Fr. Nicolai, Ueber meine gelehrte Bildung.…., p
4. Fr. Nicolai, Leben und Meinungen Sempromus Gundibert’s, eines deutschen Philo-
sophen, Berlin und Steltin, bey Fr. Nicolai, 4788. Hinleitung, p. 5. — 5. Ibid., p. 7.
entre les philosophes a priori et les autres, Nicolaï enseigne que les nouveaux philosophes allemands ne veulent pas avoir la même raison que le reste des hommes, celle qu’il appelle la saine raison; ils veulent avoir une raison spéciale, qu'ils appellent Raison pure, c'est-à-dire une raison dépouillée de toute connaissance sensible, vierge de toute expérience dont elle se défie comme de la peste !, traitant du nom injurieux d’empirique, d'a posteriori, la connaissance expérimentale?. Il arrive parfois, il est vrai, que ces merveilleux aprioristes marchent dans le monde a posteriori d’un pas assez chancelant et, suivant les inclinations foncières de leur âme, viennent tomber sur le nez; mais d'aussi mesquines contingences n’entament jamais les vérités a priori qui sont vraies objectivement et indépendantes de toutes les expériences — auxquelles appartient justement la chute sur le nez°. Aussi en est-il qui pensent qu’un peu de saine raison ferait, pour gouverner le monde, beaucoup mieux l'affaire que tant de Raïson pure, parce que, dans le monde réel, une once d'esprit naturel pèse plus qu'un quintal d'esprit d'école *
Pourtant que les apriorisies y prennent garde; ils Sousse bien ne pas avoir le dernier mot : leur apriorisme ne se passe pas, au fond, de l’expérience a posteriori; à chaque instant il la suppose et
s’y réfère; leur science n’est pas pure, c'est, en somme, une science
pipée .
On s’étonnera moins alors de toutes les contradictions de nos plus récents philosophes; on s’étonnera moins que Sempronius Gundibert ait d'abord cru à l’a priori, qu’ensuite il se soit aperçu de linanité de ces spéculations, préférant au savoir pur le savoir empirique, la simple opinion.
Gundibert, fils d’un tisserand d'Urach, au pied des Alpes wur- tembergeoises, dut son nom de Sempronius au pasteur du village; celui-ci avait lu quelque part que les Romains avaient jadis surnommé le Sage un certain Sempronius; trouvant au nouveau-né une tête de sage, il avait conseillé au père de l’appeler Sempronius * L'enfant d’ailleurs, en grandissant, semblait répondre aux espérances de sa famille, et le vieux pasteur qui l'instruisaït admirait la précocité de son esprit; chemin faisant, il lui enseignait avec sa philosophie les maximes de la sagesse humaine dont nous savons l’inanité et même l'immoralité, depuis le jour où il est apparu à ce siècle étonné qu'avant l'apparition de la Critique de la Raison pure, il
1. Fr. Nicolai, Leben und Meinungen Sempronius Gundiberl's, eines deutschen Philosophen, Berlin und Stettin, bey Fr. Nicolaï, 1798, Einleitung, p. 7-8. — 2. Ibid.,p. 8. — 3. Ibid., p. 10. — 4. Ibid., p. 11. — 5. Ibid., p. 15-17. — 6. Ibid., I. Abschnitt, p. 25-27.
306 FICATE A BERLIN.
n’a pas existé de philosophie, et qu’en dehors des actes accomplis par respect du devoir, abstraclion faite de ses conséquences, il n’y a pas de moralité". |
Cependant, sans songer à la philosophie et à l'obligation du devoir pur, Sempronius, par simple obéissance à son père, travaillait à apprendre le mélier de tisserand, d’abord avec ennui, puis, à mesure qu'il y devenait plus habile, avec plaisir, avec un plaisir doublé de la joie qu’il causait à ses parents. La philosophie critique, 1l est vrai, nous apprend que de pareils motifs enlèvent toute valeur morale à nes actes; mais Sempronius n’était alors qu’un jeune tisserand; il ne pouvait agir encore conformément à des maximes aussi élevées. que celle du professeur Fichte qui, lorsqu'il déclare publiquement compter désormais pour zéro son collègue Schmid, agit non sans doute par inclination, mais par principe «a priori de législation unmiverselle*. “
Sempronius avait beau être devenu un excellent tisserand, son premier maître rêvait pour lui de plus hautes destinées; sa mère eût. préféré lui voir faire de beaux tissus plutôt que de bon latin; elle se Jaissa pourtant fléchir;, Sempronius partit donc pour le collège, muni des recommandations de sa mère et des bénédictions de son père‘.
Tout habillé de noir, revêtu du froc, premier signe de la sagesse, il passait son temps à réciter des prières en latin et à mettre en forme des syllogismes ; las de ces exercices et de la vie claustrale, il essaya bien un jour de s'échapper, mais les portes étaient trop hautes et bien verrouillées. Au bout de trois ans, la mort de son père l’ayant rappelé à Urach* il se remit au métier; dans le travail fécond il oublia les oraisons et retrouva la gaîté; parfois, durant ses loisirs, 11 allait voir le vieux pasteur et discuter avec lui philosophie ; il ne prétendait pas avoir toujours raison, comme certains des plus modernes philosophes, des plus jeunes aussi, témoin Fichte‘. Il écoutait avec patience et intérêt les observations du pasteur. Ces conversations finirent par donner à Sempronius la passion de la philosophie et par le conduire, à trente ans, sur les bancs de l’Université. C'était en 1781, année mémorable où parut la Critique de la Raisor pure, Après avoir erré d’Université en Université, de Tübingen à Marburg, à Bamberg, à Gôttingen, à Leipzig, à Halle, Sempronius vint se fixer à Iéna, où il découvrit que toute la philosophie qu'on jui avait enseignée jusqu'alors n'existait pas, que la philosophie.
