CHAPITRE VI
Dans les laborieuses négociations relatives A. REINHOLD, DISCIPLE à la fondation d'un Institut ou d’une Revue DA SARL. critiques, pourquoi Fichte, après deux tentatives malheureuses, était-il encore une fois revenu à la charge? Pourquoi avait-il si vivement insisté auprès de Schelling, de Schelling seul, pour lier partie avec lui, et, comme il le disait, pour ne faire qu’un avec lui? C'est, de son propre aveu, sous le coup de l’émotion que lui avait causée l'annonce du prochain Journal anti-critique rédigé par Reinhold, Jacobi et Bardili, afin de défendre contre ses nouveaux détracteurs ! l’œuvre de la philosophie critique, — l’œuvre commune de Fichte et de Schelling, — mais aussi parce qu'il savait de source sûre, il en avait fait la récente confidence à Schleiermacher, que Schelling, aigri par de récents démêlés, avait grande envie de « tuer une bonne fois Reinhold? ». À cette heure, en effet, Reinhold était l'ennemi de tous ceux qui, comme Fichte et Schelling, se prétendaient les héritiers de la. philosophie de Kant. Une nouvelle volte-face lui faisait abandonner l'Idéalisme critique auquel il s'était jadis rallié avec tant d'éclat; achevant son évolution vers le réalisme dont Jacobi avait été l’instigateur, il allait se proclamer publiquement le disciple de Bardili, dont la Logique, sous le prétexte de perfectionner l’œuvre de la philosophie critique, en était au fond la directe négation. Par là sans . doute s’explique le refus opposé par Reinhold aux récentes ouvertures de Fichte pour sa collaboration à une revue critique. 1. Fichte’s Leben, II. Bd., Zweite Abth., IV, 17, Fichte an Schelling, den 13. Sept. 1800, Ro inédite de Schleiermacher à A.-G. Schlegel, Berlin, d. 19t* Julius 1800. Manuscrit de la correspondance de Schlegel à la Bibliothèque royale de Dresde :
« Den Reinhold todtzuschlagen scheint nach einer Aeusserung von Fichte — was aber unter uns bleiben muss — Schelling grosse Lust zu haben. »
Depuis plusieurs mois Reinhold avait signalé à Fichte les voies nouvelles ouvertes par Bardili à l’Zdéalisme transcendantal. Il l'ad- jurait encore une fois d'étudier et de réétudier bien à fond son plan de logique première, « ne fût-ce que pour faire plaisir à l’aini Reinhold! ».
La Logique de Bardili ouvrant à l’Ædéalisme transcendantal des voies nouvelles, de telles paroles dans la bouche d’un Reinhold méritent qu'on s'y arrête; le système ainsi caractérisé vaut un bref exposé. | k 7
Dans la préface à sa Logique, datée du 18 août 1799, ou, plus exactement, dans un post-scriptum du 47 septembre à cette préface, Bardili, pour justifier sa tentative, prenait texte de la note de Kant publiée, le 28 août, dans le Journal littéraire universel, taxant la Théorie de la Science de système absolument intenable. « Une pure Théorie de la Science, disait l’auteür de la Critique, n’est ni plus ni ‘ moins qu’une pure logique qui, par ses principes, ne s'élève pas à la matière de la connaissance, mais, comme pure logique, fait abstraction de son contenu. Vouloir extraire de cette logique un objet réel … est une tâche vaine et qui pour cela méme n’a jamais été tentée. »
C’est cette tâche que Bardili osait entreprendre, espérant prouver, en dépit de l'affirmation de Kant, que, quoique neuve, elle n’était pas vaine.
Il voulait tirer de la logique l’objet réel, déclarant que, si la logique était incapable de le poser, il ne pouvait, hors d'elle, être posé nulle part; la logique devait fournir la clé de l'être, sinon il n’y aurait de possible ni logique, ni philosophie, et, à vouloir tirer l’objet réel de la pensée pure, la philosophie, comme le disait Kant, s'épuiserait en efforts stériles.
