Ibid., p
4. Fessier, S. Schriften iiber Freymaurerey, Zweyle Auflage, Freyberg, bey dem Br. Gerlach, 1805. Bricfe (Fessler's maurcrische Laufbahn), ErsterBrief, B., den 18. Jun. 1797, p. 276-282.
5. Ibid., p. 274-270. — 6. Ibid., Zweiter Brief, B., deu 26. Jul. 1797. p. 308-309. — 7. Ihid., p. 326-328. — 8. Ibid., Erster Brief, p. 293-305. Voir aussi : Abliaadlungen . V. Die Freymaurerlogen, was sie sind, und was sie seyn sollen, p. 108-190.
FICHTE ET LA FRANC-MAÇONNEniE. 1&
anciens maîtres, Fessier dut quitter sa chaire de Lemberg. Il se réfugia en Prusse, terre plus libérale; il y devint précepteur chez le prince de Carolath, en Silésic, où il écrivit quelques-uns des ouvrages qui le firent avantageusement connaître : Marc-Aurèle, Aristide et The'mistocle, Attila '; il se mit aussi à l'étude de Kant.
Depuis bien des années il ne croyait plus; il cherchait dans la philosophie la paix de la conscience. Une première fois il s'imagina l'avoir trouvée dans le panthéisme de Spinoza; la lecture des Lettres de Jacobi sur la doctrine de Spinoza ébranla ses convictions nouvelles; mais la Critique de Kant fut alors pour lui comme une révélation. Trop occupé à ce moment pour l'approfondir, il en reprit l'étude avec ardeur, quand, chez le prince de Carolath, il eut quelques loisirs, et cette fois il trouva dans le kantisme une doctrine qui le satisfit sans réserves.
« Le contenu de la Critique de la Raison pare et de la Baison pratique m'était, par un effort incessant, devenu si familier, écrit à ce moment Fessier, que je croyais, à la limite de tout savoir rationnel, avoir trouvé dans le fini le seul point de vue certain qui pût me permettre, sur les ailes d'une foi de raison, de me rapprocher de l'Infini et de l'Éternel. Je me considérais comme parfaitement heureux dans la foi que je m'imaginais posséder, et, dans mon enthousiasme en éveil, je voulais amener tous ceux que j'aimais à cette croyance aux postulats de la Raison pratique. Lois, Postulats de la Raison, Devoir, au sens kantien, étaient pour moi des mots sacrés, des éclairs grâce auxquels je voulais foudroyer en moi et chez les autres tout ce que l'égoïsme et le penchant au bonheur avaient de contraire à eux. »
Il ajoute que, parvenu à celte certitude et à cette paix que lui donnait la philosophie de Kant, il tremblait de les perdre et redoutait toutes les attaques directes contre la philosophie critique comme autant de menaces pour sa sécurité personnelle. Le kantisme devint chez lui un fanatisme -.
Le jour donc où, sur la recommandation du peintre de portraits Darbes qui le connaissait depuis 1790 (lors d'un premier voyage de Fessier à Berlin)', les hauts dignitaires de la Loge Royale-York, le
1. Taschenbuch fur Freimaurer, III. Bd., 1800, Lit. o. Jahrbiicher der grossen Loije R. Y. zur Fr. in Berlin, p. 333-333.
2. Fessier, Rûckblicke auf seine siebzigjùkrigc PilgerscliafL, Leipzig, 1851, Verlag von Cari Geibel, III. Kap., p. loO-KiO.
3. Fesi-ler, S. Schriften liber Freymaurerey, II. Bd., I. Abth., n, Mcinc Affiliation bey der St. Joli. Loge R. Y. z. Fr., p. JÎ8. Le prince de Carolath avait perdu sa fortune, et le ministre vun Haym, chargé de la direction de l'Instruction publique, avait confié à Fessier une mission qui l'amenait à Berlin, le 6 mai 1790.
16 FIGHTE A BERLIN.
Grand-Maître Delagoanère et Torateur Schlicht en tête, profitèrent du séjour de Fessier à Berlin* pour Taffilier à la Loge, lui demandant de reviser le Rituel suranné et d'établir un projet de Constitution-, c'est dans le sens et dans l'esprit de la philosophie kantienne que Fessier opéra la réforme de la Loge, et on appelait alors couramment cette réforme : « le système de Fessier » ou '< le dernier système maçonnique^ ».
Fessier commença par réviser le Rituel des trois grades johanniques; il y travailla toute une année (la refonte du premier grade est du 15 décembre 1796, celle des deux derniers, du 19 janvier 1797*). Sa rédaction, approuvée après une discussion longue et animée par la commission de six membres chargée de l'examen du nouveau Rituel, fut adoptée à la presque unanimités Prié alors de réviser les grades supérieurs au troisième '', en dépit de la difficulté qu'il éprouvait à introduire dans les anciens Rituels français, dans « ce fatras d'insanités », comme il les appelle, un sens rationnel. Fessier parvint, tout en conservant les figures, les cérémonies, les signes, les mots, les poignées de mains de ces ordres de chevalerie burlesques, à leur donner une signification morale '.
1. Taschenbuch fiir Freimaurer, III. Bd., 1800, Lit. o, p. 336. Fessier, S. Schriften, Hier Freymaurerey, II. Ed., I. Abth., ii, Meine Affiliation..., p. 58-50.
2. Fessier, S. Schriften ûbcr Freymaurerey, II. Ed., I. Abth., i, Maurerischer Zustand der St. Joh. Loge R. Y. :ur Freundschaft bey meiner Affiliation, den 2'«" Jun. 1196, Schreibea des Ers. Schlicht an den Er. St...r, vom 27. Jun. 1799, p. 7-24.
3. Taschenbuch fiir Freimaurer, IV. Ed., 1801, Ueber einige neue Erscheinungen im Frei- Maurerorden, p. 212, et III. Ed., 1800, Das neueste System in der Maurerey, p. 7b.
4. Fessier, S. Schriften iiber Freymaurerey, II. Ed., I. Abth., m, Das Conseil Sublime und erste Révision der Rituale der 3 St. Joh. Grade, p. 83-88.
5. Ibid., II. Ed., I. Abth., i., Maurerischer Zustand..., p. 2G.
6. De ces grades, la Loge en possédait quatre, celui des Élus des neuf, des quinze et de Pérignan, celui des Écossais rouges et des Écossais verts de Saint-André, celui des Chevaliers de l'Orient, celui des Chevaliers de l'Aigle ou Princes souverains de Eose-Croix.