1. Fr. Nicolai, Leben und Meinurgen Sempronius Gundibert's, cires deutschen Philosophen. Einleitung, p. 28-90. — 2. Ibid., p. 31-32. — 3. Ibid., p. 33-34. — 4. Ibid., p. 36-37. — 5. Ibid., I. Abschnitt, p. 38-39. — G. Ibid., III. Abschnilt, p. 41-42.
était née seulement en 1781, avec la Critique de la Raison pure. Alors il se jeta pendant deux ans à corps perdu dans l'étude de la philosophie critique; il soutint sa thèse de doctorat sur la Science de la Science (Scientia Scientiæ)!; chose remarquable, il y exposait intégralement, sous forme d’évidente parodie, la théorie du Moi transcendantal absolu qui depuis peu faisait tant de bruit à léna et dans le monde savant. On ne peut donc pas dire que le professeur Fichte, dont la réputation est mondiale, soit l'inventeur de cette importante doctrine; du moins n’a-t-il fait que la retrouver après notre tisserand; mais les choses de cette importance ne sauraient jamais être découvertes trop de fois ?.
Le nouveau docteur eut maintes aventures où il fut constamment victime de sa philosophie; précepteur malheureux, il apprit, à ses dépens, que l’expérience était la grande éducatrice, qu’on ne savait rien a priori, que toutes les théories ne valaient pas la pratique ; voyageur errant à la recherche d'une situation, il entendit un compagnon soutenir que les philosophes critiques lui rappelaient les huttres : enfermés entre leurs formes et leurs catégories comme entre deux solides écailles, ils ne pouvaient ni voir, ni entendre, et il se demandait comment il était possible de croire au sens commun d’un philosophe, quand on entendait un Fichte affirmer, de par les principes de la Critique, la faculté, pour chacun, de rompre, en ce qui le con- cerne, le contrat qui le lie, de déclarer la guerre à l’État qui ne protège pas suffisamment ses droits, ou un Schaumann expliquer le Pater Nosier par le Moi et le Non-Moi‘. Au cours de ses pérégrinations il assista à un Congrès de philosophes critiques où on attendit vainement trois jours Kant, Eberhard, Reimarus, Platner, Reinhold, Hufeland, Pistorius, Schulze. On y parla d’abord de la liberté, — sans se comprendre, — ce qui n’avait rien d'étonnant puisque, suivant la remarque d’un orateur éminent, le grand Fichte — ce nom fit s’incliner toutes les têtes — avait déclaré que personne encore n'avait compris Kant: les travaux de Schelling, dans les sciences naturelles, eurent un vif succès; on décréta que l’histoire devait être érigée en science sous l'égide d’un principe à priori, d'un principe de finalité qu’elle avait pour fonction de justifier; en matière de religion, outre le livre du Maître, sur la Religion dans les limites de la Raison, on cita les trois livres classiques : celui de Fichte sur la Critique de toute Révélation, celui de Niethammer sur la Reli- 4. Fr. Nicolai, Leben und Meinungen Sempronius Gundiberl’s, eines deutschen Philosophen. IV. Abschnitt, p. 52. Évidente parodie de la Théorie de la Science de Fichte. — 2.
Ibid., IV. Abschnitt, p. 52-53. — 3. Ibid., V. Abschnitt, p. 63-81. — 4. Ibid., VI. Abschnitt, p- 85, 88, 90-91.
gion et la Science, celui de Tieftrunk sur la Critique de la Religion; catholiques et protestants se disputèrent violemment sur les principes qu’'impliquaient ces livres, la discussion finit en bagarre !. Au sortir de ce Congrès, Gundibert alla voir le prince-philosophe qui l’avait autorisé?, il apprit qu’en facilitant cette réunion, le prince agissait moins par amour de la philosophie que par intérêt pour ses marchés qui profitaient de l’affluences. Écœuré de ce cynisme, Gundibert s’en vint trouver un ancien recteur, persécuté pour ses opinions critiques, auquel il soumit les doutes qu'il avait maintenant sur la valeur de son fameux principe, se demandant si le Moi — Moi n’était pas un simple jeu de mots, décoré du nom pompeux de thèse absolue‘; mais l’ex-recteur n’était point seulement un amateur de philosophie critique, c’était un ardent défenseur de la Révolution française où il voyait d’ailleurs une conséquence du kantisme : il estimait que la Révolution allait étre l’avènement de la Cité de la Raison, de ce Règne des Fins, où les hommes, soumis à la loi morale, n'auraient plus besoin d'institutions juridiques. Du coup Gundibert décida de se rendre à Mayence, dont Custine venait de s’emparer et où il avait proclamé la République’. À mesure qu’il approchait, au lieu du Règne de la Raison qu'il allait contempler, il ne vit que violence et que terreur, que sang et que mort. Une fois à Mayence, il entre dans un club faire une conférence sur la Raison et le Devoir: il est hué et chassé. Il veut fuir Mayence ; cependant les armées allemandes s’avancent, on le réquisitionne, et on le force, lui phi- . losophe, lui tisserand, à prendre un fusil : il apprend surtout à faire l'exercice, à grand renfort de soufflets républicains. Quand il parvint à s'échapper, ce fut pour tomber entre les mains des hussards d'Autriche qui l’arrêtèrent comme Mayençais et comme Jacobin, l’enchaînèrent et l’envoyèrent en prison. Il y attrapa la fièvre et fut transporté à l'hôpital, où il eut la surprise d’avoir pour voisin de lit une ancienne connaissance, le D' Mondschein. Ils parlèrent tant et si bien de philosophie critique que l’aumônier les prit pour des : possédés et avertit le médecin qu'ils étaient fous. Celui-ci eut vite fait de s'en convaincre en entendant le D' Mondschein, repris -de fièvre, réciter le Pater Noster de Schaumann, et Gundibert lui répondre dans le même jargon, longtemps après qu'il était déjà mort. Gundibert, interrogé avec douceur et croyant avoir en face de lui un ami, tint au docteur de grands discours critiques : son cas était
1. Fr. Nicolai, Leben und Meinungen Sempronius Gundiberl’s, cines deutschen Philosophen, XII. Abschnitt, p. 180-193. — 2. Jbid., XII. Abschnitt, p. 206-207. — 3. Ibid., XIV.
