‹ Fichte et son temps (volume 4)Chapitre 20 sur 116 · Ibid., I, 2, I, p. 404, ot II, p · texte numérisé non relu

Ibid., I, 2, I, p. 404, ot II, p

3. Par exemple, les producteurs comprennent des agriculteurs, des maraîcliers, des jardiniers, des forestiers, des éleveurs, des pécheurs, etc.; de môme les artisans se divisent en presque autant de catégories qu'il y a d'objets fabriqués, et les liranches du commerce sont également multiples. {Ibid., I, 2, ii, p. 4U6-408).

fixé par la valeur et par la qualité du produit; enfin les commerçants^ qui servent d'intermédiaires entre ces deux classes et leur épargnent la peine et le temps de se chercher mutuellement, doivent renoncer entre eux à tout commerce direct, source de tous les accaparements et de tous les monopoles, véritable plaie inhérente au mercantilisme; ils doivent cesser d'être soit marchands et producteurs ou artisans, soit les deux à la fois, et rester toujours pourvus, en tout temps, des objets qu'on leur demande. En échange, les deux autres classes s'engagent à leur remettre le superflu de leurs produits ou de leurs objets fabriqués à un prix qui permette aux marchands de vivre de leur commerce aussi confortablement que les membres des autres classes vivent de leur travail ^.

Il convient d'ajouter que cette division ne se l'ait pas arbitrairement et au hasard : elle exige une réglementation minutieuse par l'État, seul capable de déterminer, suivant les besoins de la communauté, le nombre respectif des travailleurs de chaque classe, d'établir, au cas où une branche manque de bras, un système de primes pour attirer les travailleurs, d'interdire aux incapables l'exercice public de tel ou tel métier', de fixer les prix des échanges en fonction de la quantité des marchandises et du nombre des consommateurs, de surveiller enfin la régularité des opérations commerciales et de punir la fraude^.

Bref la tâche de l'État est d'assurer à tous les citoyens, par cette réglementation du travail, avec le maximum de bien-être national ou de richesse publique, à la fois l'égalité du confort qu'exige la justice et le maximum de confort compatible avec une situation donnée *.

Remarquons d'ailleurs que cette égalité de confort n'entraîne pas. dans l'esi^rit de Fichte. une égalisation des individus.

Sans doute, il convient, déclare-t-il, que tous aient une vie également agréable; mais il ajoute : proportionnellement agréable, c'està-dire telle qu'on obtienne l'espèce de force et de bien-être dont chacun a besoin pour ses fonctions propres. Par exemple, l'homme occupé à de profondes méditations et dont l'imagination doit prendre son élan pour la découverte n'aurait pas même le nécessaire, s'il devait se nourrir comme l'agriculteur qui, au jour le jour, fait un travail tout mécanique, et ne dépense que des forces physiques. Celui-ci peut, sans inconvénient, les jours où il travaille, apaiser sa

1. Fichte, S. \V., III. Bd., Der geschlossene HaidelsslaiA, 1,2, i, p. 4)4-40^); voir aiis^i I, 7, p. 447. — 2. Ibid.. I, 2, ii, iir, p. 408-ill. — 3. lUL, I, 2, iv, p. iVS. — i. Ibid.^ I. 3, p. 423.

faim avec une quanlité d'aliments végétaux qu il digérera en pleia air; de plus, un vêtement fin et soigné serait, dans ses occupations, Itien vite perdu. Au contraire celui qui exécute, assis dans sa chambre, un travail manuel, a besoin d'une nourriture dont une petite quantité le rassasie; et celui qui, soit dans les arts supérieurs, soit dans la science, doit l'aire des découvertes a besoin d'une nourriture plus variée et plus réconfortante, il lui faut constamment devant les yeux, au dehors, celte pureté et cette noblesse qui doivent régner intérieurement en lui\

Il convient enfin de remarquer que cette proportionnalité de confort, loin de tendre, dans l'esprit de Fichte, à un matérialisme médiocre, a, au fond, pour but de rendre accessible à tous le loisir destiné à l'élévation spirituelle ({ui, dans l'ordre économique actuel, est le privilège, singulièrement mal employé, de quelques oisifs.

« Ce n'est pas simplement pour l'humanité un pieux désir, c'est la revendication inéluctable de son droit et de sa destinée qu'elle vive sur la terre aussi aisément, aussi librement, aussi maîtresse de la nature, aussi véritablement humaine que le permet la nature. L'homme doit travailler, mais non pas comme une bête de somme, qui s'endort sous son fardeau et qu'après la réfection nécessaire de ses Ibrces épuisées, on réveille en sursaut pour porter de nouveau la même charge. L'homme doit travailler sans l'aiguillon de la peur, avec plaisir et avec joie, conservant du loisir afin de lever son esprit et son regard vers le ciel pour la contemplation duquel il est formé. Il ne faut pas qu'il mange pour ainsi dire avec sa bête de somme, sa nourriture doit être aussi différente du foin, son habitation de l'écurie, que sa conformation est différente de celle de sa bête de somme. Il possède ce droit, parce qu'il est un homme-. »

Et voici le point important. Celle réglementation assurant à tous les membres de la Cité une égalité dans le confort et dans la participation à la vie spirituelle qui est la condition même de la Justice, ne devient possible qu'à l'intérieur d'un État commercial fermé, car toute introduction de produits étrangers à l'État romprait nécessairement l'équilibre maintenu avec tant de labeur entre les différentes branches du travaiP.

" Si vraiment il n'est pas entièrement indifférent à l'État de savoir de quelle manière le citoyen est parvenu à l'acquisition de ce (\ue l'Etal doit reconnaître et garantir comme sa propriété; si le citoyen, dans ses acquisitions, se voit refuser à une certaine limite, la limite

1. Fichie, S. n.. m. Rd., Der geschlossene Handelsstaat, 1,2, v, p. 418. — 2. Ibid., 1. 3, p. 422-423. — 3. Ibid., I, 2, vi, p. 420.

du vol à main armée, la liberté sans obstacles qui permettrait que lun semparàt de tout sans que Fautre neût rien; si vraiment le devoir du gouvernement ne consiste pas seulement à veiller dune certaine manière sur les stocks accumulés et à empêcher celui qui n'a rien d'obtenir quelque chose; si c'est bien plutôt la véritable fonction de rÉtat d'aider tous les citoyens à acquérir ce qui leur appartient comme membres co-partageants de l'humanité..., alors il faut que tout le commerce soit réglé de la manière qui a été dite; il faut, pour que cette réglementation soit possible, qu'on puisse faire abstraction de l'influence de l'étranger sur lequel on n'a pas de prise; et alors l'État conforme à la Raison est un Etat commercial fermé aussi bien qu'il est un royaume fermé quant à ses lois et aux individus qui le constituent '. »

