‹ Fichte et son temps (volume 3)Chapitre 45 sur 107 · M CAGE, SU CS TP OT RC ES · texte numérisé non relu

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Ce second projet de Fichte n’eut pas plus de succès que le premier. Reinhold, à cette heure, préparait une conversion nouvelle, il avait de tout autres desseins que de s’enrôler sous la bannière de Fichte. Il répondit par une fin de non-recevoir. Dans une lettre qui porte la date du 4° mars 1800, il reconnaissait sans doute l’opportunité de l'entreprise; mais il ajoutait qu'il lui serait bien difficile d’en accepter la co-direction. Il ne pouvait, en effet, s’agir, dans l’esprit de Fichte, de faire de lui un simple prête-nom destiné à tromper le public; or, la lecture des manuscrits et leur publication en temps utile, que comportait une co-direction effective, était à peu près impossible dans l’éloignement où Reinhold se trouvait de Fichte; elle exigeait, en outre, des loisirs dont Reinhold ne disposait pas. D'ailleurs Fichte et lui avaient une manière trop différente de juger ceux qui professaient une opinion philosophique autre que la leur pour qu’une collaboration utile pût s'établir à distance; entre eux le désaccord était assez profond pour qu'aucun des deux pût consentir à accepter sans discussion le jugement de l’autre’. C’était donc pour Fichte un nouvel échec.

Mais à ce moment même il sembla qu'une autre issue s’offrit.

__ En revenant à Berlin, Fichte eut vent d’une RE ani mio entreprise analogue à celle dont il avait conçu le plan à Iléna. L'auteur en était l’historien Ch.-L. Woltmann, qui avait agi à l’instigation de l'éditeur J.-F. Unger de Berlin. Unger, ayant sans doute compris de quel secours Fichte pourrait être à son projet, le lui avait communiqué avec l'intention, semble-t-il, de donner la première place à Fichte et de reléguer au second plan Woltmann, « mauvais écrivain » auquel on couperait les ailes et dont on ferait ce qu'on voudrait. Fichte avait accepté de remanier à son gré le « plan de fortune » d'Unger, il lui avait promis a priori, sans même les avoir consultés au préalable, le concours de Schelling, de Schlegel et de tous leurs amis °. Une lettre de Schelling, du 14 mai 1800, atteste son ignorance : il demande à Fichte des nouvelles d’un « Journal critique à la deuxième puissance », estimant l'heure propice à sa réalisation. Fichte, loin de lui avouer qu’il avait abandonné ce projet, lui répondait : « En ce qui

1. Fichte’s Leben, I[. Bd., Zweite Abth., III, 29, Reinhold an Fichte, Kiel, den {. März 1800, p. 285.

2. Lettre inédite de Schleiermacher à A.-G. Schlegel, du 29 août 1800, 25° vol. des inédits de la Bibliothèque de Dresde (voir Appendice VI).

3. Fichte’s Leben, II. Bd., Zweite Abth., IV, 11, Schelling an Fichte, Bamberg, den 14. Mai 1800, p. 310.

concerne l'exécution de notre plan, il ne faut rien hâter. Un homme riche à qui je pensais ici, et sur lequel je comptais, se précipite de lui-même dans mes bras, car il me presse de lui faire un cours privé! ». Fichte tenait donc ses négociations secrètes ; seul

A.-F. Bernhardi, son plus intime ami à Berlin, avait reçu ses confidences.

Mais, tandis que Fichte opérait ainsi en . E. UN PROJET DE silence ?, A.-G. Schlegel, de son côté, à l'insu A.-G. SCHLEGEL : « LES :

ANNALES ». de Fichte et même de Schelling, dont Fré- | déric mettait fort en doute le « talent critique * », cherchait à fonder, en remplacement du Journal littéraire universel, une « grande Revue » qui serait pour la défense de leurs idées l’organe dont ils étaient privés depuis la disparition de l’'Athénée. Cette revue qui se présenterait comme une suite de l’Athénée devait prendre la forme modeste de Notices critiques *. Frédéric, en annonçant la chose à Schleiermacher, le 16 janvier 1800, lui demandait sa collaboration.

