Ibid., p. 313, Berlin, 20 juillet
FICHTE ET LA FRANC-MAÇONNERIE. | 5 de la présence de Fichte à Berlin et de l'émotion qu'elle y avait suscitée, Frédéric-Guillaume prononça ces simples paroles : . « Si, comme je l'entends dire, Fichte est un citoyen paisible, étranger à toutes les fréquentations dangereuses, je lui accorde volontiers asile en mes États. On l'accuse, il est vrai, d'être en guerre avec le bon Dieu; maïs c'est là une affaire à régler entre le bon Dieu et lui. Moi, je m'en lave les mains!. » À dater de ce jour, Fichte vécut en parfaite sécurité. Le 4°" août, il vit le conseiller de cabinet Beyme, l’homme qui travaillait journellement avec le roi; il l’entretint de sa situation, lui dit nettement qu'il était venu à Berlin ‘pour y rester et désirait se savoir en sûreté, éar il comptait faire venir sa famille. Loin de le détourner de ce projet, Beyme l’assura que l’on considérerait comme «un honneur et comme un plaisir » de lui offrir l'hospitalité dans la FRA de la Prusse, « que le roi était inébranlable sur certains principes »? Le mot d'ordre était donné; il fut suivi. Sans peine dates La société berlinoise n'avait rien de l’étroitesse, de l'intolérance dont Fichte avait souffert ailleurs. Depuis longtemps, bien avant que Voltaire fût appelé à Potsdam, l'esprit français l'avait pénétrée. Il avait été introduit par ces protestants que les persécutions de Louis XIV chassaient de France. Cinquante ans plus tard, il allait régner en maître sur un sol tout préparé, « À Ja mort du brave caporal qui avait su faire l’armée dont Frédéric II, son fils, devait si e glorieusement se servir, la Cour devint toute française. Dès lors l'éducation de la noblesse prussienne fut presque exclusivement française. C’étaient les « philosophes » de Paris qui fournissaient les précepteurs; un collège français florissait de longue date dans la capitale du nouveau royaume; l'Académie de Berlin était présidée 7 par un Français, nr tout un RARES de la grande cité s'appelait la « ville française »° Cette société, respectueuse, jusqu’à la uns des « lumières » de la France, enivrée des idées libérales que propageait le souffle puissant de la Révolution, indifférente à la religion, — son roi lui en avait donné l'exemple, — ennemie de l'intolérance, accueillit comme un martyr de la libre pensée le démocrate persécuté, le RHGEOpES errant accusé d’athéisme.
L'entrée de Fichte dans le « monde » dé Berlin se fit sous les
4. Fichle’s Leben, I, nu, 6, p. 323-324, lettre de Fichte à sa femme, Berlin, 10 octobre. it . 2. Ibid., lettre du 2. août, ETS
3. K. Hillébrand, Revue de Deux Mondes. La société de Berlin de pe à 1815, 15 mars 1870, t. LXXXVI, P- 448,
auspices de Frédéric Schlegel, dans les salons d’Henriette Herz ou dans la « mansarde » de Rahel Levin. À cette heure, en effet, les salons israélites étaient devenus véritablement les foyers d'où rayonnait toute la vie intellectuelle du temps. La tolérance du grand Frédéric avait permis aux Juifs de sortir de l'espèce de ghetto moral où, jusque-là, des préjugés séculaires les avaient isolés. Enrichis par la guerre, ils eurent bientôt fait, la paix venue, de profiter de leur. fortune et de leurs loisirs pour acquérir une forte instruction : une affinité secrète les attirait vers la culture française alors à la mode; ils s’en rendirent vite maîtres, plus vite que les purs Allemands. Ne possédaient-ils pas, comme les Français, « l'esprit proprement dit, la saillie, le goût des choses finement dites, le ton moqueur et la promptitude à saisir le ridicule; puis le bon sens, un certain rationalisme pratique, qui se porte vers l’arrangement même de la vie, et qui fait le désespoir des natures rêveusés, incapables de le comprendre, partant promptes à le condamner »? Ce n’est pas tout : « la sagacité pénétrante, l'intelligence ennemie des nuances qui échappent à l'analyse comme des sentiments qui n'ont point de caractère tranché ne se trahissent-elles pas dans la vie des Israélites autant pour le moins que dans leurs œuvres d'esprit‘ », et ne sont-elles pas aussi des traits caractéristiques du génie français?
