Ibid., LIT. Kap., p
Fichte, contre Schelling, lesquels, par rapport à lui, étaient jeunes, qui manquaient à leur devoir en ne s’inclinant pas avec déférence devant son âge et devant son autorité. Il reprochait à Jacobi d'avoir mal compris Lessing. Lui qui avait connu Lessing, lui qui avait disserté avec Lessing sur tous les sujets, en particulier sur le Spinozisme, | déclarait tout net, à propos de la discussion avec Mendelssohn, que dans ses Lettres sur le Spinozisme Jacobi avait calomnié la mémoire du grand Lessing.
Il reprochait à Fichte et à ses disciples de croire à l'importance de la philosophie du Moi. Lui, Nicolaï, savait bien, et annonçait tout haut, que la nullité de cette philosophie apparaîtrait toujours de plus en plus clairement, qu’en 1803 personne ne parlerait plus de « ces têtes à l’envers » d'idéalistes transcendantaux:. Il accusait en particulier Fichte de s’être assis sur le fauteuil de Reinhold, d'avoir su faire presque oublier par les étudiants ce maître infiniment respecté, d'avoir cru facile de renverser Kant des hauteurs du trône où 1l avait élé proclamé le premier des philosophes allemands et de s’y installer lui-même ?.
Mais quel était donc le mérite personnel de ce juge impitoyable? Il ne se contentait pas d'être un libraire industrieux entre les mains duquel passaient beaucoup de livres, el qui, en dilettante des sciences, s’amusait à en parler; il eut le malheur de vouloir passer pour un savant, d'écrire des livres pour son propre compte, sous son propre nom: ce fut sa perte, on vit qu'il était fou, fou de cette folie qui naît de la présomption et dans laquelle les hommes se croient tout autres qu'ils ne sont, de cette folie que la contradiction irrite et exaspère, qui éclate alors en manifestations sauvages ©,
Et ce possédé passait son temps à critiquer les autres; il mesurait leur valeur à l’aune de ses idées fixes. Par quels moyens? Son arme habituelle — tout son talent — était la raillerie °. Sa méthode de discussion, la contradiction. Toute sa critique manquait d’ailleurs de profondeur. Ce fut le sort de notre héros de ne rester qu'à la surface des choses; ilignora toujours l’art de penser, l’art de la démonstration logique. « Sa propre philosophie à laquelle, suivant lui, il fallait se tenir, n'était rien d'autre qu’un assemblage d'anecdotes sur les sentences et les opinions des anciens philosophes. Et les spéculations des autres, c’est aussi par des anecdotes, par des histoires vraies ou
1. Fichte, S. W., VIII. Bd., Fricdrich Nicolaÿs Leben und sonderbare Meinungen. Ein Beitrag zur Literargeschichle des vergangenen und zur Pädagogik des angehenden Jabhrhunderts, VI. Kap., p. 26-31, et VIII. Kap., p. 39. — 2. Jbid., VIII. Kap., p. e -— 3. Ibid, TX. Kap., p. 40-41. — 4. Jbid., p. 47. — 5. Ibid., VII. Kap., p. 34.
inventées qu'il les réfutait, un Sempronius Gundibert en remontrait à l’auteur de la Critique de la Raison pure!»
Quand Nicolaï entreprenait d’examiner et de réfuter jusque dans ses principes le système de Fichte, comment procédait-il à la con- Struction du contenu de ce système? Sans doute, en produisant un écrit spéculatif de cet auteur, dans lequel celui-ci affirmait avoir exposé le plus clairement les principes de sa philosophie, par exemple les premiers paragraphes de la Théorie de la Science ou . le premier chapitre d'une Nouvelle exposition de cette Science parue dans le Journal philosophique; sans doute, en donnant, pour base à son examen des extraits textuels de ces ouvrages? Erreur : c'était avec des lambeaux de phrases détachées d’un grand nombre d’écrits qu'il avait constitué son réquisitoire. Cependant, dans ce travail, s’était-il du moins strictement limité aux œuvres proprement scientifiques de Fichte? Erreur encore... — Ou bien avait-il tiré ses citations des ouvrages populaires? Ce serait du moinslà quelque chose ; ce n'était pas assez pour notre héros. Il avait constitué son exposé tout à la fois avec les écrits scientifiques et les écrits populaires, avec des phrases extraites de L’Appel, de la Théorie de la Science, de la Destination de l’homme, du Droit naturel, juxtaposées dans le pêlemêle le plus confus; il avait si peu conscience des protestations susceptibles d’être élevées contre cette méthode, qu'il se croyait fidèle à la vérité historique, quand il ajoutait à chaque citation : « Ce sont les propres paroles de Fichte »; il en donnait la page *.
