‹ Fichte et son temps (volume 4)Chapitre 10 sur 116 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

3. Ibid., p. 323-324. Fessier semble, en rapportant ce fnil, vouloir pré'->nir l'accusation, qui d'ailleurs fut elïeclivement plus tard portée contre lui, d'avoir commu-

FICIITE 1:T la KRANO-MAÇONNERIE. 29

Fessier coininunitjua donc à Fichle les rituels de la Loge. Le 23 octobre, ils lurmt ensemble le rituel des 4^ et 5* grades, le 26, celui du 6" grade, les 5 et 9 novembre, ceux des 7<= et 8"= grades*. Il fit plus, il pria Fichte d'assister aux délibérations mêmes de la Foge, et le philosophe dut consentir à subir l'examen de rigueur pour avoir accès aux séances. Fessier l'introduisit donc au milieu de ses confrères, en saluant en lui ces sentiments, ces mœurs, cette conduite dont la droiture, la moralité, la dignité avaient été publiquement proclamées, même par les adversaires de sa philosophie méconnue: preuve, déclarait-il, que les plus hautes connaissances de rOrdre n'étaient point restées un ornement stérile dans son esprit, qu'elles avaient porté leurs fruits au plus pur de son Moi; il ajoutait que la parlicipation de Fichte aux travaux de la Loge ne provenait ni de la curiosité. — FichJe n'avait rien à y apprendre, — ni du désir de briller, — il était trop respectueux de la morale qui interdit la passion de l'orgueil. Le seul respect de la sainteté, le seul amour des grandes causes que défendait la Maçonnerie avaient pu conduire Fichte à la Loge. Son exemple confirmait une vérité connue : un savoir étendu, mais superficiel traite la Maçonnerie de jeu vain; ceux qui n'ont du philosophe que l'apparence se tiennent éloignés d'elle; mais la vraie philosophie échauffe le cœur de ses élus d'un beau zèle et le remplit d'un profond respect pour elle.

Après ces paroles de bienvenue, Fichte avait écouté les explications données par les Frères présents. Interrogé par l'un d'eux, le frère Natorp. il avait déclaré qu'elles étaient bonnes sans doute, tout en laissant entendre qu'il en existait de meilleures. « Faites-nous espérer, avait interrompu Xatorp, que vous trouvez le terrain assez bon pour en recevoir la semence. — Peut-être bien; nous verrons », avait répondu le philosophe ^.

C'est après son retour d'Iéna — où il avait été chercher sa femme et son fils — que, devant l'insistance pressante de Fessier, Fichte se décida. Et, le 11 avril 1800, il postula son inscription à la Loge. Il fui élu à lunanimité le 17, en assemblée plénière, sur la présentation élogieuse de Fessier, après une courte discussion. Ceux-là même qui, à l'annonce de sa candidature, avaient manifesté des sentiments

nique à Fichle les secrets de la Lofïe, en établissant d'une part que cette exi^'cnce de Fichte était la condition de l'affiliation qu'on souhaitait, et d'autre part que Fichle était, antérieuremiMit à cette communication, parfaitement instruit des secrets et de la réforme de la Loge. Par qui? N'était-ce point par Fessier lui-même dans les entretiens secrets qu'ils avaient eus? C'est ce qu'on peut se demander.

I. Fessier, S. Schriflen uber Freymaurercy, II. Bd., I. Ablh., xiv, Meine maurerische Verbindung mU den Bn. Bn. F...e und F...r., p. 324-327. — 2. Ibid., p. 325-327 et note.

hostiles et ouvertement annoncé leur démission avaient fini par voter pour lui '.

Inscrit le 8 mai, Fichte était nommé aussitôt membre du Grand- Orient; le 23. il devenait Grand-Orateur, avec la mission de faire tous les quinze jours, le dimanche, des conférences sur la Franc- Maçonnerie ^.

D coxFLiT EXTRE ^^' ^^ introduisant Fichte dans la Loge. FiCBTE ET FESSIER. LA Fessler avait cru trouver en lui un auxiliaire DIALECTIQUE ET L'His- pour SCS desseius, il fut vite détrompé. Quand

richte entrait quelque part, ce n était pas pour y être à la suite : il se croyait né chef.

Il ne pouvait donc pas lui suffire de prononcer des discours, même retentissants ; là où il passait, il voulait mettre sa marque personnelle. Réformateur il avait été à léna, réformateur encore il entendait rester à Berlin.

Le 26 mai, le surlendemain de sa nomination de Grand-Orateur, Fichte alla chez Fessier et lui exposa ses vues au sujet du Grand-Orient. C'était le moment où la Loge allait procéder à la revision de la Constitution du 8 août 1797, conformément à la sage prescription de Fessier. Sans aucun souci de toutes les difficultés qu'avait eu à surmonter Fessier pour triompher de la rivalité des différents Collèges de la Loge, au moment où il avait institué le grade suprême, le Grand-Orient, Fichte voulait étendre encore les droits de ce Grand-Orient, accroître son influence, en faire le conseil directeur de la Loge. C'était réveiller toutes les susceptibilités jalouses des diverses hiérarchies et provoquer volontairement les plus graves discordes. Fessier qui le savait s'éleva donc avec la dernière énergie contre le projet de Fichte. lui rappelant l'histoire des dernières années de la Loge, les embarras qu'il avait eus, lui affirmant que la moindre tentative pour étendre les prérogatives du Grand-Orient discréditerait à jamais ses auteurs, leur ferait perdre toute la confiance qu'on avait pu leur accorder, compromettrait à jamais l'œuvre si laborieusement accomplie; et cela juste à la veille du jour où il fallait lui donner une consécration définitive. Fichte ne voulut rien entendre. Le 6 juin.