Française encore, cette « absence totale de préjugés naturelle aux émancipés d'hier, sans passé ni tradition, dans une société dont ils ignoraient les lois et les principes ? »; française enfin, l'émancipation intellectuelle et la tolérance religieuse que venait de leur apprendre un coreligionnaire, le philosophe Moïse Mendelssohn, dont l’action, soutenue par l'autorité du grand Lessing, contribua si puissamment, dans les dernières années du siècle, à transformer l'esprit berlinois. Mendelssohn prêchait d’ailleurs d'exemple, brisant les barrières que l'orthodoxie, fortifiée par la persécution, avait édifiées entre Juifs et chrétiens; il leva, pour sa famille, l'interdiction, sous peine de souillure, de tout commerce avec les non-juifs, il reçut à sa propre. table des chrétiens, sans peur d’être détourné par eux de ses devoirs et de sa religion; il ne jugea pas non plus nécessaire à sa foi, pourtant sévère (il observait encore la lettre même du mosaïsme), de condamner la vie moderne; il ne refusa pas à ses filles Henriette et Dorothée, avec la liberté de tout lire, celle de fréquenter le monde, la ville, les théâtres, et de se parer pour y plaire. Exemple vite suivi par les riches banquiers de Berlin, les Cohen, les Itzig, les Ephraïm, les Meyer, fiers de mettre leurs palais et leur luxe à la disposition
1. K. Hillebrand, Revue des Deux Mondes, art. cité, p. 448-449. -— 2. Ibid., p. 449.
de la haute noblesse qui, moins eselave des vieux préjuges que la
bourgeoisie, ne dédaignait pas de les fréquenter. Elle avait, il est
vrai, pour ne pas se faire prier, d’autres raisons que la largeur de
son esprit, formé à l'école des Encyclopédistes français, enivré des
idées libératrices de la Révolution. Les femmes qui tenaient ces salons étaient jeunes, belles, parfois coquettes; culture raffinée, goût des choses modernes, esprit totalement émancipé, indulgence entière à l'égard des hôtes qui honoraient leurs réunions, tout, chez elles, faisait oublier leurs origines. En fallait-il davantage pour que
Jes grands seigneurs, qui, dans les milieux guindés et austères de
l'aristocratie protestante, se sentaient à l’étroitet se mouraient d'ennui, fussent heureux de se donner rendez-vous dans une société où ils
trouvaient, avec l'élégance dans le luxe, la liberté la plus franche et
le culte des choses de l'esprit? D’aucuns même n'estimaient pas
indignes de leur amour ces femmes ou ces filles de Juifs enrichis,
et celles-ci acceptaient leurs hommages, parfois même mieux, leur nom. Citerons-nous l'exemple d’Adèle Cohen, épousant un grand
seigneur prussien, celui de la baronne de Grotthuis, née Sarah Meyer,
qui tint à Berlin une brillante place, tandis que sa sœur cadette Marianne, devenue princesse de Reuss, traitait d’égale à égale avec les princesses de Courlande, de Ligne et Clary? Rappellerons-nous que, des filles de l’ancien prêteur à gages Itzig, la cadette fut faite baronne d’Eskeles, et que l’aînée, devenue veuve du baron d’Arnstein, refusait la main, les titres et la fortune du prince souverain
Charles de Lichtenstein qui se battit en duel et mourut pour elle {?
Mais, au milieu de tous ces cercles, deux salons rivalisaient de
| célébrité, et, de toutes ces femmes, deux exercèrent une influence
décisive, l’une par l'éclat de sa beauté, l’autre par son étonnant « génie »?, Henriette Herz et Rabhel Levin.
1. K: Hillebrand, Revue des Deux Mondes, art. cité, p. 454-458.
2. C’est le mot qui vient, comme naturellement, dans la bouche ou sous la plume de ceux qui l’ont connue.
A Mr de Staël lui demandant « s’il trouvait qu’elle avait tant d'esprit » Brinkmann répondait qu’on ne la préconiserait pas tant, si elle n’avait que de l'esprit. Il affirmait qu’elle avait du génie, un génie qu’Athènes eût apprécié.
Et, après avoir conversé avec elle, Mr° de Staël écrit à Brinkmann : « Je vous fais amende honorable : vous n'avez rien exagéré. Elle est étonnante! Je ne saurais que répéter, ce que j'ai dit mille fois pendant ce voyage; que l’Allemagne est une
mine de génie, dont on ne connaît nulle part les richesses, ni la profondeur. Vous êtes
bien heureux de posséder ici une amie pareille. » (K.-A. Varnhagen von Ense, Ausgewählte Schriften, XIX. Bd., Dritte Abth., Vermischte Schriften, Dritter Theil, Leipzig, Brockhaus, 1876, Rahel, Brief an Varnhagen von Ense, nach dem Tode seiner Gattin, von G. Freiherrn von Brinkmann, p. 235-236.)
