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riCHTE ET SON TKMPS (U). 33

514 FICHTE A HEULIN.

Théorie de la Science, qui est rexplicatioa de la conscience, du savoir, est en môme tenii).s la théorie de la vie\

Telle a été sa destinée que le siècle ne Ta pas comprise : le sens de l'esprit qu'avec Kant, qu'après lui elle s'était efforcée de révéler à l'humanité, était demeuré lettre close. C'est pitié de voir ce siècle aussi ancré qu'auparavant dans son réalisme grossier, dans son dogmatisme matérialiste, aussi étranger qu'avant à la vraie science, — à celle qui n'a plus d"œil poiirrètre. mais ne voit partout que la loi, — aussi enfoncé qu'auparavant dans sa lâcheté, dans sa frivolité, dans son égoïsme. D'un pareil siècle, qu'attendre, sinon ce qui est arrivé?

Comment donc s'étonner que, dans un temps si étranger à la vérité, les expressions et les formules de la Théorie de la Science aient été tournées en ridicule, l'auteur bafoué, injurié, calomnié avec toute la fureur de la haine, accusé d'orgueil, d'ambition, de cupidité, les seuls mobiles que le siècle connaisse?

Fichte s'attend à ce que le présent écrit ne soit pas mieux compris ni mieux traité que les autres : sans doute on accusera encore son auteur de n'avoir cherché qu'à <^ donner de l'air aux passions qui l'étouffent » ^

De l'incapacité générale de son époque pour les choses de l'esprit, pour la philosophie en particulier, on pourrait donner maints exemples frappants. Fichte en proposait un : mais il insistait sur sa portée générale, ne voulant pas que l'homme dont il allait donner le nom pût croire que Fichte le trouvait digne d'une réponse personnelle.

La Critique kantienne et la Théorie de la Science avaient, sinon retourné contre le dogmatisme les hommes qui y avaient grandi, du moins donné à plusieurs des penseurs de la génération suivante cette conviction, à laquelle ils paraissaient se tenir, qu'il fallait placer la réalité, non pas du tout dans les choses, mais dans la pensée et dans ses lois. C'est alors qu'un des cerveaux les plus égarés que l'égarement du siècle eût ])roduits, Frédéric-Guillaume-Joseph Schelling. agita le spectre du subjectivisme de la Théorie de la Science, — et ce spectre, dans sa grande absurdité, il se l'était forgé de toutes pièces. Il usa de son autorité pour ramener ces jeunes hommes vers l'erreur qu'ils avaient trop de sens pour commettre d'eux-mêmes. Il réussit à les effrayer et à les faire reculer de Kant et de la Théorie de la Science jusqu'à Spinoza et à Platon. L'absolue ignorance que l'homme atleslait par là de ce qu'était la spéculation apparaissait

1. Fichte, S. W., VIII. Bd., 3, G. Bericht uber den Begriff dcr Wissenschaftslehre und die'bisherigèn Schicksale derselben, Zur Vorlauligen Erwa-uu-, I, p. 369-373. — 2. /6ùï., Zweites Capitel, 1, p. 373-384.

UUPTLUE DEFINITIVE AVEC SCHELLIXG. d15

avec évidence, et, d'après tout ce que Fichte venait de dire, il n'était pas besoin d'autre preuve. Cependant, i)our mettre en j^arde le public contre la dangereuse illusion que pouvaient faire naître son talent de dialecticien et d'écrivain, son esprit sophistique et son habileté, Fichte croyait nécessaire une brève explication. Reprenant l'argumentation qu'il avait déjà esquissée dans son article sur VExposition du Système de VIdentilé, il dénonce les contradictions où Schelling était acculé par sa définition de l'Absolu. Si l'Absolu est TindifTérence du subjectif et de l'objectif, il est absurde de poser ensuite quelque part une différence entre eux; contradictoire de poser cette indifférence sans par là même affirmer déjà l'existence de la différence; il est impossible de sortir de l'Absolu, une fois défini et clos comme il l'était, et d'en affirmer ensuite quoi que ce soit; si bien que. le nouveau héros de la philosophie avait beau répéter à volonté son premier principe, il ne pouvait jamais, en raisonnant d'une manière conséquente, trouver le moyen d'en venir à un second principe \ Quoi de plus singulier enfin (jue la fiction qui, au mépris du principe dont Schelling était parti, tirait la diversité spécifique des choses de la diversité des rapports quantitatifs entre le subjectif et l'objectif, car, si la raison est l'absolue indifférence du subjectif et de l'objectif et sïl n'existe pas d'être hors de la raison, cette indifférence ne peut s'abolir chez aucun être pour faire place à une différence quantitative. Dès lors, l'explication de Schelling, entièrement arbitraire, était une hypothèse vaine ^.