7. Fessier, S. Schriften iibcr Freymaurerey, II. Ed., I. Ablh., 1797, iv, Stiftung des Innersten Orients, p. 90-91, et vi, Umarbeitung der hôhern Grade, p. 121. C'est ainsi qu'ayant dû finalement renoncer à trouver un sens à l'Élu des neuf, des quinze et de Pérignan et au Chevalier de l'Orient, il en découvrit un au quatrième grade de l'Écossais rouge : il en fit le symbole du maçon parfait, construisant le sanctuaire d'un ordre moral du monde. La Loge, à ce grade, devenait une école de culture morale, préparant l'avènement du « Règne des Fins », du règne absolu de la loi morale. Son but était le progrès de la conscience, de la vie intérieure, la suprématie du divin en l'homme, et la tendance de ce grade se définissait pour Fessier : la culture de la pure moralité, développée par la pureté de l'intention, par l'obéissance à la loi. Le cinquième grade, celui de l'Écossais vert de Saint-André, avait pour fonction de permettre aux Frères coupables d'infraction à la loi la réparation de leur faute, la victoire sur l'égoïsme par l'amour d'autrui; sa formule était : renouvelle ton effort de perfection intérieure, prends conscience de ton imperfection et de tes fautes, aime ton prochain, sois-lui indulgent; et le sixième grade, l'Élu du Tombeau, préparait l'homme à l'éternité, il lui enseignait l'oubli des biens temporels, l'aspiration aux biens éternels, à la véritable patrie des esprits.
Mais cette aspiration à l'éternité et à l'inflnité avait besoin, pour ne se pas perdre
FICIITK KT LA FHANC-MAÇONNERIE. 17
Son (U'ssein, on rlalioranl les Uiluels et en déterminant la hiérarchie (les grades, n"esl pas douteux; il se propose de réaliser cette Cité morale, ce Règne de la Raison dont Kant avait tracé le plan, en 1793, dans la Religion, et de l'aire, des affdiés à la Maçonnerie, les bons ouvriers de cette grande œuvre'.
dans le vide, de la icprésontation d'un Idéal qui la fixât. Gel Idéal, le septième grade le fournissait, le grade du Chevalier de la Croix ou de l'Aigle, destiné à rappeler les souvenirs des grands éducateurs de l'humanité; parmi ces éducateurs, le plus grand, celui en qui, plus excellemment (|u'en tous les autres, s'était réalisé l'Idéal sublime, c'était Celui qui avait l'ait le don d(; lui-même pour la réalisation de cette sainteté à laquelle il avait d'ailleurs si activement travaillé. Le Christ, voilà l'Idéal qu'en fin de compte Fessier proposait à la Maçonnerie, et la fête instituée — à ce grade — en l'honneur du Christ était, pour le parfait maçon, à la fois un exemple et un réconfort. 11 y retrouvait le symbole de la Foi (foi rationnelle), de l'Espérance (en l'immortalité), de la Charité (amour), de la Croix (signe de la victoire de la vérité).
Mais l'idéal du Christ, c'est, en dépit des déformations introduites dans sa doctrine par les concepts de la philosophie grecque, déformation d'ailleurs prévue par luimême, l'idée du Hoyaume des Cieux, c'est-à-dire du régne de la moralité. Tel est le secret que le Christ avait confié à ses meilleurs disciples pour en transmettre le dépôt aux générations successives; ce secret, les maçons l'avaient pieusement recueilli le jour où, dans l'Église corrompue, s'était perdu le vrai sens du Christianisme. C'étaient eux désormais qui en conservaient intégralement le déjiot pour les élus de l'avenir, pour ceux (jui auraient compris l'hiéroglyphe de notre vie : le devoir de nous unir à l'Éternel dans l'Unité morale. [Fessier, S. Schriflen iiber Frcymaurcrey, IL Band, Erste Abth., vi, Umarbeilung der hôhcrn Grade, p. 119-121, et Taschenbuch fiir Freimaurer, 1805, VIL Bd., ii, Was J'iir eine Tenden: luit dus niaurcrische System der Loge R.Y., so wie es Br. Fessier aufgestcllt hat? p. 1.50-174. L'ordre des Grades que nous avons donné ici est indiqué par Fessier dans sa ■• refonte des grades supérieurs ». Dans VAnniiaire de la !\Iw;onnerie auquel nous avons emprunté l'explication de ces grades, le grade de l'Elu du Tombeau (Chevalier du Tombeau) est le septième, le sixième étant consacré à la commémoration du Christ. Mais, dans ce même Annuaire, l'énumération des grades qui précède l'explication correspond à celle de Fessier : 1, Ecossais rouge (4° grade de la Loge R.-Y.); II, Écossais vert de Saint-André (o° grade); 111, Chevalier du Tombeau (0° grade); IV, Chevalier de la Croix (7' grade); Taschenbuch fiir Freimaurer, toc. cit., p. L30-132.]
1. Taschenbuch fiir Freimaurer, VII. Bd., 1805, ii, War fiir eine Tendenz..., p. 175. Si l'exposé de la réforme de la Loge Boyale-York pouvait laisser le moindre doute à cet égard, il suffirait, pour le dissiper, d'ouvrir ÏEssal d'un code général des Maçons et des Loges (Versuch eines allgemeinen Maurer-und Logenrechts) que le même Fessier publia, deux ou trois ans plus tard, et son Traité sur la mission du franc-maçon (Der Beruf des Freymaurers) qui est de l'année 1798.
La Franc-Maçonnerie, telle que prétend la définir Fessier dans son Essai d'un code général des Maçons et des Loges, est une institution qui a pour objet essentiel le perfectionnement moral des hommes en société. Indépendante à la fois de l'État et de l'Eglise, qui ont leurs fins spéciales, distinctes de la sienne, elle s'oppose tout ensemble à la religion et à la morale. [Fessier, S. Schriflen iiber Freymaurerey, zwevle Aufiage, 1805. Versuch eines allgemeinen Maurer-und Logenrechts, 1, Frevmaurev, § 1, p. 16.]
La religion suspend, en effet, la détermination de la conduite humaine à la connaissance des relations de l'homme avec Dieu, connaissance sujette à l'erreur et infiniment variable, appuyée tantôt sur les sens, tantôt sur la raison. Quant à la morale, elle est sans doute la science des lois fournies par la raison pour la détermination de la conduite humaine, mais une science purement abstraite; au contraire la Maçonnerie échappe à l'erreur des religions, parce qu'elle est par essence une connaissance vraie et pure, la connaissance absolue de la raison; elle dépasse les abstractions de l'École, parce qu'elle est précisément l'art moral, l'art d'af>plii[uer les
d8 FICHTE A BERLIN.