Mais trois choses peuvent compromettre, à l'intérieur même de l'État fermé, l'équilibre de la justice : c'est, en premier lieu, l'existence d'une classe de citoyens qui ne sont ni producteurs, ni fabricants, ni commerçants, la classe des fonctionnaires qui consomment sans produire, fabriquer ou échanger, diminuant le bien-être général sans compensation; c'est en second lieu l'impossibilité de prévoir le rendement annuel des produits naturels, et par suite la menace d'un déficit dans la production; c est enfin la nécessité de recourir à la monnaie comme valeur déchange, et la possibilité de constituer avec elle une richesse purement fictive.

Mais d'abord les fonctionnaires assurent les services publics; ce sont eux qui garantissent à tous les citoyens la jouissance de leurs droits : il est à la fois nécessaire et juste qu'ils aient dans l'État leur place et dans la fortune publique leur part; il faut donc, dans le calcul économique qui règle le rapport des classes et le degré du confort commun, commencer par opérer la déduction de la somme qu'exige l'entretien des fonctionnaires; c'est là le principe même des impôts; et sans doute la fortune publique et le bien-être de tous en sont diminués, sans doute le prix des denrées s'en trouve augmenté d'autant, mais l'équilibre commercial n'en est pas rompu ^

En second lieu, l'équilibre pourrait être modifié non pas sans doute par une perturbation dans la quantité des produits fabriqués, puisque ceux-ci peuvent toujours être réglementés suivant le calcul des besoins, mais par une insuffisance dans la production annuelle, insuffisance sur laquelle nulle réglementation n'a de prise.

Pour y obvier l'État n'a qu'une ressource : calculer, sur un espace

1. Fichte, S. W., III. Ed., Der gcscidossene IlandelsiUiGt. I, 2, vi, p. 420. — 2. Ibid., I, 4, p. 424-427.

l'état commercial fermé. 85

de cinq ans environ, la moyenne de la production et de la consommation annuelle; créer des magasins où il mette en réserve dans les années de surproduction le surplus des produits nécessaires à l'alimentation normale, et obliger les producteurs soit à verser dans les magasins de TEtat, soit à conserver par devers eux, après déclaration préalable, ce surplus qu'on inscrit à leur crédit et qui sera payable au moment de la livraison '.

Mais c'est surtout l'introduction de l'argent, de l'or, des métaux précieux, condition des échanges, qui est susceptible de troubler l'équilibre économique de l'Etat en modifiant la valeur même des produits, le rapport entre la quantité des objets de consommation et le prix en argent qu'ils représentent étant alors essentiellement variable; visiblement Fichte dénonce ici les méfaits du mercantilisme qui considérait la quantité accumulée de métal précieux comme la richesse même d'un pays ^.

Or, sans doute Fichte ne va pas jusqu'à interdire toute introduction (le monnaie dans l'Etat conforme à la Raison; mais il va s'efforcer de montrer que. dans un Etat commercial fermé où les citoyens n'ont pas d'attaches directes avec l'étranger, l'argent ne peut avoir par lui-même de valeur réelle, il ne doit avoir qu'une valeur purement fictive, celle d'un signe, d'un simple instrument déchange, d'un nouvel et commode intermédiaire, parce que plus maniable, dans le troc des marchandises *.

Dans l'État commercial fermé la quantité d'argent en circulation, pour parler le langage ordinaire, n'a aucune importance; le plus ou le moins n'a aucun sens, sa valeur n'a qu'une valeur fictive, celle que l'État lui donne; la somme totale de l'argent en circulation représente exactement la somme totale des denrées en circulation publique dans le commerce, la dixième partie de l'argent, la dixième partie des marchandises, la centième de l'un, la centième des autres. Peu importe donc qu'on appelle Thalev une fraction quelconque de l'argent, car, quelle que soit la fraction en question, elle ne pourra jamais servir qu'à se procurer la même fraction de marchandises, La fortune d'un individu dépend, non pas du nombre de pièces d'argent qu'il accumule, mais de la Iraction de la totalité de l'argent en circulation que ce nombre exprime, c'est-à-dire au fond de la fraction des denrées et marchandises qu'il représente.

Il suit de là que la quantité d'argent, c'est-à-dire de signes mis en circulation par l'État, est absolument arbitraire. Grande ou petite,

1. Fichte, S. W., III. Bd., Der gescidossene Handetsslaat, I, 5, p. 428431. — 2. Ihiil., I, 6, p. 432. —3. Ibid., I, 0, p. 433.

86 FICHTE A BEKLIN.

aussi grande ou aussi petite qu'elle soit, elle a toujours exactement la même valeur; elle représente toujours exactement la quantité de blé qui, comme unité, mesure, tant en nature qu'en valeur d'équivalence, la nourriture et l'entretien global des membres de la Cité.

Tant que ce rapport entre l'argent et les marchandises en circulation subsiste, les prix ne peuvent changer; ils ne changeraient que si, en présence de la même masse d'argent, les marchandises en circulation augmentaient en quantité ou en valeur interne, que si, en présence de la même valeur des marchandises, la masse d'argent augmentait ou diminuait. Dans le premier cas chaque partie de l'argent en cours aurait plus de valeur puisque le tout dont il est une part représenterait une valeur, supérieure; dans le second cas chaque pièce d'argent perdrait ou gagnerait de sa valeur, puisqu'elle ne serait plus la même fraction de la totalité qui, après comme avant, représente la même valeur des marchandises^.

Si donc l'État est seul à pouvoir fabriquer la monnaie, si la contrefaçon en est impossible, — et ce sont là deux conditions indispensables, — l'équilibre commercial ne peut être changé à linsu de l'État; il ne peut être augmenté sans sa volonté expresse, et il ne doit l'être que pour rétablir l'équilibre des prix en cas d'augmentation de la valeur des denrées. Mais est-il possible qu'il soit diminué?

