représente comme une substance; s’il est, comme substance, un être sensible; si tous ceux qui le considèrent comme une substance ne songent qu’à leur bonheur; si Dieu enfin, parce qu’il est bon et veut le bonheur des hommes, est nécessairement encore un faux-dieu.
A toutes ees questions que Fichte résout par l’affirmative, Eberhard répond : non!
Le Dieu-substance, une idole, parce que toute substance est d'ordre spatial et temporel? Toute substance finie peut-être. Mais qu’on consulte Baumgarten, on y trouvera une définition de la substance qui ne contient pas la moindre trace d'espace ou de temps; d'ail-
1. J.-A. Eberhard, Ueber den Gott des Herrn Professor Fichle und den Gôtzen seiner Gegner. Eine ruhige Prüfung seiner Appellation an das Publikum in einigen Briefen, p. 28-32.
leurs les théologiens qui ont défini le concept de la substance divine par abstraction des substances réelles existant dans le monde ont eu soin de le définir per eminentiam, en niant de cette substance toute limitation, donc l’espace et le temps; et cette première réponse
implique la seconde : pour être une substance Dieu n’est pas néces-
sairement un être sensible.
Mais, dit Fichte, ce Dieu-substance et personne est conçu comme le dispensateur du bonheur; cela suffit à faire de lui un faux-dieu.
Est-il donc nécessaire de bannir tout bonheur du monde? Qu'on y prenne garde, on doit sans doute bannir de la morale la jouissance purement sensible; toutes les philosophies rationalistes sont d'accord sur ce point; mais il y a une jouissance d’un ordre supérieur, qui est liée à la pratique de la vertu, et qu'on appelle la féli-
<cité : loin de l’exclure, il faut la rechercher; le penchant à la félicité,
qui fait partie de la nature humaine, est aussi essentiel à la moralité que la conscience, il est le mobile de notre action. Et de cette félicité pourquoi Dieu ne serait-il pas le dispensateur? Il doit l'être, s’il est le Dieu juste et le Dieu bon:.
1. J.-A. Eberhard, Ueber den Gott des Herrn Professor Fichte und den Gôlzen seiner
Gegner. Eine ruhige Prüfung seiner , Appellation an das Publikum in einigen Briefen,
Le même Eberhard, dans un « Essai pour préciser le débat entre le professeur Fichte etses adversaires », Versucheiner genauern Bestimmung des Streitpunkts zwischen Herrn Prof. Fichte und seinen Gegnern, 92 p., Halle, reprend ces arguments sous une autre forme.
Fichte prétend, déclare-t-il, que Dieu n’est susceptible d’être perçu que par le sentiment, par un sentiment qui ne peut s'exprimer en concepts, tout concept étant
. une détermination, c’est-à-dire une limitation qui répugne à l’Absolu. Mais, répond
Eberhard, l’argument repose sur une équivoque toute verbale : le mot allemand Begreifen (concevoir) implique sans doute, dans son sens ordinaire, l’idée d'une détermination ou d’une limitation, mais d’une part son sens originel signifie aussi tâter, toucher (Betasten), et implique par suite une appréhension directe de son objet, et d'autre part le mot concept, dans les autres langues, par exemple en latin (notio), ne contient rien de limitatif, enfin une limitation dans le concept n’entraîne pas nécessairement de limitation dans l’objet.
Le second argument de Fichte, que toute détermination se fait par négation, n’est pas. plus valable. Fichte déclare que Fexistence de Dieu hors du monde est posée par opposition au monde, qu’ainsi la détermination de son concept est une détermination par négation, que par suite elle exclut l’infinité, donc la divinité. Singuäière conclusion, objecte Eberhard. Dieu est posé comme négation du monde, c’està-dire de l’ensemble des choses finies, et la négation du fini ne serait pas l'infini? Mais c'est précisément parce qu’il n’est pas fini, parce qu’il est infini qu’il n’est pas le-:monde. d
Quand Fichte ajoute : une chose, par cela même qu’elle devient objet de concept, cesse d’être Dieu, et tout prétendu concept de Dieu est celui d’une idole, Eberhard réplique : concevoir une chose et avoir d’une chose un concept n’est pas une iden- 4ité; il y a concept de tout le possible sans que pour cela nous le concevions. Un homme ordinaire a un concept de la montre quand il sait qu’elle est un instrument destiné à marquer le temps. mais il ne conçoit pas pour cela de quelle mamière et par quel moyen cela se fait.
: De même nous pouvons avoir un concept de l’Étre infini sans pour cela le concevoir, au sens propre du mot. Il y a plus : à la suite de tous les mystiques Fichte <onfond l'infini et l’indéterminé ou l’universel. Or, aucun concept ne peut définir
Enfin, de tous les écrits nés de cette polémique, le plus retentissant fut, sans contredit, la Lettre que Jacobi crut devoir adresser publiquement à Fichte. Ce fut aussi, de tous, celui qui toucha Fichte le plus au vif: car, « s’il y avait en Allemagne un penseur avec lequel il souhaitait et espérait de s’accorder dans ses intimes convictions, c'était assurément Jacobi ! ;
Mais, pour bien comprendre la portée de cette Lettreetlerôle qu'elle a joué dans le développement ultérieur de la pensée de Fichte, il faut rappeler la tâche que s'était alors assignée Jacobi.
En révélant à Mendelssohn étonné le Spinozisme de Lessing, Jacobi, dans ses Lettres sur la docirine de Spinoza (Ueber die Lehre des Spinoza, in Briefen an Herrn Moses Mendelssohn}, n'avait pas pour unique but de contribuer à enrichir le livre sur la Vie et les Opinions de Lessing, que préparait alors le philosophe de Berlin; il entendait surtout faire appel à l’autorité de Lessing pour jeter le discrédit sur la Philosophie des Lumières mise à la mode par les Nicolaï et les Mendelssohn, qui, afin de propager leur « plat rationalisme », s'étaient abrités à l'ombre de ce grand nom. N'était-il pas piquant de faire entendre à Mendelssohn cette parole de Lessing «qu'il n’y avait pas d'autre philosophie que la philosophie de Spinoza ? »?