1. Une lettre de Fessier à Bôtti?:er, du 3 mai ISOO, fait allusion à l'afliliation de Fichte à la Loge Pythagore à l'étoile fulgurante (Pythagoras zum tlammenden Stern). V. D' Hans Schulz. Aas Fichtes Leben, Berlin, Reuther und Reichard, 1918, p. 29.

2. Fessier, S. Schriflen iiber Freyinaurercy, II. Bd., I. Abth., xiv, Meine maurcrische Verbindung mit dcn Bn. Bn. F...e und F...r., p. 328-330.

PICHTE ET LA FRANC-MAÇONNEKIE. 3»

dans le comité de quatre membres où se discutaient les derniers détails de la nouvelle Constitution qui allait être proposée à la Loge le soir môme, une violente altercation se produisait entre- Fessier et lui ; elle était relative aux rapports du Grand-Orient et de la Grande Loge, à l'extension, demandée par Fichte, des droits et des pouvoirs du Grand-Orient. L'afîaire l'ut plus chaude encore à la réunion du soir. Fessier parle d'une « véritable explosion » '. Mais c'est seulement dix-sept jours plus tard, le 24 juin, à la l'été de la Loge, le jour de la Saint-Jean, qu'éclata le scandale : Fichte atta- ((uant publiquement Fessier. Ce l'ut un toile général à la suiteduquel, on le verra, Fichte dut quitter la Loge.

La chose n'était une surprise qu'en apparence; quiconque connaissait la polémique qui se poursuivait depuis quelques semaines entre Fichte et Fessier pouvait prévoir leur prochaine rupture.

Fessier, on l'a dit, avait pris l'initiative d'une réforme profonde de la Loge Royale-York; cette réforme consistait essentiellement dans une refonte des rituels et des grades. Profitant des connaissances maçonniques toutes spéciales et très rares qu'il devait soit à des recherches minutieuses, soit au hasard des circonstances, — on se souvient des « secrets » que lui avait confiés K... à Lemberg, — Fessier avait essayé d'introduire dans sa doctrine des Loges un ordre systématique, rationnel : il avait en particulier cherché et cru trouver une interprétation des rituels et des symboles qui concordât avec l'esprit de la morale kantienne dont il était pénétré. En « fanatique » de la Critique, il croyait que l'introduction du Kantisme dans les Loges y susciterait une véritable rénovation de la Franc-Maçonnerie. C'était le « système de Fessier », pour l'appeler par son nom. Mais Fessier, quoique kantien, restait attaché au traditionalisme maçonnique; il devait précisément l'autorité singulière dont il jouissait dans les Loges à ce qu'on le considérait comme détenant des secrets précieux; c'est la révélation de ces secrets qu'on attendait de lui en le nommant Grand-!\Iaîtro. Il persistait donc à considérer la philosophie maçonnique comme un ensemble de règles plus ou moins secrètes transmises par ceux qui avaient le privilège de les posséder; attitude d'autant plus nécessaire qu'il avait besoin, pour faire passer sans protestation dans la Loge les nouveautés qu'il apportait, de se couvrir du manteau de la tradition. Il fallait de vieilles outres pour y verser le vin nouveau.

La méthode qu'il prétendait suivre consistait esscnlicllcmcnt à

1. Fessier. S. Schriften uber Frcymaurerey, II. lîd., I. Ablli., .xiv, Moine maarcrisclie Vcrbindung mit den Bn. Bn. F...e und F...r., p. :J.3Û-3:{I.

exposer, avec le degré de vraisemblance, de crédibilité ou de certitude qu'ils comportaient, les documents ou les témoignages qu'au cours de ses travaux il avait pu recueillir; à y chercher, par une interprétation appropriée, l'explication rationnelle la plus haute des secrets, des rites, des grades de la Maçonnerie.

Or, Fichte, dès son entrée dans la Loge, avait contesté le bien fondé, non pas sans doute des idées de Fessier, mais de sa méthode. Il niait à la fois la valeur des matériaux fournis par Fessier au point de vue de l'histoire, et la possibilité — au cas même où la vérité historique pourrait être atteinte en ces matières — d'en tirer une explication satisfaisante des secrets de la Maçonnerie. Et, comme complément à sa critique, il opposait au système de Fessier son propre système. En dialecticien qu'il était, il prétendait appliquer à la Maçonnerie la méthode même de la Théorie de la Science; il s'agissait de fournir une explication génétique de la Maçonnerie, d'en opérer la déduction: si cette déduction était exacte, elle devait, dans ses résultats, coïncider avec le fait même qu'il s'agissait d'expliquer, avec les mystères de la Maçonnerie.

Ce système, Fichte l'avait exposé dans deux conférences au Grand- Orient, d'abord le 13 avril 1800, quelques jours avant son affiliation officielle (elle est du 17 avril), puis dix jours après, le 27 avril'. Nous en reproduisons ici l'essentiel, afin d'expliquer, non seulement le sens et la portée du différend qui s'était élevé entre Fichte et Fessier, mais le rôle que Fichte assignait à la Maçonnerie, et l'usage qu'il rêvait d'en faire pour la propagation de la Théorie de la Science.

Les conférences de Fichte. bien que Fessier n'y soit pas une fois

1. Dans les conférences recueillies par Fischer, l'éditeur des Elcusinicn des 19. Jahrhunderts oder Resultate vereiiiigter Dcnker iiber Philosophie und Geschichte der Freimaurcrei, Q R- Y..., Boiiin, 1802-1803, 2. Bdchn, bei Heinricli Fiôhlich, sous ce titre : Philosophie der Maurerei, Briefe an Constanl, se trouvent exposées les idées de Fichte. Fischer a d'ailleurs lui-même précisé les conditions de cette publication dans son averlisscment.

