Ibid., p. r
• 3. Ibid., p. 328. — 4. Ibid., p. 329.
218 PIGHTE A BERLIN.
Avouons-le donc : « Si, pour celui qui se trouve hors de l'école, l'Idéalisme théorique ne sert qu'à écarter du chemin les obstacles venus de la spéculation réaliste et qui pourraient empêcher d'atteindre la conscience de la liberté, il ne lui est vraiment utile nulle part, cette spéculation n'étant qu'un subterfuge de Tentendement qui ne peut pas se présenter hors de l'Ecole. Mais, de montrer <le toute façon la philosophie théorique de Fichte sous ce seul point de vue, ne serait-ce pas lui faire tort auprès de nous qui sommes les a-philosophes (Unphilosophen) ou les philosophes de la nature? N'est-il pas inévitable que, partant du moralisme et refléchissant sur lui, on soit nécessairement amené à l'Idéalisme ^? » Et alors n'est-on pas réduit à ce cercle vicieux d'avoir la prétention de démontrer ce qu'au fond l'on admet implicitement?
Pour en sortir il n'y a d'autre voie que l'artifice ; c'est bien à un -artifice que Fichte a recours dans la Destination de Vhomme. Quelle est la question que le Moi doit se poser, quand « avec un grand contentement de soi-même il a procédé à la revision de ses notions sur la nature - », « quand ayant éveillé en lui l'intérêt moral il s'est <;omme rassasié de la sagesse de ce monde ^ « et qu'avec l'intérêt moral il a cru trouver « la clé de tout ce qui lui était incompréhensible, de tout et déplus encore* »? C'est évidemment la question de la destination qui naît du conflit de l'existence présente, de l'existence phénoménale et de l'existence idéale exprimée par le devoir et qui est la seule vraie.
« Un pareil Moi, qui a été habitué à se considérer sur le même plan que les choses pour lesquelles en dehors de leur être il est toujours question encore d'une destination, devait forcément se poser le problème de la destination de l'homme ^. »
Mais le problème ainsi posé est insoluble, car, on l'a vu, il exige une réponse préalable à la question de la nature véritable de l'homme, c'est-à-dire à la question de la réalité absolue. Or, à cette question l'Idéalisme moral, sur le terrain purement formel où il se place, n'a pas de solution : il faudrait efl'ectivement, comme le soutient le romantisme, recourir à une intuition capable de saisir la réalité absolue. Fichte, en dépit de ses prétentions, n'y manque pas : c'est «n ce sens qu'il faut entendre l'intervention et la personnification de l'Esprit, pour fournir au Moi l'intuition du divin, qui, de par sa nature, lui échappe.
« Toute l'atmosphère religieuse du troisième livre ne pouvait certes
1. Schloiermacher, S. W., Dritte Abtli., I. Bd., Fichle's Beslimmung des Menscken, p. 530. — 2. Ibid., p. 530. — 3. Ibid., p 531. — 4. Ibid., p. 531. — 5. Ibid., p. 531.
])as être mieux préparée dans ce Moi ; pour donner à un être d'une nature si irréligieuse l'initiation religieuse, il ne fallait rien de moins <|ue quelque chose de pareil à cet Esprit^. »
Ainsi Fichte ne sort du cercle vicieux où son système l'enferme <[u'au prix d'une contradiction, en franchissant les bornes de l'Idéalisme, et, grâce à cette contradiction, il entrevoit la vraie solution du problème, la solution romantique.
Pour quiconque, en effet, participe à la vie éternelle de l'esprit, 1 Opposition de la nature et de la liberté — d'où était sorti le problème de la destination de l'homme — n'a plus de sens; car la nature vraie de l'homme, c'est l'esprit, c'est la liberté même, et, l)ar rapport à cette nature vraie, la spiritualité n'est pas le but, elle est la vie actuelle et immédiate.
