Ibid., p
3. On est porté à croire que Fichte a ignoré les Monologues qui parurent en même temps que la Destination de: l’homme, puisque, dans une lettre sans date, mais qui se place entre le 28 mars et le 11 avril 1800, Fr. Schlegel écrit à Schleiermacher « qu’il devrait engager Fichte à les lire.., qu’il est convaincu que, si Fichte apprend à connaître le livre impartialement, il l’aimera fort »; il ajoute même : « Je ne sais pas si tu lui accordes toute la profondeur de sentiment qu’il a vraiment » (Aus Schleier-
nr SO A OO A DR EE Ho l’année 4799, Frédéric GEL. LES « IDÉES », LE Schlegel travaille fièvreusement avec Schlei- « CAVIAR » DE LA MYS- ermacher, pour l’Athénée; il compose ce
TIQUE. | ue que, dès la fin de mai, il annonce à son frère Guillaume comme une toute petite portion de pensées, — il préfère ce nom à celui de Fragments, — mais de pensées « choisies »;
macher’s Leben. In Briefen, éd. W.Dilthey, IT. Bd., 11, Fr. Schlegel an Schleiermacher, p. 167).
Il y à d’ailleurs lieu de remarquer que les Monologues, au moins à la première apparence, semblent tout inspirés de Fichte : la liberté originelle du pouvoir de création absolu, conçu sous la forme de l'esprit, principe Her et unique; l'esprit, ce qu’il y a de plus profond et de plus intime.chez l’hormme, dont la réalisation est proposée comme la tâche infinie de la personne, comme le devoir même; ce devoir, le progrès moral, consistant dans une intériorisation croissante, dans une conversion du dehors au dedans; le monde extérieur considéré comme le reflet de l'esprit; Dieu représenté comme la destination morale de l’homine, l’immortalité affirmée dès cette vie, sans attendre l'au-delà d’une existence future, ne reconnaissonsnous pas dans ces idées, et presque textuellement, les enseignements de la Théorie de la Science? (Delbos, Le problème moral dans la philosophie de Spinoza: deuxième partie, chapitre vi, Schleiermacher, p. 347-348; Haym, Die romantische Schule, Drittes Buch, Drittes Kapitel, p. 532-534.) Mais qu'on ne s’y trompe pas : Schleiermacher, comme les autres romantiques, ne part de Fichte que pour le dépasser. Dès le second Monologue et dans les Monologues suivants apparaît l’opposilion fondamentale entre la pensée de Schleiermacher et celle de Fichte, Schleiermacher s’elforçant à la fois de réhabiliter, en la pénétrant d'esprit, la nature sensible, que Fichte prétendait au fond subordunner à l'esprit, et de réhabililer aussi, en lui attribuant une réalité absolue, une valeur morale, l'individu qui n’était pour Fichie qu'un pur instrument et qu'il prétendait Speo re devant la forme universelle de la Raison.
La nature sensible n'est plus pour SNS eeeer l'obstacle que là bé s'oppose pour se réaliser; elle est la détermination même de l'esprit, le singulier en lequel seul il s'affirme et se réalise. Et, en effet, c’est au sein de la conscience individuelle et par le sentiment que s'opère le miracle de l’union du fini et de lPInfini; c’est en développant son individualité dans ce qu’elle a de plus original, c’est-à-dire de plus particulier, que l'homme réalise en lui, autant qu’il le peut, la divinité. Chaque individu est ainsi une révélation immédiate de Dieu, une réelle et vivante conciliation du fini et de l’Infini, alors que cette conciliation dans le devoir kantien ou fichtéen demeurait médiate et purement formelle. Par là l’individualité acquiert vraiment une valeur incommensurable, et elle la conserve tant qu’elle ne prétend pas limiter à elle-même, à elle seule, la révélation du Dieu infim. Il est donc très douteux, n’en déplaise à Fr. Schlegel, qu’à lire impartialement les Monologues, Fichte dût les « aimer fort ». Loin de reconnaître dans les thèses de Schleiermacher ses propres idées, il n'y pouvait voir qu’un travestissement de la Théorie de la Science, et une raison de plus de combattre le romantisme.
Or, il se trouve justement que, par une curieuse coïncidence, la Destinätiéh de l’homme, qui restaure le point de vue de l’Idéalisme critique, le Moralisme panthéistique contre le Mysticisme naturaliste et individualiste, est comme une réponse : anticipée aux Monologues. Autre coïncidence : la forme de la Destination de l’homme est. précisément celle du monologue, et la Destination de l'homme débute exactement comme le premier Monologue par l'exposé du conflit de la nécessilé et de la liberté et par la solution. de l’Idéalisme qui affranchit l’homme du joug de la conceplion déterministe du monde, et affirme, avec la primauté de l'esprit, le règne de la vie éternelle. Coïncidence plus curieuse encore : les Monologues sont le développement d’un Fragment composé par Schleiermacher en 1792-1793 sous le titre : La valeur de la
vie (Ueber den Werth des Lebens), et la seconde partie, qui est intitulée : La destination de la vie (Die Bestimmung des Lebens), pose en toutes lettres la question de la destination de l’homme, le titre même de l'ouvrage de Fichte (W. Dilthey, Leben
son essai achevé, en août, il l'appellera, « d'un nom plus exact », les. Idées!