On peut envisager deux causes de diminution : l'usure par l'usage, l'épargne. L'usure par l'usage n'entre pas en ligne de compte, si la monnaie est faite de matière durable, et si, pour les rares pièces devenues par le temps hors d'usage, l'État, à mesure qu'elles rentrent dans ses caisses, les retire de la circulation et les remplace par de nouvelles. Reste l'épargne. Si l'épargne est généralisée et si elle est considérable, il est clair qu'il en résulte une diminution appréciable de l'argent en circulation.

Cependant, à y regarder de plus près, cet argent n'est que momentanément soustrait à la circulation ; car le but de l'épargne n'est pas l'épargne même, c'est le désir d'assurer l'aisance des vieux jours, l'aisance de ceux qui nous sont chers. Tôt ou tard l'argent économisé fera retour à la masse ; et la compensation s'établit assez régulièrement, chaque année, entre les nouvelles épargnes et le retour à la circulation des économies antérieures; l'État d'ailleurs agirait sagement en tenant compte, dans son calcul annuel des prix des marchandises (du rapport entre les denrées et l'argent), de la somme moyenne que l'épargne retire de la circulation ^.

l. Fichte, S. W., III. Bd., Der (jeschlosscne Handelsslaat, I, 6, p. 4:J4-i30. — 2. Ibid., 1, 6, p. 436-439.

L'ÉTAT COMMERCIAL FERMK. 87

Toute cette théorie monétaire repose sur une hypothèse, celle <rune monnaie JÉtat dont la fabrication lui appartient, monnaie qui n'a cours qu'au sein de TÉtat. Il est trop évident que l'importation de l'argent étranger romprait l'équilibre établi, puis qu'il ne permettrait plus à l'État de régler l'émission de la monnaie suivant l'exacte proportion des marchandises en circulation.

Cette introduction de l'argent étranger n'est d'ailleurs pas possible dans l'État commercial fermé, puisque les citoyens d'un tel État ne peuvent faire de commerce qu'entre eux, tout trafic avec l'étranger leur étant, par hypothèse, interdite

Telle est, dans ses traits essentiels, l'esquisse que Fichte présente de ce qu'il appelle sa philosophie de l'économique, ou de l'État absolument conforme à la Raison.

Absolument conforme à la Raison, dans quelle mesure? Il paraît légitime d'admettre, avec IVP® Marianne Weber, dans son excellente étude sur Le Socialisme de Fichte et ses rapports avec la doctrine marxiste (Fichte's Sozialismus und sein Verhaltnis zur Marx'schen Doktrin), que le philosophe, au lieu de s'en être tenu à établir un idéal d'État construit d'après des normes a yj/v'o/'/, un idéal universellement valable et précisément pour cela sans caractère historique et sans application possible à aucun temps, ait été poussé par le désir, si conforme à son tempérament d'homme d'action, de pouvoir faire descendre du ciel sur la terre, quelque jour et quelque part, peut-être même en Prusse, son État conforme à la Raison. C'est pourquoi il a entrepris un examen détaillé des moyens économiques et techniques appropriés à la réalisation pratique de son idéal, se donnant à lui-même l'illusion qu'il le déduisait de la pure Raison, leur attribuant la valeur d'axiomes, comme à des actes nécessaires de l'esprit ^

H Aussi, sans en avoir conscience et sans tracer de division nette entre la norme et la réalité, passe-t-il de la sphère des lois universelles dans la sphère de la causalité historique, donnant cependant une valeur normative à tout le détail de ses conditions économiques nécessaires, spécialement à l'exigence de la fermeture de l'État commercial qui, autant que sa réalisation en pouvait être envisagée, n'avait de valeur que pour un certain temps, dans des hypothèses très déterminées, comme moyen de rétablir des conditions de vie morale^. »

1. Fichto, s. \V., III. Bd., Der geschlossene Handelsstaat, I, 6, p. 433.

2. Marianne Weber, Fkhle's So:ialismns und sein Verhdilnis zur Marx'schen Doklrin, Tubingen, Verlag von J.-C.-B. Mohr (Paul Sieheck), l'JOO, II, 3, p. Gl . — 3. Ibid., p. 61-62.

88 FICIITE A BERLIN.

Le glissement auquel Fichte semble se laisser entraîner confirme rhypolhèse que ÏÉtal commercial fermé, loin cFôlre lutopie sans réalité que les contemporains ont cru y voir, est bien, comme nous le disions au début, une œuvre de circonstance, une tentative pour donner à la réforme économique à laquelle travaillait Frédéric-Guillaume III, une orientation nouvelle, l'orientation que Fichte croit seule confoi'me à la Raison.

L'impression est encore accentuée par les deux premières parties de Touvrage : celle où Fichte examine la situation économique du temps, celle où il prétend appliquer à cette situation les principes même de TÉlat idéal.

La situation économique d'un temps ne se comprend que par le passé. C'est Terreur de celui qui n'a pas l'habitude de la réflexion de se limiter au présent, à l'immédiat, et c'est son ordinaire illusion de croire en conséquence que les idées et les mœurs du peuple auquel il appartient, du siècle où il vit sont, pour tous les peuples et dans tous les siècles, les seules mœurs possibles \

Mais le philosophe, qui connaît la contingence des choses, comprend la nécessité, pour rendre compte du présent, de considérer les événements qui l'ont déterminé et de faire appel à l'histoire pour s'expliquer comment tel fait, qui aurait pu être différent, s'est produit. (( L'histoire, au sens propre du mot, ne peut et ne doit rien être d'autre qu'une réponse génétique à la question de la causalité, à la question de savoir comment s'est réalisé l'état actuel des choses, pour quelles raisons le monde est fait comme il se trouve l'être sous nos yeux *. »

Ce qui caractérise le monde ancien, au moins jusqu'à l'Empire romain, c'est qu'il est constitué par une foule de peuples nettement distincts les uns des autres. Pour eux l'étranger est un ennemi ou un barbare. Au contraire, les peuples de la nouvelle Europe chrétienne se considèrent comme une seule et même nation. C'est à l'intérieur de cette Unité que, par une série de circonstances dont on ne peut exposer le détail, les différents Etats modernes se sont peu à peu constitués.