«… Ainsi, déclarait Fichte, l'œil de notre héros, en passant, déforme tout, défigure tout, rend tout saugrenu. On lui a très souvent reproché pendant sa vie de fausser méchamment et de souiller de facon dégoûtante tout ce qui lui tombait sous la main. Nous le défendons contre cette accusation. Il est très vrai que de ses mains tout sortait sali et faussé; mais 1l n’est pas vrai qu'il eût l'intention de salir et de fausser. Il le faisait par une propriété inhérente à sa nature. Qui reprocherait à une bête puante d’infecter tout ce qu’elle touche ou à la vipère de secréter du venin? La bête est tout à fait innocente; elle ne fait que suivre sa nature. Pareillement notre héros, qui était destiné à être la bête puante de la littérature et la vipère du xvirI° siècle, répandait autour de lui l'infection et jetait le venin, non par méchanceté, mais sous la poussée de son destin #. »
Dans un Appendice joint à ce pamphlet, Fichte répondait directe-
1. Fichte, S. W., VU. Bd., Friedrich Nicolai’s Leben und sonderbare Meinungen. Ein Beitrag zur Literargeschichte des vergangenen und zur Pädagogik des angehenden Jahrhunderts, XI. Kap., p. 52-53. — 2. Ibid., p. 55. — 3. Ibid., p. 58.
FICHTE ET SON TEMPS (Il). 91
ment aux accusations de Nicolaï. Après avoir établi que ces personnes accusées d’avoir cherché à obtenir frauduleusement des éloges dans la Bibliothèque allemande universelle ne pouvaient être que lui seul, il déclarait le reproche vraiment plus bête encore que ne le soupconnait Nicolaï. Qui donc pouvait croire Fichte capable de vouloir capter les suffrages des lecteurs de la Bibliothèque, quand il affichait publiquement son dédain pour cette feuille, quand il vivait alors dans un pays où le mépris à son égard était monnaie courante et. où une louange parue chez elle était une mauvaise note. Accusation sans preuves d’ailleurs, et que par suite Fichte ne pouvait réfuter: or, Fichte donnait sa parole d'honneur qu’elle était entièrement imaginaire, qu'il n'avait jamais été en relations avec aucun collaborateur régulier ou occasionnel de la dite Bibliothèque, qu’il ne s'était jamais inquiété des jugements qu’elle portait sur lui, qu'il n'avait jamais tenté la moindre démarche pour y avoir une influence. Fichte, que des « circonstances accidentelles ? », suivant l’expression de A.-G. Sehlegel, avaient empêché de faire imprimer à Berlin, sous ses yeux, La vie et les opinions singulières de Fr. Nicolaï, avait déclaré se désintéresser du sort de son pamphlet: il lui suffisait d'avoir écrit ce qu'il avait depuis longtemps sur le cœur et d’en avoir:
t. Fichte, S. W., VHH. Bd., Friedrich Nicolaÿs Leben und sonderbare Meinungen. Ein Beitrag zur Literargeschichte des vergangenen und zur Pädagogik des angehenden Jahrhunderts, Erste Beilage, p..6t et suiv.
2. Ce qu'étaient ces circonstances accidentelles, Nicolai nous l'apprend dans la réponse qu'il fit au pamphlet de Fichte.