Ces Zdées, le « caviar de la mystique », au dire de Danbeae cause de leur forme, à cause aussi des goûts du temps”, attestent le changement qui s'opère dans la pensée de Schlegel; c'est, de son propre aveu, l’heure où il passe de la Critique au mysticisme; et cette transformalion s’est accomplie précisément sous la double influence de Schleiermacher et de Novalis . |
« Les /dées tout entières, écrit Fr. Schlegel à Schleiermacher, le 20 septembre 1799, ont d’une manière précise leur origine en toi, ou bien plutôt dans tes Discours. Parce que tu es attaché fortement d’un côté, je me suis mis de l'autre, et, à ce qu’il semble, je me suis pour ainsi dire accroché à Hardenberg + »
Il s'y est même si bien accroché qu'en réalité il conclut ses ue LR une invocation à Novalis.
En ton esprit, écrit-il, la philosophie et la poésie se sont ou pénétrées. Ton esprit était tout près de moi tandis que se présentaient ces images de la vérité incomprise. Ce que tu as pensé, Je le Ps ce que j'ai po tu le penseras, ou bien tu l’as déjà pensé *.
À son tour à Ar de) « déchirer le voile d'Isis », révéler le por
Séhleicrmachers. Denkmale der inneren Enticklung Schleiermachers. Ueber den Werth des Lebens, IL! Die Bestimmung des Lebens, p. 51-52).
Il semble d’ailleurs qu’il y ait eu de la part de Fichte, à l’égard des écrits de Schleiermacher, une abstention systématique. Quand, en 1803, parut la première édition de l’Esquisse d'une critique de la Morale régnante (Grundlinien einer Kritik der bisherigen Sittenlehre) où Fichte était vivement pris à partie, le philosophe déclara qu'il s’abstiendrait de lire l’ouvrage, ce qui lui valut cette réplique de Schleiermacher : « Cela rentre tout à fait dans son système, car il croit toujours savoir d'avance ce que les autres vont dire; il croit aussi que ce qu’ils SRE et rien, c’est tout un » (Schleiermacher’s Leben. In Briefen, éd. W. Dilthey, I. Bd., Schleiermacher an E. v. Willich, Stolpe, den 28. Januar 1804, p. 404). sin aan années plus tard, Fichte déclare lui-même qu’il n’a pas lu l’ouvrage de Schleiermacher : Pensées de circonstance sur les Universités (Gelegentliche Moto über Universitäten). (Fichte’s Leben, II. Bd., Erste Ablh., vin, 8. Gesuch Fichte's an das Departement um Enthebung vom Rectoramte, Berlin, den 14. Febr. 1812, p. 124.)
Un se demande vraiment, sans que d’ailleurs rien permette de l’affifmer, si Fichte, qui vivait alors däns l'intimité de Schlegel et de Schleiermacher, n'aurait pas été tenu au courant des Monologues, ne füt-ce que par des conversations.
1. Caroline, Briefe, [. Bd., éd. Waiïtz, Leipzig, Hirzel, 1871, 171, Fr. Schlegel an Caroline und an A.-W. Sehlegel, Berlin, Mai 1799, p. 286-257. Et
2. Fr. Schlegel's Briefe an seinen Bruder August-Wilhelm, éd. Walzel, IIT (Berlin, 1797-1799), 143, p. 427. Voir aussi lettre du 10 août, 142, p. 426.
3. Europa, I, 52, cité par Haym, Die romantische Schule, Drittes Buch, drittes Kapitel, p. 490.
: 4. Aus Schleiermacher's Leben. In Briefen, éd. W. Dilthey, III. Bd., ur, lens, den 20. September 1799, p. 122.
5. J. Minor, Fr. Schlegel, 1794-1802, Seine prosaischen Jugendschriften, Wien, 1906,
nn Neranquns Carl Konegen, IL. Bd., An Novalis, p. 307.
de la religion, et, à quiconque ne peut supporter la vue de la déesse, il déclare qu'il n’a qu'à fuir ou qu’à périr?.
Ce secret, on le connaît déjà, c’est, au fond, celui qu'avait découvert Novalis : le mysticisme poétique et panthéiste. « La religion est l’âme du monde, ce qui vivifie toute la culture intérieure, le quatrième élément invisible pour la philosophie, la morale, la poésie Pa à
« La religion n’est pas seulement une partie de la culture intérieure, un élément de la nature humaine, elle est le centre de tout le reste, elle est ce qu'il y a de premier et de suprême, elle est ce qu'il y a d'absolument originel * », « le rapport de l’homme à l'Infini ‘ »; elle est « l’intuition ou la révélation de l’univers qu’on ne peut ni expliquer, ni réduire en concepts », « ce qu'avait déjà si bien compris Spinoza, ce que montrent aujourd’hui les Discours sur la religion ° ».