Abschnitt, p. 211. — 4. Ibid., XV. Abschnitt, p. 221-226. — 5. Jbid., XVI. Abschnitt p. 228-233. ne
clair, on l’enferma dans un hospice d’aliénés!. Il en sortit bientôt guéri, à ce qu'il semble, car il n’avait point cherché à convertir les bonnes sœurs à la philosophie critique. Cependant la Révolution, à Mayence, avait opéré dans son esprit une autre révolution; il avait perdu la paix philosophique a priori, il voyait que nulle part la forme ne s'applique à une matière et commençait à douter que la Raison pure pût gouverner le monde?. Il se demandait si la Critique n'avait pas substitué une nouvelle scolastique à l’ancienne, quel bénéfice ces subtilités pouvaient apporter à l'esprit et au cœur, et, de jour en jour, il se persuadait que les vérités de la saine raison et de l'expérience bien entendue sont plus sûres que toutes les vérités a priori. Il pensait sérieusement retourner à Urach, à ses métiers. Sa résolution fut confirmée par une visite chez un vieil ami, le seigneur de Schorndorf*. Schorndorf dit à Gundibert que, depuis longtemps, il avait abandonné le Kantisme; à l'user, il s'était aperçu de sa faillite; et il estimait maintenant que, depuis la scolastique, aucune philosophie n'avait été plus aveugle, plus pauvre et plus néfaste; il déclarait que l'ouvrage de Kant sur la Paix perpétuelle, que les constructions de Sociétés et d’États sur le papier, à la manière de Fichte, étaient sans doute de beaux rêves, mais des rêves sans application au monde ; il fallait être un fou consommé, tel que le professeur Fichte, pour demander aux princes l’absolue liberté de penser et d’écrire, au risque de voir le ciel tomber sur leurs têtes; pour proposer toutes ces refontes du monde sur des plans a priori telles qu'elles se répandaient à travers toute l'Allemagne, comme un souffle pernicieux, comme une nouvelle épidémie. Combien supérieur à Fichte et à Kant était Voltaire! Il y avait dans un seul de ses livres plus de saine philosophie que dans tous les ouvrages a priori des Allemands. Cette conversation fut pour Gundibert un coup de grâce que d’ailleurs sa propre réflexion lavait déjà préparé à recevoir : il répudia son erreur, rejeta loin de son esprit les tromperies de la philosophie critique, et redevint le bon tisserand qu'il avait été. Renchérissant encore sur son héros, Nicoiaï s’écriait, en guise de conclusion : « Chers Messieurs, y aurait-il vraiment grande perte à ce que le professeur Fichte cultivât la terre au lieu de forcer si fort sa pauvre cervelle à retrouver, après notre tisserand, le principe fondamental de la science, à ce que, au lieu de déverser si abondamment sa bile sur ceux qui tiennent ce principe pour un non-sens, il querellât
1. Fr. Nicolai, Leben und Meinungen Sempronius Gundibert's, eines deutschen Philosophen, XVII. Abschnitt, p. 234-239. — 2. Jbid., XVIII. Abschnitt, p. 240-245. — 3. Ibid., XX. Abschnitt, P. Rire — 4, Ibid., XXL. Abschnitt, p. 283. — 5. Ibid., p. 284-318.
ses valets pour n'avoir pas labouré son champ en temps utile? Ou, si le destin lui avait refusé un coin de terre pour y construire sa demeure à la sueur de son front, n'eût-1l pas mieux valu qu’au lieu de vouloir à toute force et vainement devenir l'Euclide de la philosophie, il apprit le calcul mental, qu'il l’enseignât aux enfants et qu'ainsi il se rendit de quelque utilité aux hommes, ses frères 1? »
VA CL ITRR Sen ele est, en gros, l'histoire de Sempronius TIFIQUE, LA CONNaIs Gundibert; les allusions et à la vie et à la SANCE QUE JAI DE ZA bhilosophie de Fichte n'y sont pas même PHILOSOPHIE CRITIQUE, :
voilées : elles s'étalent en toutes lettres, à
MES ÉCRITS A SON SUJET ET AU SUJET DE Chaque page du roman. À ces attaques per-
MM. KANT, J-B. ERHARD sonnelles, Fichte cependant ne répondit pas a encore, Nicolaï étant de ceux avec lesquels « 11 était trop ennuyeux d'engager la conversation? ». Nicolaï ne se tint pas pour battu. L’année suivante, dans un petit livre intitulé : Ma culture scientifique, la connaissance que j'ai de la philosophie critique, mes écrits à son sujet et au sujet de MM. Kant, J.-B. Erhard et Fichte, répondant aux accusations que Kant venait de porter contre lui dans Deux Lettres sur l’industrie des livres (Ueber die Buchmacherei. Zwei Briefe an Herrn Friedrich Nicolai), il reprit de plus belle sa campagne. De tous les « singes » de la philosophie critique* dont les folies s’accumulèrent jusqu’au comble de l’absur-
1. Fr. Nicolai, Leben und Meinungen Sempronius Gundiberls, eines deutscher Philosophen, XXII. Abschnitt, p. 319-321.
. 2. Fichte, S. W., Il. Bd., Annalen des philosophischen Tons. Note de la page 480.
3. Fr. Nicolai, Ueber meine gelehrte Bildung, über meine Kenntniss der kritischen Philosophie und meine Schriflen dieselbe betreffend, und über die Herren Kant, J.-B. Erhard und Fichte, Berlin und Stettin, 1799, p. 83-84. |
Nous avons déjà fait remarquer les ménagements de Nicolaï envers Kant el le soin qu’il mettait à séparer Kant de ses prétendus disciples, les « faux Kantiens » (p. 117, note). Pour accentuer encore cette distinction, il avait, à dessein, mis en tête de son Sermapronius une épigraphe tirée de la seconde édition de la Raison pure : « Der lächerliche Despotism der Schulen verdient nicht unterstützt zu werden, welche über offentliche Gefahr ein lautes Geschrei erheben, wenn man ihre Spinnweben zerreisst, von denen doch das Publikum niemals Notiz genommen hat, und deren Verlust es also auch nie fühlen kann. » (Kant, Xritik der reinen Vernunft, Zweite Auflage, p. XXXWV.)