Et le marquis de Custine écrivait à son tour : « Son esprit suffisait à tout, parce que c'était mieux que de l'esprit : c'était du génie au service de l'intimité et même de la société. » Ibid., Mme de Varnhagen, par le marquis de Custine, p. 267.
Henriette appartenait à l'aristocratie juive; elle était de famille portugaise. Son père, le docteur Lemos, après lui avoir donné une instruction très complète et la connaissance de plusieurs langues, l'avait mariée, toute jeune, à quinze ans, au D' Herz, médecin aussi sérieux que distingué philosophe; c'était un des disciples les plus estimés de Kant. Henriette avait la tête fine et les traits purs des statues grecques; elle avait une abondante chevelure d’ébène, le. buste ample et ferme, un teint mat qui lui avait valu le surnom de belle Circassienne ; sa haute et majestueuse stature l'avait fait appeler aussi la Muse tragique. C’est dire assez l'impression que produisait son aspect. Elle lui dut sans doute le merlleur de son influence, car toute sa culture et sa facilité ne lui avaient point donné ce charme de l'esprit qui n'appartient qu'aux natures originales et qui survit aux charmes du visage. Aussi perdit-elle, avec sa jeunesse, le secret de son empire. Mais son règne fut éclatant comme sa beauté; l'attrait qu'elle exerçait fit de son salon une des curiosités de Berlin; et Mirabeau, lors de son passage dans la capitale de la Prusse, ne dédaigna pas de la voir. ve
Elle réunissait autour d'elle toutes les célébrités du temps : le comte Bernstorff, le conseiller de Gentz, le comte de Dohna-Schlobitten, le futur ministre des Affaires étrangères Ancillon, le francmaçon Fessler; elle eut l'honneur de recevoir la visite de Schiller, de donner l'hospitalité à Jean-Paul; elle avait pour familiers Adalbert de Chamisso et Frédéric Schlegel, pour admirateurs passionnés G. de Humboldt et Louis Bürne; son intimité avec Schleiermacher eût été prise pour de l'amour, si l’on avait ignoré la froideur de son tempérament et la fermeté de sa vertu. Elle usa de ses illustres amis pour satisfaire sa vanité. Elle rêvait de ces salons français du xvrr° siècle qui furent les premiers cénacles littéraires; elle voulait à son tour diriger les beaux esprits de son temps, elle y parvint. La Ligue de la vertu dont elle était la fondatrice devint le berceau du romantisme naissant; elle imposait à ses membres le tendre tutoiement, l'échange de correspondances sentimentales et toute la phra- séologie des « amours de tête »; elle encourageait les enthousiasmes de commande et une sorte de mysticisme sensuel; elle invoquait le « développement moral » et « le bonheur dans l'affection », mais sans devoirs, car l’ « affection ne connaît pas de devoirs », et, supprimant « toutes les barrières d'une bienséance purement conventionnelle », elle préparait toutes les extravagances et toutes les folies du romantisme !.
1. K. Hillebrand, Revue des Deux Mondes, art. cité, p. 458-462.
FICHTE ET LA FRANC-MAÇONNERIE. ve
La Ligue de la vertu eut une longue durée, elle vivait encore au moment de l'arrivée de Fichte à Berlin. Et, lorsqu'elle disparut, Henriette, dont la beauté, à quarante ans passés, commençait à
décliner, pouvait craindre pour l'existence même de son salon; elle
sut retenir encore les familiers de la maison. Chaque foire de Leipzig apportait alors un nouveau drame de Schiller, une nouvelle création de Gœthe, pour ne parler que des génies: Henriette lisait avec un art incomparable : elle fonda un Cercle de lectures. Et l'on vint assidûment écouter chez elle les œuvres du jour, jouer avec elle les pièces de théâtre; Henriette avait ainsi trouvé le moyen de renouveler l'attrait de ses réunions, à l'heure même où son amie Rahel devenait, par la supériorité de son esprit, l'arbitre du goût dans la société de Berlin. Ce fut son dernier triomphe et sa dernière joie : Herz, mort en 1803, l'avait laissée presque sans fortune; de tout son luxe d’antan il ne lui restait pas même de quoi vivre; un fidèle entre ses anciens amis, le comte de Dohna, lui offrit sa main; elle refusa pour ne point se convertir; la brillante initiatrice de la Ligue de la vertu et du Cercle de lectures fut réduite à donner des leçons de français, d'anglais, d’italien, finalement à se placer comme gouvernante 1,
Rahel?, la fille du grand joaillier Levin, de six ans plus jeune qu'Henriette, n'avait point pour plaire les formes sculpturales de son amie ; elle avait mieux, l’ascendant de sa profonde originalité. Élevée à rude école par un père despotique qui tentait de briser sa personnalité naissante, elle avait appris toute jeune l’art de souffrir; la douleur avait trempé son âme et affiné son intelligence. Indifférente aux pratiques de la religion, qu'elle ignorait, son cœur était pourtant profondément religieux; douée d’une sensibilité exquise, presque maladive, elle vibrait au moindre souffle; elle ne voyait point, comme tant d’autres, les choses à travers les formules apprises et sous le voile des abstractions; elle en avait l'expérience directe, et l’immédiate intuition. Femme sans prétention d’ailleurs et de la plus franche simplicité, indulgente aux misères des autres, secourable à leurs souffrances, pitoyable aux déshérités, sympa-
1. K. Hillebrand, Revue des Deux Mondes, art. cité, p. 462 et 482; voir aussi J. Fürst, Henriette Herz. Ihr Leben und ihre Erinnerungen, Berlin, 1850. Verlag von Wilhelm Hertz, p. 48-49, 34-58.