Leur formation ne répond pas à l'origine que, dans la théorie du droit, on attribue généralement à la constitution de l'Etat : la réunion et l'assemblage d'individus sans lien sous l'unité de la loi. Elle a été la séparation et la division d'une seule et même grande masse d'hommes, dont le lien était seulement très faible; rien d'étonnant à

1. Fiehle, 5. W., III. Bd., Dcr geschlossene Handelsskat, 11. Buch. Zeitgeschichte, 1. Cap., Vorcrinnerung, p. 448. — 2. Ibid., p. 449.

ce ({lie celte séparation, de date encore récente, ne soit pas achevée, (juil subsiste toujours des traces visibles de l'assemblage d'autrefois, et qu'une partie de nos concepts et de notre organisation paraisse supposer comme encore subsistant cet assemblage qui a été détruit '.

Or, précisément à lépoque où régnait l'unité de l'Europe chrétienne, s'est constitué un s}\stème commercial qui, au moins dans ses traits essentiels, durait encore au temps où vivait Fichte. Chaque région (lu grand Tout fabriquait ce que sa position naturelle rendait le plus aisé, l'envoyait sans entraves à travers l'Europe chrétienne, et les prix sétablissaient d'eux-mêmes.

Le lieu d'origine était en quelque sorte la marque de fabrique des objets: comme moyen d'échange commun, on employait la monnaie d or et d'argent, dont le cours était sensiblement le même dans toutes les parties de ce grand Etat commercial et qui y circulait librement. Il n'existait pas de statistique de l'ensemble de la production, car il n'y avait pas de véritable gouvernement commun, mais bien [)lutôt partout l'anarchie. Bref, dans cet état de choses^ liberté absolue du commerce sans aucune limitation.

Cette liberté convenait bien au régime d'alors; tous les citoyens de l'Europe chrétienne pouvaient se considérer comme les membres dun seul ot même Etat commercial, libres par conséquent dans leurs transactions réciproques.

L'application à la situation actuelle était facile : si toute l'Europechrétienne, en y ajoutant les colonies et les comptoirs dans les autres par'ies du monde, constituait toujours un Tout unique, le commerce devait rester libre, comme il l'était originellement.

Si, au contraire, l'Europe actuelle était divisée en une diversitéd'Etats constituant des Touts par eux-mêmes, avec des gouvernements distincts, elle devait être divisée en autant d'Etals commerciaux enlièiement fermés les uns aux autres.

Mais qu on est-il dans la réalité? 11 fallait reconnaître que l'organisation polilique de l'Europe ne présentait pas alors de caractère aussi nettement tranché.

Assez longtemps dans l'Europe moderne il n'y a pas eu d'États; etl'on assiste, précisément, au temps de Fichte, à la tentative faite pour eu constituer, mais on se débattait encore dans une espèce d'anarchie, anarchie politique et, bien plus encore, anarchie commerciale.

Les systèmes qui réclament la liberté du commerce, le droit

1. Fichte, S IF., III. Bd., Der geschlosscne Handelsslaat, II. Buch Zeitgcschichte, 1,. 2. Cap., p. i")"-io2.

d'acheter et de vendre dans lout le monde connu étaient, selon Fichte, une survivance de la mentalité de nos ancêtres à laquelle ils étaient adaptés; ces revendications qu'ils nous ont transmises, nous les avons acceptées sans examen, nous nous y sommes habitués, il n"est pas pour nous sans difficultés de leur en substituer d'autres ^.

Or, à quoi conduit l'anarchie commerciale qui résulte de la liberté sans limites? Tant que les relations économiques ont été trop simples pour permettre Taccumulation des stocks, l'inondation des marchés, les crises commerciales, l'insécurité économique et les catastrophes financières, cette anarchie n'a pas causé de graves dommages, mais avec le progrès de la civilisation et de la production, avec la complication de plus en plus grande de la vie, avec le raffinement des désirs, avec la croissance des besoins, les relations économiques, en présence de cette anarchie foncière, ont pris de plus en plus le caractère d'une guerre, plus âpre et plus redoutable que la guerre en armes, car c'est une guerre sans issue, la guerre des appétits ^.

« De là une guerre sans fin de l'ensemble des commerçants contre tout le reste du public, la guerre des acheteurs et des vendeurs; cette guerre devient plus acharnée, plus inique, plus dangereuse dans ses conséquences à mesure que le monde se peuple, que l'Etat commercial fait des acquisitions toujours nouvelles, que la production et l'industrie grandissent, qu'ainsi, la quantité des marchandises en circulation augmentant, les beso-ins de tous augmentent avec elle. Des privations qu'on pouvait accepter sans grande injustice et sans grande vexation, lorsque les habitudes de vie des nations étaient simples, deviennent, quand les besoins se multiplient, l'injustice la plus criante et une source de grande misère.

« L'acheteur cherche à extorquer ses marchandises au vendeur; voilà pourquoi il réclame la liberté du commerce, cest-à-dire la liberté pour le vendeur de transporter les marchandises sur les marchés de l'acheteur aux risques de ne pas trouver de débit et d'être forcé de vendre fort au-dessous de la valeur des objets; voilà pourquoi il réclame une âpre concurrence entre fabricants et commerçants, afin que l'accroissement du débit et la nécessité d'avoir de l'argent comptant forcent le vendeur à lui livrer les marchandises à n'importe quel prix. S'il réussit, l'ouvrier s'appauvrit, des familles travailleuses tombent dans la misère ou quittent par émigration une nation injuste. Contre cette tyrannie le vendeur se défend : il s'em-

1. Fichte, S. W., III. Bd., Der geschlossene UandeUstaal, II. Bucli, Zeitgeschichlo, 2. Cap., p. 4o0-4o4. — 2. Ibid., II, 3. Cap., p. 4oi-4.j7.

pare du stock des approvisionnemenls par les moyens les plus divers, par les accaparenienls, par le renchérissement artificiel, etc. Il met par là Tacheleur en danger d'être subitement lésé dans ses besoins habituels, ou, pour les satisfaire, de payer beaucoup plus cher qu'il n'en a l'habitude et par suite d'être forcé de se restreindre à d'autres points de vue. Ou bien encore, quand on rogne sur le })rix des marchandises, il rogne sur leur qualité. Et l'acheteur n'obtient pas ce ((u'il croyait; il est trompé...,

« Bref, personne ne possède la moindre garantie que sa position actuelle lui sera conservée alors que se poursuivra son travail; car les hommes veulent être absolument libres de se ruiner les uns les autres \... »

Telle est, sous ce régime de la liberté pure, la situation mutuelle des individus dans le grand État commercial formé par le monde moderne, considéré comme un seul Tout. Que deviennent alors les relations réciproques des nations entre elles?