Que ce dessein, exposé par Rhode, ait trouvé en Fichte un auditeur complaisant, on limagine sans peine; il reconnaissait des idées qui lui étaient familières et qu'il avait puisées à la même source
règles abstraites de la raison à la conduite, et qu'elle entre dans la réalité; elle accomplit ainsi notre perfection dans la société et dans l'État. [Ibid., § 4. p. 18-19.]
Instruire ses adeptes dans cet art; produire par là une société dont tous les membres auraient spontanément, en dehors de toute contrainte, une conduite publi- ([uement conforme à la moralité, et réaliser ainsi ce Règne de la Vertu, celte Cité élbique dont l'idée est la fin que la raison propose à chacun de nous et dont l'incessante approximation est l'objet même du devoir, tel est le but spécial que poursuit l'association maçonnique. Elle réalise, à l'intérieur de l'État, celte communauté élhique que, livrés à eux-mêmes et soumis aux lois du droit public, les hommes restent sans doute parfaitement libres de constituer, comme ils restent libres aussi de demeurer dans la situation où ils se trouvent; elle les oblige à ce que, vraisemblablement, on ne peut attendre de leur seule bonne volonté, à sortir de la conception d'une société purement civile pour tendre à la formation d'une société vraiment morale.
La mission du franc-maçon, c'est donc, partout où il le peut, partout où il lui est loisible d'agir, de travailler pour la majesté de la Kaison et de la Vertu, et par une instruction appropriée, qui exerce l'indépendance de l'entendement, qui applique librement les forces de l'esprit, qui enseigne le vrai, le bon et le juste, de former des adorateurs de la Vertu, des citoyens du règne de la Raison. [Ibid., Abhandiungen iv, Der Beruf des Freymaurers, p. il8-14'J.]
Mais l'art maçonnique est un art difficile, et qui exige une singulière prudence pour conduire progressivement les hommes à la Raison et à la Vertu. Il s'y faut préparer par un ensemble de maximes dont l'esprit est d'adapter sans cesse la majesté de la Raison à l'humaine faiblesse. L'homme ne croit pas sérieusement à l'absence au moins partielle de sa culture morale; il ne veut pas être moralement un mineur. Il est comme un enfant qui n'aime pas à s'entendre traiter d'enfant. Il ne faut donc pas, sous peine de manquer le but, se présenter à lui en magister moral, en censeur de sa conduite; il faut se montrer indulgent à ses fautes, entrer dans ses vues et, partageant ses jeux de mineur, il faut l'élever peu à peu, insensiblement, aux occupations sérieuses; d'où cette première maxime: agir avec prudence. [Ibid., p. l.'îO.]
Dans l'ordre moral, comme dans l'ordre naturel, les sauts sont dangereux; tout ce qu'il y a de vraiment bon dans l'homme ne peut venir que de sa propre liberté, de sa propre réflexion. On ne force pas les convictions d'autrui, on l'amène à se les former par les raisons qu'on lui expose. Cela demande du temps et un certain degré dans le développement de l'esprit; il faut donc aller à pas comptés, et c'est la seconde maxime. [Ibid., p. 1.51.]
La troisième est d'éviter que notre zèle pour la vérité et la justice puisse jamais être taxé d'égoisme orgueilleux et de vain désir de briller. [Ibid., p. loi.]
Mais ce qui importe davantage encore, c'est de laisser intacts aux hommes leurs biens les plus chers, leurs opinions, leurs symboles, leurs costumes, et c'est la quatrième maxime. Ils y attachent leurs idées religieuses, morales, politiques; et ce sont là choses du goût, lequel est l'expression de notre jugement; vouloir les renverser, c'est blâmer leur goût et c'est mettre en doute leur jugement, c'est blesser leur fierté dans ce qu'elle a de plus susceptible, et c'est se priver de tout moyen efficace pour agir sur eux moralement. [Ibid., p. l.jl-lo2.]
La cinquième maxime est de ramener peu à peu et insensiblement l'opinion des hommes à des principes. Une opinion erronée est un préjugé qui repose sur l'autorité ou que maintiennent des raisons incomplètes. Laissons à ceux qui se trompent l'opinion qu'on respecte leurs opinions; cherchons seulement à enlever insensiblement à l'autorité son importance, à la rendre douteuse; la peur de l'inconséquence, inhérente à la nature humaine, agira d'elle-même contre le préjugé où l'on se tient, le battra en brèche, et, avec le moindre secours du dehors, en triomphera. Ou, sans attaquer l'opinion, montrant clairement ce qu'ont d'incomplet les raisons sur lesquelles elle se fonde, la peur de l'inconséquence fera son aiuvre encore et produira dans l'âme de qui se trompe ce que n'aurait pu accomplir la plus persuasive éloquence. [Ibid., p. 132-153.]
que Fessier. Mais Fichte se trouvait être pour Rhode autre chose encore : il était un auditeur compétent. Il avait fait preuve des connaissances maçonniques les plus étendues, de connaissances qui ouvraient sur les Ordres des vues lointaines. Lui-même, en effet, était franc-maçon; il avait été reçu, le 6 novembre 1794, à une Loge du rite écossais, la Loge Gûnther au Lion debout : Rudolstadt (Giinther zum stehenden Lowen : Rudolstadt), et, durant son séjour en Saxe, il avait, sans aucun doute, étudié les principes de l'Illuminisme. Weishaupt, le fondateur de TlUuminisme, chassé d'Ingolsladt,
Apprendre aux hommes à donner à leurs symboles un sens élevé, non pour blâmer le sens vulgaire qu'ils y attachent, mais pour vivifier ces symboles et leur restituer une actualité, est la sixième maxime de l'éducation maçonnique. [Ibid., p. 153-154.]
Et la septième consiste à tourner leurs coutumes à des fins élevées. La plupart d'entre elles, surtout celles qui concernent la religion, ont des buts égoïstes : obtenir la rémission de nos péchés, la grâce de Dieu, des titres à la vie future. Ne commençons point par traiter ces coutumes de ridicules, par nous moquer de ces croyances, par mépriser les Églises et renverser Dieu ; montrons-nous respectueux des habitudes et tolérants; mais laissons comprendre le sens symbolique de ces usages; leur nécessité dans la constitution du culte et des Églises, et par là môme leurs limites. Cet enseignement fera naître le doute sur la valeur absolue de ces usages et ressortir l'insuffisance du culte des Églises : ce sera le premier pays vers la croyance rationnelle et la vraie religion, car le Uoyaume de Dieu, c'est le Royaume de la Raison. [Ibid., p. 154-15().]