'■ Voici, déclare-t-il, les idées d'un philosophe du premier rang, d'un penseur universellement respecté. Il les a produites, il y a quebiue temps, sous la forme de conférences orales dans lesquelles il a établi les principes philosophiques de la Maçonnerie, même pour ceux qui ne sont pas maçons; il en a fait don sans condition à l'éditeur des Elcusinien. Celui-ci n'y a mis de son crû que quelques amplifications, par exemple, la seconde lettre (le premier fascicule contenait cinq Lettres à Constant, le n° 1 du second fascicule les Lettres Vl à XVI), quelques adjonctions explicatives, et ce qu'exigeait la forme d'exposition adoptée (la forme des lettres); mais ce n'esl pas à lui que revient ni la pénétration de la déduction, ni la nouveauté et la fécondité des idées, dont tout lecteur qui pense ne manquera pas d'être frappé dans les Lettres qui suivent. Certainement elles ne resteront pas sans influence bienfaisante, et c'est aussi un phénomène surprenant que, dans l'essentiel, les résultais d'une recherche historique et critique coïncident presque exactement avec celles d'une déduction purement philosophique. » (Bùcherei fiirFreimaurerT 8..1/a(ireriiY/ie A7assiA-er, I. Fichte von Albin Freiherr von Reitzenslein, Berlin, Veriag von Franz Wiinder, Philosoijhie der Maurerei. Bricfc an Constant, Vorbenieriuing, p. 17-1'.).)

nommé, sentent à plein la polémique; en apportant sa méthode, c'est, chemin taisant et presque à chaque pas, la méthode de Fessier qu'il combat. Qu'on en juge.

« En lait de connaissance de lOrdre, déclare l'orateur tout au début, je ne vous demande qu'une chose, c'est que vous m'accordiez son existence. La connaissance que vous voulez tirer de vos livres, au sujet du mode de cette existence, je ne peux déjà pas l'admettre pour cette raison que toutes ces lectures, faites à bâtons rompus, ne vous ont pas donné un savoir, et n'ont fait que vous plonger dans les contradictions et le doute. Auquel de vos écrivains devezvous donc vous fier, puisque vous n'avez pas de mesure à laquelle vous puissiez les rapporter, ni de moyen terme qui permette de les unir? Et. quel que puisse être le degré de votre croyance ou. pour employer vos expressions, le degré de vraisemblance que la critique vous permette d'atteindre, j'en appelle à votre conscience quand j'affirme que votre véritable connaissance de la chose, à la prendre au pied de la lettre, ne va pas au delà de son existence. »

Le degré de croyance ou de vraisemblance des connaissances historiques, en fait de Maçonnerie, c'étaient les termes mêmes qu'employait Fessier dans ses discussions avec Fichte; Tinconsistance de la pure histoire, c'était le fond même du débat. Fichte, lui. prétendait partir de l'existence de la Maçonnerie comme du seul fait certain; il se souvenait qu'il n'y en avait pas d'autre pour Fessier lui-même. Il se demandait, non pas précisément ce que l'Ordre de la Franc-Maçonnerie était en soi et pour soi, — il y avait des livres pour cela et en particulier le Franc-Maçon anéanti (der zerschmetterle Freimaurer) — , mais ce qu'il pouvait et devait être en soi et pour soi; et cette connaissance-là, on pouvait la puiser à une meilleure source, celle de la Raison.

On a dit des francs-maçons, poursuivait alors Fichte, que leur grand secret, c'est qu'ils n'en ont pas ; on pourrait dire à meilleur droit que le secret le plus manifeste et pourtant le plus mystérieux des francs-maçons, c'est qu'ils existent et continuent d'exister, en dépil des persécutions dont les prétextes furent les plus divers (Fichte en appelle ici à l'histoire), en dépit des accusations les plus perfides, en dépit des révélations de leurs secrets, en dépit même de leurs divisions intestines.

Mais ce sont peut-être des faibles d'esprit qui se sont associés, ou des visionnaires, ou des fourbes, ou des intrigants, ou des ambitieux? Non. A toutes les époques ce sont les plus sages, les plus honnêtes, ce sont les hommes les plus respectables par le talent,

les connaissances, le caractère. El alors la question suivante se pose : s'il est vrai qu'un homme, indiscutablement sage et vertueux, s'occupe de la Franc-Maçonnerie, alors la Franc-Maçonnerie n'est pas un jeu, elle a un but sérieux et élevé, bon et raisonnable. Quel est-il'? Évidemment celui que poursuit le sage, l'homme vertueux, c'est-à-dire le but même de l'humanité. Or, le seul but de l'existence humaine sur terre, ce n'est ni le ciel, ni l'enfer, c'est seulement l'humanité que nous portons en nous, à son plus haut degré de perfectionnement, de culture. Ce but peut-il être vraiment poursuivi dans la société humaine telle qu'elle s'est constituée? La société, à mesure qu'elle s'est développée, a opéré entre ses membres une division du travail et des fonctions telle que, dans cette spécialisation à outrance, les fins générales de l'humanité disparaissent devant ses fins particulières. Chaque individu ne songe plus, dans sa formation et dès sa première jeunesse, qu'à se perfectionner dans et pour l'état qu'il a choisi. Et sans doute cette spécialisation ofï're pour le bien-être commun des avantages qui sont trop évidents; mais elle a aussi ses inconvénients graves. Tel homme, par exemple, n'est plus simplement un savant, c'est un théologien ou un juriste, ou un médecin; tel autre n'est plus simplement un religieux, c'est un catholique, un juif, un mahométan; tel autre enfin n'est plus simplement un homme, c'est un politicien, un marchand, un soldat. Bref, partout la culture professionnelle la plus parfaite empêche le perfectionnement général le plus haut de l'humanité: la spécialisation est ainsi pour l'individu un danger et une déchéance; la culture générale et vraiment humaine, les fins qui font de l'homme un homme, au sens véritable du mot. sont négligées; il en résulte des vues étroites qui n'envisagent qu'un côté des choses, des vues qui tournent ordinairement à la pédanterie, car il y a une « pédanterie » de chaque métier.