2. Sur Rahel, voir Varnhagen, Ausgewählte Schriften, XIX. Bd., Dritte Abth., Vermischte Schriften, III. Theil. Rahel Levin und ihre Gesellschaft gegen Ende des Jahres 1801. (Aus den Papieren des Grafen S.), p. 158-182. Der Salon der Frau von Varnhagen, Berlin, im März 1830, p. 183-210; Rahel's Bild, p. 211-216; Rahel, Brief an Varnhagen von Ense, nach dem Tode seiner Gattin, von Gustav Freiherrn von Brinkmann, p. 217-
252 ; Mme de Varnhagen, par le Marquis de Custine, p. 253-274; Ueber Rahel's Religiositüt, von einem ihrer älteren Freunde, p. 275-314.
thique aux humbles, bonne pour tous, n’ayant qu’une haine, celle de la médiocrité, qu'un amour, celui de la vérité. « Dans la grande et universelle misère du monde, disait-elle toute jeune, je me suis vouée tout entière à un seul dieu, ét, toutes les fois que j'ai été
sauvée, c’est à lui que j'ai dû mon salut; ce dieu, c’est la vérité 1. »
Telle était Rahel, et telle elle se montrait dans le salon de la Jägerstrasse, chez sa mère où elle recevait, sans cérémonie et sans luxe : une simple bonne passait aux hommes les plus illustres quel-
ques tasses de thé. Elle détestait trop les sentiments factices pour
envier l'espèce de cénacle qui avait fait la gloire d’'Henriette Herz; elle avait même eu, en dépit de ses seize ans, la perspicacité de mesurer le vide et la vanité de la Ligue de la vertu, elle avait eu le courage d’y refuser une place. Elle préférait choisir ses amis, et elle n’admettait guère auprès d’elle que ceux dont elle connaissait la franchise ou l'originalité; mais elle honorait le talent où elle le trouvait, sans distinction de rang et de classe, sans le moindre souci des préjugés et des convenances. Elle recevait sans scrupules, elle ‘embrassait, aux yeux de tous, une tragédienne illustre; et le prince du sang Louis-Ferdinand avait assez d'esprit et d'indépendance pour ne pas se croire déchu s’il coudoyait chez elle les grands acteurs
du jour. Il y trouvait d’ailleurs encore des sculpteurs, des musiciens,
des peintres réputés, il y trouvait aussi ses compagnons de plaisir, Jean de Müller, l'historien célèbre, Fr. de Gentz, le journaliste de génie, quoique vénal, qui allait, du bureau où il était petit employé, s élever, par la puissance de son individualité, à la Cour où il devint un prince de la diplomatie. Il y voyait enfin L. Tieck et Schleiermacher, les deux Schlegel, les deux Humboldt, et des étrangers de marque, suédois, italiens, français, portugais?; mais surtout il y
voyait Rahel. Dès la première rencontre il avait goûté en elle son
jugement et sa droiture; elle avait osé hardiment lui tenir tête et lui
déclarer qu'elle « n'avait rien à lui dire, si elle ne devait pas lui dire ses”
vérités »3. Il en avait fait sa confidente, « son accoucheuse morale », et, blasé sur des plaisirs qu’il trouvait facilement ailleurs, il l'avait aimée d’un amour tout platonique quoique très fervent, le seul amour dont la grande âme de Rahel pouvait accepter l'hommage. Rahel lui
rendit son affection; elle avait deviné, sous ses dehors de dissipation
et de folie, la noblesse de ce cœur et la finesse de cette intelligence, elle avait reconnu en Louis-Ferdinand les vertus d’un héros.
4. K. Hillebrand, Aou des Deux Mondes. La Société de Berlin de 1789 à 1815, 4° mai 1870, t. LXXXVII, p. 76.