L'INFLUENCE DE RITTER
1. Steffens, Was ich erlebte, Breslau, im Verlage bei Josef Max und Komp., 1841, IV. Bd., p. 87.
2. Johann-Wilhelm Ritter, Fragmente aus dem Nachlasse eines jungen Physikers. Ein Taschenbuch für Freunde der Natur, Heidelberg, bey Mohr und Zimmer, 1810, Erstes Bändchen. Der Herausgeber, p. xx.
Cette amitié rare, fondée sur l’amour des choses supérieures, permit à Novalis, avec une délicatesse vraiment touchante et sans risquer le froissement d’une humiliation, de tirer Ritter de la misère où il se trouvait alors !. Ritter en conçut pour lui une reconnaissance sans bornes. Aussi lutta-t-il de son mieux contre l’entraînement qui le poussa quelque temps vers Frédéric Schlegel, et qui l'écarta momentanément un peu de Novalis ?.
Son cœur revint bien de nouveau tout entier au poète — mais trop tard. Novalis était mourant. Une seule chose alors le tranquillisa : une lettre que Novalis avait commencée quelques jours avant sa mort et qu'il n'avait pu terminer; elle l’exhortait à rester fidèle à ses directions primitives *.
Novalis disparu, Ritter rencontra par hasard Herder, et il subit profondément l'influence de l’homme, de l'écrivain. L’homme, 1l l'avait vu bien supérieur, dit-il, à ses œuvres mêmes, au sein de sa famille, dans cette campagne boisée entre Weimar et le Belvédère où, hormis les siens, nul n’était admis sans invitation expresse. Là il apparaissait vraiment comme un Dieu se reposant de ses œuvres; pourtant, ce n’était qu’un homme, exaltant, non ses œuvres propres, mais les œuvres de Dieu méme. Bien des fois, Ritter reconnut avoir appris de lui ce que c'était que la nature, que l’homme en elle, que la vraie physique, qui est immédiatement religion“,
Ce n’était pas seulement la fréquentation de l’homme qui inspirait Ritter : c'était la lecture de son ouvrage sur les Origines les plus anciennes du genre humain (Die älteste Urkunde des Menschengeschlechts), lecture qu'aux PASRE? difficiles Herder lui-même commentait pour Ritter.
Si vif était le goût de Ritter pour cet ouvrage, que l’idée lui vint — les notes marginales le prouvent — d’en faire une espèce de traduction où 1l aurait développé beaucoup d'idées sur l’histoire cosmique, qui, chez Herder, étaient encore à l’état de germe; il aurait alors apporté sur la nature et sur l’homme des vues d’une plénitude, . d’une variété, d'une intensité de vie, d’une originalité qu'aucune œuvre de philosophie naturelle n’eût jamais atteintes.
C'était là sans doute l’esquisse de cette Physique supérieure dont il parle quelque part, de cette connaissance du monde pour laquelle l'organe est, non « la tête », mais le « cœur », ou plutôt Dieu, car
1. Johann-Wilhelm Ritter, Fragmente aus dem Nachlasse eines jungen Physikers. Ein Taschenbuch für Freunde der Natur, Erstes Bändchen. Der Herausgeber, p. xix. — 2. Ibid., p. xx1-xxn. — 3. Ibid., p. xxx-xxxI. — 4. ILid., p. xxxuI-xXxIV. — 5. Ibid., p. XXXVI-XXXVIII.
« Dieu méme est ce cœur, c'est en lui seulement qu'une chose peut être intégralement saisie et comprise...
« Et, précisément pour cela, ceux qui sont attachés à la physique ordinaire ne verront clairement qu’à l'heure de leur mort ce qu'avec elle ils ont possédé !. DrR
Chez un savant de race (car Ritter, avec son don arqueble d expérimentateur, en était bien un) ce mysticisme appliqué à la physique même est assez surprenant. Pour l'expliquer, il faut se reporter et aux propres travaux de Ritter, et à tout le singulier mouvement d'idées
qui venait de naître des découvertes de Galvani et des expériences de Mesmer. Le galvanisme, complété par le magnétisme animal et par le somnambulisme, telle était la base scientifique sur laquelle s’édifiait alors une nouvelle conception mystique et magique de la nature. Ritter, pour sa part, y contribua grandement. En même temps que Volta, dont il ignorait alors les grandes inventions, sinon antérieurement à lui’, Ritter avait mis en lumière des phénomènes capables de confirmer les découvertes auxquelles, sept ans plus tôt, Galvani avait dû sa gloire.