Tant que les gouvernements des Etats particuliers peuvent couvrir leurs frais avec le revenu des domaines sans imposer directement les membres de la Cité, la situation pécuniaire de ceux-ci n'intéresse pas l'État : la richesse ou la pauvreté de chacun ne regarde que lui-même.

Mais tout change le jour où l'Etat exige des citoyens des impôts payables en monnaie universelle, et autant d'impôts qu'il peut (un État conforme à la Raison exigerait seulement autant d'impôts que besoin est).

Ce jour-là l'intérêt de l'État est que ses membres possèdent autant d'argent que possible, afin qu'il puisse leur en soutirer le plus possible : la fortune en numéraire des individus mesure alors la richesse de l'État, De là toute la théorie de la monnaie et de la balance du commerce, qui caractérise le mercantilisme.

Trois cas sont à envisager. Premier cas : le pays importe autant qu'il exporte; c'est l'équilibre absolu. L'État ne s'appauvrit ni ne s'enrichit, il conserve intact l'argent en circulation; le gouvernement peut donc continuer à percevoir les mêmes impôts.

Deuxième cas : la nation, en ce qui concerne sa production et sa fabrication, trouve dans les besoins habituels de l'étranger des débouchés assez nombreux et assez avantageux pour que le chiffre de ses exportations dépasse de beaucoup celui des importations nécessaires à la satisfaction de ses propres besoins ; elle reçoit beau-

1. Fichte, S. W., III. Bd., Dcr gesclUossene Handelsstaat, II. Buuh, Zeilgeschiclite, 3. Cap., p. 4.")7-4.ï8.

92 FICHTK A BERLIN-

coup pluscrargeiil qu'elle n'en donne; l'argent en circulation s'accroît périodiquement : elle est riche en numéraire. Et cette richesse est durable tant que les sources de sa production ne se tarissent pas. tant que les besoins de l'étranger restent les mêmes. Alors de deux choses Tune : ou cet excédent de richesses servira à améliorer le bienêtre général de la nation, aux dépens de l'étranger qui s'appauvrira toujours davantage; ou, ce qui est plus probaljle. le gouvernement augmentera les impôts pour drainer, au profit des fins de l'Etat, cet accroissement de la richesse publique.

Dernier cas : un pays importe constamment plus qu'il n'exporte. Son argent, de plus en plus, passe à l'étranger : d'année en année il s'appauvrit. Si le gouvernement, en présence de la pauvreté générale, par souci de conserver le bien-être général ou par nécessité abaisse ses impôts, il s'affaiblit; s'il les maintient, ce serait aux dépens du bien-être de la nation, et il verrait tôt ou tard sa population diminuer, soit par restriction volontaire de la natalité, soit par l'émigration de ses nationaux; il aura peut-être ainsi l'illusion de conserver sa situation, au fond il prépare sa propre aliénation, il se vend en quelque sorte lui-même \

Tous les gouvernements qui ont ouvert les yeux sur ce rapport de leur nation avec les autres dans le grand Etat commercial du monde, et ne se sont pas contentés de laisser les choses aller à la dérive, ont pris presque les mêmes mesures pour tourner artificiellement à leur profit ce rapport, autant que faire se pouvait : faveurs accordées à l'industrie nationale; par contre, entraves à l'importation des produits fabriqués hors du pays pour éviter l'écoulement de l'argent à l'étranger, soit par une interdiction absolue, soit par des di-oits prohibitifs *.

Mais ce système atteint-il vraiment son but? Si un Etat donné ne peut s'enrichir qu'aux dépens des autres, s'il cherche pour lui des avantages exclusifs, les autres gouvernements, lésés par lui, se défendront; ils emploieront à leur tour des mesures de rigueur, ils s'entendront et feront tout leur possible pour affaiblir sa prépondérance et rétablir l'équilibre; et, s'ils ne peuvent entamer d'emblée sa puissance, ils chercheront à leur tour leur fortune dans la ruine d'Etats plus faibles qu'eux; la tendance à l'inimitié que tous les États ont déjà vis-à-vis les uns des autres, à cause de leurs frontières territoriales, s'accroîtra d'une hostilité nouvelle, l'hostilité liée aux intérêts commerciaux; et ce sera, en secret, une guerre commerciale universelle.

1. Fichte, 5. W., III. Bd., Der geschlossene Handelsstaat, II, Buch, Zeitgeschichte,. 4. Cap., p. 430-404. — 2. Ibid., II, 3, p. 463-iCG.

L ETAT COMMEUCIAL FERMK. 93

Celle guerre secrèle se changera en violences, el en violences qui n'ont rien d'honorable. On favorisera la contrebande dans les pays voisins, on l'encouragera publiquement. La rivalité des intérêts commerciaux est souvent la véritable cause de guerres auxquelles on donne un autre prétexte, on soulève ainsi la moitié du monde contre les principes politiques d'un peuple, et c'est du moins ce qu'on dit, alors qu'au fond la guerre est dirigée contre son commerce et cela au détriment des nations qu'on y a gagnées ^.

Enfin l'intérêt commercial produit des idées politiques qui pourraient bien n'être pas aventureuses, et de ces idées sortent des guerres dont on ne cache plus, dont on étale ouvertement aux yeux la vraie raison.

De là cette domination des mers, lesquelles, à l'exception de la . portée des côtes des pays habités, devraient sans aucun doute être aussi libres que l'air et que la lumière. De là le monopole du commerce avec un peuple étranger, tandis que le droit au commerce ne devrait pas plus appartenir à une des nations commerçantes qu'à une autre; et, à propos de cette domination, à propos de ce monopole, des guerres sanglantes ^.

Ce n'est pas tout. Si la sécurité de ses habitants est à la fois pour l'État un devoir de prudence et un devoir de justice, si c'est là son premier but, il faut bien reconnaître que le système économique en vigueur est intenable ; car un État qui compte sur la vente à l'étranger et qui règle sur cette vente son industrie n'est pas sûr du lendemain, puisque ce lendemain ne dépend pas de lui; il est à la merci de tous les hasards, de tous les changements de ressources, de goûts, d'intérêts, etc., des étrangers.

Tous les désavantages de la liberté absolue du commerce subsistent après comme avant cette hybride et incomplète limitation.

Voici les maximes ordinaires qui expriment ce point de vue : l'argent doit rester dans le pays; il faut drainer dans le pays l'argent étranger.