Or, c'est précisément la tâche de cette petite société qu'est la ; Maçonnerie d'obvier à ce vice de la grande société humaine, de remplir une fonction pour laquelle la grande société n'est pas faite, de supprimer les inconvénients de la culture spécialisée, en alliant cette culture spéciale à la culture générale, totale de l'homme.

Et cette tâche qui est sa mission propre, — hors de laquelle il n'y en a pas pour elle. — la Maçonnerie l'accomplit en réunissant les hommes dont les spécialités sont les plus diverses, en les mettant en contact, en les faisant mutuellement profiler les uns des

I. Maurerischs Klassiker. I. Fichti-, Briefe an Constant. I. lîd., orslor l'rii'f. p. 20-20.

autres. Ce n'est pas en se repliant sur lui-même et en sisolant que l'homme acquerra la nature humaine, cest en étendant sa culture par le commerce avec les hommes qui nont pas sa spécialité. Chacun donnera, chacun apportera ce qu'il a : le penseur, des idées claires et précises; l'homme d'action, la souplesse et l'habileté dans l'arl de vivre; l'homme religieux, son sens religieux; lartiste, son enthousiasme. Chacun donnera ce qu'il a, non dans cet esprit de pédanterie dont on parlait tout à l'heure, mais en faisant, autant que possible, abstraction de sa spé<-ialité, pour n'en communiiiuer que l'esprit dans ce qu'il a duniversel, de profitable à tous'.

Cette action et cette culture réciproques, voilà précisément ce que réalise l'association maçonnique. Et la société particulière qu'est la Maçonnerie a été fondée uniquement parce que le but qu'elle se propose ne pouvait être atteint dans la société humaine telle qu'elle existe actuellement. Mais ce qu'elle est actuellement, la société humaine ne l'est pas en vertu d'une nécessité. Du point de vue de la Raison, elle peut être tout autre qu'elle n'est, notamment en ce qui concerne la spécialisation des individus et de leur culture; bien plus, elle doit faire des progrès vers le mieux, et ce mieux consiste précisément dans l'égalité et dans l'harmonie de l'éducation des individus. Dans la mesure même où se fera ce progrès, la société particulière qu'est la Maçonnerie deviendra de moins en moins nécessaire, et, dans la mesure où son but serait atteint, elle deviendiait superflue et même illicite. On pourrait dire que le but de l'ensemble de l'humanité est de former une seule grande association, telle que la Maçonnerie devrait actuellement en fournir le modèle. Mais la simple existence de la Maçonnerie prouve que cette fin en .--oi n'est pas encore atteinte, car elle est précisément un moyen pour la réaliser -.

Le but de la Maçonnerie étant ainsi défini, une douljie ipieslion se pose : Quelle est l'influence de l'Ordre sur le maçon? — Quelle est l'influence de l'Ordre sur le monde?

Et d'abord, si la société maçonnique n'est pas absolument vaine, celui qui s'y trouve doit, quelque degré qu'il ait atteint, acquérir plus de maturité, plus de culture générale qu'il n'en aurait eu comme individu isolé et en dehors d'elle.

Son esprit est absolument clair, affranchi de toute espèce de préjugés: il est maître des concepts, et l'horizon de la vérité humaine s'étend pour lui aussi loin qu'il est possible. Mais, à ses yeux, la

1. Maurerische Kiassiker. l.Fichlc, Briefa an Constant, I. Bd., dritliT uiid viertor IJricf, p. 42-48 et 4U-.")7. — 2. y6id. rûiiricr Bricf, p . o9-0

36 FIGHTE A BERLIN.

vérité est absolument une, elle forme un tout indivisible; il n'y a pas un de ses aspects qui soit préférable à l'autre; et la culture de l'intelligence n'est, selon lui, qu'une partie de la culture totale. La science n'est pas tout pour lui, il y a la vertu, une vertu dénuée d'artifice et pleine de pudeur; il y a aussi la croyance. Déjà ici-bas il vit par la croyance dans un monde meilleur, et, à ses yeux, cette croyance seule donne à sa vie terrestre sa valeur, son sens et sa beauté; mais il n'impose cette croyance à personne; il la porte en lui-même comme un trésor caché.

Voilà l'image de l'homme accompli et l'idéal du maçon. Une perfection supérieure à celle qu'en toute chose il peut atteindre en tant qu'homme, il ne la désirera pas. il ne s'en vantei'a pas; sa perfection ne peut être qu'une perfection humaine, que la perfection humaine.

Et sans doute on ne prétend pas que tous les maçons y atteignent; on dit seulement que c'est leur devoir d'y atteindre. On ne prétend pas davantage qu'il soit impossible à un homme d'y atteindre hors de la Maçonnerie, dans la société; on affirme seulement que le même homme, s'il était devenu, dans la Maçonnerie et par elle, ce qu'il s'est fait lui-même dans la société, serait plus à même d'y élever les autres, que toute sa culture serait plus sociale, plus communicable, et que son esprit serait autres

