Ibid., p. 528. — 4. Ibid., p
218 ù FICHTE A BERLIN.
Avouons-le donc : « Si, pour celui qui se trouve hors de l’école, J’Idéalisme théorique ne sert qu'à écarter du chemin les obstacles venus de la spéculation réaliste et qui pourraient empêcher d'atteindre la conscience de la liberté, il ne lui est vraiment utile nulle part, cette spéculation n’étant qu’un subterfuge de l'entendement qui ne peut pas se présenter hors de l'École. Mais, de montrer de toute façon la philosophie théorique de Fichte sous ce seul point dè vue, ne serait-ce pas lui faire tort auprès de nous qui sommes les a-philosophes (Unphilosophen) ou les philosophes de la nature? N’est-il pas inévitable que, partant du moralisme et refléchissant sur lui, on soit nécessairement amené à l’Idéalisme 1? » Et alors n’est-on pas réduit à ce cercle vicieux d’avoir la prétention de démontrer ce qu’au fond l’on admet implicitement?
Pour en sortir il n’y a d'autre voie que l’artifice; c'est bien à un artifice que Fichte a recours dans la Destination de l’homme. Quelle est la question que le Moi doit se poser, quand « avec un grand contentement de soi-même il a procédé à la revision de ses notions sur la nature ? », « quand ayant éveillé en lui l'intérêt moral il s’est comme rassasié de la sagesse de ce monde * » et qu’avec l'intérêt moral il a cru trouver « la clé de tout ce qui lui était incompréhensible, de tout et de plus encore * »? C’est évidemment la question de la destination qui naît du conflit de l’existence présente, de l’existence phénoménale et de l'existence idéale exprimée par le devoir et -qui est la seule vraie.
« Un pareil Moi, qui a été habitué à se considérer sur le moe ‘plan que les choses pour lesquelles en dehors de leur être il est toujours question encore d’une destination, devait forcément se poser le problème de la destination de l’homme 5
Mais le problème ainsi posé est ane bte car, on l’a vu, il exige une réponse préalable à la question de la nature véritable de l’homme,
c'est-à-dire à la question de la réalité absolue. Or, à cette question l’Idéalisme moral, sur le terrain purement formel où il se place, n’a pas de solution : il faudrait effectivement, comme le soutient le romantisme, recourir à une intuition capable de saisir la réalité absolue. Fiéhte, en dépit de ses prétentions, n’y manque pas : c’est en ce sens qu'il faut entendre l'intervention et la personnification de l'Esprit, pour fournir au Moi l'intuition du divin, qui, de par sa nature, lui échappe.
« Toute l'atmosphère religieuse du troisième livre ne pouvait HE
1. Schleiermacher, S. W., Dritte Abth., I. Bd., Fichte’'s Bestimmung des Menschen, p. 530. — 2. Ibid., p. 530. — 3. Ibid., p. 531. — 4. Ibid., p. 531. — 5. Ibid., p. 531.
pas être mieux préparée dans ce Moi; pour donner à un être d’une . nature si irréligieuse l’initiation religieuse, il ne fallait rien de moins que quelque chose de pareil à cet Esprit !. » |
Ainsi Fichte ne sort du cercle vicieux où son système l’enferme qu’au prix d’une contradiction, en franchissant les bornes de l'Idéalisme, et, grâce à cette contradiction, il entrevoit la vraie solution du problème, la solution romantique.
Pour quiconque, en effet, participe à la vie éternelle de l’esprit, l'opposition de la nature et de la liberté — d'où était sorti le problème de la destination de l’homme — n’a plus de sens; car la nature vraie de l’homme, c'est l’esprit, c’est la liberté même, et, * par rapport à cette nature vraie, la spiritualité n’est pas le but, elle est la vie actuelle et immédiate.