Puis Fichte aborde l'examen de l'écrit intitulé : Religion et Philosophie, que Schelling lui-même considérait comme sacré au point d'arrêter les profanes au seuil en leur disant à son tour : « N'y touche pas, cela brûle », et qui était vraiment, pensait Fichte, l'un des moins mauvais parmi les nombreux écrits de Schelling. Laissant de côté la plus grande partie de l'ouvrage, pour n'en retenir que l'essentiel, Fichte présente les observations suivantes. A considérer la définition de l'Absolu et la façon dont Schelling déduisait les choses finies, l'Absolu était maintenant caractérisé comme ce qui ne peut recevoir l'être que de son concept, autrement il faudrait (\u"û fût déterminé par quelque chose d'extérieur à lui — ce ([ui serait absurde. Mais par là Schelling ne renonçait-il pas à cette unité pure dont il avait fait d'abord le caractère essentiel de son Absolu? N'y introduisait-il pas la dualité de l'être et du concept, du déterminé et du déterminant, et, dans son système, cette disjonction n'était-elle

1. Fichte, S. M'., VIII. Bi., 3, G. Ber'.chL iXber dcn Begrijf der Wissenschaftslehre und 'die hisherijen Schicksale derselbcn, Zweites Capilcl, H, p. 384-386. — 2. Ibid., p. 390.

pas purement arbitraire? Ou plutôt, Schelling, en dépit de ses assurances, n'attestait-il point par là son impuissance radicale à pénétrer directement et d'emblée au cœur de l'Absolu? Il se bornait, et il ne pouvait vraiment pas faire autrement, à déterminer l'Absolu dans sa forme par opposition à la forme du Non-Absolu, à concevoir l'Absolu, d'une manière qui était d'ailleurs la manière commune, comme l'idée même de l'Idéal. Et, de ce concept construit par son esprit, de cette pure forme, il prétendait faire la réalité de l'Absolu en soi, une réalité indépendante de notre pensée \

Etait-ce tout? S'étant formé cette conception de l'Absolu, pourquoi Schelling voulait-il que l'Absolu sortît de lui-même, s'extériorisât dans une forme, d'ailleurs co-éternelle à lui? Si, au lieu de partir, comme Fichte, de l'idée de l'Absolu, on commençait par se placer dans l'Absolu même, d'où venait à l'Absolu la possibilité de sortir de soi? On ne le voyait pas, ou plutôt on le voyait fort bien^. Car, s'il n'y avait là aucune nécessité rationnelle, il restait l'exigence de l'empirisme le plus aveugle, de la croyance la plus naïve. Il fallait expliquer l'existence du monde. Or, l'Absolu, considéré en lui-même, n'expliquait nullement le passage aux êtres finis ^ On imaginait alors je ne sais quelle chute, imputable, non sans doute à l'Absolu, mais au fait même de son extériorisation dans la forme, en sorte que cette forme devenait l'intermédiaire nécessaire entre Dieu et le monde. Singulière explication : car, pas plus que la dégradation, l'idée d'une extériorisation, d'un redoublement et d'une division de soi-même n'était contenue analytiquement dans le concept de l'Absolu \

Tout le grand effort de la Philosophie de l'Identité (ihoulii donc, en définitive, à un dualisme, « dualisme matérialiste » qui confère l'être à la nature, à la matière, comme à l'esprit. Schelling, traité de visionnaire, avait invoqué contre l'autorité de Fichte l'autorité de Leibniz; Fichte lui réplique par cette apostrophe :

<i Ce n'est pas la Théorie de la Science, ce n'est pas Kant, c'est toi, divin Leibniz, qui dois prier pour lui. Comment donc ce personnage, dans cet état d'esprit, pourrait-il songer à se défendre contre ceux qui persistent à voir dans l'Unité de l'Absolu, dans l'Idée, la seule réalité possible? Il ne trouvera jamais d'autre moyen que celui dont il se sert efTectivement : faire appel, second Nicolaï, au témoignage de ses sens et du sens commun des hommes; jurer tout haut qu'il

1. Fichte, S. W., VIII. Bd., 3, G. Bericht iiber den Begriffder Wissenschaftslehre und die bisherigen Schicksale derselben, Zwcites Gapitel, II, p. 391-393. — 2. Ibid., p. 394-397. — 3. Jbid., p. 396. — 4. Ibid., p. 399-400.

RUl^TURE DEFINITIVE AVEU SGHELLING. 517

faut bien que les objets matériels existent, puisqu'il les voit, qu'il les entend, et que jamais personne ne pourra lui faire croire le contraire. Parvenu à ce point, le masque à demi détaché de la spéculation tombe entièrement du visai^e de ce personnage; ici apparaît la peau naturelle de l'empirisme le plus grossier, le plus inepteraent crédule, qui n'élève pas le moindre soupçon sur la réalité en soi de la matière \ »

Et ce sophiste maladroit, ce gâcheur d'idées, est l'honune (jui a réussi à égarer les philosophes de ce siècle!

Ce serait pourtant une injustice de finir par des paroles amères, et Fichte n'admettrait pas qu'on pût attribuer le jugement qu'il venait de porter à un ressentiment personnel; ayant eu, à un certain moment, une opinion moins défavorable de Schelling et ayant été, au su de tous, en relations personnelles avec lui, il ne voulait pas qu'on pût croire à une condamnation ne visant point exclusivement le philosophe.