« Le Moi sait maintenant que la voix de la conscience, qui impose à < hacun sa fonction particulière, et grâce à laquelle la Volonté infinie pénètre dans le fini, est le rayon par où nous nous insérons dans l'ïnfini (Il nous posant comme des êtres particuliers individuels; il sait que 1 Infini est le seul médiateur possible de notre communauté, de notre action réciproque avec les autres êtres finis; il le sait, et il consent maintenant volontiers à être quelque chose en autrui et pour autrui; toute confusion est donc dissipée entre ce qu'il est en lui-même et ce qu'il est dans son rapport à l'Infini. Maintenant il sait unir l'un et lautre, jouir de l'un et de l'autre. Maintenant sa personnalité tout entière est depuis longtemps évanouie et anéantie dans l'intuition du but; maintenant il ne se considère, ne se respecte et ne s'aime que <omme un des instruments de la finalité rationnelle infinie^. »
Cette analyse du compte rendu de Schleiermacher suffit à en faire ressortir le caractère. Mais ce dont aucune analyse ne peut donner ridée, c'est son ton, ce perpétuel persiflage à l'égard de Fichte, cette (Dntinuelle parodie de ses procédés et de ses formules. Donnons-en, au hasard, quelques exemples.
« Que fabriques-tu donc là, assis à réfléchir de la sorte, écrivant de temps à autre? — Je réfléchis à la Destination de Fichte, que je voudrais bien comprendre exactement et dans son fond ; j'écris le produit lie mes réflexions, parce qu'ainsi on avance toujours un peu. Tiens, lis. — Sais-tu ce qui te manque? Tu as laissé échapper dans la préface un tout petit point, mais un point essentiel pour l'intelligence de l'ouvrage; tu ne t'es pas assez identifié au Moi du livre ^. » Et le
1. Schleiermf.cher, S. H"., Driltc Ablh., I. Bd., Fichtf.'s Bcstimmunij des Menschen, p. 532. — 2. Ibid., p. 5j4. — 3. Ibit., p. 3.30.
220 FIGHTE A BERLIN.
dialogue — parodie du dialogue de Fichte — continue ainsi pendant trois pages.
Pour « comprendre le livre, dit ailleurs Schleiermacher, il aurait fallu aussi saisir le caractère de ce Moi, car sur ce caractère repose toute la marche du raisonnement^ ».
Schleiermacher déclare encore qu' « un pareil monologue spéculatif était vraiment une entreprise dans laquelle tout autre que Fichte aurait échoué- ». Il demande pourquoi ce Moi ne pouvait, dans son monologue, être secouru sans dialogue, pourquoi il fallait que celui qui viendrait à son secours fût un Esprit, un singulier Esprit dont il n'est dit nulle part d'où il vient et qui tranche tellement avec toutes les physionomies connues.
Il ajoute : « Je te comprends; je vois maintenant que ce dialogue, tel qu'il est, était aussi nécessaire au livre et au Moi que m'était nécessaire notre dialogue actuel, sans lequel je n'en serais certes jamais venu à cette manière d'envisager la forme et son adaptation à son contenu ^. »
L'intention était flagrante; Fichte ne s'y trompa point, quand il déclara en propres termes à Bernhardi que « Schleiermacher avait voulu le persifler, — mais qu'il s'était persiflé lui-même de la façon la plus malheureuse* ».
La préméditation est d'ailleurs attestée par la correspondance de Schleiermacher. Quand il prépare sa notice sur la Destination de Fichte, il déclare s'y proposer d'être « aigre ^ »; le jour où il l'a terminée il pousse ce cri :
« Victoire! à l'instant même je viens de finir le Fichte..., et j'ai déjà remis à son ancienne place sur les rayons ce méchant livre sur lequel je ne puis assez jeter l'anathème®. »
Quoiqu'il voie fréquemment Fichte, il se garde bien de lui communiquer d'avance sa notice, car il s'attend à des plaintes, et
1. Schleiermacher, S. W., Dritte Ablh., I. Bd., Ficlite's Bestimmung des Menschen^ p. 530. — 2. Ibid., p. 331. — 3. Ibid., p. .532.