Voici la huitième maxime : ne pas méconnaître, dans nos opérations, l'ordre approprié à la nature humaine. Tous les progrès vers la raison et la moralité la plus haute ne peuvent se produire que par la succession des degrés suivants. Premier degré, l'égoïsm» réfléchi dont la règle est : dans tout ce que tu fais, aie pour but la tranquillité, ta satisfaction, ton bonheur. Deuxième degré, le sens social avec cette règle : dans tout ce que tu fais, comprime tes inclinations égoïstes et ne considère que ce (jui est universellement utile. Troisième degré, l'homme sent déjà davantage dans sa conduite la connaissance de ce qui est bien. Est bien ce qui ne contredit pas la loi morale. La loi morale est donc ici la règle de toute activité. Quatrième degré, celui de la maturité morale ou de l'entière conformité à la raison : ici l'homme n'agit que d'après sa connaissance de ce qui est bien, parce que c'est bien. Est bien ce qui s'accorde avec la loi et se fait uniquement par respect pour la loi; tout ce qui accomplit la loi non à cause des avantages qu'on en tire, mais parce que c'est la loi et parce que c'est une prescription de notre nature raisonnable dans son perfectionnement. On peut appeler les deux premiers degrés les degrés de l'entendement, parce que la valeur ou la non-valeur des actions se mesure uniquement aux conséquences; les deux derniers degrés, degrés de la raison, parce que la valeur ou la non-valeur des actions s'y mesure non aux consétjuences, mais à la connaissance préalable de ce qui est juste et bon. [Ibid., p. 1.J7-1.Ï9.]
.\joutons que ce progrès de la raison, qui est le même chez tous les hommes, rencontre un triple obstacle dans la paresse naturelle de l'esprit, dans la foi en l'autorité, dans le gaspillage du temps. Triompher de ces obstacles est une des œuvres essentielles du franc-maçon. [Ibid., p. IGO-Kil.]
Tels sont les bienfaits de la Maçonnerie, bienfaits non pas purement matériels et passagers, mais bienfaits d'ordre tout spirituel méritant la reconnaissance qui vient de l'éveil à une vie nouvelle et plus haute, et du respect que nous impose la majesté de la Raison. [Ibid., p. 163-lGi.]
C'était là l'enseignement que, de son propre aveu, Fessier, dès 1798 (date de ce Traité), incuhiuait aux membres de la Loge Royale-York, dont il avait prétendu faire la Loge modèle.
en 1785', pour avoir violé la loi du 22 juin 1784 sur les sociétés secrètes "^ avait gagné la Saxe; il avait trouvé en Ch. -Auguste d'abord un protecteur, puis un adepte ^ L'Université d'Iéna, devant ce haut exemple, était elle-même devenue un foyer d'IUuminisme; les Corporations d'étudiants, notamment celle des Amicistes, s'étaient affiliées à la secte, et Fichte en personne est clairement désigné par l'abbé Barruel, dans ses Mémoires pour servir à Ffiistoire du Jacobinisme, comme un de ces jacobins, disciples du dieu Kant, qui introduisent dans l'enseignement public les mystères les plus secrets de l'IUuminisme ^
Or, au moment même où Rhode entretenait Fichte des choses maçonniques, il était chargé du rapport sur un projet de Constitution définitive pour la Royale-York \ Voyant Fichte si renseigné, il pen-
1. Voir Barruel, Mémoires pour servir à l'histoire du Jacobinisme, Hambourg, chez P. Fauche, 1893, T. IV, p. 272.
2. Jbid., p. 227. — 3. Ibid., p. 274. 4. Ibid., T. V, p. 229-230 et note; p. 244-245. « Eq Saxe, par exemple à léna, ou souffre
qu'un professeur enseigne à la jeunesse que les Gouvernements sont contraires aux lois de la raison et de l'humanité; et que par conséquent il n'y aura dans vingt, dans cinquante ou dans cent ans, plus de gouvernements dans le monde. » [Mémoires sur le Jacobinisme en Allemagne, année 1794.]
0. Fessier, S. Schriften iiber Freymaurerey, II. Bd., I. Alilh., ISOO, xiii. Revision d>T\ Fundamenlal-Constitution, p. 315.
Fessier, invité par les dignitaires de la Loge Royale-York à leur révéler les
hautes connaissances maçonniques dont son maître K y lui avait découvert les
secrets, et expressément autorisé par celui-ci à leur conférer le 8' grade [Fessier, op. cit., II. Bd., I. Abth., 17'J7, iv, Stiftung des innerston Oricnt.<, p. 90-92. Ibid., vm, 1798, Vereinigung mehrerer St. Johannis-Logen :u ciwr Grossen Loge unter der Firma : Grosse | Loge der Freymaurer zu Berlin, R. Y. z. F. gcnannt, p. 243] (grade où le récipiendaire,* par sa soumission absolue à la loi morale et son respect de la divinité, acquérait le droit de cité dans le Royaume des Gieux, avec le titre de : l'élu de la nouvelle Jérusalem), avait rédigé, sous le nom de Grand-Orient (Innersles Orient), une Constitution pour les futurs dignitaires de ce grade (3 juin 1797) [Ibid., iv, Stiftung des Innersten Orients, p. 94-101, et v, Fundamenlal-Constitution, p. 117]. Peu après et pour apaiser les rivalités entre les diiïérents collèges de la Loge (Loge maîtresse, Collège écossais, Conseil sublime, Grand-Orient) il avait rédigé une Constitution générale de la Loge, fixant les attributions et la hiérarchie des collèges. [Ibid., i, Maurerischcr Zastand..., p. 28-29, et v, Fundamenlal-Constitution, p. 111-112.] Cette Constitution, promulguée après un vote unanime des membres de la Loge, le 3 août 1797, déniait à la Franc-Maçonnerie le droit d'être une société secrète, proclamait que tous les usages, toutes les lois maçonniques devaient être subordonnées au droit social naturel, aux prescriptions de la morale, aux lois de l'État, elle interdisait à ses membres de faire partie d'associations politiques [Taschcnbach fiir Freimaurer, 1800, III. Bd., 12, Literatur, Die gute S ichc der Frei-Maurerey in ihrer W'iirde dargeslellt. II Anhang, Auszug ans der Fundamental-Constiiulion der allschottischen Mutterloge R. Y. zur Fr., p. 284-285]. Elle obtint ainsi l'agrément du roi, ce qui permit à Fessier d'avoir pour la Loge Royale-York la reconnaissance officielle et les mômes prérogatives que les autres Loges de Berlin (4 janv. 1798). Voici le texte du décret :
« Je ne vois pas de difficultés à faire savoir à la Loge R. Y. que je lui confère, à elle et à ses filiales, la jouissance de tous les droits que j'ai conférés aux autres Loges Mères d'ici par les Protectoria qu'elles ont précédemment obtenus et que cette Loge est par conséquent libre d'e.xercer en tout temps les privilèges d'une personne morale, en particulier au point de vue de ses locaux. ■> (Fessier, S. Scliriflen iiber Freymaurerey, 11. Bd., 1. Abth., Konigliches Prolcclorium, p. 129-132, 11. Abth.,
FICllTE ET LA FRANC-MAÇONNERIE. 21
sait sans doute trouver en lui un auxiliaire précieux pour la Loge en voie de transformation. Il s'en ouvrit à Fessier, le 20 septembre 1799, le jour même où il venait d'avoir avec Fichte la conversation que Ton sait. Deux jours plus tard, le 22 septembre, par une heureuse coïncidence, un autre haut dignitaire de la Loge, le F*** Basset, qui, lui aussi, avait fait la connaissance de Fichte, entretenait à son tour Fessier de la même question'. Il s'adressait à lui comme au Vice-Grand-Maître, car, depuis la fondation du Grand-Orient, Fessier était chargé des intérêts supérieurs de la Loge pendant les absences du Grand-Maître Delagoanère-.