La censure à laquelle, conformément à la loi, tous les ouvrages imprimés devaient être soumis, — ceux de Fichte eomme les autres, — la censure, représentée en l’espèce par le Consistoire royal supérieur, avait refusé son autorisation d'imprimer en rendant le décret suivant :
« Le manuscrit du professeur Fichte, intitulé Micolai et ses opinions singulières, est retourné sans le visa de la censure, avec cette signification qu'il n’est pas permis à un Collège national de conférer l’imprimatur à un écrit conçu sur un ton si injurieux, alors que l’édit de censure du 18 décembre 11788 contient expressément les passages suivants epplicables à cet écrit :
« L'intention de la censure n’est à aucun degré d’empécher la recherche décente, sérieuse, discrète de la vérité, mais simplement de répruner ce qui vise à blesser l'honneur et le bonne réputation d'autrui. »
Et celui-ci encore : « La liberté de la presse n’a pas été conférée pour qu'il en soit fait le mauvais usage de satisfaire des passions personnelles susceptibles de troubler la tranquillité de bons et utiles citoyens et de leur ôter le respect public. »
« Ce refus d'imprimer, avec ces explications justificatives, passerait, aux yeux de tout le monde, ajoutait Nieolaï, pour un empéchement essentiel; Schlegel en faisait un empéchement accidentel usant sans doute de cette terminologie nouvelle que la philosophie récente de Fichte mettait à la mode et qui donnait aux mots une signification tout à fait différente de celle qu’ils ont dans le reste de l’univers. » (Neue allgemeine deutsche Bibliothek, LXI. Bd., II. St., Beylage, Berlin und Stettin, 1801, 66 p. Ueber die Art wie vermiltelst des transcendentalen Idealismus ein wirklich existirendes Wesen aus Principien konstruiré werden kanr, nebst merkwürdigen Praben der Wahrheitsliebe, reifen Ueberlegung, Bescheidenheit, Urbanität und gutgelaunten Grossmuth des Stifters der neuester Philosophie, von F. Nicolai, p. 4-5.)
fait part au petit cercle de ses amis. Il n'était peut-être pas fâché non plus que ces « circonstances » l’eussent obligé à ne pas se départir de sa dignité en rompant le silence méprisant que, jusqu'alors, il avait su conserver vis-à-vis de Nicolaï.
Mais A.-G. Schlegel avait de bonnes raisons pour ne pas laisser Fichte conserver son manuscrit dans ses tiroirs. Puisque Fichte avait la magnanimité de prodiguer si largement à Nicolaï les traits de son ironie, Schlegel crut devoir faire connaître au monde cette condescendance. La publication du manuscrit, disait-il, en manière de raillerie, dans sa préface au pamphlet, serait envers Nicolaï le plus grand des bienfaits. Pour un homme qui ne pouvait amener ses adversaires les plus marquants à lire même ses polémiques, quelle aubaine de voir un Fichte entrer en conversation avec lui, comme avec un être véritablement existant, le construire par principes et le rendre intelligible à lui-même dans la mesure où il pouvait l'être! Le jour où paraîtrait l’écrit serait incontestablement le jour le plus glorieux de sa longue carrière, et l'on pouvait craindre pour la faiblesse de son grand âge qu'il ne pût survivre à un tel excès de Joie. « Pourtant, ajoutait Schlegel, il n'a mérité à aucun égard, en ce qui me concerne, que je lui prépare pareille fête, m’ayant fait la honte de me louer congrûment dans ses ouvrages antérieurs, et de m'accorder encore, dans ses plus récents écrits, des connaissances et du talent *. »
On comprend, aux sentiments dont témoigne cette préface, le zèle que put mettre Schlegel à imprimer et à corriger la brochure*; son seul regret était qu’elle n'eût pas encore tout l'esprit nécessaire pour que le public même de Nicolaï subît suffisamment l'action de son extraordinaire profondeur ?.
Ainsi La vie et les opinions singulières de Fr. Nicolaï, ce n'était pas seulement la réplique de Fichte à Nicolaï et à la séquelle des détracteurs de la Théorie de la Science; le pamphlet avait une portée plus générale : c'était la réplique personnelle de toute une génération aux représentants de la philosophie populaire du xvin* siècle, de la philosophie du sens commun.
