D. LA RÉPONSE DE
wirklich existirendes Wesen aus Principien construirt werden kann.
Nebst merkwürdigen Proben der Wahrheitsliebe, reifen Ueberlegung, Bescheidenheit, Urbanität und gutgelaunten Grossmuth des Stifters der neuesten Philosophie), — et, pour épigraphe, ces deux pensées de Fichte :
« Il n’y a plus d'erreur possible, car l'intention ne trompe jamais. » Sonnenklarer Bericht, p. 196.
« Je suis prêt, à tout instant, à m’engager solennellement à accepter la damnation éternelle, si je reviens, ne fût-ce que tacitement, sur ce qu’à la lumière de ma Théorie de la Science je sais réellement et ce que je considère comme absolument évident. » Aniworts-
schreiben an Reinhold, p. 69.
Après avoir révélé au lecteur l'interdiction d'imprimer qui avait empêché la publication de la brochure à Berlin même, Nicolaï ajoutait qu’en acceptant de la laisser éditer par Schlegel, Fichte avait agi frauduleusement et violé son devoir d'honnête homme, de philosophe et même d'homme tout court, car il tournait ainsi la loi du pays qui lui avait donné asile et continuait à assurer sa protection. Mais cela, c'était affaire à sa conscience et aux rapports étroits qu’elle soutenait avec l'ordre moral
du monde.
L'office de Nicolaï consistait à relever le degré de grossièreté auquel Fichte était tombé, sous l'empire d'une aveugle passion.
De tels procédés méritaient le mépris, et c’est par le silence du mépris que Nicolaï eût traité le factum de Fichte, s’il n'avait
contenu l’accusation d’avoir voulu porter alteinte à son honneur :.
Nicolaï se reconnaissait l’auteur de l’article incriminé par Fichte et que d’ailleurs Fichte lui avait bien attribué; il déclarait avoir voulu châtier, au nom de la saine raison et de la liberté de penser menacées d’oppression, l’arrogance ridicule de ces quelques contempo- : rains qui se donnaient pour les uniques penseurs, les seuls philosophes de leur temps, prétendaient extirper toutes les pensées qui n'étaient pas les leurs, et croyaient avoir réalisé la plus importante des révolutions en philosophie, en sciences naturelles, en poésie? ; mais il se défendait énergiquement d’avoir cherché à atteindre l’honneur de ses adversaires : il s'agissait pour lui d'une question littéraire, non pas d’une question de personnes; il avait fallu, pour donner un pareil sens à ses paroles, les détacher de leur véritable enchaînement et les présenter sous un faux jour : c’est le procédé malhonnèête dont Fichte avait usé*.
Fichte n’était pas plus heureux quand il répondait que ses disciples avaient trop le mépris de la Bibliothèque allemande universelle pour vouloir y entrer et y exposer les titres de la philosophie critique. Nicolaï pouvait certifier qu’au eommencement du mois d'octobre 1800, quelques semaines à peine après qu'on sut officiellement qu'il avait repris la direction de la Bibliothèque, un des plus fidèles et des meilleurs disciples de Fichte, un homme auquel Fichte lui-même avait donné l'attestation qu'il comprenait à fond la Théorie de la Science, un homme qu'il ne devait pas mépriser par conséquent, si facile que fût pour lui le mépris, était venu spontanément s'offrir comme collaborateur à la Bibliothèque allemande universelle. I fallait donc qu'il ne la tint pas en si profonde mésestime, pour vouloir y répandre la bonne semence de la Théorie de la Science. |
Fichte, qui l’ignorait, comme il ignore beaucoup de ehoses, faisait donc ici assez piètre figure avec ses tllusions sur le mépris où ses élus, les philosophes, tenaient soi-disant la Bibliothèque allemande universelle.