Kant cependant ne s’y était pas mépris. À travers ses « contrefacteurs », en dépit des éloges que personnellement Nicolaï daignait lui adresser, c’est bien sa doctrine qu’il sentait visée; et, lorsque après la publication de Sempronius Gundibert parut la préface de Nicolaï aux neuf dialogues entre Chr. Wolff et un Kantien sur les Principes mélaphysiques du Droit et de la Vertu de Kant, préface où étaient précisément relevées certaines contradictions de la Critique et rééditées contre ses disciples les attaques accoutumées, Kant trouva la mesure comble : il répondit dans ses Deux dettres à M. Fr. Nicolaï, à propos de la question des rapports de la théorie et de la pratique. La seconde de ces lettres seule nous intéresse ici. Elle concerne la fabrication des livres. Kant y taxe formellement Nicolai d’industriel qui, pour faire vivre son commerce, n’a pas besoin d’avoir égard au contenu et à la valeur intrinsèque de la marchandise qu’il édite, mais au goût du jour et au prix qui peuvent le
dité, Fichte était pour Nicolaï le type achevé. « Quand il faut parter . du mauvais usage de la philosophie critique, on ne peut guère, dit-il, passer cet homme sous silence. Ce bizarre coupeur de fil en quatre présente, de quelque côté qu'on lenvisage, le plus singulier
mieux activer le eommeree des productions de la presse, leur assurer um écoutement prompt sinon durable; « il s’ingéniait, disait-il encore, à chercher la matière tout comme Ja façon qui vraisemblablement, soit par la nouveauté, soit par la bouffonnerie, em un mot par des qualités propres à piquer la curiosité du gros des lecteurs ou à lui donner à rire, seront le plus demandées ou auront le plus prompt débit » (Kan!’s Werke, hgg. von der kôniglich. preussischen Akädemie der Wissenschaften, Berlin, Druck und Verlag von Georg KReïmer, 1912, VIII Bd. : Ueber die Buchmacherei : Zwei Briefe an Herrn Fr. Nicolai von I. Kant, Zuweiler Brief, p. 436-437). Il ajoutait : « Celui qui, dans la fabrication et le commerce, exerce pubhliquement un métier compatible avec la liberté du peuple, est toujours un bon citoyen ; tant pis pour qui s’en offense. En effet, l'intérêt personnel qui n’est pas contraire aux lois de la police n’est pas un crime, et M. Nicolaï, l'éditeur, a au moins un avantage beaucoup plus certain en cette qualité qu’en celle d'auteur; car le mépris qu'excitent les grimaces de ses Sempronius Gundibert et consorts, ces arlequins qu’il met en montre, ne tombe pas sur celui qui a monté fa baraque, mais sur celui qui y joue le rôle de bouffon » (Jbid., p. 431). Kant ne s’en tenait pas là : il prenait encore à partie Nicolaï, non plus comme éditeur, mais en qualité d'auteur, et il disait : « Maïs ce qui prouve la complète ignorance et l'incapacité de ces philosophes satiriques en matière de jugements rationnels, c’est qu’ils ne paraissent pas du tout comprendre ce que veut dire proprement, par opposition à la connaissance empirique, la connaissance «a priori (qu'ils appellent également Von vorn Erkenntniss). La Critique de la Raison pure leur a pourtant dit assez souvent et assez clairement que ce sont des propositions que nous exprimons avec la conscience de leur nécessité interne et de leur universalité absolue (apodictique), que par conséquent nous.re ceconnaissons pas comme dépendantes de l’expérience et qui ne peuvent être ceci ou cela, puisque autrement la division des jugements reviendrait à cet exempte burlesque : « Ees vaches de Pharaon étaient brunes, maïs elles étaient aussi. d’autres couleurs ». Cependant il n’y a pire aveugle que celui qui ne veut pas voir, et cette mauvaise volonté à ici un intérêt : c’est d'attirer beaucoup de curieux par Ja rareté du spectacle où l’on change la position naturelle des choses en les * mettant sens dessus dessous, afin d’animer la place publique par une foule de spectateurs et de ne pas laisser s'endormir l’industrie et le commerce littéraires. Cela a d’ailleurs son utilité, bien que ce ne soit pas celle qu’on & en vue : le dégoût que ces farces finissent toujours par inspirer fait qu’on s’applique ensuite plus sérieusement et plus solidement à l’étude des sciences » (bid., p: 437-838). La lettre était einglante : e’était le désaveu de teute la campagne menée par Nicolaïi depuis plusieurs années, et quel désaveu! | Nicolei essaya de se défendre dans son Essai sur ma culture scientifique, ma connaïssance de la philosophie critique, etc. Il éprouva d’abord le besoin, lui que Kant traitait de fabricant de livres, de justifier ses titres d’écrivain en racontant l’histoire de sa formation intellectuelle, de sa culture philosophique (Ueber meine gelehrte Bildung.…, p. 6 et 43), de ses relations avec Lessing et Mendelssohn ; il protesta ensuite contre l’accusation d'ignorer la Critique, et s'étendit longuement sur la connaissance qu'il en avait (/bid., p. 45-54); il prétendit l'avoir étudiée plus de douze ans, avant d'en avoir dit un mot (Ibùd., p. 64); ïl soutint avoir toujours rendu pleine justice à Kant, l’ayant, par respect pour sa personne, plus ménagé: peut-être que ne l'y autorisait le souci de La vérité (bid., p. 104-105); se plaignit que Kant eût pour lui moins d’égards (/bid., p. 51) et l’aeeusäât de mépriser sa philosephie, paree qu’il avait signalé certains défauts de la Critique et surtout le mésusage que des contrefacteurs maladroits en faisaient dans l’applieation (/bid., p. 56). Falleit-il cependant taire à tout jamais les eontradictions du système, la singularité d’une morale inapplicable, de l’aveu de son propre inventeur, et que démentait sa conduite personnelle, la terminologie bizarre et le style impropre de Kant, l’insupportable préten-