Sans rabaisser en rien les inlenlions paternelles et bienfaisantes de tant de gouvernements à l'égard de leurs sujets, on peut jjien admettre que ces dispositions visent moins à maintenir la situation de leurs administrés qu'à conserver ou qu'à élever le taux des impôts dont ils les peuvent frapper, et, grâce à ces impôts, leur puissance guerrière vis-à-vis d'autres États.

1. Ficlite, S. IF., III. Bd., Der geschlossene Ilandels^taat, H. Buch, Zeitgeschichte, G. Cap., p. 467-468. Allusion signiflcalivc aux procédés de l'Angleterre à l'égard de la Franco. — 2. Ibid.. II, 6, p. 468.

De là toutes les mesures qui caractérisenl le mercantilisme, accroissement des exportations et conséquemment de l'argent qu'on tire de l'étranger, encouragement à l'agriculture, pour avoir des produits à exporter, primes pour favoriser cette exportation, appel aux ouvriers étrangers pour la création d'industries nouvelles dans le pays, interdiction d'exporter les produits bruts et les denrées de première nécessité. Ces demi-mesures qui. dans la nation même, lèsent sans réel profit des intérêts particuliers, apparaissent comme des mesures vexatoires uniquement destinées à enrichir l'Etat aux dépens des citoyens; elles insufflent au cœur des sujets la haine des gouvernements; elles donnent lieu à la fraude et à la contrebande organisées contre le gouvernement, contre l'ennemi — avec la complicité de tous. De son côté le gouvernement prend des mesures de défense : contre les fraudeurs il dresse l'armée des douaniers et des agents du fisc, de tous les fonctionnaires qu'il multiplie au détriment de la fortune publique: et c'est la guerre à l'intérieur, comme c'était la guerre au dehors.

Bref, ce système de fermeture incomplète à l'égard du commerce étranger, sans la possibilité de calculer avec précision la quantité de denrées à mettre sur le marché en présence des besoins de la nation, n'atteint pas son but et introduit des maux nouveaux^.

Après le libéralisme économique — la liberté anarchique — c'est donc le mercantilisme d'alors — la réglementation anarchique — que Fichte combat. Les deux systèmes économiques régnants sont condamnés au nom de la Raison : il reste à fournir la solution du problème; c'est l'objet du dernier livre, c'est la politique proprement dite, l'api^lication à la situation commerciale d'un État déterminé de la constitution économique réclamée par la Raison.

Celte solution, c'est la fermeture totale de l'État à l'égard de tout commerce avec l'étranger.

L'État forme alors un corps commercial séparé, comme il formait déjà un corps juridique ou un corps politique séparé.

JJne fois obtenue cette fermeture, tout le reste va de soi : la réglementation économique qu'exige l'État conforme à la Raison devient possible; les mesures à prendre relèvent non plus de la politique, mais de la législation civile : ce sont celles qui ont été exposées au premier livre.

Seule la question de la fermeture commerciale de l'État est rol)jet de la politique; seule elle reste à examiner ici.

1. Fichte, S. H'., III. Bd., Der geschlosstne Handelsslaat, II. Uuch, Zeitgescliichte, G. Gap., p. 40J-47J.

Il se pourrait qu'à raison de leur situation historique antcrieure^ de membres libres dans la grande République commerciale, les individus et FÉtat. comme partie d'un grand Tout auquel un hasard l'a arraché, eussent un droit de revendication légitime à exercer, que les citoyens de TÉtat conforme à la Raison et cet Etat lui-même, dans leur idée a priori, n'auraient pas; il se pourrait qu'avant de fermer totalement l'État et de le séparer complètement du reste du monde habité, il fallût donner satisfaction à ces revendications. C'est une nouvelle question à examinera

Et d'abord tout citoyen, par son travail et par l'argent qu'il en a tiré, a acquis le droit dol^lenir tout ce que la nature et l'industrie humaine peuvent produire dans une partie quelconque de la grande République commerciale. De là une première revendication en face de laquelle se trouve l'État qui veut fermer ses frontières commerciales : cette revendication des individus est un droit absolu; il faut quil y donne satisfaction. Le citoyen qui antérieurement était membre participant de tout le commerce mondial a légitimement le droit de continuer à jouir de l'ensemble des biens que jusqu'alors il pouvait se procurer dans la grande République commerciale européenne, à en jouir dans la mesure oii le pays quil habite est capable de les produire ou de les confectionner. Les confectionner, il le pourra toujours, avec l'éducation et l'habitude, s'il possède les matières premières. Les produire, c'est une autre question; mais on peut admettre que les produits dont un pays est privé à cause du climat ou pour toute autre raison, il en trouvera l'équivalent sur son sol. Il faudrait donc que le gouvernement qui a lintenlion de se fermer commercialement fût en mesure de fournir en quantité suffisante à ses membres, par la fabrication nationale, tous les objets dont ceux-ci ont coutume de se pourvoir et qui ont créé pour eux des besoins. Et il ne le pourra que s'il a acquis ses frontières naturelles, parce que c'est seulement dans les limites de ces frontières que se trouveront l'ensemble des produits indispensables à la vie nationale.

Quant aux oljjets dont la production ou la confection seraient absolument impossibles dans le pays, ils devraient être retirés progressivement, et non brusquement, afin de ne pas troubler les habitudes. Il y aurait lieu d'ailleurs de distinguer à cet égard entre les objets qui apportent en réalité un supplément de bien-être, par exemple le thé, les fourrures en hiver, les vêtements légers en été,

1. Fichlc, S. W., III. Bd., Dcr gesMossene Handdsslaat, III. Buch, Polilik, 1. Cap.,, p. Mo-ill.

^6 FICHTE A BEIILIN.

ol ceux qui ne rapporlent que suivant lopinion; par exemple on ne voit pas pourquoi une fourrure devrait être nécessairement de la zibeline, ou un vêtement, en soie '.

Après les revendications légitimes des individus, les revendications légitimes de TElat.

S'il est vrai qu'il y a sur la surface du globe des territoires dont visiljlement la nature a elle-même tracé les frontières (fleuves, mers, montagnes) pour en constituer des unités politiques, si l'on considère d'autre part que les divisions de la République européenne moderne sont le résultat d'un hasard aveugle et qu'à défaut de l'histoire, la nature des choses fait suffisamment voir que les États .seront toujours plus ou moins en guerre les uns contre les autres, les plus faibles chercheront des alliances contre les plus forts, contre ceux par lesquels ils auront été lésés ; on ne conclura la paix que pour pouvoir recommencer la guerre -.