Quant au portrait que Fichte avait voulu faire de Nicolaï, les lecteurs y avaient sans doute déjà reconnu les propres traits du philosophe. Fallait-1l s'en étonner? D’après son système, le monde — et les autres hommes — n’étaient-ils pas un produit de l'imagination créatrice de l’auteur? |
« [1 se peut bien, disait Nicolaï, que cette déformation, que cette
1. Neue allgemeine deutsche Bibl., LXI. Bd., II. St., Beylage. Ueber die art wie vermittelst des transcendentalen Idealismus ein wirklich existirendes Wesen aus Principien, konséruirt serden kann, p. 5-8. — 2. Hbid., p. 8. — 3. Ibid., p. 11-43. — 4. Ibid., p. 17-20.
représentation fausse de tout ce qui me concerne ne soit pas l'effet d'une méchanceté voulue; il se peut bien que la mutilation et la falsification de mes paroles, telles qu’il les reproduit, ne soient pas une calomnie intentionnelle. Son œil a déformé les choses. Il n’a pas vu ce qui était sur la feuille de papier; son Moi pur avait une intuition créatrice qui produisait de tout autres mots que les mots réels, et son intuition a construit ainsi toute ma vie, non pas telle qu’elle est en réalité, mais telle que seule pouvait la construire une intuition qui, originellement et en vertu de son activité pure, travestit, déforme tout, et expose les choses sens dessus dessous’. »
Les plaisanteries de Nicolaï sur la construction du monde par le Moi, sur les principes de la Théorie de la Science se poursuivaient de la sorte à travers de longues pages, pour aboutir à cette conclusion :
« Je remarque que Fichte, mon créateur, m’a créé à son image. Il me peut en être autrement... Mais, si je suis plus et autre chose qu’une modification de la représentation de Fichte, si, comme personne n'en doute, j’ai une existence à part, la construction de Fichte tombe avec ses principes, et le portrait disparaît, puisqu'il n'est que la propre caricature de son auteur ?.
«.… Ge portrait que Fichte fait de moi me laisse calme ; le lecteur qui me connaît et qui connaît mes œuvres peut juger s'il me ressemble. »
À Fichte, Nicolaï adressait seulement un conseil, celui de méditer une sentence qui avait bien ici son application : Victoriarum omnium prima el optima est seipsum vincere*.
nn par crirs ANCC de Sempronius Gundibert de Nicolaï, COMME LE JOUR AU avec la Clavis fichiiana de Jean-Paul, la GRAND, PUBLIC, SUR LA Théorie de la Science avait été déformée VÉRITABLE NATURE DE . tres LA PHIÏOSOPHIE. » MR AE Re a en
Fichte était trop soucieux de la réputation de sa doctrine pour laisser le public sous l'impression de ce portrait ridicule. Puisqu on tenait tant à présenter la Théorie de la Science à ceux qui n'avaient point compétence et qualité pour l’apprécier, 1l prit la sage détermination de la produire lui-même sous son vrai jour dans un exposé populaire.
Et c’est pourquoi dans cette même année il avait publié ce court écritauquel Nicolaï emprunte l'épigraphe que nous venons de citer : L:> Rapport clair comme le jour au grand public sur la véritable
1. Neue allgemeine deutsche Bibl., LXI. Bd., II. St., Beylage. Ueber die Art wie vermit- 4elst des transcendentalen Idealismus -ein wirklich existirendes Wesen aus Principien kons-
4ruirt werden kann, p. 45-46. — 2. Ibid., p. 52. — 4. Ibid. p. 62. — 4. Ibid., p. 66. — >. Voir p. 325.
nature de la plus récente philosophie, essai pour forcer le lecteur à comprendre (Sonnenklarer Bericht an das grôssere Publicum über das eigentliche Wesen der neuesten Philosophie. Ein Versuch die Leser zum Verstehen zu zwingen).
La plus récente philosophie : on dirait une plaisanterie, — et le mot lui fut, en effet, appliqué par dérision, — mais c'est le nom sous lequel le public la connaissait, et mieux valait, dans un écrit de vulgarisation, risquer ce vocable que d’employer le nom peu populaire de Théorie de la Science ou d’Idéalisme transcendantal.
Sans doute tous les hommes ne pouvaient consacrer leur vie à l'étude des sciences et être versés dans les secrets de la philosophie; mais, pour quiconque revendiquait le droit à une culture générale, il était nécessaire, à l’époque actuelle, de savoir ce qu'était la philosophie ou plutôt ce qu'elle n’était pas, ce qu’elle ne voulait pas, ce qu'elle ne pouvait pas être.