Ce sentiment immédiat de la nature, voilà le divin partout visible; Dieu, nous ne le voyons pas. Et c’est pourquoi l'amour est divin, car c’est par l'amour et par l’amour seul que nous pouvons connaître la nature *. | |
Mais dans cette pénétration de la nature par l’amour consiste justement l’œuvre du poète. « Si tu veux entrer dans les profondeurs de la physique, fais-toi initier aux mystères de la poésies. » Cette communion dans la nature est ce qui rend la poésie inséparable de la religion : « Quiconque a de la religion, parlera poésie ?. » « Le noyau, le centre de la poésie, on le trouvera dans la Mythologie, dans les Mystères des Anciens. Saturez le sentiment de la vie de l'idée de l'Infini, vous comprendrez les anciens et la poésie . » « Sans la poésie la religion devient obscure, fausse, mauvaise 1. » R
Tel est le sens dans lequel se développait alors le romantisme.
Fichte pouvait-il l’ignorer, alors que c’est
B. «-ZA DESTINATION sur les instances pressantes de Frédéric LE L'HOMME ». SA SIGNI- RACE
FICATION. .. Schlegel qu'il était venu à Berlin; alors
que, avant même son arrivée, Schlegel l'avait
sollicité de « consacrer à ses amis, à Tieck, à Schleiermacher et à
lui-même, toutes ses heures de loisir qu'ils chercheraient à rendre
1. J. Minor, Fr. Schlegel, 1794-1802; Seine prosaischen Jugendschriften, Wien, 1906,
IL. Bd., Ideen, 1, p, 289. — 2. Ibid., 4, p. 289. — 3. Ibid., 14, p. 290. — 4. Jbid.,
81, p. 297. — 3. Ibid., 180, p. 306. — 6. Ibid., 44, p. 293. — 7. Ibid., 103, p. 300. —
8. Ibid., 99, p. 300. — 9. Ibid., 34, p. 292. — 10. Jbid., 85, p. 298. — 11. Ibid., 149, p. 306.
le plus agréables possible : »? Et, en effet, à peine installé, il vécut dans l'intimité de Schlegel et du cercle des amis de Schlegel ?. Tous les jours, à une heure, il se rendait chez Dorothée Veit où il rencontrait justement, avec Schlegel, le pasteur réformé Schleiermacher; ils allaient se promener ensemble, ils faisaient ensemble des parties de campagne, ils soupaient ensemble. Telle était leur amitié qu'à l’idée du départ de Frédéric pour Iéna, où il devait rejoindre son frère Guillaume, Fichte se sentit entièrement abandonné; il aurait voulu pouvoir le retenir en décidant Guillaume et les siens à venir à Berlin; il formait déjà le projet, s’il y réussissait, de louer un grand logis avec Schlegel et d'y vivre en commun, comme une seule famille 4.
Dans ces conditions, Fichte ne pouvait manquer d’être le premier informé de l'évolution des romantiques. On sait d’ailleurs le prix que Frédéric attachait au jugement de Fichte; déjà, en octobre 1797, il déclarait à son frère combien « la pensée de savoir si ses Fragments philosophiques élargiraient la vision de Fichte le troublait 5 », et, à la fin de novembre, on voit qu’il les lui avait effectivement communiqués. « J’écrirai très certainement à Caroline, à Hardenberg et à Fichte la prochaine fois, dit-il à son frère, dans une lettre du 28 novembre 1797; j'enverrai aussi à Fichte les Fragments »; de même en fut-il pour les /dées. Fichte en eut connaissance avant leur publication dans l’Afhénée. Ses efforts pour attirer Guillaume à Berlin n’ayant point abouti, Frédéric était parti à la fin d'août, et il était arrivé à léna dans les premiers jours de septembre”. Quelques semaines plus tard, dans une lettre qui ne porte pas de date, mais qui, visiblement, est encore de l'automne 1799, puisqu'il y est fait allusion à l'hiver qui approche’, Schlegel nous apprend que Fichte a lu les /dées.
Il lui écrit : « J'ai éprouvé de la joie et de la surprise à voir que
1. Fichte’s Leben, II. Bd., Zweite Abth., VIII, Fr. Schlegel an Fichte, 2, ohne Datum, p. 425. — 2. Ibid., II. Bd., Zweite Abth., IV, 2, Fichte an Schelling, Berlin, den 20. Juli 1799, p. 298. « Je ne vois que Schlegel et ses peu nombreuses connaissances », écrivait-il à Schelling le 20 juillet 1799.
. 8. Fichte’s Leben, I. Bd., n, 6, Lettre de Fichte à sa femme, 20 juillet 1799, p. 314.
« Mit Fichte leben wir sehr innig, angenehm und interessant », écrit aussi Frédéric à Guillaume, le 10 août 1799, et il ajoute : « Nur hat er einige Gewohnheiïiten und Eigenheiten, die uns Zeit oder Geld oder beydes kosten ». Fr. Schlegel's Briefe an seinen Bruder August-Wilhelm, éd. Walzel, LIL (Berlin, 1797-1799), 142, p. 426.