aspect. C’est un cerveau pénétrant, mais, à force de pénétration, il. s’est émoussé comme un couteau trop mince; il est passionné et ergoteur en diable... Le peu de profondeur de sa philosophie du Moi, les chimères compliquées où il prétend trouver la réalisation de cette philosophie, sa violence et sa fureur impuissante contre quiconque pense autrement que lui, la prétention avec laquelle il se pose comme le philosophe des philosophes, les éloges éhontés jusqu'au ridicule que lui prodiguent ses disciples, l'obscurité, mêlée parfois d'une lueur de pensée claire jointe à la confusion de la plupart de ses ouvrages, grâce auxquels il se vante d’extirper toutes les autres idées philosophiques, voilà en vérité qui fait de lui un fameux original *. »
Telles étaient les aménités que, pour faire contrepoids aux « éloges éhontés de ses disciples », Nicolaï prodiguait avec d'autant plus d’empressement que la récente arrivée de Fichte à Berlin, ses accointances publiques avec les romantiques semblaient une menace pour l'influence du directeur de la Bibliothèque allemande universelle. et pour la saine raison. C'était au lendemain de l'accusation d'athéisme et de l'Appel au public. Nicolaï, libre penseur, ennemi de tout dogmatisme et de tout fanatisme religieux, devait éprouver quelque gêne à paraître se ranger du côté des persécuteurs de Fichte. Il le déclara lui-même : « Au moment de publier mon ouvrage, se produisit un événement qui aurait pu me faire presque regrettèr d’avoir dit un mot contre Fichte et qui me forçait, pour éviter tout malentendu, à donner mon opinion sur l'événement en question ?. »
Nicolaï protesta donc tout haut contre l'interdiction du Journal
philosophique de Fichte et Niethammer. Si respectueux fût-il de l'autorité des gouvernements, pareille mesure à l'égard d'écrits de | philosophie spéculative apriorique, accessibles à si peu de gens, lui paraissait difficilement défendable; toutes les opinions étaient libres, l'État ne pouvait intervenir qu’en cas de menace pour sa sécurité ?; c'était vraiment faire trop d'honneur aux ouvrages de
tion des philosophes critiques d’avoir, les premiers, découvert la vraie philosophie ({bid., p. 71-75 et passim)? :
Nicolaï se vantait d’avoir été, contre l’entratnement irréfléchi des admirateurs dé la Critique, contre la mode régnante, le défenseur des droits de la saine Raison, d'avoir réveillé le public de ses rêves aprioriques et sauvé la littérature et l’esprit allemands du péril et des folies de la philosophie nouvelle (/bid., p. 75, 78, 80). Puis, . reprenant successivement les différents griefs (il en avait compté six) que Kant . avait articulés contre lui, il cherchait à s’en justifier, se gardant, disait-il, de répondre sur le ton dont Kant avait usé à son égard en lui faisant la leçon comme à un mauvais élève (Zbid., p. 114-115).
1. Ibid., p. 196-197. — 2. Ibid., p. 197. — 3. Ibid., p. 198 et 250.
Fichte que de les supposer capables de bouleverser le monde et, . pour employer une expression qui lui était chère, de « l’ensevelir sous ses ruines ». En fait d’ensevelissement, il ne pouvait être question que des livres mêmes de Fichte, destinés à disparaître, « après une existence courte et cachectique*
Cette mesure allait d’ailleurs directement contre le but poursuivi; loin d'enlever des lecteurs aux ouvrages incriminés, elle ne faisait qu'en accroître singulièrement le nombre, et — Nicolaï, comme libraire, en savait quelque chose — que donner une extraordinaire publicité, un incroyable prestige à un article qui, autrement, eût passé sans doute inaperçu?, ce qui était tout justement le sort qu'il méritait®. On avait donc eu bien tort de prendre au tragique les assertions de Fichte sur Dieu; il eût suffi de les réfuter, — non pour convaincre Fichte de son erreur, car, comme tous les visionnaires, Fichte était incorrigible, — mais pour désabuser les malheureux qui se seraient laissé séduire par le prestige de son éloquence, ou mieux, il eût suffi d'en rire, car la plaisanterie était la meilleure arme contre toutes ces extravagances“.
Mais, sous ces réserves, et puisque l’Appel prenait le public pour juge, Nicolaï, autant qu’un autre, tenait à dire son mot; Fichte - lui-même ayant provoqué la discussion °, on n'avait pas de scrupule à lui décocher quelques « vérités désagréables ».
Sans doute l'accusation d'athéisme, déjà portée à tort contre Kant. n’était pas mieux fondée ici; Fichte montrait victorieusement qu'il enseignait, non pas la vie sans Dieu, mais la vie morale, la vie spirituelle®. Or, si l’athéisme même purement théorique ne saurait être considéré comme dommageable à l'État, il était absolument inadmissible qu’un homme comme Fichte, si attaché au devoir qu'il fait du devoir son Dieu même, fût traité en citoyen dangereux, parce qu’à ses yeux la substance conçue comme une chose dans l’espace et dans le temps est un concept où l’on ne saurait reconnaître Dieu’. Le vrai danger que faisait courir au public l: doctrine de Fichte consistait plutôt dans la propagation de cette morale monacale, conséquence dernière de son idéalisme, qui faisait du bonheur quelque: chose de tout charnel, qui condamnait tous les biens du monde, qui plaçait la félicité dans on ne sait quelle union avec le suprasensible, qui mettait le cœur au-dessus de la raison; un pareil mysticisme, fondé sur l’idée, après tout, sans existence réelle, d'un pur ordre intelligible, d’une Providence, paraissait à Nicolaï quelque
1. Fr. Nicolai, Ueber meine gelehrte Bildung.…, p. 198-199. — 2. Ibid., p. 243. — 3. Ibid., p. 250. — 4. Ibid., p. 258. — 5. Ibid., p. 199. — 6. Ibid., p. 200.— 7. Ibid., p. 206.
chose de fou, d’anti-humain', une sorte de castration morale, presque de la castration physique ?.