Basset, après Rhode. invitait Fessier à entrer en relations avec Fichte dont on pouvait attendre beaucoup pour la Loge; il se portait garant de la haute intégrité du philosophe, et. pour vaincre la résistance de Fessier ainsi que son aversion à l'égard de tous les savants de profession, Basset avait affirmé que Fichte était plus qu'un savant de profession, un homme.
Devant cette insistance Fessier se laissa fléchir; le soir même il accepta de se rencontrer dans un banquet avec Fichte. Il prétendait d'ailleurs ne pas le connaître personnellement, et, le surlendemain, il recevait, déclare-t-il, sa première visite ^
Mais il faut considérer comme mensongères ces dernières allégations, contenues dans le récit où Fessier a consigné, jour par jour, à l'usage des francs-maçons, l'histoire de ses rapports avec Fichte.
Nous savons par une lettre de Fichte, et d'ailleurs aussi par un aveu postérieur de Fessier, que celui-ci avait connu Fichte dès l'arrivée du philosophe à Berlin, bien avant qu'il fût question de
Bcylage, I, II, III, p. 31G-319, et Tuschenbuch fiir Freimaurer, II. Bd., 1799, Kurzgefasste Gescllichtc der grossen Mutterloge R. Y. zur Freundschaft in Berlin, p. 134-135, et III. Bd., 1800, Literalur, 1, Anhan?, p. 290 marquée par erreur 662.
Cette Constitution d'ailleurs ne devait être valable que pour une durée de trois ans, jusqu'à la Saint-Jean 1800. Fessier s'étant vu forcé, à cause de l'état d'anarchie où se trouvait la Loge, de ne point établir, de prime abord, la Constitution idéale qu'il rêvait, la Constitution conforme au droit social pur, et de commencer par apporter une Constitution bâtarde tenant le milieu entre le droit pur et l'anarchie, Constitution provisoire, destinée à préparer l'avènement de la Constitution parfaite. (Fessier, S. Schriflcn iibcr Frcymaurerey, II. Bd., Erste Abth., v, Fundamental-Constilution, p. 116-119.)
C'est à l'élaboration de cette Constitution idéale que travaillait Rhode au moment où il s'entretenait avec Fichte.
Sur ce point, voir, pour plus de détails, le mémoire que j'ai présenté nu Congrès de Heidelberg (Fessier, Fichte et la Loge Royale-York à Berlin) et publié en novembre 1908 dans la Revue de Métaphysique et de Morale, p. 813-843.
1. Fessier, S. Schriften iibcr Frcymaurerey, II. Bd., I. .Vbth., xiv, Meine maurerische Verbindang mit dcn Bn. Bn. F...e und F...r., p. 320-321.
2. Ibid., II. Bd., 1. Abth., iv, Stiftung des Innersten Orients, p. 96-101.
3. Ibid., II. Bd., 1. Ablh., xiv, Meinc maurerische Vcrbindung mit dcn Bn. Bn. F...e und F...r., p. 320-321.
22 FIGHTE A BERLIN.
son affiliation à la Loge Royale-York; nous savons que Fichte et Fessier cachaient leurs relations aux membres de la Loge.
« Il y a déjà longtemps, écrit Fichte à sa femme le 28 octobre 1799, que nous sommes intimes; je me suis fait fabriquer par lui des plans confidentiels ; nous avons conclu ensemble les conventions les plus secrètes, alors que, publiquement, nous agissions comme si nous ne pouvions pas nous souffrir, au point que Fessier se faisait reprocher par un autre supérieur de l'Ordre sa négligence à mon égard, et se faisait prier, sinon ordonner, d'entrer en relations personnelles avec moi. C'est ce qui vient tout récemment d'avoir lieu. Dans la droiture de ton cœur tu diras : A quoi bon tout cela? Je te réponds que Fessier, en ce qui le concerne, a de bonnes raisons pour agir ainsi'. »
Les « bonnes raisons » auxquelles fait allusion Fichte, et qui expliquent l'intérêt que le Vice-Grand-Maître de la Loge Royale-York avait à cacher son intimité avec Fichte, étaient des raisons politiques concernant à la fois la situation de la Loge Royale-York et la situation personnelle de Fessier.
La Franc-Maçonnerie, qui avait joui de la protection du grand Frédéric et de son successeur, était vue d'un œil peu favorable par Frédéric-Guillaume III; c'était l'heure où venait d'être rendu l'Edit du 20 octobre 1798, relatif à l'interdiction des sociétés secrètes qui pourraient être dangereuses pour la sûreté générale. Cet Edit, en vue de parer à la propagation d'idées fausses et destructrices de l'ordre public, exigeait de toutes les associations une déclaration indiquant leur objet, le but de leurs réunions, interdisait celles dont la fin ne se concilierait pas avec le bien public et paraîtrait susceptible d'être dommageable au repos, à la sûreté des citoyens, et non seulement toutes celles qui, de près ou de loin, pourraient bien tendre à une modification de la Constitution (I), mais encore celles où l'on jurait obéissance sous serment, verbalement, par écrit ou par simple poignée de mains, à des supérieurs inconnus (II); celles où l'on jurait, même à des chefs connus, une obéissance aveugle quoi qu'exigeassent l'Etat, la Constitution, la Religion, la
1. Fickte's Leben, I, ii, 6, p. 327. Lettre du 28 net. 1709. Note. Ficlile confirme donc ici le récit de Fessier, en même temps qu'il révèle ce que les assertions de Fessier ont de volontairement inexact. Fessier d'ailleurs, de son côté, justifie la confidence de Fichte. Le jour où, accusé d'avoir dilapidé les fonds de la Loge l't communiqué à Fichte des secrets maçonniques, Fessier dut donner sa démission, il déclara pour sa défense (le 27 mars 1802) qu'il avait montré les rituels à Fichte longtemps avant l'affiliation de celui-ci à la Loge R. Y., et lui-même souligne ces mots (Fessier, S. Schriften liber Freymaurerey, IL Bd., IL Ablli., xxii, Mcin Austritl aus dem Innerstcn Orient, p. 36).