Schleiermacher ainsi consulté prodigua ses encouragements et ses promesses. Il décida même A.-G. Schlegel, qui se piquait d’ « esprit républicain » et proposait de faire de la nouvelle Institution un organisme dont tous les membres seraient sur le pied d’une entière égalité, à accepter, en dépit de ses scrupules, la direction nominale de l’entreprise‘. Schlegel, en le remerciant avec joie de sa confiance,

1. Fichte’s Leben, II. Bd., Zweite Abth., IV, 12, Fichte an Schelling, Berlin, den 9. Juni 1800, p. 310-311.

2. Lettre inédite de Schleiermacher à A.-G. Schlegel du 29 août 1800 (voir Appendice VI).

3. us Schleiermacher’s Leben. In Briefen, éd. W. Dilthey, II. Bd., ur, Fr. Schlegel an Schleiermacher, den 16. Januar 1800, p. 150. « Mit dem grossen Institut an die Stelle der À. L. Z. wirds wohl so werden, dass wir beyden, W. und ich, in aller Stille nach dem Eingang des Athenäums die kritischen Notizen fortsetzen, und mit Dank annehmen was uns einer oder der andre giebt. Kônntest Du für das Wissenschaftliche recht viel beytragen und helfen, so kônnten wir allerdings in dem bisherigen kleinen Umfang schon etwas bedeutendes leisten. Fichte hat doch eigentlich ent- schieden kein Talent zu -diesem Geschäft, und Schelling hat wenigstens noch kein Zeichen davon gegeben. »

4. Les notices critiques de l’Athénée, qui avaient eu leur heure de célébrité, devaient ainsi survivre, dans l’esprit de Schlegel, à l’Athénée même.

5. Aus Schleiermacher’s Leben. In Briefen, éd. W. Dilthey, III. Bd., 11, Fr. Schlegel an Schleiermacher, d. 16. Januar 1800, p. 150.

6. Dans une lettre datée de Berlin, 12 avril 1800, et qui se trouve dans les inédits de la Bibliothèque de Dresde, il écrit :

« Ich für meinen Theil verspreche nicht nur fôrmlich und ordentlich meine Portion zu liefern, sondern gebe Ihnen auch hiemit feierlich meine Stimme zum Redaktorat.… »; et, dans une lettre, inédite aussi, du 3 mai, il écrit encore :

« Redakteur der Notizen sind Sie ohne weiteres Stimmensammeln von selbst, weil es kein Anderer sein kann » (voir Appendices III et IV).

lui déclara vouloir faire en sorte que « l’existence d’un directeur unique servît à quelque chose, sans pourtant faire tort au principe de l'égalité? ». |

I lui fallait maintenant se préoccuper de trouver à Leipzig un éditeur, « mais avec discrétion, pour qu'on ne connût pas trop tôt le. projet? ». Quant aux collaborateurs, les premiers sur le concours desquels il comptait, c’étaient, avec lui-même, Schleiermacher et Bernhardi. Frédéric serait à coup sûr du nombre, mais actuellement il n'avait pas de notices prêtes; Tieck aurait aussi sa place parmi eux. Enfin Dorothée Veit et Caroline Schlegel apporteraient, en matière de roman et de théâtre, un appoint qui ne serait pas négligeable *.

Schlegel pensait que les Notices constituées de la sorte pourraient absolument remplacer l'A fhénée dans la pénétration de la critique, dans l'énergie et l'ouverture d'esprit (Liberalität), et il espérait qu'elles seraient aussi redoutées *.

Le plan critique que Schlegel avait ainsi conçu « ne lui sortait de la tête ni jour ni nuit ». Il se rendit à Leipzig, à la recherche d’un éditeur : il entra en négociations avec Cotta; il écrivit, sur sa demande, un plan. Ayant longuement réfléchi, il crut devoir renoncer au titre de Notices, titre trop limitatif impliquant des jugements fragmentaires et ne convenant pas à l'étendue qu'il entendait donner à l'entreprise; en outre, ce nom serait à peine compréhensible pour les lecteurs qui n'auraient pas connu l'A thénée. Après quelques hésitations il s'arrêta d’abord au titre d’Annales critiques de la Littérature allemande (Kritische Jahrbücher der deutschen Literatur)’, puis, définitivement, à celui d’ Annales scientifiques et littéraires pour l’A llemagne(Jahrbücher der Wissenschaftund Kunst für Deutschland).