Et que dire du philosophe qui l'enseignait? Il témoignait d'une
intolérance au moins égale à celle de ses adversaires, quand il traitait de grossiers jouisseurs, d’aveugles d'esprit, d'étrangers à la divinité, ceux qui ne partageaient pas sa singulière conception de Dieu; quand il faisait du Dieu de la conscience commune une idole néfaste, lexécuteur de toutes les basses œuvres humaines, un être méchant, dégradant la raison; quand enfin il appelait serviteurs du diable, individus sans moralité n1 religion, les adorateurs de ce Dieu *. Que dire du professeur dont « l’égoïsme intolérant » et le « fanatisme » sauvage * se permettaient d’inculquer à la jeunesse encore ignorante, facilement dupée par ses paradoxes et ses subtilités, avec les principes de sa singulière doctrine, les sentiments les plus contraires à la saine raison, semant autour de lui la folie et la haine’? En présence de la propagation de ces rêveries néfastes, Nicolaï reconnaissait à l'État les mêmes droits de police qu'à l'égard des associations de piétistes et de visionnaires, interdites, non pas sans doute pour leurs opinions théologiques, philosophiques ou politiques, mais à cause de leur fanatisme et de leur intolérance; il considérait comme juste la mesure qui retirait à Fichte la mission d'instruire la jeunesse”. A l'État revenait le soin de juger si l’enseignement d’un maïtre était ou non profitable au bien public, et il était certes permis d’estimer les paradoxes de Fichte, trop propices au malentendu, dommageables à l’ordre social, et sa morale nuisible au genre humain°. La seule chose que Nicolaï reprochät au gouvernement de la Saxe, c'est d’avoir privé Fichte de ses droits d'homme, de citoyen, c'est de lui avoir enlevé le traitement qui lui eût permis de vivre comme écrivain et de
poursuivre en paix son rêve de vie supra-sensible, c’est enfin et
surtout d'avoir prononcé l'interdiction de son Journal et de n'avoir point respecté en Lui le penseur dont toutes les opinions, même les plus extravagantes, échappent au contrôle de FÉtat®. È
Contre les divagations des philosophes l’unique remède était, non pas la persécutron, mais lordonnance que, selon le bonhomme Voltaire, dans son poème sur Les Systèmes, Dieu prescrivait à Spinoza :
Pardonnez-moi (lui avait dit Spinoza, « en lui parlant tout bas »),
4. Fr. Nicolai, Ucber meine gelehrie Bildung..., p. 211-212. — 2. Ibid., p. 228. —3. Ibid.,
p. 216-220. — 4. Zbid., p. 225 et 251. — 5. Hbid., p. 223-225. — 6. Jbid., p. 230-233. —
7. Ibid., p. 233-234. — 8. Ibid., p. 238-210. — 9. Ibid., p. 248, 253 et 257.
Mais je pense, entre nous, que vous n'’existez pas. … Dieu clément et bon plaignant cet infidèle Ordonna seulement qu'on purgeât sa cervelle !.
Voilà le traitement qu’il fallait appliquer à un visionnaire comme Fichte, non seulement plein d’orgueil, mais bouffi de vanité, et qui. pour se faire valoir, eût préféré le bûcher à l'indifférence. Quelques petites doses d’ipéca, répétées à intervalles convenables, bien administrées par ses collègues Hufeland et Loder, viendraïent certainement à bout des chimères théologiques ou philosophiques, des coups d'œil sur l'éternité, des hypothèses enracinées sur la justification, sur l’Apocalypse, sur la politique a priori, sur la nouvelle Jérusalem, des contes merveilleux sur la vie dans le ciel et les enfers, des conversations avec les anges, des histoires prophétiques et de l’aptitude du Moi transcendantal à se poser lui-même, bref de toutes les subtilités des philosophies et des théurgies dont on est sûr, sans preuves, hors de la saine raïson, aussi sûr qu'on est sûr
de sa propre eætstence *.
À ces « aménités » Fichte continuait tou-
I. L'ARTICLE PE TA jours d'opposer un « silence méprisant ». « BIBLIOTHÈQUE ALLE- :
manos univensezze». M fallut, pour qu'il en sortit, une accusation
infamante. Il revenait d’Iéna, il avait installé sa femme et son fils à Berlin où il se fixait définitivement; 1} passait pour le chef avéré de la nouvelle école romantique qui criblait Nicolaï de ses sarcasmes, qui dénonçait au public les platitudes de la Bibliothèque allemande universelle. Inquiet du succès qu’obtenaient à Berlin même les romantiques, irrité d'une rivalité qui menaçait de ruiner son autorité jusqu'alors incontestée, atteint dans son prestige et dans ses intérêts, Nicolaï cessa brusquement de railler, et, changeant le ton de sa polémique, il crut frapper un coup décisif en montrant que les attaques des disciples de Fichte n'étaient ni sincères, ni désintéressées, que Fichte lui-même ne dédaignait pas de « capter » les éloges de la Bibliothèque qu'il affectait de tant mépriser.