Nicolaï, en effet, avait été sans doute, depuis l’origine, l'adversaire de la Théorie de la Science : incapable d'en comprendre le sens
1. Fichte, S. W., VII. Bd., Fr. Nicolaïs Leben und sonderbare Meinungen. Vorrede des Herausgebers, p. III-IV.
2. Fr. Schlegel's Briefe an seinen Bruder A.-W. Schlegel, éd. O.-F., Walzel, IV (lena, 1800-1801), 168, lena, d. 17. April 1801, p. 475 : « Der Druck der Fichte’schen Schrift wird mit Eifer besorgt; ich habe zwar erst den dritten Bogen zur Gorrectur, aber es ist das Ganze schon bis auf weniges gesetzt. »
3. Ibid., 167, lena, d. 6. April 1801, p. 475 : « Ich wollte sie wäre noch etwas witziger, so würde die ungeheusre Gründiichkeit selbst bei Nicolaï’s Publikum viel wirken. »
profond, pareil en cela d’ailleurs à la majorité des autres philosophes allemands, il y voyait, lui, le représentant attitré de la « saine raison », une renaissance du mysticisme et comme un défi à ce sens commun qu’il avait mission de défendre.
Mais ce fut bien pis, quand, après Schelling, « l'autre Moi de Fichte », les Schlegel érigèrent, sur les principes de l’/déalisme trans-
cendantal, leur théorie de la poésie et des arts, et fondèrent l’école romantique. Nicolaï rendit alors Fichte responsable de l'orientation nouvelle et, à ses yeux, désastreuse, que prenait la liltérature allemande pour le grand scandale-de la saine raison.
« Ces Messieurs (les Schlegel, Tieck, Schelling, etc..….), écrivait Nicolaï, avaient formé une étroite association qu'on pourrait bien appeler le saint Cénacle; ils se considéraient mutuellement comme les élus qui, grâce à la récente philosophie découverte par M. Fichte, savaient tout mieux que les autres, ou plutôt étaient les seuls à savoir tout comme il faut le savoir... Ils voyaient dans l’/déalisme transcendantal une ère nouvelle; ils parlaient avec solennité dans leurs écrits des temps nouveaux, de la renaissance de la science et des arts 2... Ils se croyaient, eux et les leurs, les seuls philosophes, les seuls poètes, les seuls physiciens*.... Chacun d'eux s’imaginait être un grand homme, un très grand homme, chacun d'eux s’imaginait que l’Idéalisme transcendantal était la seule science: ils traitaient d’imbécile quiconque n’admettait pas leurs vues *. »
Quand A.-G. Schlegel eut avec le Journal littéraire universel les démélés que l’on sait, à propos du compte rendu des Lettres confidentielles d’Adélaïde B. à Julie S. (Vertraute Briefe von Adelaïde B. an Julie S.), Nicolaï accusa Schlegel de basse vanité, pour avoir protesté, comme collaborateur du Journal, contre un article où l’A thénée était pris à partie. Il compara la démission de Schlegel à celle de Fichte, lors de l’accusation d’athéisme; il fit remarquer que tous deux se croyaient indispensables à leurs fonctions; il est vrai qu'après leur départ les choses n’en allaient pas plus mal. L’Université d'Iéna ne ferma point ses portes, et le Journal littéraire universel continua de paraître régulièrement®.
Résultat : les conséquences de cette petite guerre, suivant Nicolaï, retomberont sur les sieurs Schlegel et Schelling. La vanité qu’ils ont si grossièrement étalée leur aliénera sûrement le respect des gens raisonnables *. |
1. Fichte, S. W., Il. Bd., Antwortsschreiben an Herrn Prof. Reinhold, I, 3, p. 510-511, :
2. Neue allgemeine deutsche Bibliothek, LVI. Bd., I. St., 2. Heft, Gelehrtengeschichte,
Weltweisheit. 8) System des transcendentalen Idealismus von F.-W.-J. Schelling, p. 151. — 3. Ibid., p. 192. — 4. Ibid., p. 151. — 5. Ibid., p. 154. — 6. Jbid., p. 166.