La pensée pure, pour Bardili, est, en effet, la pensée qui se pense elle-même dans son action toute formelle (A—A), indépendamment de tout objet’; le caractère de cette pensée, c’est l'unité qui est le fondement et la condition de possibilité de toute aïfirmation, de tout dénombrement, de tout calcul. Cette unité immuablie à travers tous les changements, tout à la fois entièrement déterminée par elle-même et susceptible de toutes les déterminations *, cette
1. Fichte’s Lebén, Il. Bd., Zweite Abth., III, 29, Reinhold an Fichte, Kiel, den 1. Mürz 1800, p. 287.
2. Grundriss der ersten Logik, gereiniget von den Irrthümern bisheriger Logiken überhaupt, der kantischen insbesondere; keine Kritik sondern eine Medicina mentis; brauchbar hauptsächlich für Deutschlands kritische Philosophie von C.-G. Bardili, Stuttgart, bei Franz Christian Lôflund, 1800. Vorrede, N. S., p. x1 et x.
3. Bardili, Grundriss der ersten Logik, 8 12, p. 6 et suiv. — 4. Hbid., $$ 3, 4, 5, 6, p. 2-4.
unité qui, dans son identité, peut se répéter à l'infini est ainsi le principe même de toute explication'. Mais la pensée ainsi conçue, qui constitue, pour Bardili, la Raison dans sa pureté?, ne comporte de différenciation ni au point de vue qualitatif (point d'autre alternative que penser ou cesser de penser; en dehors de là il n’y aurait dans la pensée, comme telle, pas de négation®), ni au point de vue quantitatif (c'est toujours et dans tous les cas l’unité qui se répète à l'infini*).
Une pareille pensée ne Jin done un sortir d'elle-même. L'unité est ainsi posée par elle (A—1), mais, une fois l’unité posée, elle demeure éternellement l'unité. Or, il s’agit précisément d’expliquer le passage de l'unité à la dualité; car avec la dualité le monde phénoménal dans tous ses éléments péut se déduire : coexistence, extériorité, succession, multiplication, division et jusqu'à l’impulsivité, principe du mouvement et de la vie. Mais comment passer de l’unité éternellement une à la dualité qui caractérise la pensée humaine? Évidemment par un plus, par une addition. Chercher ce plus, cette addition à l’unité dans l'unité même qui, une fois posée, demeure éternellement une, ce serait contradictoire; la chercher dans une répétition de cette unité ne serait pas une meilleure solution, car on n'aurait alors rien qui s’ajoule à elle, on aurait encore l'unité. Pourtant ce quelque chose doit être forcément de telle nature que l'unité puisse l'admettre; autrement, comment l’unir à elle? Si ce quelque chose était une unité sans être pourtant une unité, les deux éléments pourraient ainsi s'associer. Si ce quelque chose était par exemple une matière, que cette matière eût une forme, que cette forme, comme forme, fût indélébile, que, dans cette matière, cette unité pût anéantir tout, sauf cette forme : alors cette unité pourrait faire de ce quelque chose une unité, alors cette unité et ce quelque chose réduit par elle à l’unité pourraient être associés, seraient forcés de l’être, parce qu'aucune forme ne peut anéantir une autre forme. Nous aurions ainsi 1+14, nous aurions obtenu notre. deux et avec ce deux l’essence tout entière du calcul dans la pensée appliquée, d'un calcul qui engendrera le mondes.
Cette « démonstration », plus subtile sans doute que convaincante, par laquelle Bardili opère le passage de la pensée pure à la réalité s'effectue grâce à l’unique intermédiaire de ce que Bardili appelle la pensée appliquée, la pensée sensibilisée ou phénoménalisée.
Mais la condition de l'application de la pensée à une matière, c'est
1. Bardili, Grundriss der ersten Logik, ss 7,:8, 9, p. #. — 2. Ibid., $ 10, p. 5. — 3. Ibid, $ 12, p. 6. a Ibid. Voir aussi $ 13, p. 48. — 5. 1bid., 8 13, p. 113- 115.
l’objet. En fin de compte l’objet, comme tel, rendra donc possible . la différenciation à la fois qualitative et quantitative, et l'intuition
ou mieux l’appréhension en déterminera la réalité ?; cet objet (la
chose) que la pensée exige pour son application, pour sa détermi-
nation, elle le pose elle-même comme sa limite nécessaire; de là ces
caractères précisément opposés à la pensée : extériorité, coexistence
et succession, espace et temps, pluralité, impulsion enfin, qui est
la source de tout mouvement et de toute vie“.