Mais que dire de l'action de la Maçonnerie sur le monde? L'homme qui, dans l'Ordre même, sera celui qu'on vient de définir, ne pourra manquer d'exercer hors de l'Ordre, dans sa famille, dans sa profession, dans la société, une influence bienfaisante. Ainsi personne dans la vie ne remplit mieux sa fonction que celui dont le regard peut dépasser sa position et n'est pas strictement borné à elle. C'est tout justement le rôle de la Maçonnerie d'élever les hommes au-dessus de leur condition spéciale pour leur donner une culture vraiment humaine, et les rendre par là plus utiles à la société. Ce n'est pas tout. La société humaine doit être dans un incessant progrès. Or, le perfectionnement continuel des individus est la tâche essentielle de la Maçonnerie et par là aussi la Maçonnerie sert le progrès social ; elle le sert plus directement encore en effaçant entre ses membres les distinctions de fonctions et de classes, qui ont été jusqu'ici l'obstacle le plus puissant aux progrès de l'humanité. Tous les maçons sont frères, sont égaux, quelle que soit leur origine, quelle que soit leur situation et quelle que soit leur fonction. Cette égalité transportée par le maçon dans la société, en

1. Maurerische Klassiker. I. Fichte, Briefe an Constant, 11. Bd., sechster Briof, p.()l-()7.

FfCHTE ET LA FRANC-MAÇONNERIE. 37

supprimant la lutte des classes, la jalousie et la haine des uns, le mépris et Tor^ueil des autres, serait le ferment le plus efficace du progrès ' .

Telle est d'une façon générale, aux yeux de Fichte, la mission et la signification de la Maçonnerie. Pour que les principes dont elle a la garde eussent leur application à l'état présent des choses, pussent servir à juger les rituels, les lois et règlements en vigueur, les relations des Frères et des Loges, bref pour qu'ils permissent cette réforme à laquelle travaillait Fessier, Fichte croyait nécessaire de les formuler d'une manière explicite.

Premier principe : le but final de l'existence humaine n'est pas en ce monde. Cette première vie n'est que la préparation et le germe d'une existence plus haute dont nous sentons intérieurement la certitude, bien que nous ne puissions rien penser au sujet de cette existence.

Deuxième principe : les buts posés dans la vie présente et cette vie même, n'acquièrent pour nous de valeur et de sens que parce que ces buts nous sont imposés comme des devoirs, que parce que cette vie est pour nous le lieu de la réalisation de ces buts. Toute la conduite se présente à nous et ne peut être présentée que comme le moyen d'accomplir ce qu'exige la fin suprême de la vie présente. Il n'y a pas de préparation directe à l'Eternité; on s'y prépare et on l'acquiert ici-bas déjà par le seul fait qu'on accomplit avec une volonté droite les devoirs de la vie présente.

Nous n'avons donc affaire immédiatement qu'à la vie présente; le but de cette vie est le seul concevable; il peut être envisagé à un triple point de vue :

1° L'humanité entière ne doit former qu'une seule communauté, une communauté croyante et purement morale. C'est là le but de l'Église, de l'Église idéale bien entendu, car l'Église réelle et visible n'offre encore rien de pareil.

2° L'humanité entière ne doit former qu'un seul État, un État absolument conforme au droit. C'est là le but de toutes les législations à l'intérieur des États particuliers, de toutes les alliances, de tous les traités des peuples entre eux.

3° L'être raisonnable doit avoir la suprématie absolue sur la nature privée de raison, et le mécanisme mort doit être subordonné à la loi d'une volonté. C'est ce que nous enseignent les arts mécaniques et une bonne partie des sciences.

Ce triple but, dans la société humaine, est en quelque sorte réparti entre des organismes différents et spéciaux; il semble

1. Maurerische Klas$iker.\. Fichte Briefe, an Constant, II. Bd.,siebentcr Hrief, p. 67-73.

qu'ainsi la cullurc y demeure une culture partielle, que nulle part on ne trouve do culture intégrale et vraiment humaine. Il reste donc dans la société une tâche à accomplir, qu'elle ne remplit pas : fusionner les cultures spéciales et, pourrait-on dire, professionnelles en une culture universelle, réunir en quelque sorte plusieurs personnes en une seule qui serait Ihommc parfait, l'homme tel qu'il doit être.

C'est justement là ce que se propose la culture maçonnique*.

Quel en sera l'esprit aux trois points de vue qu on vient d'examiner, et d'abord au point de vue de la pure moralité et de la pure religiosité?

On ne saurait vraiment dire qu'il y a ainsi une moralité maçonnique, une moralité dont la Maçonnerie aurait le privilège. La moralité est chose purement intérieure, elle vient du fond le plus intime de nous-mêmes; elle est vraiment une création de notre liberté: elle ne saurait être imposée du dehors. Il y a donc des objets qui ne peuvent relever de la culture sociale, ni par conséquent de la culture maçonnique, des objets dont personne d'autre ne peut être juge que notre conscience ou que Dieu, et à l'égard desquels toute subordination à la Maçonnerie serait une profanation. Telle est l;i moralité. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait pas des devoirs maçonniques, comme il y a des devoirs sociaux. S'il n'y a pas de moralité maçonnique, il y a une religion maçonnique ou plus exactement une préparation maçonnique à la religion (à la religion morale, non à la religion ecclésiastique). En quoi consiste cette formation? A supprimer toutes les distinctions nées des cultes différents et des religions particulières, à purifier la religion de toutes les adultérations qu'y ont introduites les diverses théologies, pour en dégager ce qui en fait la substance même, ce qui constitue, à proprement parler, le sens religieux, le sens de l'infini, du suprasensible, de l'éternel, de ce qui est caché sous le voile de la terre et à quoi l'homme aspire.

Pour quiconque est pénétré de ce sens, la religion est comme l'éther où tous les objets sont plongés; le monde entier, la conduite entière prennent une signification religieuse.