Morale (III); celles où Ton imposait aux membres le secret sur les révélations qui leur étaient faites (IV); celles qui avaient des mystères, ou qui, pour un dessein qu'on consentait à révéler, se servaient de moyens occultes, de signes mystitiuos, d'hiéroglyphes. Et, comme si la Franc-Maçonnerie n'était pas suffisamment désignée par là, le décret ajoutait expressément (§ 3) que dans la Franc- Maçonnerie trois Loges seules étaient autorisées, que, hormis celleslà, toutes les Loges maçonniques étaient interdites, et pas uniquement toutes les Loges, mais toutes les réunions secrètes, cela sous les peines les plus sévères : prison, travaux forcés, et môme, en certains cas, la mort'.
Or, sans doute, la Loge Royale-York était une des trois Loges autorisées (avec celle des trois Globes et avec la Grande Loge Nationale); elle devait cette autorisation à l'habileté de Fessier qui, prévoyant les événements, et en vue d'obtenir pour la Loge Royale-York la reconnaissance officielle dont jouissaient depuis longtemps les deux autres, avait eu ce trait de génie, devançant les prescriptions qui allaient être édictées, de violer les us jusqu'alors consacrés de la Franc-Maçonnerie et de soumettre sans réticence au roi, non seulement la Constitution de la Loge, mais la liste de ses membres et la nature de ses travaux'. Cependant la protection royale, même une fois acquise à la Loge, n'avait pu triompher des jalousies, des rancunes, des craintes qu'avait suscitées la réforme de Fessier. Les Loges rivales, la Grande Loge Nationale en particulier, accusaient formellement la Loge Royale-York d'hérésie maçonnique et rompaient officiellement avec elle ^
1. Tasclienbuch fiir Freiniaarcr, III. Bi., 1800, Ediktwegen Vcrhûtung undBestrafang gchelmer Verbindimgen, welche der allgeiaeincn Sicherheit nachiheilig werdcn konriten, p. 108-180.
2. Ibid., II. Bd., ITD'J, Knrzgi'fasst: Geschlchle der grossen Mutleiioge H. Y. zur F. in Berlin, p. |:io.
3. Fessier, -S'. Scliriflen ixber Freyinaiirerey, 1800, II. Bd., I. Aldli., x, Trcnnung der Logenverhiïltnisse zwisclwn der grossen Landes-Loge und der grossen Loge R. Y. z. Fr., p. 282-283, el Taschenbuch fiir Freimaurer, III. Bd., 1800, Aktensliicke zur GeschiclUe der Trennung der grossen Landesloge von Deutschland zu Berlin von der grossen Loge R. Y. z. Fr. daselbst, p. I2'f-1G1. L;i (jnmde Lop;o déchirait qu'en tnoditiant, de sa propre autorité, la Constitution anglaise ([ue lui avait jadis octroyée la Grande Lo^e de Londres, la Loge Boyale-Vork avait détruit de ses rnains son existence légale, et elle posait sinipieinent ces trois ([uestions :
1" Est-ce de la Franc-.Maçonnerie?
2" Est-ce la voie que la Franc-.Maçonnerie a tracée pour ses fins?
3" Est-il permis de s'écarter de la voie tracée?
La réponse, on le prévoit, était négative et concluait que cessaient d'être francsmaçons ceu.K qui s'écartaient des lois de la Franc-Maconnerie, que c'était abuser malhonnêtement d'un nom usurpé que de désigner sous ce vocable queiciue chose d'excellent peut-être, mais de tout à fait étranger à l'usage, et, caché sous un manteau d'emprunt, de vouloir paraître quelque chose d'autre que ce qu'on était, ajoutant (lu'il n'y avait [las d'erreurs et de méchancetés qu'on n'eût répandues sous le nom
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Et ce ne sont pas seulement les Loges qui s'en prennent au « système de Fessier » (car ce sont à coup sûr les « nouveautés » de Fessier que dénonce la Grande Loge Nationale*); à son tour la presse signale le danger. En 1798, il se publie à Paris un écrit anonyme. Les Étals prussiens avant et depuis le 19 novembre 1797. où l'auteur déclare ({ue la Franc-Maçonnerie n'a besoin ni de modifications ni d'améliorations; que, en eût-elle eu besoin, la Loge Royale-York n'aui'ait pas le droit d'entreprendre cette réforme; que cette prétendue amélioration est d'ailleurs tout à fait défectueuse, tant au point de vue de sa matière que de sa forme-. La même année paraît à ZuUichau une Exposition de la bonne cause de la Franc-Maçonnerie dans sa dignité (Uie gute Sache der Freimaurerei in ihrer Wûrde dargestellt), où se trouve discuté « le dernier système maçonnique ». celui de la Loge Royale-York, et contestée la légitimité de la nouvelle Constitution ^. Enfin le Génie du temps (Genius der Zeit), en septembre 1799, s'attaque aussi à la Constitution de la Loge Royale- York, et plus généralement à la Franc-Maçonnerie; ces attaques servent de prétexte aux accusations des adversaires de Fessier, de ceux qui lui reprochent d'avoir nié le secret maçonnique *.
Pourquoi toute cette polémique? Pourquoi la simple réforme d'une Loge de Berlin devient-elle ainsi un événement public?