Bardili reprochait justement à Kant d’avoir prétendu écrire une critique de la pensée sans avoir su, au fond, ce qu'était mi la pensée, ni un objet, sans avoir su ce dont il parlait; c’est ainsi qu’il se demandait comment le concept subjectif de Dieu pouvait avoir une réalité objective, attribuant, en somme, à Dieu — l’Esprit pur — une réalité dans l'espace et dans le temps, une réalité qui appartient
- à la matière, ou, si c'était possible, une réalité susceptible de mort,
une réalité palpable, animale, donc jamais purement intelligible*; et il reprochait à Fichte de n'avoir pu se dégager de son Moi où Kant l'avait, finalement, empêtré et qui, en dépit des caractères
que Fichte voudrait bien lui donner, demeurait toujours une indivi-
dualité”; il lui reprochait de n’avoir pas àätteint, dans le Moi, l'unité
à première, que Bardili appelle la pensée pure, d’en être resté à l’unité
de lobjet, de la matière, à sa forme. D’où la nécessité de faire tenir le monde entier dans le Moi.
« Le fameux Moi de Fichte, déclarait Bardili, n’est rien autre
que ce qu'est tout objet comme tel, un objet toutefois auquel
l'impulsion de la vie animale serait inhérente par essence, indissolublement ; et c'est précisément pourquoi son inventeur lui attribue le caractère d’une individualité (Selbstheit) inaliénable. » Bardili
ajoutait que, si ce Moi est un objet, il comporte l’extériorité, la suc-
cession, la coexistence. « Mais, disait-il, cette extériorité, cette succession, cette coexistence, comme toutes les extériorités, les coexistences, les successions de ce genre, seraient en elles-mêmes fort creuses, si elles n'étaient pas nourries empiriquement, si elles ne tiraient pas précisément de l'expérience leurs déterminations caractéristiques. Et ce qui remplit empiriquement chez ces Messieurs cette extériorité, cette succession, cette coexistence, ce sont leurs sentiments individuels en tant qu’individuels, leurs représentations
“individuelles en tant qu’individuelles, et c’est là tout ce qui constitue
leur Moi, comme Moi. »
1. Grundriss der erslen Logik, 8 13, p. 63. — 2. Ibid., $ 12, p. 33, et $ 13, p. 63. — 3. Ibid., 8 13, p. 70-74 et 76-84. — 4. Ibid., 8 13, p. 104 et suiv. — 5. Ibid., $ 13, p. 95. — 6. Ibid., $S 13, p. 94. — 7. Ibid., $ 13, p. 95. — 8. Ibid., $ 13, p. 112.
« Voilà, Messieurs, s’écriait Bardili, ce qu'est votre Moi, avec tout le scandale qu'il provoque encore sous les ruines du monde et au-. dessus des milliers de milliers de soleils, comme dit l’A ppel de Fichte (p. 113-114). C’est une création de votre imagination, plus subtile que ne le sont généralement celles de votre chef d'école; c’est le premier mouvement de la pensée dans les jeunes cerveaux allemands, depuis qu'elle a été décapitée par la guillotine critique, de la pensée qui ressuscite, au milieu de terribles convulsions, il est vrai. Vous avez relevé la tête, mais, en la portant haut, vous rabaïssez d’autant tous les autres qui planaient dans le nuage transcendantal dont on n’était plus sort dans les Universités allemandes depuis l’ère de Künigsberg. Vous avez recommencé à penser, mais penser à moitié, c’est ne pas penser. Delà cequ'a de grotesque votre philosophie pour l’entendement humain. De là, pour lui, les bulles de savon bariolées de votre Moït. »
Pour ne laisser aucun doute sur ses sentiments et sur ses intentions, Bardili avait mis à son livre la dédicace suivante «l'amour de la patrie allemande dédie ce monument à l’Académie des Sciences de Berlin, à Messieurs Herder, Schlosser, Eberhard, à tous les sauveurs du bon sens malade en Allemagne, donc par excellence à Monsieur Fr. Nicolaï?
Fichte, s'étant procuré à grand'peine cet ouvrage qu'il n'avait trouvé dans aucune librairie d’Iéna et qu’il dut demander à Leipzig”, eut vite fait de constater, on n’en sera pas surpris après ce qu’on vient de lire, que celui en qui Reinhold voyait un continuateur de la Théorie de la Science était de la lignée de ses plus mortels ennemis“. On ne s'étonnera pas davantage, avec le caractère qu’on lui connaît, qu'il ait cru devoir riposter sans ménagement à Bardili.
Il avait suffi à Fichte, pour être édifié, de parcourir la préface de la Logique, où lauteur se vantait, comme d’un nouveau chefd'œuvre, d'avoir laborieusement réussi à faire sortir à grand’peine de la logique un objet réel5. Cependant, afin de « faire plaisir à l’ami
B. JUGEMENT DE FICATE SUR BARDILI.