« Le Moi sait maintenant que la voix de la conscience, qui impose à chacun sa fonction particulière, et grâce à laquelle la Volonté infinie pénètre dans le fini, est le rayon par où nous nous insérons dans l’Infini en nous posant comme des êtres particuliers individuels; il sait que l'Infini est le seul médiateur possible de notre communauté, de notre action réciproque avec les autres êtres finis; il le sait, et il consent maintenant volontiers à être quelque chose en autrui et pour autrui: toute confusion est donc dissipée entre ce qu’il est en lui-même et ® ce qu'il est dans son rapport à l’Infini. Maintenant il sait unir l’un et l’autre, jouir de l’un et de l’autre. Maintenant sa personnalité tout entière est depuis longtemps évanouie et anéantie dans l'intuition du -but; maintenant il ne se considère, ne se respecte et ne s'aime que comme un des instruments de la finalité rationnelle infinie ?. »
Cette analyse du compte rendu de Schleiermacher suffit à en faire ressortir le caractère. Mais ce dont aucune analyse ne peut donner l'idée, c’est son ton, ce perpétuel persiflage à l'égard de Fichte, cette continuelle parodie de ses procédés et de ses formules. Donnons-en, au hasard, quelques exemples.
« Que fabriques-tu donc là, assis à réfléchir de la sorte, écrivant de temps à autre? — Je réfléchis à la Destination de Fichte, que je voudrais bien comprendre exactement et dans son fond; j'écris le produit de mes réflexions, parce qu'ainsi on avance toujours un peu. Tiens, lis. — Sais-tu ce qui te manque? Tu as laissé échapper dans la préface un tout petit point, mais un point essentiel pour l'intelligence de l'ouvrage; tu ne t'es pas assez identifié au Moi du livre *. » Et le
1. Schleiermacher, S. M, Dritte Abth., I. Bd. Fichte’s Bestimmung des Mensehen, P. 532. — 2. Ibid... p. 534. — 3, Ibid., p. 530,
dialogue — parodie du dialogue de Fichte — continue ainsi PÉRGEES trois pages. ;
Pour « comprendre le livre, dit ailleurs Schleiermacher, il aurait fallu aussi saisir le caractère de ce Moi, car sur ce caractère repose toute la marche du raisonnement ! »
Schleiermacher déclare encore qu’ « un pareil monologue spéculatif était vraiment une entreprise dans laquelle tout autre que Fichte aurait échoué? ». Il demande pourquoi ce Moi ne pouvait, dans son monologue, être secouru sans dialogue, pourquoi il fallait que celui qui viendrait à son secours fût un Esprit, un singulier Esprit dont il n’est dit nulle part d’où il vient et qu tranche tellement avec toutes les physionomies connues.
Il ajoute : « Je te comprends; je vois mainténant que ce e dialogue, tel qu'il est, était aussi nécessaire au livre et au Moi que m'était nécessaire notre dialogue actuel, sans lequel je n’en serais certes jamais venu à cette manière d'envisager la forme et son adaptation à son contenu ?. »
L'intention était flagrante; Fichte ne s’y trompa point, quand il
déclara en propres termes à Bernhardi que « Schleiermacher avait voulu le persifler, — mais qu’il s était persiflé lui-même de la façon la plus malheureuse * ». | |
La préméditation est d’ailleurs attestée par la correspondance de Schleiermacher. Quand il prépare sa notice sur la Destination de Fichte, il déclare s'y proposer d'être « aigré »; le jour où il l’a terminée il pousse ce cri :
« Victoire! à l'instant même je viens 7 Le le Fichte.., et j'ai déjà
remis à son ancienne place sur les rayons ce méchant livre sur lequel je ne puis assez jeter l’anathèmef. »
Quoiqu'il voie fréquemment Fichte, il se garde bien de lui communiquer d'avance sa notice, car il s'attend à des PRESS et
1. Schleiermacher, S: W., Dritte Abth., I. Bd., Fichte’s Bestimmung. des Menschen, p. 930. — 2. Ibid., p. 531. ou Ibid., p. #32,
4. Le propos est rapporté par Schleiermacher lui-même dans une lettre manuscrite à Guillaume, du 29 août 1800. Voir W. Dilthey, Leben Schleiermachers, IL. Buch,