Ce projet, qu'il avait rédigé pour la plus grande part en collaboration avec son frère Frédéric, et qu'il avait déjà soumis à Gœthe’, Schlegel l'adressa, le 7 juillet, à Schleiermacher, en même temps

{. Aus Schleiermacher’s Leben. In Briefen, éd. W. Dilthey, III. Bd., m1, A.-W. Schlegel an Schleiermacher, lena, den 21. April 1800, p. 169. — 2. Jbid., p. 169-170. — 3. Ibid., p. 170. L'idée de faire appel à Dorothée et à Caroline semble être venue de Schleiermacher, car, dans la lettre inédite du 12 avril, on lit : « Bernhardi habe ich seit Gestern da ich Ihren Brief empfing noch nicht sehen kônnen; ich will ihn aber heute aufsuchen und ihm das nôthige mittheilen. Den literar-Artikel im Archiv wird er wol ohne Schwierigkeit aufgeben, aber für die Romane ist, wie ich fürchte, weder er noch seine Frau, mit der er in dieser Rücksicht sehr eine Person ausmacht, zu rechnen, weil er in diesem Artikel jetzt viel in der A. L. Z. arbeitet, und ob er diese auch sogleich aufgehen würde weiss ich nicht. Indess haben wir ja Caroline und Dorothea, die gewiss für dieses Fach nicht nur vortrefflich sondern auch genug sind. »

: 4. Aus Schleiermacher's Leben. In Briefen, éd. W. Dilthey, IIL. Bd., mr, A.-W. Schlegel : an Schleiermacher, lena, den 21. April 1800, p. 170. — 5. Ibid., A.-W. Schlegel an Schleiermacher, Iena, den 9. Juni 1800, p. 183. — 6. Ibid., A.-W. Schlegel an Schlei-

ermacher, Iena, den 7.-Tuli 1800, p. 197. — 7, Ibid., A.-W. Schlegel an Schleiermacher, lena, den 9. Juni 1800, p. 184.

qu'une lettre où il lui demandait son assentiment ou ses observations;

il le priait aussi de bien vouloir le montrer à Bernhardi et à Tieck, enfin il en avait envoyé un exemplaire à Schelling : il attendait leurs réponses pour s'entendre avec Cotta ou — à son défaut — avec un autre éditeur *.

Schlegel, au début, | s’abstint, on l'a vu, F. RIVALITÉ DE d'entretenir Schelling de ses négociations, AG. SCHLEGEL ET DE Lien qu'il le considérât comme un de ses FICHTE. ÉTUDE DE re Leurs PRoJersresPec Collaborateurs prévus à l’origine, sans doute ES, |: pour éviter toute indiscrétion de sa part | vis-à-vis de Fichte; c'est ce qui explique comment Seliie. ignorant aussi les derniers desseins de Fichte et croyant définitivement abandonné l’ancien projet d'Institut critique, proposait à Cotta, au mois de juin 1800, un traité concernant un Examen critique des plus récents progrès de la. philosophie et des sciences qui en dépendent (Revision der neuesten Fortschritte der Philosophie und der vonihrabhängigen Wissenschaîten), dont il serait le directeur. Cotta le mit aussitôt au courant des intentions de Schlegel et du projet plus général qui se préparait. Un moment, Schelling, qui ne croÿait pas au succès de cette entreprise, maintint sa proposition; mais, après en avoir causé avec Schlegel, après avoir appris que son Institut devait commencer à fonctionner au début de l'année 1801, il renonça d’autant plus volontiers à son propre projet qu'il estimait actuellement deux fois nécessaire l'union de toutes les forces — et il consentit à devenir le collaborateur de Schlegel?. Seul, jusqu'à la fin, Fichte fut tenu à l’écart; il fallut l'insistance de Bernhardi, l’intime de Fichte à Berlin, pour décider Schlegel à le mettre au courant. | Schleiermacher écrivait, en effet, le 27 mai 1800, à A.-G. Schlegel : « Bernhardi m’a plusieurs fois déclaré sa crainte de voir Fichte se fâcher, si d’une manière ou d’une autre il entendait parler de notre plan des Notices, parce qu’il a lui-même assez souvent donné à entendre qu’il songeait à fonder un Znstitut critique. Il serait bon au moins que vous lui en disiez quelque chose avant que le monde entier le sache, pas beaucoup avant cependant, à cause de la chère maçon-

4. Aus Schleiermacher’s Leben. In Briefen, éd. W. Dilthey, III. Bd., ut, A.-W. Schlegel an Schleiermacher, Lena, den 7. Juli 1800, p. 197. Ce projet se trouve dans le huitième volume des œuvres complètes d’A.-G. Schlegel publiées par E. Bôcking. Nous nous bornerons donc ici à en résumer les tendances essentielles (voir Appendice Il).

