‹ Fichte et son temps (volume 4)Chapitre 12 sur 116 · DÉMISSION DE · texte numérisé non relu

DÉMISSION DE

,.,^„^„ prononce par l^esslera la Loge, des allusions

formelles à leur différend, et ce fut l'origine du scandale qui éclata le 2i juin 1800, à la Saint-Jean, le jour de la fête de la Loge.

Déjà, dans la correspondance précédemment citée, on pouvait s'apercevoir que le débat théorique qui s'était élevé entre eux prenait facilement une tournure personnelle. Fichte, dans sa première lettre, n'avait-il pas parlé d'ergotage, de jalousie de savants? Dans sa seconde lettre, n'envisageait-il pas l'éventualité où il pourrait se trouver de voir s'amoindrir une partie de la considération qu'il avait pour Fessier? Enfin, dans les remarques qui suivaient, n'avait-il pas été jusqu'à metti*e en doute la sincérité de son adversaire? Il l'accusait de rétracter par écrit ses affirmations orales relatives à l'inexislance de la vérité historique ^, à l'origine de ses connaissances maçonniques 3. Il en appelait au témoignage de ceux qui avaient assisté à leurs conversations (Darbes et Fischer), il le taxait ainsi de contradiction, voire de mensonge*. Fessier répondait avec âpreté que Fichte déformait à plaisir leurs conversations pour les besoins de la cause, lui prêtant même des observations qu'il n'avait jamais faites.

Au degré d'aigreur où en étaient arrivées leurs relations on pouvait attendre que Fichte surveillât les moindres paroles de Fessier, et, s'il se croyait visé par elles, qu'il se défendît énergiquement, comme il l'avait annoncé.

1. Encyclopxdie der Freimciurerei, Ersler Bd., Zweites Schreiben Fichle's an Fessler'n. V. H., d. 10. Juni 1800, p. 233, col. II. — 2./6id.,\Veilere Bemerkungen Fichte's, Ad. I, p. 2.34, col. I. — 3. Ibid., p. 239, col. II. — 4. Ibid., p. 2-36, coi. II, et p. 237, col. !.

Le 15 juin Fessier avait parlé sur la prudence et la justice\ 11 prétendait répondre ainsi à une démarche compromettante pour la Loge faite auprès du roi par un de ses membres, un nommé Held, ancien Évergète. Held n'avait pas craint de manifester son étonnement au sujet de la tournure qu'on avait donnée en haut lieu à l'affaire des Évergètes de Silésie, quand on savait, disait-il, que le professeur Fessier avait formé sa Loge Royale-York sur le modèle de rÉvergétisme. Or, on se souvient que, dans cette affaire. Fessier avait été impliqué et décrété coupable de haute trahison^.

On conçoit donc l'irritation et même les appréhensions qu'une pareille imprudence avait pu susciter chez lui, et l'on s'explique aisément la vivacité de ses paroles. Elles s'adressaient à Held ; Fichte crut qu'elles le concernaient, qu'elles se rapportaient à la divergence qui avait surgi entre Fessier et lui, et qu'elles exprimaient un blâme à son adresse.

De ce jour il manifesta envers Fessier une fi'oideur et une réserve qui ne pouvaient passer inaperçues et que Fessier ne manqua pas de constater le 19 juin, en le rencontrant à la Loge. Pour apaiser l'irritation de Fichte, qu'il attribuait au souvenir de leur désaccord. Fessier l'avait prié de prendre la parole le mardi suivant, jour de la fête de la Loge. « Certes, je parlerai », avait répondu Fichte sur un ton décolère contenue 2.

Il parla, en effet, et tout son discours ne fut qu'une amère diatribe contre les paroles prononcées le 15 par Fessier, paroles qu'il traita d'injurieuses, de méchantes, de blessantes. Cela déchaîna la tempête. Les amis de Fessier protestèrent violemment; Fichte fut forcé de s'interrompre. Fessier répondit avec un grand calme; il déclara s'étonner que Fichte eût pu se considérer comme visé, alors que les choses auxquelles lui. Fessier, avait fait allusion ne concernaient en rien Fichte, il pouvait en donner sa parole de maçon. Il faisait sur ce point appel au témoignage des autres FF*% et, pour édifier leur jugement, il se proposait, leur dit-il. d'imprimer son discours tel qu'il l'avait prononcé. Il renouvela ces déclarations deux jours plus tard, à un banquet où assistait Fichte, affirmant qu'il ne se sentait pas atteint par les paroles du philosophe, qu'il était prêt à publier partout qu'il n'avait jamais songé à lui, que tout ce différend provenait d'un simple malentendu. Fichte — en manière de