C'est d'abord parce qu'il s'agit au fond du procès intenté par les partisans des Lumières aux « nouveautés », à 1' « esprit du siècle », de la lutte entre la Tradition et la Révolution; car c'est bien une révolution qui, sous l'influence des penseurs de la lignée de Rousseau et de Kant, s'opère dans la conscience publique; et ce
respectable de la Franc-Maçonnerie, qu'on avait vu s'affubler de ce manteau alcbimistes, visionnaires, athées, papistes, révolutionnaires, empoisonneurs; ce scandale, la Grande Loge Nationale l'attribuait à ceux qui, d'une main téméraire et criminelle, avaient ébranlé la Constitution première de l'Ordre dont ils osaient modifier et soi-disant améliorer les dispositions et les usages, répandant ce principe pernicieux que l'Ordre vénérable des francs-maçons était forcé de se soumettre, lui aussi, à l'esprit de réforme des temps nouveaux. C'est ainsi que, petit à petit et actuellement encore étaient nés, à l'instigation directe ou indirecte des ennemis les plus mortels de l'Ordre, des ennemis de la vérité, les innombrables systèmes et la foule des soi-disant grades supérieurs, cancer toujours plus dévorant de l'Ordre, dont ces implacables ennemis savaient faire un usage si avisé et si persévérant pour atteindre leur "-rande fin, l'extirpation de la Franc-Maçonnerie [Taschenbuch fiir Freimaurer, III. Bd., 18U0, Aktenslucke..., p. 136-141] ».
1. Taschenbuch fiir Freimaurer, IV. Bd., 1801, Ueber e nigc ncue Erschcinungen ini Frei-Maurerorden, p. 212.
2. Ibid., III. Bd., 1800, Lit., 3, Jahrbiicher der grossen Loge R. Y. :. Fr. in Berlin. II, Ueber die Beschuldigungen cines Ungenannten Schriftslellers, die Absichlen und Constitution der grossen Loge B. Y. :. F., betreffend, p. 337.
3. Ibid., m. Bd., 2, Das neuesle System in der Maurerey, p. 70-123.
4. Ibid., IV. Bd., 1801, p. 176-101, Clubs der Frei-Maurerei {Genius der Zcit., Sept. 1700, p. 109 et suiv.).
procès, colle lulle dont lafTaire de la Loge Royale- York n'est cmun épisode, ont une portée dont on n'a pas besoin de souligner ici l'importance. Que tel soit bien le nœud du débat en question, il est aisé de s'en convaincre.
Fessier est un disciple passionné de Kant. un « fanatique » de la Crilique. l'expression est de lui; tout, dans la réforme qu'il a entreprise de la Franc-Maçonnerie, porte l'empreinte de la Philosophie nouvelle, comme on appelait alors la philosophie kantienne, tout. — le sens, la langue, les formules, — et c'est ce qu'on appelait le « pédantisme » de Fessier'.
Fessier d'ailleurs, en donnant sa Constitution à la Loge Royale- York, avait l'intention formelle de substituer à la Philosophie des Lumières, au plat rationalisme de Nicolaï et des Nicolaïtes, alors souverains dans la Franc-Maçonnerie, l'esprit de la philosophie de Kant. N'avait-on pas inscrit dans la Constitution fondamentale ce paragraphe caractéristique — le second — qui peut dispenser de tout con-rientaire :
« Les véritables Lumières ne pouvant être obtenues et atteintes que par l'exercice propre de notre raison, toute autre voie ne pouvant par contre qu'augmenter le nombre des perroquets sans cervelle, dangereux pour le bien public; de plus, les soi-disant propagateurs des Lumières pensant toujours plus à eux-mêmes qu'à la vérité et qu'au bien des hommes, la Loge mère Royale-York de l'Amitié déclare expressément, une fois pour toutes, qu'elle ne permettra jamais de comprendre au nombre de ses buts ou de ses moyens ce qu'on appelle la propagation des Lumières-. »
Animé de pareilles intentions à l'égard des Lumières, fervent du- Kantisme, on aperçoit l'intérêt qu'avait Fessier à lier partie avec Fichte, continuateur de Kant, et qui servait de cible aux épigrammes de Nicolaï. Nul plus que Fichte n'était imbu de « l'esprit nouveau » ; au moment où Fessier rêvait pour la Loge de grands desseins, aucune collaboration ne pouvait être pour lui plus précieuse; mais il avait lieu de croire qu'elle ne pouvait être efficace qu'à condition de demeurer secrète, car nombreux étaient dans les Loges les partisans des Lumières, les adversaires des « temps nouveaux », qui traitaient les Kantiens de pédants, d'ennemis de la vérité, qui voyaient des criminels dans les réformateurs préoccupés d'adapter la Franc-Maçonnerie « à l'esprit du siècle » ; qui étaient prêts à pro-
1. Fessier, &'. Schrifien iiber Frcymaurerey, II. Bd., I. Abth., v, Fundamenlal-Constitulion, p. 118-liU.
2. Tasclu-nbmh fiir Freimaurer, III. Bd., 1800, Das neueste System in der Maurercy,. p. ilS-lllJ.
fiter des moindres imprudences pour perdre la Loge Royale-York considérée par eux comme une usurpatrice.
Au sein même de cette Loge s'étaient manifestées, entre traditionalistes et réformateurs, des divisions dont Fessier avait eu peine à triompher; l'aveu de ses attaches avec Fichte, l'aveu de sa collai)oration surtout, eût suffi, aux yeux de quelques-uns, à discréditer d'avance, et peut-être à faire échouer, les réformes que Fessier avait à cœur de réaliser '.
Ce n'est d'ailleurs pas la seule raison pour laquelle Fessier prétendait cacher à ses collègues ses relations avec Fichte, si souvent accusé de jacobinisme.
On prêtait volontiers à la Loge Royale-York une tendance révolutionnaire; on laissait entendre qu'elle n'était qu'un club jacobin clandestin-; le bruit s'en était même répandu au dehors, et l'abbé Barruel avait pu écrire dans %es> Mémoires pour servir à i histoire du Jacobinisme : « Ce n'est pas une circonstance à mépriser dans les dispositions des Frères que la résolution à laquelle vient de se soumettre la Loge Royale-York. On sait par les nouvelles publiques que cette Loge a établi dans son sein un Directoire, un Sénat des Anciens et un Sénat des Jeunes, selon le modèle du gouvernement français actuel^. »
Ajoutons que Fessier lui-même venait tout justement d'échapper à une accusation de haute trahison. La société des Evergètes, fondée à Carolath en vue de la culture morale et scientifique de ses membres, dissoute après le départ des trois plus éminents d'entre eux, avait donné lieu à une poursuite publique. Un libelle publié contre un ministre de la Silésie avait été l'occasion d'une perquisition au domicile de l'un des trois Evergètes ; et cette perquisition avait fait saisir toute une correspondance de Fessier. Bien qu'au dire de Fessier cette ligue n'eût aucun caractère politique, le gouvernement en avait pris ombrage, et il avait prétendu y découvrir bel et bien une conspiration ourdie contre l'État. L'affaire fut portée devant le roi, avec les noms des cinq conjurés; Fessier en était. Le roi, heureusement, avait lu le Marc-Aurèle de Fessier, sur la recommandation de Biehofswerder ; il biffa de la liste des conjurés le nom de Fessier en disant : « Celui-là n'est pas un cerveau brûlé, il a l'àme monarchique, son Marc-Aurèle en est la preuve »; mais les autres
1. Fessier, S. Scltriften tiber Freyinaurerey, II. Ed., I. Ablli.. i, Maurerischcr Zasiand... Schreiben des Brs. Sclilichl, p. 28-29, et xiv, Meine maure rische Verbinduwj mit dcn Bn. Bii. F...e und F...r., p. 3.31.