Certes il ne s'agif pas ici d'utiliser la religion pour gouverner les hommes, d'exploiter l'espoir des récompenses ou la crainte des châtiments éternels qui constituent pour d'aucuns — les malheureux! — tout l'essentiel de la religion. Ceux-là n'ont point de place dans la Maçonnerie; ils profanent ce qu'il y a de plus sacré pour

1. Manrerische Klassiker. I. Ficldc, Briefc an Conslant, II. Bd., achler Briof. p. ~6-i<2.

rhomme. le divin; ils se représentent Dieu à limage dun [jrincc de la terre.

Le maçon, lui. doit faire le bien et éviter le mal par pur sentiment du devoir, ou tout au moins par sentiment de Thonneur. quand bien même il ne saurait rien de Dieu et de la religion, quand bien même il n'y croirait pas; il doit le faire, non pas même en tant que maçon, mais en tant (juhomme.

Il s'agit donc de tout autre chose (jue de rites et de grades; il s'agit d'inspirer à l'homme le sentiment religieux, de résoudre ainsi la contradiction même d'où est né le besoin religieux, la contradiction entre la soumission au devoir et le cours aveugle des choses. Ce sentiment, qui extirpera pour toujours de son cœur le doute, naît de la conviction de l'exislence d'un ordre supra-sensible, d'un ordre intelligible, ou le devoir a ses justes conséquences. Dès lors la religion n'est plus pour l'homme une fin de son action, quelque chose d'extérieur et d'étranger à lui, une chose à atteindre, elle est bien plutôt le ressort intime de toute sa conduite l'esprit qui, à son insu, l'anime tout entier. Elle est l'œil qu'il ne voit pas sans doute, mais par lequel il voit tout ce qu'il voit^

Passons au second point de vue, le point de vue civil. Quel sera sous ce rapport l'esprit maçonnique? L'esprit maçonnique, c'est celui qui cherche à tout ce qui est terrestre son sens éternel. <pii, dans le phénomène, voit une expression de l'idéal. Alors pour le vérital)le maçon toutes les lois, toutes les ordonnances de l'État nont de sens ni de valeur que dans leur relation à l'ensemble du genre humain. Cela ne veut pas dire que l'homme ainsi formé doive nécessairement devenir un cosmopolite froid et lâche; cela ^signifie simplement que, dans son cœur, le patriotisme et le cosmopolitisme sont inséparablement unis. L'amour de la patrie est son acte, le sens cosmopolite sa pensée. L'amour de la patrie, c'est le phénomène; le sens cosmopolite, c'est l'esprit qui anime ce phénomène, c'est ce qu'il y a d'immuable dans ce qui se voit.

Le cosmopolitisme qui exclut le patriotisme est insensé. Le tout n'existe que par les parties, l'humanité est constituée par les différentes nationalités; cela, le maçon le sait, et c'est pourquoi sou cosmopolitisme se traduit par l'action la plus efficace possible à la place même où il est né.

Quelque défectueuses que puissent être et lui apparaître les lois de sa cité, il leur obéit comme si elles exprimaient le verdict

1. Mauicrische Klassi/>cr. I. Fichlc, Briefe an (Jonsiant, II. Bd., Zflinler uQd clfter Briff, p. 8!)-'J8 et U8-100.

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même de la Raison pure ; car il sait que des lois et une Constitution défectueuses sont préférables à Tabsence de lois et de Constitution, et que des lois imparfaites sont une préparation à des lois meilleures, qu'enfin personne n'a le droit de les modifier ou de les détruire sans le consentement de tous. Il n'y a qu'un cas, un seul, où l'on comprend qu'il refuse d'obéir aux ordres que l'État lui donne, dût-il lui en coûter la vie; c'est celui où ces ordres seraient directement et indiscutablement contraires au droit. Or, cela, il le fera non pas en sa qualité propre de maçon, mais simplement en sa qualité d'homme intègre ^

Reste le troisième point : la subordination de la nature dépourvue de raison à la volonté raisonnable, la domination de l'être raisonnable sur le mécanisme mort. Que peut ici l'esprit maçonnique? Reconnaître et enseigner que tout ce qui est de la nature est du même ordre, ne comportant aucune différence de dignité: que la seule dignité, à l'égard de toutes les branches de l'activité humaine qui ressortissent à la nature, réside dans l'attitude de l'homme visà-vis de son métier, dans la conscience avec laquelle il l'exerce, dans sa probité professionnelle. Il n'y a ni petite ni grande position, pour le maçon ; il n'y a qu'une chose d'appréciable : la loyauté dont il fait preuve. Le travail mécanique le plus infime égale à ce point de vue le travail spirituel le plus haut, car l'un comme l'autre contribuent à étendre la domination de la Raison. Le paysan ou l'artisan qui. par devoir, accomplit sa tâche avec un zèle et une attention véritables exerce, au point de vue de la Raison, une fonction supérieure à celle du savant ou du philosophe incapables de remplir, comme il faut, la leur -.

Si la fonction de la Maçonnerie est bien celle qui est indiquée : substituer à la culture spécialisée et étroite qui est nécessairement celle de la société en général, une culture universelle et vraiment humaine, le besoin auquel répond la Maçonnerie a toujours existé; il est infiniment probable que, de tout temps, à côté et en dehors de la société proprement dite, de la société publique, il a existé des sociétés étroites, des sociétés fermées et secrètes, qui se sont proposé de remplir la même mission que la Maçonnerie en vue du perfectionnement général, et d'avoir la même influence. N'est-ce pas une action de ce genre, par exemple, que Pythagore et son association exercèrent en Grèce ^? Et, dès les origines de la civilisation, ne Irouve-t-on pas chez les différents peuples des mythes, des mystères,

1. Maurerische Klassiker. I. Fichte, Briefe an Constant, II. Bd., zwolftor Brief, p. 108-113. — 2. Ibid., p. 113-114. — 3. Ihid., dreizehnier Brief, p. 115-119.