La difficulté à laquelle on se heurtait, c'était la prétention du public, encouragée d'ailleurs par l’ancien éclectisme, à juger la philosophie, à en parler sans initiation préalable, alors qu’il ne lui viendrait pas à l’idée de faire de la trigonométrie ou de l'algèbre sans les avoir apprises. On croyait trop volontiers que la philosophie était innée à l’homme; or, en ce qui concernait au moins la plus récente philosophie, celle de Fichte, on pouvait affirmer Je ‘elle n’était nullement innée : il fallait l’apprendre :. |
Voici donc ce qu’enseignait la Théorie de la Science, selon Fichte, et ce qui était l’âme même de toute cette philosophie récente : pour l’homme rien n’existe que l’expérience, tout ce à quoi il parvient, il n'y parvient que par l'expérience, par la vie même. Toute sa pensée, spontanée ou réfléchie, vulgaire ou transcendantale, part de Le rience et vise à revenir à l’expérience.
Cette tendance de la philosophie de Fichte était celle de Kant, — qui, au moins sur ce point, ne désavouerait pas Fichte, — celle aussi d’un réformateur contemporain de Kant, de Jacobi, qui, s’il voulait bien comprendre Fichte, adresserait moins de reproches à son système ?. ê
L'objection courante faite à la Théorie de la Science, c'était d’être une construction abstraite et vide; on lui prêtait l'absurde prétention de vouloir produire le monde réel a priori. Pareille accusation suffisait à prouver une complète inintelligence de la doctrine; Fichte
1. Fichte, S. W., II. Bd., Sonnenklarer Bericht an das grôssere Publicum über das eigent- | liche Wesen der neuesten Philosophie. Ein Versuch die Leser zum Verstehen zu zwingen, 3, A. Vorrede, p. 323-327. — 2. Ibid., Einleitung, 4, p. 333-334.
Là LA
l’exposait ici au public non philosophique, de manière à dissiper définitivement tous les malentendus.
L'erreur commise provenait de la confusion. entre deux sphères différentes : la vie, la science.
La vie, la réalité, l'expérience sont la première puissance de la connaissance, ce qui apparaît immédiatement à la conscience; la science n’a pas à les produire, — elles existent antérieurement et
indépendamment d'elle, — mais à les expliquer *.
Dans cette explication, elle procède à peu près comme celui qui
cherche à rendre compte du mécanisme d’un produit de l’art, d'une
montre par exemple, en le reconstruisant, en établissant la liaison nécessaire de ses éléments. Or, ici, l’objet à expliquer, c’est la con-
science même. Il s’agit donc pour la Théorie de la Science d'essayer
de construire — de reconstruire — le fait de la conscience, en découvrant par l'analyse ses déterminations fondamentales et les lois de ces déterminations ?. |
Dans cette reconstruction de ce que la représentation doit fournir a posteriori, la Théorie de la Science procède a priori, sans égard à la perception, à peu près comme l'ingénieur qui construit un instrument. Si cette reconstruction est juste, elle doit coïncider avec le
réel, à peu près comme les calculs et les dessins de l'ingénieur, s'ils
sont exacts®. Il ne faudrait cependant pas pousser trop loin l’analogie : l’œuvre que réalise l’ingénieur sort de toutes pièces de son cerveau, tandis que la conscience est une réalité donnée dont on cherche seulement l’explication; de même encore l'ingénieur est en présence de la matière qu'il informe à son gré, la philosophie, en face d’une réalité vivante. Il reste néanmoins que les procédés, dans les deux cas, ne sont pas essentiellement différents : dans l’un il s’agit d’une construction, dans l’autre d’une reconstruction idéale du réel, obéissant toutes deux à des lois universelles et nécessaires, s'opérant indépendamment de tout recours à l'expérience, aboutissant à une donnée de l’expérience *.
Le philosophe traite les données de la vie réelle, comme si elles étaient le produit d’une construction originelle telle que l’accomplit la Théorie de la Science. Les lois de cette construction peuvent servir à anticiper et à suppléer la vie réelle, et l'on peut être sûr que l’observation réelle confirmera cette anticipation. On n'a pas besoin de vivre tous les intermédiaires, de les éprouver, de même qu’on n’a pas
41. Fichte, S. W., II. Bd., Sonnenklarer Bericht an das grôssere Publicum über das eigentliche Wesen der neuesten Philosophie. Ein Versuch die Leser zum Verstehen zu zwingen,
Erste Lehrstunde, p. 344-346. — 2. Ibid., Zweite Lehrstunde, p. 346-349. — 3. Ibid., p. 355. — 4. Ibid., Dritite Lehrstunde, p. 356-363.
besoin de mesurer réellement toutes les lignes fondées sur une géométrie scientifique; on peut, par le calcul, en découvrir plusieurs.