C'était à propos du dernier livre de Schelling, Le Système de l’'Idéalisme transcendantal, et du conflit qu'il avait suscité avec la direction du Journal littéraire universel d'Iéna. Nicolaï prétendait révéler l'origine de la brouille : il avait refusé d'insérer dans la
1. Fr. Nicolai, Ueber meine gelehrle Bildung.…., p. 255-256. 2. Ibid., p. 260.
Bibliothèque un compte rendu élogieux de l’ouvrage de Schelling par un de ses disciples, le jeune Steffens, alors simple étudiant, et il avait publié un jugement motivé moins complaisant de deux savants éminents, jugement qui avait provoqué la colère de Schelling. C'est, écrivait Nicolaï, depuis longtemps la caractéristique de l’école des philosophes du Moi de chercher — s’il n’y a pas moyen d'y arriver autrement — à capter les éloges pour leur /déalisme franscendantal. On le sait, la Bibliothèque allemande universelle ne s’est pas laissé entraîner aux flagorneries prodiguées à la philosophie à la mode par presque tous les journaux gagnés à la sagesse nouvelle, elle se refusait à accueillir aveuglément les nouveautés, parce qu'elles étaient des nouveautés, ou à les dédaigner, parce qu'elles n'étaient pas anciennes. Son attitude fut celle d'une sage opposition; elle ne se bornait pas à répéter machinalement la doctrine, elle s’efforçait de mettre en lumière les objections... Elle fit donc toujours obstacle aux philosophes les plus récents, principalement aux disciples de Fichte. Ceux-ci ne pouvaient souffrir d'entendre des voix s'élever pour opposer des arguments à leurs prétendues découvertes et dénoncer comme pures rêveries ce qu’ils donnaient pour des vérités importantes, voire pour la seule vérité. Ils affichèrent donc, en toute occasion, leur mépris pour la Bibliothèque allemande universelle, . mais ils n’en travaillaient pas moins sous main à se la concilier. Ils cherchaient à lui présenter des collaborateurs qui avaient été autrefois des sectateurs de Fichte; comme ils n’y réussissaient pas, ils cherchèrent, grâce à un collaborateur de la Bibliothèque qui ne faisait pas du tout de philosophie, à introduire subrepticement, et sans qu'on le leur demandât, des comptes rendus destinés à servir leurs desseins et qui vraisemblablement — certains indices le montrent — venaient directement d’Iéna. La direction d’alors ne fut pas immédiatement avertie de ces machinations déloyales : elles ne purent être découvertes qu'après la publication d’un ou deux comptes rendus de ce genre qui produisirent une certaine surprise *.... Maus, aussitôt dévoilée, la manœuvre fut déjouée. Pourtant la philosophie la plus récente avait, une fois au moins, atteint son but : se décerner
1. Neue allgemeine deutsche Bibliothek, LVI. Bd., 1. Stück, 2. Heft, Berlin ét Stettin, bey Fr. Nicolai, 1801, Gelehrtengeschichte, Weltweisheit, 8, System des transcendentalen Idealismus, von F.-W.-J. Schelling, p. 159-160.
2. Nicolai cite, par exemple, le compte rendu de l’Esquisse fondamentale de. l'ensemble de la Théorie de la Science, glissé par méprise dans la Bibliothèque allemande universelle par un Fichtéen qui proclame « l’excellence de cette œuvre importante pour la philosophie spéculative entière », et dont il résume le contenu sans le moindre commentaire et la moindre critique, se bornant à déclarer bien fondées toutes ces recherches, p. 161.
à elle-même incognito des éloges, et faire présenter, dans la Biblio- thèque allemande universelle où l'on n'était pas habitué à voir appré- cier les nouveautés uniquement parce qu’elles étaient des nouveautés, la Théorie de la Science comme une grande et importante entreprise dont l'achèvement était impérieusement désiré *.
« Monsieur Fichte s’est toujours plaint que ses adversaires ne comprissent pas la philosophie la plus récente, la sienne. S'il veut dire par là — comme c'était aussi la mode aux débuts de la philosophie kantienne — qu'on ne l’approuve pas, il a pleinement raison. Autrement on comprend parfaitement le sens de ce qu’il veut mettre à la base de toute philosophie et de tout savoir — quoiqu’on n’y puisse voir ni science, ni philosophie; ce qu’on ne comprend pas. c'est comment un homme, par ailleurs raisonnable, peut, dans son désir de faire quelque chose d’extraordinaire, s'embrouiller dans les subtilités et les rêves de l’abstraction, au point de vouloir mettre à la base de tout le savoir humain une hypothèse absolument arbitraire qui ne vaut mieux en rien que celle de l'horreur du vide, qui, nous promettant la solution de toutes les difficultés incluses dans les autres philosophies, ne résout, en fait, rien du tout et nous enveloppe dans un tissu de mots creux ?. »
Or, c'était autour de cet homme, c'était au nom de son système que les Schelling, les Schlegel, et quelques autres élus se disposaient à inaugurer une ère nouvelle prétendant régenter le monde, à eux seuls5.
Atteint dans ses amis, visé dans son honneur,
C. LA RÉPLIQUE DE Fichte, cette fois, releva le gant, et il vengea FICHTE, « LA VIE ET LES
OPINIONS SINGULIÈRES , DE FR. NICOLAÏ.» le cœur. Suivant son habitude, 1l empruntait
à son adversaire la forme même qui lui était chère, celle du pamphlet; il écrivit donc un pendant à La vie et les opinions de Sempronius Gundibert : La vie et les opinions singulières de Fr. Nicolaï (Friedrich Nicolaïs Leben und sonderbare Meinungen). Pour accentuer encore le caractère de la publication, ce fut A.-G. Schlegel qui s’en fit l'éditeur et qui en écrivit la préface. Fichte, dans son introduction, déclarait se proposer de parler de Nicolaï comme s’il était mort depuis longtemps, d'étudier sa biographie comme on ferait d’un héros de l'histoire.
Il cherchait d'abord à déterminer le principe fondamental du carac-
les injures qu'il avait depuis longtemps sur
1. Neue allgemeine deutsche Bibliothek, LVI. Bd., 1. Siück, 2. Heft, p. 161. — 2. ‘hid., p. 170-171. — 3. Ibid., p. 151-152.
tère de Nicolaï; il se proposait d'établir que ce principe expliquait tous les traits de sa vie, tous les événements de sa conduite!.