2. Ibid., II. Bd., I. Abtli., vu, Knnigliches Proteclorium, p. 129-132.
3. Barruel, Mémoires pour servir à l'histoire du Jacobinisme. T. V, p. 211.
FICHTE ET LA PRANC-MAÇONNEHIE. 27
furent mis en prison, et Fessier lui-même, en dépit de la protection royale, demeura quelque temps sous la surveillance de la haute police. Cette aventure était bien faite pour enseigner à Fessier la prudence, et c'est sans doute la meilleure des « bonnes raisons » pour lesquelles Fessier avait demandé à Fichte de ne point ébruiter leur intimité.
Car Fichte arrivait à Berlin avec une réputation établie, avec une réputation compromettante. Son prétendu athéisme n'avait été qu'un prétexte; c'est au démocrate qu'on en voulait, à l'ennemi du trône et de l'autel, à celui que VEiidcemonia avait publiquement accusé d'être chargé de répandre à travers toute l'Allemagne, avec l'esprit de la philosophie kantienne, les principes du jacobinisme, les principes destructeurs de l'ordre public, de la religion établie, de la moralité, et, fauteur d'anarchie, de proclamer le droit des peuples à la Révolution, d'instituer enfin, sur les ruines du culte officiel chrétien, la religion de la Raison ^
Cela explique mieux encore pourquoi Fessier tenait, aux yeux de tous, à paraître ignorer Fichte, pourquoi il se fit en quelque sorte forcer la main pour le rencontrer publiquement et entrer en relations ouvertes avec lui-.
En consignant dans son journal l'histoire de ses rapports maçonniques avec Fichte, ceux qu'il pouvait maintenant avouer. Fessier a eu bien soin de noter à la fois l'insistance de ses collègues et sa propre réserve. Rhode est le premier à parler de Fichte à Fessier; mais la froideur avec laquelle celui-ci accueille les propositions de Rhode explique l'intervention de Basset, le surlendemain; elle explique aussi le besoin que Rhode éprouve de se porter garant de la haute honorabilité de Fichte et, devant la répugnance de Fessier pour les savants de profession, de faire cette déclaration que Fichte est plus qu'un savant, un homme, un homme qui impose le respect^.
1. Eudœmonia, IT'JG, II. Bd., Erstes Stiick, II, p. 28-3") et p. 40, ol, 33; voir aussi m. Bd., Erstes Sluck, IV, p. (U-liT.
2. Ce qui est confirmé dans la lettre du 28 octobre 1791), que nous avons citée plus haut et où Fichte raconte à sa femme l'histoire de ses premières relations avec Fessier, leur apparente hostilité réciproque destinée à faire illusion aux Frères, la lonf!;ue résistance opposée par Fessier à l'entrée de Fichte dans les Loges de Berlin et llnalement son acquiescement. (Fickte's Lcben, 1, ii, 6, p. 327.)
3. Fessier, S. Schriften liber Freyniaurerey, II. Bd., 1. Ahth., .\iv, Meine maurerische Verbiiiduwj mil den Bn. Bn. F...C und F...r., p. 320.
c. FiCHTE GRAND-ORA- G'est donc, en apparence au moins, sur
TEUR DE LA ROYALE- rinvitatiou formelle et sur les instances ^^^^- pressantes de ses collègues que Fessier entre
publiquement en pourparlers avec Fichte. Après deux ou trois conversations sur l'objet de la Franc-Maçonnerie, après un échange de vues sur l'Ordre, Fessier sollicite officiellement le concours de Fichte pour la Loge. Fichte se fait d'abord prier; mais, devant l'insistance de Fessier, il finit, le 10 octobre, par promettre un discours pour une des prochaines séances de la Loge. Il le prononce le 14. après avoir, la veille, soumis son plan à Fessier. L'assemblée nombreuse des Frères fut émerveillée; les hauts dignitaires ne purent cacher leur étonnement à Fessier, et, soupçonnant Fichte de posséder des connaissances maçonniques profondes, inconnues d'eux, ils prièrent Fessier d'essayer d'obtenir que Fichte entrât dans la Loge; Fessier, d'accord avec eux, de s'écrier : « Ah ! si seulement cet homme voulait se laisser affilier ^ ! »
Dès lors les entretiens entre Fessier et Fichte se multiplient; ils portent sur l'état d'esprit des Loges, sur les réformes à y introduire (21 octobre), on y trouve l'aveu public que Fessier a reçu de Fichte des documents capitaux.
« Fichte, écrit Fessier, me raconta comment la communication de documents de la plus haute importance lui avait permis de connaître très suffisamment les secrets de l'Ordre; il me fit part de la majeure partie de ces documents, et je dois reconnaître que Fichte en sait, sans comparaison, beaucoup plus long sur la hiérarchie des grades supérieurs, sur les mystères les plus cachés et sur l'essence de la Franc-Maçonnerie que n'en savent et que n'en sauront jamais tous les membres réunis du Grand-Orient-. »
Fichte mit à son acceptation une condition formelle : la communication sans réserves du formulaire des hauts gn.des en usage à la Loge. Il connaissait déjà, sans doute par des livres ou des rituels imprimés, les grades de la Chevalerie française de la Loge; il n'ignorait pas que, dans sa refonte, Fessier avait dû conserver le mécanisme, les cérémonies, les symboles de ces grades français; mais il voulait savoir quelle forme et quelle tendance Fessier leur avait données, connaître par là même l'esprit de la Loge et voir s'il valait la peine, en ce qui le concernait, de s'occuper d'elle. Ce furent ses propres expressions ^
1. Fessier, S. Schriftcn ubcr Freyinaurerey, II. Bd., I. Ai)lli., xiv. Mcinc muurerische Verbindang mit den Bn. Bn. F...eund F...r., p. 321-322.