« De tout temps c'a été le privilège des philosophes de gémir sur la guerre. L'auteur, déclare ici Fichte, n'aime pas plus les guerres qu'un autre; mais il croit apercevoir qu'elles sont inévitables dans l'état actuel des choses, et il considère comme malséant de se lamenter sur l'inévitable. Si l'on veut que la guerre disparaisse, il faut que la raison des guerres disparaisse. Il faut que chaque Etat obtienne ce qu'actuellement il demande à la guerre et ne peut raisonnablement obtenir aujourd'hui que par elle, à savoir ses frontières naturelles^. »

Et tout État qui forme le projet de se fermer commercialement <loit, au préalable, avoir conquis ces frontières-là. II le doit, parce que, en général, il pourra ainsi suffire par lui-même à toutes les exigences de ses nationaux, sans recours à l'étranger, l'étendue d'un pays ainsi déterminé lui permettant de trouver sur son propre sol tous les produits nécessaires à assurer le bien-être de ses habitants. Il le doit, parce qu'une fois fermé il perdra toute capacité d'exercer sur l'étranger une action efficace; il le doit, parce qu'il faut qu'il donne et qu'il puisse donner à ses voisins l'assurance qu'il ne cherche pas à s'agrandir. Et seul, en somme, l'État commercial qui se ferme peut donner aux autres cette garantie; car tout État qui adopte le système commercial courant cherche la prédominance du commerce et a un perpétuel intérêt à étendre ses limites pour étendre son commerce et accroître sa fortune *.

1. Fichte, S. IF., III Bd., Djr gaschlossms HandclsHaal, III. Buch, 2. Cap., p. 477- 4S0. — 2. Ibid., m, 3, p. 480-182. — 3. Ibid., 111,3, p. 482. — 4. Ibid., III, 2,

L'ÉTAT COMMI']RCIAL FERMÉ. 97

Supposons réalisées ces conditions préalables à la fermeture de l'État; pour que cette fermeture soit accomplie une chose est requise et suffit : l'interdiction de tout commerce entre un citoyen du présent État et l'étranger; et celte interdiction ne peut être efficace que si ce commerce est, en fait, impossible.

Il sera impossible, si Ton y supprime l'instrument et le véhicule de réchange international, l'or et l'argent monnayés ayant cours dans le monde entier.

La solution du problème serait donc la suivante : retirer de la circulation tout l'argent ayant cours mondial, tout l'or et l'argent monnayés qui se trouvent aux mains des membres de la Cité, et le changer contre un nouvel argent, un argent national ayant cours dans le pays, mais n'ayant cours que dans le pays; et la chose est facile à réaliser ^.

Il suffit à l'État de décréter quà un jour dit tout l'or et tout l'argent deviendront inutilisables dans le pays et ne pourront servir qu'à être échangés contre la monnaie nationale, la seule qui puisse servir aux achats nécessaires à la vie ^.

Voici enfin ce que Fichte explique dans les derniers chapitres de son État commercial fermé.

Le décret qui promulgue l'établissement d'une monnaie nationale, seul instrument d'échange au sein de l'État, doit être suivi d'une série de mesures destinées à substituer l'État aux particuliers dans les marchés conclus avec les étrangers, sous l'ancien régime monétaire, l'État étant alors seul détenteur de l'argent ayant cours mondial. D'autre part, l'État qui se ferme doit tendre de plus en plus à s'affranchir du tribut que, par le commerce extérieur, il paye à l'étranger; il doit chaque année restreindre ce commerce, non par misère, mais par indépendance (il aura su se créer les ressources nécessaires pour se passer du secours que lui fournissait jusqu'alors l'Étranger; il aura, par exemple, attiré à prix d'or, pour développer son industrie nationale, les chimistes, les physiciens, les mécaniciens, les artistes, les fabricants étrangers capables de lui apporter le secret des industries anciennes ou récentes de leurs pays respectifs; ou encore il aura su, en ce qui concerne les matières premières que son sol ou son climat ne pourraient fournir, leur trouver des équivalents; il sera de la sorte devenu capable de suffire aux besoins de son peuple et d'assurer à ses concitoyens le maximum de bien-être). L'État doit en même temps obtenir ses

1. Fichte, S. W., III. Bd., Der geschlossene Ilandelsstaat, l.II. Bucli, 4. Cap., p. 4S4- 485. — 2. IbuL, m, 4, p. 489.

frontières nalurelles. soit en les acquérant à prix d'argent, soit, au l)esoin. en employant la force des armes, puis, une fois en possession de ces frontières et devenu essentiellement pacifique, il doit licencier toute armée régulière, sauf les troupes nécessaires au maintien de l'ordre public, et organiser un système d'armée nationale permettant, en cas d'agression, d'opposer à l'ennemi tous les hommes valides capables de porter les armes *.

Tel qu'il vient d'être résumé dans ses lignes essentielles, l'ouvrage présente un sens très clair : il est d'abord une protestation contre le mercantilisme. On se souvient de l'accent avec lequel, dans sa préface, le philosophe en a dénoncé l'immoralité et linjustice.

Le ressort essentiel du mercantilisme, c'est, en somme, la balance du commerce; or. la balance du commerce, c'est l'amour de l'or pour l'or; mais l'amour de l'or pour l'or est corrupteur pour les Etats comme pour les individus; Fichte y découvre la racine de tous les vices que le mercantilisme entraîne avec lui : au dehors la colonisation avec ses guerres de conquêtes, avec ses crimes, avec, pardessus tous les autres, l'esclavage, ce défi au droit de l'humanité: au dedans, les compagnies à monopole, dont l'Etat tire le meilleur de ses revenus, les compagnies à monopole avec l'ensemble de leurs privilèges abusifs, avec l'exploitation tyrannique de tout le pays, car leur fortune est faite de la ruine des particuliers. Souvenons-nous ici de ce passage du second livre de l'Etal commercial fermé., où. avec une force singulière. Fichte a exposé les méfaits de cette trop fameuse théorie de la balance du commerce, où il montre l'incohérence du système de fermeture partielle qu'elle exige, les risques de guerre étrangère et de guerre civile qu'elle entretient d'une façon permanente, la ruine finale à laquelle l'Etat ne peut échapper, car elle est dans la logique des choses.