Il les avait exposées Le 29 octobre 1797, à léna, dans une conférence faite devant les membres de la Société de Physique *. La théorie scientifique qu'il donnait du galvanisme le conduisait à y voir le signe de l’activité organique qui accompagne toutes les manifestations de la vie; non seulement ces faits étaient, suivant lui, de nature à transformer toute la physiologie, mais, outre « leur rapport immédiat à la santé et à la maladie des hommes‘ », ils apportaient, pensait-il, « une loi de la nature encore inobservée ed grande importance », car elle était susceptible d'expliquer l’ensemble des phénomènes. de l'univers. Aussi Ritter « toujours et de pe en plus demeurait-il fortement convaincu qu'il ne pouvait y avoir qu'une seule théorie vraie de tous les phénomènes naturels, et que cette théorie devait forcément expliquer même les plus petites particularités * » Cette loi le conduisait, en dernière analyse, à considérer Printer comme un immense animal, comme un organisme vivant. Ayant défini l'organisme animal : « un système de forces agissant les unes sur les autres, où la partie est ce qu'elle est par le Tout, où
1. Johann-Wilhelm Ritter, Fragmente aus dem Nachlasse eines jungen Physikers. Eîn Taschenbuch für Freunde der Natur, Erstes Bändchen. Der HérRuSSeReEs p. XL-XLII-
2. Stelfens, Was ich erlebte, IV. Bd., p. 89. °-8. Johann-Wilhelm Ritter, Mitglied der naturforschenden Geselichaft zu lena; Beweis, dass ein besländiger Galvanismus den Lebensorocess in dem Thierreich begleite. Nebst neuea Versuchen und Bemerkunger über den Galvanismus. Mit Kupfern. Weimar, im Verlage des Industrie-Comptoirs, 1798. À la seconde page du livre, cette dédicace : Den grossen Männern F.-A. von PHSOEE und A. Volta. Einleitung, P. XI. — &. Ibid., ÉRre Ibid., p. 1x.
le Tout a son fondement dans les parties, où le Tout et les parties sont réciproquement moyen et but », il déclarait « qu'un pareil système était ce qu'il était, non par lui seul, mais uniquement en tant que partie intégrante d'un système dynamique plus puissant, du plus parfait de tous les systèmes organiques, de la nature... la nature étant l'Idéal de tous les êtres organiques, absolument close en elle-
même, demeurant éternellement en soi, demeurant éternellement ce .
qu’elle est — la nature ». Il ajoutait : « Où existe-t-il un soleil, où existe-t-1l un atome, qui ne ferait pas partie, qui n’appartiendrait pas à ce TOUT organique (lequel n’a de vie dans aucun temps, puisqu'il
embrasse tout temps)? Que devient la différence entre les parties de
l'animal, de la plante, et le métal, et le minéral *? »
De ce lien entre la nature inorganique, la nature organique et même l'esprit, Ritter aperçoit partout des traces.
Il remarque ainsi que sur la terre toute matière paraît être du fer décomposé; que le fer est vraiment le noyau de la terre et, suivant l'expression de Jacob Bœhme, « la source spirituelle visible de la terre » (der sichtbare Quellgeist der Erde)?.
Or, le fer qui est, sinon peut-être absolument le seul métal magné- ;
tique, du moins le plus puissant de tous, est aussi, chose remarquable, le seul que tolèrent les corps organiques animaux. Voilà sans doute pourquoi le magnétisme que Ritter considère comme le lien organique du corps terrestre se retrouve aussi nécessairement dans le corps animal®, le magnétisme — où il voit « la porte qui permet de quitter le monde pour pénétrer dans l’infinité de la nature‘
et dont les périodes lui semblent en relation directe avec « les
1. Johann-Wilhelm Ritter, Beweis, dass ein beständiger Galvanismus den Lebensprocess in dem Thierreich begleite, Zweite Abth., $ 26, p. 170-171.
2.J.-W. Ritter, Fragmente aus dem Nachlasse eines jungen Physikers, Erstes Bändchen, 1, 51, p. 34.