‹ Fichte et son temps (volume 3)Chapitre 32 sur 107 · I. NOVALIS ETLE SYM Schlegel · texte numérisé non relu

I. NOVALIS ETLE SYM Schlegel

BOLISME DE L'IDÉALISME

MAGIQUE. « Pour Fichte, tu as certainement raison.

J'adopte de plus en plis tes vues au sujet de sa Théorie de la Science... Fichte ne peut sortir de la Théorie de la Science, du moins il ne 1 peut sans se renier lui-même, ce qui me paraît impossible... Fichte est le plus dangereux de tous les penseurs que je connaisse. Il vous tient à jamais dans son cercle enchanté. Tu es élu pour protéger contre le pouvoir magique de Fichte ceux qui s’efforcent d'être des penseurs originaux ?. »

1. Novalis, Briefwechsel mit Friedrich und August-Wilhelm, Charlotte und Caroline

Schlegel, Mainz, Verlag von Franz Kirchheim, 1880, éd. J.-M. Raich. 12, Novalis an Fr. Schlegel in Iena, Wiederstädt, d. 14. Junius 1797, p. 38.

Aussi bien, Novalis Connaissait-il par expérience le « pouvoir magique» de Fichte: il était entré, lui aussi, dans le cercle enchanté, il avait failli n’en plus sortir, malgré toute l'originalité de sa pensée. |

Il l'avait franchi cependant le jour où il comprit l'insuffisance du rationalisme pour atteindre le Sujet pur, l’Absolu qui reste pour la philosophie un « problème », un « idéal ». Il lui apparut alors que la philosophie avait un rôle tout provisoire, celui de délivrer l'esprit de ses préjugés, de ses traditions, de ses habitudes; de dénoncer les idoles des faux dogmes, d'enseigner l’universel relativisme, en faisant voir le caractère illusoire de la réalité. A cette œuvre toute négative de la pensée réfléchie allait succéder, chez Novalis, une croyance

positive : il devait trouver dans le sentiment l'intuition que la philosophie n’avait Lu lui fournir, l'union intime, mais obscure du Moi avec le principe de l’univers. Et le sentiment, tel que l'entendait Novalis, c'était, au fond, le génie poétique. Sous le souffle du génie, l'art transforme le monde, et l'illusion devient la réalité. A cette heure l’Idéalisme moral qu'avait inspiré à Novalis la Théorie de la Science fait place à PIdéalisme poétique ou, pour parler comme lui, à l’/déalisme magique.

Dans un fragment curieux qui paraît dater de l’année 1799, Novalis reproche à Fichte de « ne pas comprendre l’hypostase, ce qui fait qu’il lui manque l’autre moitié de l'esprit créateur », etil ajoute que, « sans l'extase, sans cette fascination de la conscience qui supplée à tout, la .. philosophie tout entière ne vaut pas grand’chose *

Hypostase, extase, deux notions qui supposent l’évanouissement de la conscience réfléchie, qui opèrent l’union mystérieuse du Moi avec l’univers. C’est à pénétrer le sens de cette union que va s’efforcer Novalis. Il faut le reconnaître : la prodigieuse tentative de Fichte pour arracher son secret à l'imagination productrice, « ce pouvoir merveilleux sans lequel rien ne saurait s'expliquer dans l’esprit humain et sur lequel pourrait bien reposer tout son mécanisme ? », soneffort pour découvrir le moyen, en identifiant la nature et l'esprit, de rendre l'univers tout entier intelligible, avait, en somme, échoué, et devait échouer. Le point de vue purement moral, celui de son idéalisme, impliquait, en dernière analyse, l'irréductibilité de la nature à l'esprit, le conflit, sans cesse renaissant, de l’une avec l’autre comme condition même du devoir. Un effort impuissant pour spiri-

1. Novalis, Schriften, Reimer, Berlin, 1901, édition Heilborn, IT. Bd., 1, Fragmente,

2. Fichte, S. W., I. Bd., Grundlage der gesammten W.-L., p. 208.

tualiser le monde, la poursuite d’un idéal, au fond inaccessible, tel était le sort de sa doctrine: si d’ailleurs son idéal pouvait jamais devenir une réalité, l'identité à laquelle elle aurait abouti n’eût point été l'égalité de la nature et de l'esprit, mais le triomphe définitif de l'esprit sur la nature, la suppression radicale de la nature. |

Ce qu'une pareille doctrine avait de singulièrement contraire au sens artistique, on l’aperçoit sans peine. À moins de confiner tout l’art au cercle étroit de l'humanité, comme Fichte l’entendait d’ailleurs, et de le réduire à n'être que le vestibule de la morale, elle revenait à supprimer purement et simplement le domaine particulier de l’art;

n'est-ce pas, en effet, dans la nature proprement dite — dans la nature

transfigurée sans doute, mais tout de même dans la nature sensible — que se trouve principalement son objet? Mieux encore, et comme Kant l'avait bien aperçu, le jugement esthétique ne nous enseigne-t-il pas que la beauté atteste, en fait, l'union réelle et profonde du sensible et de l’intelligible?