2. Fichte's Leben, II. Bd., Zweite Abth., IV, 14, Schelling an Fichte, Bamberg, d. 18. August 1800, p. 312-313.

nerie. Îl ne me paraît pas difficile de lui présenter l'affaire sous un jour tel qu’il ne puisse rien avoir à y redire !. »

Mais, avant que A.-G. Schlegel eût fait la démarche que réclamaient Bernhardi et Schleiermacher, Fichte l'avait devancé : il l’avisait de la prochaine apparition chez Unger des Annales artistiques et scientifiques et l'invitait à y collaborer, lui communiquant le prospectus qu'il se préparait à lancer et qui annonçait, pour le 47 janvier 1801, l'apparition trimestrielle de la nouvelle Revue.

Ce prospectus indiquait le but du périodique : « suivre pas à pas le procès de l'esprit humain, ses progrès, ses reculs, sa marche circulaire » ; faire porter sa critique, « non sur toutes les publications du temps, dans toutes les spécialités, mais seulement sur celles qui sont, d’une manière ou d’une autre, caractéristiques de l'esprit régnant ».

La Revue se présentait comme une histoire pragmatique de l'esprit humain, ayant l'utilité pratique de montrer, à chaque moment, l’état de la science et de l’art, permettant par là même de contribuer à leur amélioration et à leur extension.

Le ton qui convenait à sa critique découlait de son essence même : elle planaïit dans des régions si hautes que les personnes devaient entièrement disparaître, que seules les œuvres devaient demeurer visibles, à moins que ce ne fût dans les productions où la personne ne peut se séparer de l’œuvre, dans la poésie par exemple.

À ces critiques la Revue ajouterait quelques articles scientifiques de fond, mais des articles qui seraient eux-mêmes critiques : articles de réflexion sur la science ou d’approfondissement des principes de la Critique; ou encore des articles apportant des vues nouvelles.

À cette annonce des auteurs, l'éditeur Unger ajoutait un avis déclarant que la Revue était l'œuvre d’une « société d'écrivains distingués, mais, précisément parce que des écrivains de premier ordre voulaient exercer le métier de critique sans autre considération que, l'intérêt de la science et de l'art, leur situation, aussi bien par rapport à leur science ou à leur art que vis-à-vis du monde His exigeait le secret et l'anonymat? ». x

À ce prospectus Fichte avait joint une lettre explicative datée du 30 juillet : il annonçait à A.-G. Schlegel sa participation à l’entreprise d’'Unger; il lui demandait instamment d'y collaborer avec Frédéric. Il comptait absolument sur eux pour le premier fascicule.

1. Lettre inédite de Schleiermacher à A.-G. Schlegel (Bibl. royale de Dresde,

Mns.), Berlin, d. 27. May 1800 (voir Appendice V).

2. Fichte’s Leben, II. Bd., Erste Abth., vit, Jahrbücher der Kunst und der Wissenschaft, p. 99-101.

| à LE PROJET D'INSTITUT CRITIQUE. 2441

Guillaume donnerait une vue d'ensemble de la poésie et de tout ce que le siècle et l’esprit allemand avaient produit dans les arts en général — comme dans sa maîtresse critique des rimailleries (Dichterei) de Voss, de Matthison et de Schmidt. Frédéric pourrait écrire un article sur l'esprit et le but de la philologie en général et sur son état actuel. De l’un et de l’autre il attendait le secret le plus absolu. Il terminait en « embrassant en esprit HUE et Frédéric !