Quant au libéralisme économique, Fichte. dans le même chapitre, a montré que la liberté anarchique doit forcément couduii-e à la lutte et à la guerre aussi, non plus sans doute à la guerre civile et à la guerre étrangère, mais à la guerre universelle, à la guerre de tous contre tous; l'ère de la libre concurrence est également l'ère del'avilissement des cours et. par représailles, l'ère des accaparements et des hausses artificielles, l'ère des fraudes et des falsifications.

Protection anarchique. liberté anarchique. péril équivalent pour

I. Kichlc, S. \V., m. Bd., Der geschlossene HanJelsstaat. \\\. Bucli. (i. Cap., p. 49oo03, m, 7, p. .jOS-oÛU.

l'état commercial fermé. 99

réconomiquc. Pourquoi? Sans doule parce que Tune et Taulre sont, au fond, l'expression d'un même mal. le mal moral. Des deux côtés c'est le principe de l'égoïsme qui vicie le mercantilisme comme le librc-échangisme; égoïsme de l'État dans un cas, égoïsme des particuliers dans laulrc; dans un cas et dans l'autre absence de cette discipline qu'est la Raison pratique, absence de cette subordination de la partie au Tout, de l'individu à la Société, de l'État à l'Humanité, par où la moralité s'exprime. Or, c'est à réintégrer la partie dans le Tout, à substituer au point de vue purement individualiste et égoïste le point de vue de la personnalité morale, que vise, en efî'et, la doctrine de Fichte. Sa politique économique porte tout justement la marque de cette préoccupation fondamentale. Elle a pour objet d'imposer aux individus cet ordre où les libertés, au lieu d'être anarchiques et en perpétuel conflit, deviendront harmoniques et complémentaires, où l'action d'un individu, comme membre d'un véritable organisme social, sera en perpétuelle réciprocité avec l'ensemble des individus, l'activité commune étant nécessaire à l'activité de chacun et inversement l'activité de chacun nécessaire à l'activité générale; où tous les individus, sans exception, pourront vivre de leur travail, vivre une vie aisée et, par surcroît, jouir d'un égal loisir, du loisir nécessaire à l'exercice de la vie spirituelle. Fichte d'ailleurs a très bien compris que, en dehors de la Cité morale qui est une cité purement idéale, la constitution de cet ordre dans le monde réel, dans le monde où s'agitent les individus que la nature a séparés et opposés les uns aux autres, ne pouvait s'accomplir par la bonne volonté individuelle, qu'il y fallait la contrainte des lois, de celte puissance supérieure aux individus qu'est l'État. La justice qu'exige la moralité doit être imposée aux individus par force, tel est le sens profond de VÊtat commercial fermé. La liberté, l'égalité, ces grands principes qu'au nom de la conscience la Révolution française avait inscrits dans sa Proclamation des Droits de l'Homme ne sont que des mots tant qu'ils n'ont pas une matière à laquelle ils se puissent appliquer; il leur faut un milieu où vivre. Lambilion de Fichte fut de créer ce milieu par la Iransfoi'malioïi (l'un État économique et social qui était jusqu'ici totalement étranger à ces principes. Il comprit l'impuissance du libéralisme économique à les réaliser dans une société si éloignée de la moralité, la nécessité par suite d'adapter les principes à la situation donnée, c'est-à-dire la nécessité d'imposer la liberté et l'égalité par la toute-puissance de 1 État. Il a ainsi. i)ar un trait de génie, défini l'essence profonde du socialisme.

100 FIGHTE A BERLIN.

Mais l'Élal nesl capable dimposer la discipline de la justice que s'il est le premier à s'y soumettre. La fermeture de l'État commercial n'est pas seulement la condition de la justice à l'égard des citoyens : elle est la condition de la justice à légard des autres États, la garantie de leurs droits, l'affirmation du respect de leur nationalité et de leur indépendance. C'est donc le caractère de la réglementation socialiste de n'être plus, comme dans le mercantilisme, l'œuvre arbitraire d'un État égo'iste, cupide, lyrannique, mais l'expression même de la Raison installée par force dans le monde à une époque où elle ne peut encore être voulue librement.

Visiblement le socialisme d'État apparaît ici à Fichte comme l'exigence même de la moralité; il est le système qui, à ses yeux, concilie l'existence de la société avec le respect de la personne, le communisme avec l'individualisme; il réalise dans la vie économique, juridique et politique, en présence du conflit des intérêts et des passions égo'istes, une image de la Cité morale, une discipline de la Raison qui établit l'accord des activités et l'harmonie des intérêts, qui donne le milieu et les moyens sans lesquels l'ensemble des individus de la communauté ne pourraient acquérir à la fois la liberté et l'égalité.

A un ordre économique où le droit primitif de la personne humaine n'est pas respecté, où la fortune des uns est faite de la misère des autres, où c'est au prix de la peine et du travail incessants du grand nombre que s'achète le loisir de quelques privilégiés, le socialisme substitue la constitution d'un ordre économique nouveau : la propriété n'est plus ici en conflit avec le droit de tous à l'existence ; elle est, au contraire, la sphère d'action du droit de chacun, la condition du travail dont l'individu tire sa vie, La division du travail permet à l'ensemble de la production et de la fabrication de suffire à la consommation de tous , l'intensité de celte production et de cette fabrication étant d'ailleurs réglée de manière à ne jamais amener de crises économiques, mais à assurer un maximum de bien-être à l'ensemble des citoyens.

Pourtant ce bien-être — et ceci est encore un trait caractéristique du socialisme de Fichte — n'est pas tout : il n'est pas même l'essentiel. La vie ne vaut d'être vécue que par la poursuite des fins morales de l'humanité. Ces fins morales exigent lafiranchissement spirituel, la liberté de l'esprit suppose la sécurité matérielle de l'existence, sans laquelle il n'est point de loisir pour la réflexion. Assurer la vie de quiconque porte figure humaine pour lui permettre de participer à la dignité de l'esprit, d'exercer la fonction qui fait vrai-

iiieiil (le lui un homme, tel est, en dernière analyse, l'idéal du socialisme de Fichle. et, ce souci de maintenir, au sein de la communauté, à travers les exigences et les contraintes de tout ordre qu'elle implique, la dignité de la personne, le respect de la valeur morale, éclate presque à chaque page de VÉlal commercial fermé ^. Suivant le mot de G. Schmoller, Fichte est « le premier à avoir introduit dans l'Economie nationale, avec le socialisme qui l'impose du dehors comme une contrainte, la Morale économique et politique ^ ».

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