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qui généralement attestent l'existence très vraisemblable «le ces sociétés secrètes, dirigées par des prêtres? De même que dans l'histoire proprement dite, celle qui raconte le développement des sociétés connues, il existe un progrès continu et une chaîne ininterrompue, de même il est intiniment vraisemblable qu'à côté de cette histoire officielle de la civilisation, il existe une chaîne continue de la culture secrète, une chaîne qui remonte à l'antiquité la plus reculée et dont les derniers anneaux se forment de nos jours; il est infiniment probable que les mystères de l'Orient ont ainsi pénétré le Christianisme et se sont transmis jusqu'à nous^.

Mais comment la tradition de ces doctrines a-t-elle pu se perpétuer jusqu'à nos jours? Ce n'est point par des livres. Le caractère secret des associations où était donnée cette culture, elle-même plus ou moins divine et mystérieuse, leur interdisait tout autre enseignement qu'un enseignement oral. Les mystères, à l'origine au moins, se prêtaient mal à une mise en forme des idées par écrit. D'ailleurs un enseignement livresque et didactique, un enseignement tout de discussion et de raisonnement, n'eût pas du tout convenu aux personnes auxquelles s'adressaient ces associations; il fallait leur apporter la doctrine sous forme de récit, la connaissance sous forme de révélation; il fallait leur dire : les choses sont ainsi, parce qu'elles sont ainsi, nous le savons, et quiconque deviendra notre égal le saura. Il n'y avait pas à les discuter. Il fallait les accepter ou les rejeter; il fallait ou être initié ou rester incrédule.

« Je sais très bien, ajoutait Fichte, tous les inconvénients de la transmission orale et toute la difficulté qu'on éprouve à élever la série des termes d'une pareille tradition jusqu'à la hauteur d'une vérité démontrable, mais je sais aussi que la simple réflexion, sans érudition historique, permet de trouver des moyens de remédier à ces inconvénients et d'alléger ces difficultés, bref, qu'il existe certainement une preuve de l'exactitude de cette transmission orale. La donner nous entraînerait trop loin. Ce qu'on peut dire seulement, c'est que, comme bien souvent les membres de ces sociétés secrètes ont été aussi des personnages de marque dans l'histoire officielle, il est à présumer que l'histoire officielle pourrait bien souvent aussi s'expliquer par l'histoire secrète. El. si l'on demande enfin ce qui fait la valeur et la justification de cet enseignement oral, il faut répondre que c'est sans doute parce qu'il enferme les trésors de la sagesse humaine depuis les temps les plus reculés; c'est justement

1. Maurerische KlassiUer. I. Fichic, Rricfe au Constant, II. lîd.. vierzehntcr Briof, p. i 19-121.

celle sagesse des nations dont la Franc-Maçonnerie est l'héritière, el elle en conserve le dépôt sacré pour le transmettre aux générations futures '. »

On ne saurait s'y tromper; la doctrine que Fichte avait exposée ainsi, les 13 et 17 avril 1800, aux membres du Grand-Orient, comme la véritable clé des mystères de la Franc-Maçonnerie, c'était son propre système. Il ne serait pas difficile (et le travail a été fait d'ailleurs par le baron de Reitzenstein dans le volume des Classiques de la Maçonnerie où il reproduit les Lettres à Constant, volume auquel nous ne pouvons que renvoyer le lecteur) de rapprocher du texte de ces discours de nombreux passages de la Destination de rhomme (qu'il écrivait au même moment) et de la Destinalion du savant; on y retrouverait les mêmes idées et parfois jusqu'aux mêmes formules.

Si Fichte constate avec tant de complaisance l'accord entre sa doctrine et les mystères de la Maçonnerie, sil tient tant à voir dans ces mystères les trésors accumulés de la sagesse humaine, le recueil de ce qu'à chaque époque de la civilisation ont enseigné les meilleurs des hommes, s'il met une insistance si particulière à établir le caractère nettement secret et par suite la transmission simplement orale de la tradition maçonnique, c'est encore assurément par esprit de système.

D'une part la Théorie de la Science lui apparaît tout justement comme l'aboutissement de la sagesse humaine ; d'autre part il considère les associations secrètes, et le rôle qu'elles ont joué, avec leurs mystères, à travers les âges, au milieu de la civilisation officielle, comme l'exacte représentation de cette Société des Savants dont il a déterminé l'office dans sa Théorie de la Morale. La Société des Savants détient le flambeau de la Raison, elle travaille au perfectionnement des symboles de l'Église; mais elle demeure une société fermée, au milieu de la société humaine, et elle ne pourrait sans péril, en l'état de la civilisation du temps, communiquer au public, directement el sans l'intermédiaire des symboles de l'Église, le dépôt dont elle a la garde et qu'elle doit transmettre aux générations futures. Si la Maçonnerie est vraiment l'héritière de ces vieilles institutions, si elle entretient à son tour le culte des mystères, sa mission n'est-elle pas identique, et t'ichte ne sera-t-il pas tenté d'y voir l'organe tout prêt à recevoir et à communiquer les secrets de la philosophie nouvelle?

Fichte, en prétendant imposer ainsi d'autorité à la Loge le système

1. Maurerische Klassiker. I. Fichte. Briefe an Constant, II. Bd., fiiufzehntor uud sechszehnler Brief, p. 122-125 et 127-129.

