Letire inédite du 29 août (voir Appendice VI), p
2. Schlegel, dans sa lettre du 20 août, avait recommandé à Schleiermacher de ne point dire à Fichte qu'il l'avait mis au courant du projet d’Unger, si Fichte ne lui adressait pas aussi une invitation, ce qui d’ailleurs lui paraissait impossible.
3. À collaborer à son projet. Schlegel lui avait pourtant dit qu’il lui paraissait impossible qu’il ne lui fit pas d'offre (Aus Schleiermacher’s Leben. In Briefens éd. W. Dilthey, III. Bd., 1, Bamberg, den 20. August 1800, p. 219.
dans l'avenir, il me dit qu’il n’avait rien à y objecter ; qu'elles étaient très pénétrantes, en particulier les vôtres. Il fut très content que j’eusse par devers moi notre projet, et il se mit à le parcourir, saisit au passage quelques expressions dont il affirma, comme du titre, que vous les aviez empruntées à son projet écrit; quand vous parlez des retards pour l’apparition des jugements dans les autres journaux, cette allusion lui parut cacher une arrière-pensée mercantile, et parce que, dans la philologie, vous mettiez l’accent sur la grammaire philosophique il trouva que vous songiez à Bernhardi; enfin il entreprit de cette manière une critique extrêmement piquante que je combattis avec toute la modération et toute la douceur possibles. Au sujet du soi-disant emprunt, je lui dis que je ne pouvais en être juge n’ayant pas vu son projet, mais que les expressions isolées me paraissaient être tout à fait sans importance et telles qu'elles pouvaient se présenter simultanément à l'esprit de chacun; quant au titre, je lui dis qu'il y avait eu d'abord plusieurs projets en discussion, et je le rendis attentif aux différences essentielles des deux plans. Car, dès le commencement, il m'avait annoncé qu'à l’égard des revues : générales il ne serait jamais d'accord avec vous, que la critique d'œuvres séparées (excepté pour les arts plastiques) était du bousillage, qu’on ne pouvait apporter quelque chose de convenable que dans un ensemble systématique. Après que, sans discuter la chose, je l’eusse assuré, à plusieurs reprises, que nous avions tous la conviction du contraire et que je l’eusse ramené toujours à ce point, il finit par reconnaître que vous aviez agi de parfaite bonne foi en lui cachant si longtemps le plan, car vous n’aviez pu croire qu'il s'associerait à vous. Mais il en revenait toujours à ce soi-disant emprunt. Dans cet état d'âme agité je crus que les liens de l’amour étrangleraient plutôt qu'ils n’entraîneraient le oxAnoauyeve (l'obstiné), et je le priai d'examiner sérieusement ce qu'il y aurait à faire, après que je l’eus amené, avec autant de délicatesse et de ménagements que possible, à voir qu'il ne pouvait cependant pas vous promettre ainsi a priori à Unger et que de la sorte il était seul responsable des difficultés. Il me dit, en s’en faisant gloire, et ce fut suprêmement comique, qu'il était l'homme qui manquait le plus de plan et qu'il avait toujours besoin de l’occasion; il avoua que son, plan actuel était un plan de fortune; il m'affirma pourtant qu'il y avait, dans son ensemble, plus d’unité que dans le nôtre. Le bon Fichte a commencé, ici seulement et tout récemment, par faire la triste expérience qu’on n'arrive à rien quand on entre de force dans une entreprise qui est médiocrement engagée et par de méchantes gens; il s'est fait faire le
pied de nez par les plus pitoyables individus, il voulait cependant recommencer avec Woltmann à saisir une occasion, tout en reconnaissant ouvertement que c'était un piètre écrivain, disant seulement qu'il lui couperait les ailes et ferait de lui ce qu’il voudrait. Ce principe monarchique ne devait-il pas être étendu davantage? Il ya encore une déclaration de Fichte que je ne puis vous cacher; elle lui échappa tout au commencement; il disait que cela lui ferait beaucoup de peine, s’il devait sortir de là une séparation; qu’il n'avait aucune intention d’en faire une encore. Cet encore n’est en vérité qu’équivoque, mais il est pourtant équivoque. Le lendemain je lui ai dépêché Bernhardi : il aurait voulu me rendre compte ce malin de sa mission, mais il n’a pas pu le faire, et je n’ai plus d’espoir de lui parler avant le départ de cette lettre !. » |
La menace de Fichte ne fut pas sans causer quelque émotion dans le camp des romantiques. Schelling, en particulier, semblait alors redouter l'éclat d’une rupture publique. Aussi, mis par Schlegel au courant de l’entretien de Fichte et de Schleiermacher, et d'accord avec lui, s’empressa-t-il d'écrire à Fichte pour dissiper le « malentendu », pour essayer d'obtenir qu’il renonçât à [son projet et consentit à faire partie de l’/nstitut organisé par Cotta et par les romantiques. à
Faisant ouvertement allusion à la conversation en question, i déclarait qu’il n’y avait aucune opposition de principe entre le projet de Schlegel et celui de Fichte; c'était un seul et même projet esquissé par deux hommes différents ; sans doute, il y avait entre eux certaines divergences, mais celle qui concernait la direction n’était pas irréductible. Fichte voulait une direction unique, Schelling et ses amis estimaient qu'il en fallait deux : une pour la science, une pour l’art. Fichte, qui, dans son dernier projet, abandonnaïit de lui-même une partie des prérogatives qu’il avait attribuées au rédacteur en chef - unique, notamment la domination absolue sur tous les autres rédacteurs, accepteraït sans doute cette division, d'autant qu'il était sollicité de prendre la direction scientifique. Plus grande paraissait la divergence relative à l'orientation des travaux. Fichte ne voulait entendre parler que de revues générales conçues dans un esprit tout systématique, les romantiques réclamaient la faculté de porter des jugements sur les ouvrages particuliers. Ils faisaient ressortir que, pour certaines catégories d'ouvrages, la matière n’est pas seule en cause,
1. Correspondance inédite de A.-G. Schlegel, Manuscrit de la Bibl. royale de Dresde. Lettre inédite de Schleiermacher à A.-G. Schlegel du 29 août 1800, Berlin (voir Appendice VI).