Pourquoi dès lors, puisqu'il affirme ainsi la pénétration mutuelle de l'esprit et de la nature, l’art ne réussirait-il pas tout justement à révéler le secret qui avait échappé jusqu'alors à la philosophie, et à devenir le véritable démiurge du monde? Ce fut la thèse du romantisme. L'idée en vint à Novalis ; et peut-être, après avoir esquissé, sans s’y arrêter, le système philosophique que l’on sait, est-ce en ce sens qu'il se crut appelé à « fichtéiser » mieux que Fichte, à transformer son Idéalisme moral en « Idéalisme magique ».

L’'Idéalisme moral oscille impuissant entre la nature — dont il fait une apparence, mais qui, par une sorte de paradoxe, impose à l’esprit, sans possibilité pour lui de jamais s’en affranchir totalement, un véritable esclavage — et l'idéal dont il proclame la vérité absolue, la réalisation obligatoire, mais qui, par un nouveau paradoxe, reste à jamais une Idée non réalisée; la philosophie reste donc ainsi éternellement suspendue dans le vide. A l’art, dans sa puissance créatrice, revient le privilège de résoudre l’antinomie de la nature et de lIdée, parce qu’il opérera la transfiguration du monde des apparences en réalité absolue. C’est le propre du génie artistique d’apercevoir une existence supra-sensible et de nous découvrir un. monde supérieur.

« Le sens de la poésie a beaucoup d’affinité avec le sens du mystère. Il représente l'irréprésentable; il voit l’invisible; il sent l'insensible... Le sens de la poésie est proche parent du sens prophétique et du sens religieux, du délire en général : le poète met en

ordre: ‘combine, choisit, découvre, ‘sans qu il puisse lui-même com- ‘prendre pourquoi il precède ainsi et pas autrement’. » Ce sens de l’art, que le poète ne « comprend pas ne », la réflexion critique cherche à l'expliquer. La tentative séduit Novalis : il déclare, en effet, que, «si nous avions une fantastique comme nous avons une logique, l'art de l'invention serait trouvé? », et justement il voudrait parachever l’œuvre de la Théorie de la Science en constituant les bases de cette Esthétique ou de cette Fantastique universelle; en montrant comment « de l'imagination -créatrice il faut déduire toutes les facultés et toutes les forces du monde intérieur, toutes les facultés et toutes les forces du monde extérieur *

Ce travail de l'imagination, -on l’aperçoit d’abord dans le rêve, où sans doute le jeu de l'imagination productrice apparaît parfois déréglé, mais qui est souvent prophétique, et dont il ne faut pas médire, car on y découvre à nu l’action spontanée de Ja vieintérieure, le mécanisme de l’association*. |

A côté-du rêve proprement dit, du rêve qui prolonge le sommeil, il

y a d’ailleurs toute une gradation de rêveries qui accompagnent la veille; ces rêveries obscures sont sans doute la source inépuisable où s’alimente l'inspiration et où s'opère, dans le mystère de l'incanscient, le miracle de l'invention, la production même du-génie :.c’est là que s’accomplit vraiment la communion ded'âme individuelle ‘avec l’uni- versé], « là que l’identité du Moi et du non-Moi est le principe suprême à la fois de la science et de la poésie‘ », là que « l’homme -qui pense retourne à la contemplation créatrice, atteignant le point où produire et savoir ont les plus singulières relations *

Esprit ét naturè, esprit ne faisant plus qu’un avec la nature, n’estce poirit la fusion à laquelle l’art aspire et qu’il cherche à réaliser ? Dans ce chaos primitif où domine le sentiment-dans toute son indétermination, où se confondent'toutes les puissances fondamentales de l'être, toutes ses aspirations encore sans objet, toutes ses tendances-encore sans but, où se heurtent toutes les possibilités, où chantent des émotions que nous ne savons distinguer, où se pressent-et.se déroulent des images -confuses, où cependant.de tous

Novalis, éd. Meissner, TL. Bd. Faite über ‘Aesthetisches, p. ‘26-27, et’ ‘éd.

oies IL, 1, Fragmente, 1800 (?), p. 379.