Ce principe, c'était la haute opinion que Nicolaï avait de lui-même; 1 croyait son esprit capable d'embrasser et d’épuiser l’ensemble du savoir humain; il croyait son jugement sûr et infaillible; il prétendait faire de ce jugement la règle de tous les êtres raisonnables. Ses réfutations partaient toutes de ce principe : « J'ai un avis différent ». Il estimait n'avoir pas à donner d’autres preuves, cet argument lui semblait devoir suffire à ses adversaires pour qu'ils reconnussent leurs torts. La bonne opinion qu'il avait de lui était peu à peu devenue une idée fixe, et, quand, à la fin de sa vie, on l’accusait couramment d'être un imbécile né, un charlatan, un vieux fou, il supposait toujours que c'étaient là des paroles dites en manière de plaisanterie et de vengeance pour les corrections qu'ilavait infligées: jamais il n'aurait pu soupçonner un homme d’être assez dépourvu de sens pour ne pas reconnaître, au fond de son cœur, la valeur d'un Nicolaiï?. |
Cette vanité qui fut le principe de son caractère ne venait pas même du fond de son esprit, elle était le résultat des circonstances. Le hasard avait fait de Nicolaï le directeur d’une feuille périodique, la Bibliothèque allemande universelle, qui embrassait toute la littérature et tous les arts; cela suffit pour qu’il se crût compétent dans toutes les branches de la littérature et des arts, qu’il prétendit juger en souverain de toutes choses et qu’il osât mesurer à l’aune de sa sagesse tous les maîtres les plus illustres du temps. Sa Bibliothèque eut le succès qu’on pouvait attendre d’un public qui y trouvait un aliment à sa curiosité, d'auteurs qui trouvaient leur compte à sa publicité. On la couvrit d'éioges. Nicolaï prit ces éloges pour luimême *. Et ainsi peu à peu dans son âme il confondit le eoncept de la littérature et de l’art allemand avec sa Bibliothèque. Sa Bibliothèque devint pour lui le centre de l'esprit allemand, et il devint l'âme de ce centre. Il fallait que toutes les tendances littéraires et artistiques de la nation fussent orientées dans le sens des comptes rendus de cette Bibliothèque, et ces comptes rendus dans le sens de ses propres vues. Hors de cette Bibliothèque, il n’y avait ni salut, ni vérité pour la science, en ce siècle et pour l'éternité; et, pour la Bibliothèque elle-même, de salut ni de vérité hors de lui. Cette
1. Fichte, S. W., VIH. Bd., Friedrich Nicolaÿs Leben und sonderbare Meinungen. Ein Beitrag zur Lilerargeschichte des vergangenen und zur Pädagogik des angehenden Jahrhunderts von J. G. Fichte, herausgegeben von A.-W. Schlegel, Tübiugen, Cotta, 1801, Einleitung, p. 8-9. — 2. fbid., Erstes Kapilel, p. 10-11. — 3. Jbid., LI. Kap., p. 11-16.
LES SATIRES DE JEAN-PAUL ET DE F. NICOLA. - 19 Bibliothèque était pour lui le monde, il était l’âme de ce monde; ce qu'il voyait, 1l le voyait à travers elle; mais il la voyait, elle, à travers lui. Avec la tranquillité que lui donnait cet état d'esprit, il vivait et 1l mourut dans la joyeuse croyance à l’immortalité de son œuvre’.
Or, il arriva que quelques cerveaux excentriques (ceux qu’il appelait « têtes à l'envers », Gæthe et Schiller, par exemple, dans la bitérature, ou, en philosophie, Jacobi, Kant, les idéalistes transcendantaux) n’eurent pas l’idée d'aller prendre leur mot d'ordre à la Bibliothèque allemande universelle, de soumettre à Nicolaï leurs plans, pas même de se faire éditer à sa librairie. Ce fut leur crime; notre héros leur fit sentir la pointe de son épée, de cette raillerie où il se croyait passé maître. Alors parurent Les joies de Werther (Freuden Werthers), l'écrit drôlatique contre les Xénies (Xenien), Le gros Homme (Der dicke Mann), Sempronius Gundibert, les parties. facélieuses des Voyages; alors, au nom de son seul amour pour la littérature, sans inimitié et sans haine, avec la conscience de remplir un office public, avec la sérénité d’un devoir à accomplir, on vit Nicolaï dans la nécessité d’infliger à ces hommes de rudes corrections, pour tâcher de les ramener de leur égarement et pour les conduire devant la porte de la Bibliothèque allemande universelle?. ee.
Un autre trait du caractère de notre héros, c'était son incapacité foncière pour la philosophie. Sur ce point, il y avait unanimité chez ses plus grands admirateurs et chez ses amis Les plus zélés. Ii avait l'esprit sec du chroniqueur. Jamais il ne put s'élever au-dessus de l'expérience, dans le sens le plus terre à terre du mot. Cette incapacité de philosopher, il ne la soupçonnait même pas. Directeur d’une Bibliothèque qui embrassait, entre autres choses, la philosophie, ne fallait-1l pas qu’il fût le philosophe le mieux informé et le plus infaillible? Et, comme il avait la superstition du passé, 1l n'admettait pas que les philosophes les plus récents pussent avoir raison contre les anciens. Il est vrai qu'il conserva longtemps à Kant un apparent respect, qu’il voulut bien voir en lui un homme de raison et de science, mais n’était-ce pas à cause des complaisances de l'illustre philosophe pour la Bibliothèque allemande universelle encore plus qu'à cause de son âge?
Par contre il ne tarissait pas d’invectives contre Jacobi, contre
1, Fichte, S. W., VIII. Bd., Friedrich Nicolaïis Leben und sonderbare Meinungen. Ein Beitrag zur Literargeschichie des vergangenen und zur Pädagogik des angehenden Jahrhunderts, Il. Kap., p. 16-17.