En ce qui concerne la philosophie de Schelling, Fichte, dès le début, avait reconnu les premières traces de son erreur; il les avait signalées en note d'un article paru dans la première année du Journal dont il était l'éditeur; cependant il avait fait crédit à Schelling, il avait espéré le voir s'amender et revenir à la vérité; mais Schelling s'était laissé de bonne heure corrompre par des flatteurs inintelligents ; depuis, il n'avait fait que cultiver son orgueil et sa vanité. Pouvait-on légitimement reprocher à Fichte d'avoir été trompé dans ses espérances?

Pas plus qu'à une vengeance personnelle Fichte n'admettra qu'on croie de sa part à une partie liée avec certains adversaires que Schelling avait rencontrés dans sa nouvelle résidence et dont il avait eu à se plaindre ^ Fichte tenait à se séparer d'eux par une déclaration formelle. Sans doute le système du personnage en question, poursuivi presque jusque dans ses dernières conséquences, ne

1. Fichte, S. IF., VIII. Bd., 3, G. Bcricht iibcr den liegriffdcr W'issenschaftslehre and die bisherigen Schicksale derselben, Zweites Gapitel, II, p. 402.

2. Fichte protestait mùme, à ce propos, contre les insinuations d'une feuille publique, suivant laquelle Schelling aurait été l'un do ceux qui, au moment do la révocation de Fichte, lui aurait manqué de parole et ne l'aurait pas suivi dans sa retraite; il déclarait expressément n'avoir pas tenu Schelling au courant de ses projets, reporlant sur Paulus toute la responsabilité des fausses démarches qui avaient abouti à sa destitution.

3. Kuno Fischer, Geschichte der neuen Philosophie, I. Bd., VI, p. 171. C'était le moment où, après la pai.x de Presbourg, l'évèché de Wùrzbourg fut remis aux mains du grand-duc Ferdinand de Toscane et oii, avec la domination autrichienne, la réactitm cléricale devenait imminente, menaçant tous les professeurs protestants et Schelling, déjà suspect, plus que tout autre. Schelling dut, en effet, donner bieritôt sa démission.

518 FIGHTE A BERLIN.

laissait subsister d'aulre Dieu que la nature, d'autre moralité que les phénomènes de la nature. Mais les mots que prononcent les hommes ne sont rien, seule la vie a une sit^nification. Or, à Fégard de la religion intime de Schelling, Fichte s'abstenait, en bonne conscience, de tout jugement, et il lui paraissait convenable que le reste du public en fît autant.

Il faut ajouter enfin que le but poursuivi par Schelling, à travers ses spéculations, n'était rien de mauvais, ni de vulgaire; c'était ce que l'homme peut désirer de plus haut : atteindre à l'unité de tout être avec l'être divin. Son intention était donc digne de respect; l'auteur de la Théorie de la Science n'avait jamais eu luimême dautre but. Ce qu'on pouvait seulement reprochera Schelling, et ce que Fichte lui reprochait, c'était de tourner autour du sujet, de ne pas mènera bien sa tâche, de barrer la route à ceux qui pourraient le faire; d'égarer les autres, qui, sans lui, entendraient peut-être; de haïr la prudence, qui est la seule sauvegarde contre Terreur, de la fuir systématiquement, parce qu'il la tenait pour une clarté vide, de faire ainsi de l'irréflexion la maxime expresse et le fondement d'un réalisme qui attendait son salut d'une nature aveugle. Or. c'était là vraiment et absolument Yaphilosophie, V antiphilosophie. Tant que Schelling s'obstinerait dans cette maxime, tout ce qu'il pourrait produire serait entièrement et nécessairement faux, trompeur et fou; il ne pourrait pas entrer dans son âme une lueur de spéculation. Ainsi, laissant à l'homme toute sa valeur, il fallait prononcer l'exclusion totale et absolue du philosophe. Ce n'était qu'un artiste, et, comme artiste, c'était le plus grand bavard qui eût jamais jonglé avec les mots ^.

Pourquoi, ayant écrit cette véhémente riposte à l'attaque publique de Schelling, Fichte s'abstint-il de la faire imprimer aussitôt? Étaitce par un reste d'égards pour une ancienne amitié, ou par crainte de faire le jeu des ennemis de la philosophie critique dont Schelling avait été l'un des plus brillants adeptes? Était-ce encore, comme Fichte lui-même l'avait déclaré quelque part dans cet article, qu'il n'écrivait pas pour ce siècle, mais pour des temps meilleurs où sa pensée serait enfin comprise^? Ce fut plutôt, tout porte à le croire, en raison des circonstances extérieures. En cette même année 1806, éclata la guerre entre la Prusse et la France, suspendant les travaux et les publications de Fichte. comme elle avait

1. Fichte, 5. W., VIII. Bd., 3, G. Bericht uber deii Begriff der Wissenschaftslchre und die bisherigen Schicksale derselben, Zweites Gapitel, II, p. 403-407.

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