+4 Novalis, éd. Meissner, IlI, Fragmente über Ethisches, Fees und Wissenschaftliches, p. 90.

8. Novalis, éd. Heilborn, Il,.n, Materialen zur Encylontdié: p P. 565.

4. Novelis, 64. Méissner, IH, fragmente über Ethisches, Philasophisches und Wissenschaftliches, P. “242. — 5. Abid., p. 103. —6. Ibid., II, Die more zu Sais, p. 298.

ces éléments épars résulte une sorte de résonance qui est, à chaque | moment, comme le ton, comme le diapason de notre âme, de ce que les Allemands appellent Gemüth, et qui donne, pour ainsi dire, leur qualité, leur timbre et leur sens à nos états conscients; dans ce jaillissement de vie et de pensée où rien n’est distingué, mais où tout se fait, dans ces richesses que ne soupçonne pas la conscience réfléchie, le génie puise à plein la matière dont il pétrit ses trésors, On comprend dès lors comment l’art n’est ni une figuration, ni même une transfiguration du réel, mais le réel lui-même dans son fond le plus intime, comment Novalis peut dire que « la poésie est le réel absolu! », comment enfin, après avoir ramené toute poésie au conte (Märchen), comme à sa règle ?, il assimile le Märchen à « un rêve sans lien * ». | |

Cependant la poésie n’est nature que parce qu'elle est en même temps spiritualité, parce qu’elle est « expression de l'âme tout entière, du monde intérieur dans sa totalité ‘», et qu’elle représente, suivant l'expression de Novalis, « au sens le plus strict du mot, le Sujet-Objet, l’âme (Gemüth) et le monde”

Il semble bien ainsi que « les deux systèmes de sens, le corps et l’âme que nous possédons, pour différents qu'ils puissent paraître, sont entremêlés l’un dans l’autre de la manière la plus intime, que tous deux vibrent à l'unisson: qu'entre les deux mondes, au fond, règne l'harmonie® »; « pour comprendre le monde il faut que nous nous comprenions nous-mêmes; le monde et nous, nous formons des parlies intégrantes d’un même tout? ». |

On aperçoit donc qu’il puisse suffire à l’artiste de contempler son rêve intérieur pour constituer un univers aussi fécond, aussi vivant, aussi réel que l’univers perçu par nos sens; ce n’est pas la nature qui fournit à l'artiste la matière dont il tisse la trame de son œuvre, . c’est l'âme de l'artiste qui donne à la nature son esprit et sa vie, sa poésie; voilà pourquoi sans doute le « poète comprend la nature mieux que le savant® »; l'artiste a cultivé en lui les germes d’une vie originale; « il a accru la sensibilité de ses organes par rapport à tout ce qui est spirituel; 1l est en état, sans sollicitation extérieure, de répandre à flot des idées, de s’en servir comme d'instruments pot modifier à sa volonté le monde réel° » :

1. Novalis, éd. Meissner, II{, Fragmente üb. Aesthetisches, p. 46. — 2. Ibid., p.40. — 3. Ibid., p. 37, et éd. Heilborn, Il, 1, Fragmente, 1709, p. 186. — 4. Jbid., IL, Fragmente üb. * Aesthetisches, p. 27. — 5. Ibid. p. 27. — 6. Novalis, éd. Heilborn, (LE %% Fragmente, 1799 (?), p. 306. — 1. Ibid., p. 308. — 8. Novalis, éd. Meissner, III, Fragmente üb. Aesthetisches, p. 40. — 9. Novalis, éd. Heïlborn, 1l, 1, Fragmente, 1799, p. 164.

On peut dire de l'artiste, comme de l'homme primitif, qu'il est un visionnaire : tout lui apparaît comme esprit. C’est, au fond, sur cette sorte de création esthétique de la nature

que repose, avec son symbolisme, tout l'Idéalisme magique de

Novalis. |

Que trouve-t-on d’abord à la base de ce symbolisme sinon une capacité d’expression d'un des ordres par l’autre : l'esprit interprète la nature, et, dans une certaine mesure, il devance, et il devine la

réalité; d'autre part, la nature, à son tour, rend l'esprit capable de se

formuler : Fesprit reste impénétrable à lui-même, dans ce qu’il a de plus intime, mais aussi de plus mystérieux, il a besoin de la nature pour y retrouver sa propre puissance et comme pour s'y contempler; c'est la nature qui éveille en lui des sentiments cachés, qui lui découvre des profondeurs insoupçonnées. Il n’y a plus entre la nature et l'esprit cet abîme infranchissable qu'une philosophie superficielle a creusé : il y a communication; en chaque âme individuelle retentit l'âme de tout l’univers. Dès lors, il est possible de concevoir que ceux en qui cette âme universelle habite plus particulièrement, les poètes de génie, puissent, d'un regard tout intérieur, anticiper la nature. Le poète communie ainsi en quelque manière par un lien de sympathie et d'amour avec la nature, il est comme suspendu entre deux mondes : l'esprit de la nature se révèle à lui, et il nous le révèle, il est leur médiateur?. Le poète restitue donc à l’univers sa véritable signification que les hiéroglyphes des sens ne nous permettent pas de déchiffrer : il devient ainsi vraiment le créateur, le démiurge du monde. | |