En Los temps qu'à A.-G. Schlegel, et le même jour, Fichte envoyait aussi ce projet à Paulus. Il sollicitait son concours pour la partie théologique, il lui exposait qu'il ne s’agissait pas de rendre compte de tel ou tel livre récemment paru, mais d'une revue d'’ensemble. Il déclarait que, dans sa conviction intime, Paulus était le seul homme capable de traiter la question, qu'on ne pouvait le remplacer, et qu’il ne pouvait pas admettre un refus de sa part. Il ajoutait que, dans cette branche, Paulus serait entièrement maître et indépendant, libre de s’adjoindre tel collaborateur qui lui paraîtrait utile. Il lui demandait, pour le premier numéro, un article caractérisant les productions les plus récentes et les plus remarquables en matière de théologie théorique, et leur point de vue. Il réclamait de lui, comme de ses autres collaborateurs, le secret sur un projet qui ne devait être connu qu’à l’apparition du premier fascicule ?.

1. Manuscrit du 8° vol. de la correspondance inédite de A.-G. Schlegel à la Bibl. royale de Dresde, publié pour la première fois par le D' O. Fiebiger dans les Neue Jahrbücher für das klassische Altertum, Geschichte und deutsche Literatur, hgg. von J. Ilberg, Johann Gottlieb Fichtes kritische Pläne während der Jahre 1799-1801, p. 218-219.

2. D' Hans Schulz, Aus Fichte’s Leben. Briefe und Mitteilungen zu einer künftigen . Sammiung von Fichtes Briefwechsel, Berlin, Verlag von Reuther und Reichard, 1918, p. 30.

Fichte faisant appel à Paulus dont il avait déploré la néfaste influence dans les événements qui suivirent l’accusation d’athéisme à la fois pour lui avoir inspiré la seconde et malencontreuse lettre à Voigt et pour n’avoir pas tenu sa promesse de quitter avec lui l’Université, — cela, un an seulement après l’affaire, — la chose ne manque pas de saveur et méritait d’être signalée; mais ce qui est encore plus piquant, c’est que, le jour où ce projet fut abandonné, Fichte oublia complètement d’en avertir Paulus. Au mois de février 1801 il reçut donc le manuscrit de Paulus; il en éprouva quelque honte et écrivit à Paulus que la vue de ce manuscrit lui rappelait l’omission d’un devoir, qui, si elle pouvait s’excuser, ne pouvait pas se défendre. Il alléguait, pour se disculper, — et ceci encore vaut d’être noté, — que ce projet où il avait été engagé en quelque sorte par force et par suite de circonstances extérieures ne lui avait jamais tenu à cœur. Sans doute il aurait dû avertir aussitôt Paulus de son échec, mais il avait remis de jour en jour sa lettre à cause de travaux urgents en retard. Il ajoutait qu’il renouvellerait peut-être un jour son offre au nom d’un autre éditeur et pour un projet qui aurait d’autres collaborateurs. Fichte faisait allusion à un nouveau projet qu'après le refus de Schlegel de s'associer à sa tentative, pour les raisons qu’on verra, il préparait d'accord avec re Ce projet d’ailleurs n’eut pas plus de suite. (Ibid. +» P. 30.)

FICHTE ET SON TEMPS (Il). 16

Trois jours plus tard ! Fichte adressait à Schelling, avec la même circulaire, la même invitation; il lui demandait notamment un article sur les caractères fondamentaux d’une philosophie de la mathématique, et aussi sur une philosophie de l’histoire ?.

Quand il reçut cette invitation, la première pensée de Schelling

fut que l’on devait renoncer au plan de A.-G. Schlegel et à l’éditeur

Cotta *; mais tel n’était pas l’avis de Schlegel. En se félicitant des

circonstances qui avaient fait différer Schelling de répondre tout de suite à Fichte, — et ne pouvant décemment plus taire à Fichte son propre projet, — il se décida enfin à lui écrire une lettre qu’il chargea Schleiermacher de lui remettre en mains propres.

Schlegel exposait à Fichte la suite de toute l'affaire : en présence de leur désaccord au sujet du plan élaboré à Iéna, Schlegel n’avait pu supporter que, sans les avoir à nouveau consultés, Fichte travaillât actuellement à réaliser ce projet pour son propre compte; Schlegel n’avait pas cru devoir communiquer à Fichte son propre projet avant le règlement définitif avec leur éditeur, parce qu’il le trouvait trop différent de celui de Fichte pour qu’il pût se promettre d’obtenir sa pleine approbation et son adhésion ferme; enfin Cotta convenait beaucoup mieux, comme éditeur, que tout autre; Schlegel ajoutait que l'affaire était dès maintenant conclue, Cotta d'accord avec lui sur tous les points, le premier volume prêt à paraître au commencement de l’année 1801. Il n’y avait donc plus de retraite possible.