1. Fessier, S. Schriften iiber Freymaurerey, II. Bd., I. Abth., xiv, Meiiie maurerische Verbindung mit den Bn. Bn. F...e und F...r, p. 332-333. — 2. Fessier, rtiickblickc uuf seine siebdgjahrige Pilgerschaft, IV. Kap., p. 173-171. — 3. Fessier, S. Schriften iiber Freymaurerey, II. Bd., I. Ablh , xiv, p. 333.

réconciliation — se leva el vint serrer la main de Fessier; mais entre Fichte et la Loge le charme était désormais rompu ^,

Fessier se vit reprocher d'avoir introduit Fichte à la Loge. Pour se justifier il communiqua aux Frères l'histoire de ses relations avec Fichte telle que la consignait son journal; ce fut bien pis encore; on l'accusa de trahison, voire de parjure, pour avoir livré à Fichte les rituels des hauts grades-.

A l'assemblée du 27 juin où tut distribué l'exemplaire imprimé du discours de Fessier, l'hostilité des FF**» à l'égard de Fichte se manifesta bruyamment. L'un des vénérables ne craignit même pas de lui administrer publiquement une sévère admonestation. La réponse ne se fit pas longtemps attendre; le lendemain Fessier recevait, écrite de la main de Fichte, sa démission de Grand-Orateur.

Mais les choses n'en restèrent pas là. Le 3 juillet, le membre de la Loge qui avait publiquement blâmé Fichte déposa contre lui une plainte en règle. Blessé profondément dans sa dignité d'homme et de maçon, Fichte, dès le 4. confiait à Fessier sa résolution de renoncer pour toujours et à l'égard de toutes les Loges à la qualité de maçon. Il lui adressait, comme au Vice-Grand-Maître, sa démission officielle, le 7 juillet, dans une lettre dont les termes étaient très vifs. « Ainsi, conclut Fessier, au terme de sa relation, les chers FF»% viennent une fois encore de décapiter leur corps languissant, de le priver d'une tête capable de le ranimer. Et ce sera finalement le sori de toutes les têtes à la Loge Royale-York ^ », ajoute-t-il mélancoliquement, comme s'il pressentait qu'il serait bientôt forcé lui-môme de démissionner, et que ses relations avec Fichte deviendraient la cause principale de son expulsion*.

F. Lx iRxyc-MAcos- ^a rupture de Fichte avec la Loge Royale- XERiE ET LA «THÉouiE York cl, de son propre aveu, avec toutes les DE LA SCIENCE. . Logcs fut la fin dun rêve que le philosophe

caressait depuis quinze ans.

De très bonne heure, en elTet, Fichte s'était intéressé à la Franc- Maçonnerie; dès le début, il y voyait à la fois un moyen de se créer des amitiés efficaces et un moyen de réformer la société corrompue de son temps.

Dans une lettre à Theodor von Schôn, du 30 septembre 1792, tout en se déclarant convaincu, autant qu'un non-initié pouvait l'être, que la Maçonnerie n'a pas un but universel, que son principal effort

1. Fessier, S. Schriflen ixber Freymaurerey, II, Bd., I. Abth., xiv, p. 3:J5-336. —2. Ibid., p. 336. — 3. Ibid., p. 338-339. — 4. Ibid., II. Bd., Zweite Ablh., xxii, p. 36, xxiii, p. 66-68 et 83, xxvi, p. 16.">.

Si FICllTE A 13EHLIX.

consiste à le chercher et à essayer de le découvrir dans les vieux symboles de ses rites, Fichte lui conseille de s'affilier à TOrdre « pour se faire des amitiés et des relations utiles ». Il ajoute qu'il songe lui-même à devenir maçon, qu'il le sera peut-être bientôt, parce que, dans ce siècle de perdition, la Franc-Maçonnerie est très nécessaire; elle peut être pour la société la « semence du bien », et jouer à peu près le rôle qui, jadis, revenait à la Chevalerie et aux Tribunaux secrets. Sans doute, dans sa constitution actuelle, elle n'était pas encore cela, mais tel était au fond le but qu'enveloppaient ses mystères. Fichte se proposait déjà de « contribuer » à l'y faire tendre; de ce qui n'était alors, comme il le disait, qu'un « rêve » de jeunesse, Fichte, dix ans plus tard, à Berlin, allait tenter de faire une réalité^.

Rappelons-nous ce qu'écrivait Fichte à sa femme, le 28 octobre 1799, à propos de Fessier : « Je fais semblant de lui servir d'instrument, jusqu'à ce que je l'aie complètement confessé; je l'ai confessé déjà maintenant en grande partie, je sais ce qu'il a fait, je tiens à savoir seulement ce qu'il a encore en tête et, en fin de compte, j'aurai avancé mes desseins en me servant de lui ^. » Comme sa femme s'étonnait du rôle que Fessier avait fait jouer à Fichte, notre philosophe ajoutait qu'il l'avait subi — il se défendait d'y avoir pris une part active — - et qu'il avait voulu mettre Fessier à sa merci, pai'ce qu'il aurait besoin de lui ^. ^

Quels étaient ces plans auxquels Fichte fait ici allusion, c'est ce que nous révèlent les mémoires de Varnhagen von Ense.