Et, si la magie consiste précisément dans cette puissance d'évoquer

l'univers par l’esprit, de communier avec lui, d’agir sur lui sans

recourir à un intermédiaire physique, de le construire sans sortir de soi-même, le poète mérite bien le nom de Mage. |

On aura peine à reconnaître ici les vestiges du rationalisme et du moralisme de Fichte. Loin d'admettre la possibilité de rendre compte

- du réel par les subtiles déductions de la Théorie de la Science, c'est

à la magie que Novalis demande le secret de l’univers ; car seule la

| magie peut expliquer l'expérience“, et, à son tour, le secret de la magie se trouve au delà des distinctions que crée la réflexion, au

delà des divisions imaginées par une fausse PACROIDEES, La soi-.

1. Novalis, éd. Meissner, III, Fragmente üb. Aesthetisches, p. 38. — 2. Ibid., Frag-

. mente üb. Ethisches.. D. 114-115 et 195; éd. Heilborn, Il, 1, Fragmente, 1799 (?),

p. 310-311. — 3. Novalis, éd. Meissner, III, Fragmente üb. pi et p. 127. — 4. Ibid, p. 130. | |

disant Psychologie « est, elle aussi, un de ces spectres qui ont usurpé, dans le sanctuaire, la place réservée aux images des vrais dieux... Entendement, imagination, raison, voilà les pauvres échafaudages de l'univers en nous. Pas un mot de leurs singuliers mélanges, de leurs formations, de leurs transformations. Personne n’a songé à chercher des forces encore innommées, à suivre la trace de leurs rapports, de leurs associations. Qui sait quelle merveilleuse union, quelles merveilleuses générations sont encore près de se produire dans notre for intérieur!? »

Ainsi le génie du poète, frappé surtout de l'obscurité mystérieuse des choses, trouve dans le sentiment la seule expression possible de JInfini; au règne de la raison succède la domination du cœur. En même temps, Novalis recule jusque dans les profondeurs de l’inconscient le principe de la réalité; 1l en fait, à défaut d’un objet de <onnaissance, un objet d’appréhension immédiate; il dénie à la logique, à l'intelligence abstraite, le pouvoir d'atteindre le réel; c’est l'intuition qui lui révèle, au delà de la surface de la conscience claire, la vie mtérieure et profonde, c'est en elle qu'il croit saisir directement l’unité absolue de l'être. L'opposition de la nature et de l'esprit s’efface en tant qu’elle est liée à l'artifice de la réflexion; l'identité foncière du non-Moi et du Moi réapparaît ici. Le principe suprême, étant le cœur,:est amour, mais l’amour, c’est justement la puissance de création qui identifie l’objet au sujet, en le dédoublant. Parce qu’il participe à cette puissance de créalion, parce qu’en son fond il est amour aussi, le génie pénètre le sens de l’univers; il restitue en réalité, pour l'homme, l’état paradisiaque d’innocence, l'inspiration prophétique, il vit en Dieu; car la nature, dans son essence vraie, est la vie divine elle-même, elle est la manifestation de Dieu. ‘La véritable religion, l'affirmation et l'adoration de Dieu, consiste à rendre à l'univers cette signification que lui avaient fait perdre les cadres artificiels où, pour le comprendre, avait prétendu l’'enfermer la réflexion, une réflexion qui, par là même, nous éloignait de Dieu. À

L’Idéalisme magique aboutit ainsi à un naturalisme, à un idéalime réaliste; et, avec Novalis, le naturalisme restaure, en facé du - moralisme rationaliste de la Théorie de la Science, le panthéisme ontologique et mystique :de l'Éthique?.

1. Novalis, éd. Meisate IIT, Fragmente üb. Ethisches..…, p. 119. 2. Voir ‘aussi : V. Delbos, Le.problème moral dans la philosophie de Spinoza et dans l’histoire du spinozisme, deuxième partie, chap. v, Novalis, p. 317-330.

C’est dans un sens analogue que Schleier-

Il. SCHLEIERMACHER. acher, à son tour, allait bientôt développer

Page 1