Non seulement Schlegel, mais ses amis, dont il avait eu les pleins

pouvoirs pour traiter avec Cotta, étaient désormais engagés et ne disposaient plus de leur liberté. Schlegel d’ailleurs, par « tous les liens de l'amour et de la force », essayait d'attirer Fichte à lui‘.

Il avait si bien stylé Schelling, après l'avoir fait revenir lui-même

1. Schlegel ne reçut l'invitation de Fichte qu'après Schelling, bien que la lettre d'envoi porte une date antérieure. C’est ce qui ressort d’une lettre de Schlegel à. Schleiermacher : ;

« Schon vor mehren Tagen erhielt Schelling und gestern auch ich eine Einladung von Fichte, nebst schon gedruckter Ankündigung von Jahrbüchern der Kunst

und der Wissenschaft bey Unger. » (Aus Schleiermacher's Leben. In Briefen, éd. W. Dilthey.

III. Bd., 1, A.-W. Schlegel an Schleiermacher, Bamberg, den 20. August 1800, p. 218.)

2. Fichte’'s Leben, Il. Bd., Zweite Abth., IV, 13, Fichte an Schelling, Berlin, den 2. August 1800, p. 311. |

3. Aus Schleiermacher's Leben. In Briefen, éd. W. Dilthey, III. Bd., ur, A.-W. Schlegel an Schleiermacher, Bamberg, den 20. August 1800, p. 218.

4. Ibid., II. Bd., 1, A.-W. Schlegel an Schleiermacher, Bamberg, den 20. August 1800, p. 218-219.

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sur sa première impulsion (tous deux étaient alors ensemble à Bamberg), que Schelling, à son tour, écrivit directement à Fichte pour lui exposer, dans les mêmes termes que Schlegel, la situation, et pour lui demander sa collaboration.

Schelling exprimait à Fichte ses regrets d’avoir été informé de son dernier projet trop tard pour se dégager vis-à-vis de Cotta auquelil avait maintenant promis son entier concours. Depuis plus de trois ans d’ailleurs Cotta l'avait entretenu de ses desseins, il avait les moyens nécessaires pour fonder dans un court délai l’Institut libéral auquel il songeait, il était enfin, pour le faire, beaucoup plus qualifié qu'Unger dont, sans l'intervention de Fichte, le plan serait sans doute resté « pauvre et borné, comme on l’est à Berlin ». Schelling, en terminant, suppliait Fichte de renoncer au plan d'Unger pour entrer dans les vues de Cotta!.

Cette lettre précéda de quelques jours celle que Schlegel chatpcait Schleiermacher de remettre à Fichte en lui communiquant son projet et en l’invitant oralement — en son nom — avec les plus vives instances, à une participation aussi active qu'il voudrait et qu’il pourrait ?. |

- 1. Fichte’s Leben, II. Bd., Zweite Abth., IV, 14, Schelling an Fichte, Bamberg, den 18. August 1800, p. 312-313.