« Faire du comme si une affirmation catégorique, d’une fiction le récit d’un événement réel qui se serait produit à un certain moment du temps, cela est un grave malentendu. Croit-on donc qu’en construisant les fondements de la conscience dans la Théorie de la Science, on veuille apporter une histoire des données de la conscience avant l'existence de la conscience, l’histoire de la vie d’un homme avant sa naissance ?.. Ce sont là des confusions contre lesquelles on ne peut prendre à l’avance de précautions, parce qu’elles ne viennent pas à l’esprit avant de s'être réellement produites !. »
. Il en résulte que la Théorie de la Science ne se donne nullement pour la vie réelle; elle est simplement une représentation de la vie.
Ayant ainsi dissipé les malentendus et forcé le grand public à <omprendre, clair comme le jour, le sens propre de la plus récente phi-
dosophie, Fichte, dans un Post-scriptum, s'adressait aux philosophes de profession qui avaient été jusqu'alors les adversaires de la Théorie de la Science.
Certes, l'ouvrage n’avait pas été écrit pour eux; mais il tomberait entre leurs mains, et, suivant leur pratique coutumière, 1ls ne le com- -prendraient pas, ils ne le liraient même pas, à proprement parler, ce qui ne les empêcherait pas d’en rendre compte?.
Fichte, qui cherchait à saisir la science dans sa source, les accusait de n’avoir pas le plus léger sentiment de son intériorité, de se borner à faire de la philosophie comme on fait de l'histoire, en apprenant par cœur des formules®, au lieu d'analyser et de construire ia science. [Il terminait en reprochant à ses adversaires cetle « cécité de l'œil intérieur de l'imagination », qui les avait jusqu'ici rendus incapables de comprendre le point de vue de la Théorie de la Science, qui les rendait incapables de le comprendre davantage dans l’avenir.
« Puisqu'il en est ainsi, concluait Fichte, vous n'avez plus d'autre alternative que de garder le silence le plus absolu sur tout ce qui concerne la Théorie de la Science et, plus généralement, la philosophie *. » Su
A lire cette menace, on se croirait revenu aux jours d'Iéna, quand Fichte, dès le début de sa carrière, prétendait « annihiler » le pro-
1. Fichte, S. W., II. Bd., Sonnenklarer Bericht an dus grüssere Publicum über das eigent- Uiche Wesen der neuesten Philosophie. Ein Versuch die Leser zum Verstehen zu zwingen, Fünfie Lehrstunde, p. 396-399. — 2. Zbid., Nachschrift an die Philosophen von Profession, die bisher Geguer der W. L. gewesen, p. 410. — 3. Ibid., p. 413-4148. — 4. Ibid., p. 417-418.
fesseur Schmid qui s'était permis de médire de la Théorie de la rocience.
Mais combien les temps avaient changé! Schmid alors était un isolé; Fichte, dans tout l'éclat de son triomphe, en « annihilant » Schmid, pouvait espérer anéantir toutes les velléités de contradiction contre sa doctrine.
Et maintenant ils étaient légion, ceux qui ne croyaient plus à l’efficacité de la Théorie de la Science, à la vertu de la philosophie conceptuelle; sans parler des détracteurs habituels de Fichte, pour qui l'accusation d’athéisme fut une arme commode; sans parler même des attaques ou des sarcasmes des polémistes comme Nicolaï ou Jean-Paul, songeons aux noms de ceux qui reprochaient à la Théorie de la Science d’être une construction tout abstraite : Jacobi, en qui Fichte avait jadis vu un allié, Reinhold, dont la conversion à la Théorie de la Science avait fait éclat. Nous comprendrons alors l'effort de Fichte pour défendre la Théorie de la Science méconnue, devant le public, à son sens, égaré par ces critiques, nous comprendrons son désir de la justifier en montrant qu’elle était, elle aussi, une théorie de la vie, une théorie de l'expérience.
Mais Fichte n’était pas encore au bout de ses déboires : il devait connaître amertume d'une défection plus cruelle que toutes les autres. Schelling, son disciple préféré, Schelling, « commentateur » de la Théorie de la Science, allait se détacher de lui, se dresser contre lui. Et ce sera pendant treize ans un duel tragique.