mais la personne de l’auteur, dans l’art notamment, et même dans
les sciences. Cependant, ici encore, on pourrait, semblait-il, trouver
un terrain d’entente et combiner les deux points de vue de la revue
générale et des comptes rendus spéciaux. L’essentiel était l’accord foncier existant entre Fichte et les romantiques « pour en finir dans
la science et dans l’art avec le règne de la superficialité, de la platitude, du vide de la pensée et, dans la critique, avec le règne de la stupidité (Stumpfheit) ». Restait uniquement alors la question de
l'éditeur. Mais les obligations de Fichte vis-à-vis d'Unger n'avaient
rien de comparable à celles de Schlegel et de ses amis vis-à-vis de Cotta. Le plan Unger était primitivement celui de Woltmann: il était si mauvais que Fichte avait dû le remanier de fond en comble; c'était de plus, primitivement au moins, un projet uniquement établi dans un esprit de spéculation. Rien de pareil chez Cotta. !
Schelling, en terminant, espérait « avoir eu le bonheur de convaincre Fichte »: il lui demandait « de lui faire savoir, avec la franchise dont il l'avait honoré jusqu'ici, s’il se leurrait de vaines espérances », il le suppliait de lui apprendre par où le plan de Schlegel Jui déplaisait et ce qu'il faudrait y changer, dans sa conviction, pour le rendre digne de sa collaboration. Schlegel attendrait sa réponse pour désigner le directeur’.
Schlegel avait donné son assentiment à la démarche de Schelling, moins par enthousiasme personnel pour Fichte? que par condescendance pour Schelling, dont il comprenait les sentiments à l'égard de celui qui avait si longtemps passé pour son maître, peut-être
aussi par souci de faire profiter son entreprise de la célébrité de Fichte.
… Il écrivait donc à Schleiérmacher, trois jours après la démarche de Schelling, pour l'en avertir. Il insistait sur la peine qu’aurait eue
Schelling d’une rupture avec Fichte, sur les avantages que procu-
rerait au nouvel /nstitut la collaboration d’une personnalité aussi
célèbre que Fichte. Il lui annonçait que la direction de la partie scientifique lui avait été offerte et que la prépondérance de son influence n’était pas à redouter du moment qu'il y avait un autre directeur pour la partie artistique. Schlegel ajoutait : « Dans la philosophie de la religion vous entrerez sans doute en conflit avec
1. Fichte’s Leben, II. Bd., Zweite Abth., IV, 16, Schelling an Fichte, Bamberg, den 5. Sept. 1800, p. 315-319.
2. Il avait expliqué plus tard, on l’a vu, à Schleiermacher, dans la lettre du 5 octobre 4801 que nous avons citée plus haut, pourquoi il n’avait pas approuvé cette démarche et cette offre d’une co-direction avec Fichte et pourquoi il l’avait faite. (Aus Schletermacher’s Leben. In Briefen, éd. W. Dilthey, III. Bd., 11, A.-W. Schlegel an Schleiermacher, Gotha, den 5. Oct. 1801, p. 233-234.)
lui. Il faut pourtant qu'il s’habitue, dès le commencement, à lire dans les Annales des choses qui seront diamétralement opposées à son point de vue. En raison de cette proposition nous avons encore retardé l’annonce pour pouvoir inscrire du même coup le nom de
Fichte comme co-directeur. Il n'y a pas à craindre qu'il nous devance,
il ne peut pas agir, car son plan est entièrement paralysé faute des collaborateurs essentiels. A la fin il faudra qu'il laisse le bon Unger au point où il l’a trouvé, je veux dire avec Woltmann tout seul !. »
Schlegel comptait sans l’obstination de Fichte : celui-ci n’était pas homme à renoncer aux engagements qu’il avait pris. Pourquoi vou- Jait-on qu'il fit vis-à-vis d'Unger ce que Schlegel se refusait à faire vis-à-vis de Cotta? Il fallait d’ailleurs le connaître assez mal pour croire qu’il pût accepter d'entrer dans une combinaison dont il ne
serait pas le chef incontesté : 1l aurait admis, on l’a vu, de partager : avec un autre la direction d’un /nstitut qu’il aurait fondé lui-même,
— si l'offre en était venue de lui, — mais accepter d’être le second
dans une entreprise dont il n’était point l’instigateur devait humilier
son orgueil. Il le fit bien sentir dans la réponse que, le 6 septembre 1800, après la démarche de Schleiermacher, il adressait à Monsieur le professeur Schlegel.