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de la Théorie de la Science, comme explication et comme expression dernière et absolue des mystères maçonniques, devait inévitablement se heurter aux résistances de Fessier, car, lui aussi, se croyait un novateur qui cherchait à introduire à la Royale-York quelques-unes des idées de Kant. Mais, homme prudent et habile, loin de présenter son système avec Timperturbable assurance de Fichte, comme une déduction a priori des faits de l'histoire maçonnique, Fessier donnait son interprétation des mystères de la Maçonnerie comme le fruit de son immense érudition; toutefois, en historien scrupuleux, il discutait le degré d'authenticité de ses sources. Cette méthode était peut-être plus sûre et plus ingénieuse pour persuader et pour convaincre les FF*** de la Royale-York sans éveiller leur méfiance et sans raviver des discussions qui, à plusieurs reprises, avaient compromis l'existence de la Loge ^.

Entre les deux méthodes il y avait toute la diiïérence qui séparait les deux caractères. Quand bien même Fessier et Fichte se fussent accordés sur le fond des choses (l'un et l'autre, somme toute, cherchaient à introduire dans les Loges l'esprit de la morale kantienne), entre les deux hommes le choc était inévitable, et il devait devenir irrémédiable. Il ne fut pas d'abord public; tout se borna, une fois les conférences de Fichte terminées, à un échange d'observations, à une discussion parfois assez aigre sur la valeur comparée des deux méthodes.

On en trouve la trace dans une correspondance entre Fichte et Fessier, publiée par Lenning dans VEncyclopédie de la Franc-Maçonnerie.

Dès le 26 mai 180O, quelques jours après sa nomination de Grand- Orateur, un mois tout juste après .son second discours, Fichte écrivait à Fessier une lettre attestant qu'une polémique s'était engagée entre eux.

M Frère aimé, en vous envoyant les remarques promises, je vous prie d'y réfléchir à fond, sérieusement et méthodiquement, autant

1. Dans la correspondance et les remaniues échangées entre Fichte et Fessier, Fessier déclare que sa méthode, de tout temps et partout, a consisté à convaincre, ce qui était plus important pour lui que de démontrer; car il y a des démonstrations qui n'emportent pas la conviclioa, et seule la conviction, en ces matières, était importante, car seule elle déterminait la volonté. [Lenning, Encyclopœdie der Freymaurerei, Erster Bd., Leipzig, Brockhaus, 1822, Schreiben Fichte's anPessler'n « Zu III •, p. 228, col. II, et « Zu IV » p. 220, col. I, 11, p. 230, col. I, IL] C'est à cette méthode que Fichte, dans ses discours, faisait évidemment allusion, quand il affirmait que, pour son compte, il ne connaissait que deux manières d'agir sur l'iiomme, l'instruction qui donne la science, le bon exemple qui pousse à l'action, mais Fichte savait qu'il eii était une troisième qu'on employait aussi, la persuasion qui louche le cœur et qui émeut, et ce moyen, il le condamnait ouvertement le traitant de dangereux et de vain. {Maurerischc Klassiker. I. Fichte Bricfe an Constant, II. Bd., neunter Brief, p. 87-8S.)

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qu'il faudra, soit pour vous convaincre de leur vérité, soit pour être en mesure, et vis-à-vis de vous-même et vis-à-vis de moi, de les réfuter et de les rejeter; mais je ne souhaite pas une décision hâtive. A mon brûlant désir de travailler en commun avec vous au perfectionnement du genre humain, vous pardonnerez peut-être d'ajouter cette prière et cette adjuration, très vraisemblablement superflues : qu'entre nous il n'y ait ni ergotage, ni jalousie de savants, ni résistance à quelque sacrifice.

« J'ai l'ait à nouveau mon complet examen de conscience, je me crois animé du plus pur amour de la vérité, je souhaite que vous ayez raison et que j'aie tort, tout prêt à en faire l'aveu dès que je serai éclairé et à entrer avec ardeur dans vos plans; je m'arracherais de la poitrine mon cœur mensonger, s'il me trompait à cet égard.

« Votre Fichte ^. »

« Je souhaite que vous ayez raison et que j'aie tort. » La phrase est significative, elle dit assez l'opposition qui existait entre Fichte et Fessier.

La réponse de Fessier n'est pas moins claire : « Proposez votre système qui nécessairement doit être différent du mien. Montrez-en la justesse et l'efficacité avec toute la puissance d'éloquence qu'une bonne cause donne à son avocat. Et je vous jure, par tout ce qui est sacré, que je ne combattrai pas votre système, que je ne défendrai pas le mien, que j'en ferai le tolal sacrifice, non seulement avec une résignation tranquille, mais avec la ferme conviction que le vôtre vaut mieux^. »

Cette opposition, une série de remarques de Fichte et de contreremarques de Fessier vont la mettre en pleine lumière, et ceci dès la première observation de Fichte.

« Pourquoi, écrit le philosophe, le maçon veut-il une histoire de

1. C. Lenning, Encyclopxdie der Freimaurerei, Erster Bd., Schreiben Fichte's an Fessler'n, p. 218, col. II, p. 219, col. I. A quoi Fessier répondait que de son cùlé il n'y aurait ni ergotage, ni jalousie de savant, ni sacrifice quelconque.

Pas d'ergotage, car il ne demanderait jamais ni à Fichte ni ù aucun Frère d'adopter ses idées sur la Maçonnerie. Il continuerait à faire ce qu'il avait fait Jusque-là, à exposer ses vues dans ses plans, dans ses projets, dans ses travaux, sans se soucier de ce que voudraient en faire les Frères.

Pas de jalousie de savants, car, dans leurs relations maçonniques, il n'était pas du tout question de science, pas du tout question de Spinoza, de Kant et de Fichte, mais de connaissances maçonniques, de connaissances exactes.

Pas de sacrifice, car le système introduit à la Loge R.-Y. devait demeurer intangible dans sa totalité et dans toutes ses parties, ou rejeté entièrement et remplacé par un autre (Ibid., Fessler's Antwortsschreiben, p. 219, II, p. 220, II).

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