2. Aus Schleiermacher’s Leben. In Briefen, éd. W. L'iiney, III. Bd., m1, A.-W. Schlegel an Schleiermacher, Bamberg, den 20. August 1800, p. 219. Il ajoutait : « J'attends avec curiosité ce que fera Fichte. S'il est piqué et s’il ne veut pas collaborer avec nous, ce sera, me sembke-t-il, le signe qu ‘il se heurte à nos sentiments égalitaires et que le principe d'autorité se trouve encore au fond de son plan actuel. Le malheur est que Fichte s’est trop habitué à n'avoir affaire «;::'à des hommes subalternes. » (EL. Bd., 1, A.-W. Schlegel an Schleiermacher, ous den 20. Aug. 1800, p. 221.) Il écrivait d’ailleurs un peu plus tard au même Schleiermacher qu’il n’avait pas approuvé dans son for intérieur cette démarche et cette offre à Fichte d’une collaboration à la direction, faites uniquement pour donner toute satisfaction et DE tranquillité à Schelling et pour se l’attacher plus fortement. (Zbid., III. Bd., A.-W. Schlegel an Schleiermacher, Gotha, den 5. Oct. 1800, p. 233-234). Et ce Pa pas Schleiermacher qui l’eût contredit, car il ne pouvait souffrir Fichte; quand Schlegel lui avait annoncé son intention de proposer à Fichte la co-direction de son Institut, il ne lui avait pas dissimulé ses appréhensions. « Si vous estimez nécessaire au salut des Annales la collaboration de Fichte à la direction, vous avez très bien fait de vous abstenir d’une enquête, car, hormis Schelling, je ne crois pas que vous eussiez obtenu une seule adhésion vraiment sincère. Malgré tout le prix que j'attache à votre sagesse, si Fichte est le directeur pour la science, il cherchera déjà, en ce qui concerne cette partie, à introduire le plus qu’il pourra son esprit dans notre plan qui, dans son idée, n’est, lui aussi, qu’un plan de fortune (Nothplan)..., et, si on lui confie la branche tout entière de la philosophie transcendantale avec le droit naturel et la morale théorique, il voudra faire régner ici toute son essence systématique (so wird er hier sein ganzes systematisches Wesen regieren lassen wollen). J'aimerais bien savoir dans quels termes Schelling a transmis “cette offre et si, en le faisant, il est parti de l’hypothèse que, sans l'entrée de Fichte, il aurait eu lui-même tout seul la charge de cette branche, une hypothèse pour moi tout à fait nouvelle. Mais Schelling n’en serait pas venu à bout tout seul, tandis que Fichte, avec ses vues d'ensemble habituelles (mit seiner Uebersichtmanier), peut y arriver, et vous n’aurez pas besoin alors de veiller à ce que rien ne soit exclu

La visite de Schleiermacher, l'après-midi même du jour où celui-ci avait reçu la lettre de Schlegel, ne fut donc point une PHRRRES pour Fichte!. |

Comment Fichte accueillit la proposition, laissons à Schleiermacher | le soin de nous le dire. Dans une lettre inédite du 29 août 1800, Schleiermacher raconte à Schlegel son entrevue avec le philosophe:

« I (Fichte) dit spontanément que justement aujourd'hui ma visite lui faisait bien plaisir; il avait reçu une lettre dont le contenu l'avait mis horriblement en colère et dont il aimerait à me parler; c'était la lettre de Schelling, et vous pouvez penser que ce n’est déjà pas dans les meilleures dispositions d'esprit qu'il prit en main la vôtre. Il m’en lut tout haut des passages et les commenta. Dès qu'il disait quelque chose qui se rapportait à son plan, je faisais l'ignorant?, et 11 me le révéla lui-même, m'en donna l'annonce à lire et l’appela un plan de fortune (Nothplan). Il me dit qu'il avait trouvé ici, chez Unger, un projet analogue, qu'il avait consenti à s’en occuper; là-dessus Unger se serait jeté dans ses bras, et Fichte lui aurait promis votre collaboration à tous. Je lui exposai immédiatement mes critiques, je lui dis que si, au début, le plan n'avait d'autre réalité que les intentions d'Unger et que s’il en était véritablement le seul auteur, il avait entièrement barre sur Unger et pouvait faire ce qu'il voulait; il n’y aurait, pour lui, d'embarras que si, déjà antérieurement, d’autres collaborations étaient en question et si des engagements avaient été pris. Là-dessus sortit l’aveu qui mit mon pauvre cœur dans un état particulier d'attendrissement, à savoir que Wolimann avait édifié le premier plan et que Fichte avait ainsi, en arrivant, déjà trouvé ce collaborateur. Vous voyez que Fichte ne m'a pas fait d'offre. Nous sommes ensemble sur le meilleur pied (si l’on peut parler de pied quand il n’y en a pas), mais il n'a jamais pu avoir aucun goût pour mes essais critiques, même avant la Destination et tout à fait indépendamment d'elle, pas plus que pour mes autres travaux, si bien qu’au passage de votre lettre où vous lui citez les Notices de l'A thénée comme modèle de ce qu'il faut faire

comme contraire.à ses vues. Quant à savoir si par là le but et l’esprit des Annales, telles que nous les avions tous deux conçues, y gagneront, c’est une autre question » (Lettre de Schleiermacher à Schlegel, Berlin, 20 sept. 1800, Manuscrit de la correspondance inédite de Schlegel à la Bibl. royale de Dresde). — (Voir Appendice VII).

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