Il reconnaissait sans doute la similitude de leurs projets, tout en laissant entendre que Schlegel s'était largement inspiré du sien, et il s’étonnait, en conséquence, du silence de Schlegel à son égard. Il ne se flattait pas de l'espoir d'obtenir pour le projet d'Unger le concours de Schlegel et de ses amis, mais pourquoi supposer alors que, Unger ne renonçant nullement à son entreprise, Fichte passerait à Cotta? Était-il donc dans ses habitudes de reprendre sa parole? Il avait, en outre, déjà esquissé sur l’état de la philosophie contemporaine un article qui coïncidait jusque dans ses jugements sur les ouvrages particuliers (ceux de Bardili et de Jacobi par exemple) avec la revue destinée par Schelling à l'Institut de Cotta et dont il lui avait communiqué la teneur. Il y aurait donc eu double emploi ?. En cas d'échec de la tentative d’Unger, Fichte réservait d’ailleurs sa pleine liberté pour rejoindre Schlegel et ses amis ou pour demeurer à
1. Aus Schleiermacher’s Leben. In Briefen, éd. W. Dilthey, IIL. Bd., 1, A.-W. Schlege}
an Schleiermacher, Bamberg, den 8. Sept. 1800, p. 224-225.
2. Dans sa lettre du 18 août 1800, Schelling avait écrit à Fichte : « Dans le premier volume, je vais faire paraître tout de suite une revue de tout l’ensemble de l'état actuel de la philosophie qui est déjà en partie achevée, et, en appendice, je réglerai
leur compte à Bardili, à Reinhold, peut-être aussi, au cas où personne ne l’entre-.
prendrait, à Jacobi, à cause de la Lettre qu’il vous a écrite et de l'influence manifeste qu’il a eue sur le détestable compte rendu de mon Système de l’Idéalisme dans le Journal littéraire. » (Fichte’s Leben, II. Bd., Zweite Abth., IV, 14, FRAME an Fichte,
Bamberg, den 18. Aug. 1800, p. 313.)
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l'écart; et, dans ces conjonctures, il ne voyait pas pourquoi un ne devrait se Re dans la « petite église invisible », et il ne le redoutait pas!.
Le même jour, Fichte informait Schelling de sa réponse à A.-G. Schlegel ?.
Et, dans une lettre suivante, répondant aux propositions que Schelling lui avait faites de la part de Schlegel, il déclarait « qu'il n'était pas accessible aux considérations d'honoraires particuliers, de mise en vedette, etc. ; que certainement Schelling le savait bien, s’il en jugeait par lui-même, et que, s’il voulait qu'on ne le froissât pas, il devait le faire comprendre aux autres.
Il insistait encore sur la nécessité de constituer un périodique nettement scientifique, car il venait d'apprendre la prochaine publication d'un journal anti-critique sous la direction de Reinhold, de Jacobi, . de Bardili. Pour cette œuvre, il ne pouvait séparer sa cause de celle
de Schelling; il en avait averti Cotta : lui et Schelling ne faisaient qu’un seul homme, et Cotta entendrait prochainement parler d’eux davantage.
Schelling fut-il touché de cette insistance de Fichte pour lier leur cause? Crut-il utile à ses desseins d’éviter l'apparence de désaccord qu’eût fait naître, après le refus de Fichte, sa collaboration à l’entreprise de Schlegel? Ou, plus simplement, comme un mot de lui auto-
| rise à le croire, s’aperçut-il un peu tard que A.-G. Schlegel n'avait
pas de jugement personnel, et lui déplut-il de marcher à la remorque d’un tel chef? Toujours est-il qu'après avoir reçu la réponse de Fichte il crut devoir déclarer à Schlegel que des ouvertures venaient justement de lui être faites par Fichte, qui l’obligeaient à se retirer de son
Institut. Q Ainsi la démarche que Schlegel avait faite à contre-cœur pour
calmer les scrupules de Schelling tournait contre lui. Schlegel eut
1. Lettre de Fichte à A.-G. Schlegel, Berlin, d. 6. Sept. 1800, Manuscrits de la Bibl. royale de Dresde publiés pour la première fois par le D" Otto Fiebieger, Neue Jahrbücher für das klassische Altertum, Geschichte und deutsche Litteratur, hgg. von J. Ilberg, Johann Gottlieb Fichtes kritische Pläne während der Jahre 1799-1801, 1909, I. Abth.,