« J'avais entendu dire, déclare Varnhagen, que Fichte, n'ayant pu parvenir à pénétrer ni chez les savants ni dans le grand public, en était arrivé à confier sa doctrine à l'Ordre des francs-maçons pour la recueillir et pour la propager; à conférer par là même à cet Ordre une nouvelle consécration. Cette société pleine de mystère, qui depuis longtemps semblait égarée dans sa propre histoire el dans sa propre signification, paraissait par là même forcée de prêter sa masse aux formes vagues et malléables, suivant les circonstances, tantôt à des désirs impatients et aventureux, tantôt à des généralités humanitaires. L'idée de faire de cette confrérie, dont l'action s'exerçait à travers toutes les parties de l'univers, un organe de la philosophie, de déterminer les degrés de ses ordinations conformément aux lumières de la science, et. en même temps, de faire revivre de

1. Aus den Papieren des Ministcrs Theodor von Schôn, I. .\nlageu, B. 8, p. 32-33. Lettre de Fichte, du 30 septembre 1792, à Krockow.

2. Fichte s Lebei, I. Bd.,ii,6, p. 326-327, lettre du 20 oct. 1799. —3. /birf., note. p. 327.

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nos jours un Inslilut à la Pythagore, une pareille idée avait certes une grandeur et un attrait capables de servir justement les desseins et de combler les espoirs les plus vastes d'un Fichte^. »

Ce que Varnhagen rapportait par ouï-dire, en parlant de ses amitiés de jeunesse à Berlin, en 1803-iSOi, il en reijul la confirmation de la bouche même de Fichleen 1811, aux eaux de Tiiplitz où il le rencontra.

Fichte lui avoua qu'il était devenu l'ranc-maç^on à léna et avait été, dans une certaine mesure, empoigné par ce nouveau caractère^. Presque aussitôt après il avait eu l'idée de découvrir quelque chose qui. comme l'analyse pour le calcul, lut un instrument infaillible pour la pensée, une arme de l'esprit, donnant à celui auquel on l'aurait remise une force singulière. Il s'était dit alors qu'en cas de réussite, il confierait volontiers à la Maçonnerie sa découverte pour qu'elle en conservât le dépôt ^. Et Fichte ajouta qu'il avait justement tenté, quelques années plus tard, d'introduire dans les Loges de Berlin la Théorie de la Science^.

Aveu précieux à retenir, car il explique précisément pourquoi Fichte avait lié partie avec Fessier, préparant avec lui « des plans mystérieux » et des « conventions secrètes »; pourquoi il se prêtait complaisainment à la c< comédie » que lui faisait jouer Fessier en public, devant les affiliés de la Loge; pourquoi enfin Fichte avait déclaré à Rhode. le 20 septembre 1799, « qu'il fallait que la Franc- Maçonnerie ne fût rien d'autre qu'un conservatoire (Niederlage) pour les Idées ^ », un sanctuaire où il fallait « abriter les Idées que le public était dans l'impossibilité de comprendre ou dont il risquait de faire un mauvais usage ^ ».

Or, Fichte avait cru découvrir dans la Loge Royale- York, telle que la réforme de Fessier lavait instituée, l'organe que précisément il cherchait depuis longtemps. Quand Fessier lui avait communiqué le rituel des hauts grades, Fichte avait pu, par la lecture de l'introduction, se convaincre de l'esprit tout kantien du « nouveau système ». L'auteur y déclarait périmée, en vertu des progrès néces-

l.VarnhagOQ von Ense, Dcnkwiirdigkeiten des eignen Leben's, Zweite Auflage, I. Bd., Erster TlieiT, Leipzig, Brockhaus, 1843, Jwjendfreande, Berlin, tS03-180U, p. 289-290.

2. Faut-il, à ce propos, rappeler que, au dire de ÏEudscmonia, Fichte, dès. avant son arrivée à léna, était en relations suivies avec les Jacotiins et les Illuminés, el que, pendant son séjour à Zurich, il aurait été l'intime de Gorani et même son collaborateur? (Ëudœinonia, II. Bd., i, St., Veruiigluckler Versuch im Christlichen Deutschlande eine Art offentlichcr Vcrnunft-Religions-Ucbung anzustellen.)

3. Yarnhagen, Denkwiirdigkeiten des eignen Leben's, II. Bd., Zweiter Thcil, Tijplil: 18U, p. 329.

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