4. Le propos est rapporté par Schleiermacher lui-même dans une lettre manuscrite à Guillaume, du 29 août 1800. Voir W. Dillhey, Leben Schleiermachers, 11. Buch,. 7. Kap., IV, p. 345.
5. Dans une lettre du 2 juillet 1800. « Das nennen die Leute recensiren. Da lass ich mir's mit dem Fichte ganz anders sauer werden. • Cité par Dilthey, Leben Schleiermachers, H. Buch, 7. Kap., iv, p. 343.
Il est vrai que, quelques jours après, il écrit à Brinkmann qu'il va sans doute par cette notice s'attirer le mécontentement de Fichte, et que, s'il y avait réfléchi plus tôt ou si l'idée s'en était présentée à lui pendant qu'il écrivait, il aurait peut-être employé une tout autre manière, mais c'est pour ajouter aussitôt qu'il n'aurait pas davantage caché son opinion. (Aus Schleiennacher's Leben. In Briefen, éd. W. Dilthey, IV. Bd., i, Schleiermacher an Brinkmann, Berlin, d. i'J. Jul. 1800, p. 74.)
G. Aus Schleiennacher's Leben. In Briefen, éd. W. Dillhey, lll. Bd., m, Schleiermacher an H. Ilerz, Berlin, den 2. Juli 1S'>0, Freitag Mitlag, p. 103.
•» les plaintes anticipées ont, en soi, quelque chose de lamentable^ ».
La notice une fois parue, c'est un concert de louanges de la part des fondateurs de V Athénée; on veut y voir un véritable événement littéraire, la première critique du cercle romantique à l'adresse de
I ichte; elle prend, à son tour, la valeur d'un manifeste.
Frédéric Schlegel qui s'était déjà élevé contre la Destination de l'homme et le plagiat misérable des procédés romantiques ^ écrit à Schleiermacher :
X Ta critique de Fichte m'a intéressé au delà de toute expression. Je la lirai souvent encore; on doit y réfléchir, et on peut en tirer beaucoup pour son instruction. Peut-être aussi pourrait-on écrire (Micore à ce sujet un pareil Mono-Dia-Monologue. En réalité je n'ai jamais rien vu ni rien entendu de pareil; je parle en fait de recensiou philosophique^. »
(juillaume déclare, de son côté, que la notice de Schleiermacher est un chef-d'œuvre de finesse en ironie, en parodie, en méphistophélisme plein de déférence et de ménagements *.
Mais Fichte ne s'émeut pas de voir ses amis romantiques unanimes dans la réprobation; une lettre de lui à Schelling parle du mécontentement des romantiques à l'égard de V Idéalisme transcendantal; Fichte déclare qu'il sait « pourquoi Schlegel et Schleiermacher ont la bouche pleine de leur Spinozisme entortillé » : c'est « parce qu'il n'a pu arriver encore à établir son système du monde intelligible ^ ».
Fichte voulait même s'en expliquer « à fond >^ avec Schleiermacher après avoir lu dans V Athénée la notice sur la Destination de l'homme.
II ne comprenait pas, en effet, certaines de ses objections, mais il voyait bien qu'en ce qui concernait le résultat final du troisième livre, Schleiermacher le tirait, tout à fait contre les intentions de l'auteur, dans le sens de ce qu'entre eux les romantiques appelaient le Spinozisme. Or, le mysticisme, aux yeux du fondateur de la Théorie de la Science, était entièrement confiné dans le champ de la transcendance où l'homme ne peut plus rien comprendre. Au contraire, la croyance à la liberté et à l'autonomie demeurait, pour lui, intégralement et sans atteinte, dans le champ de l'esprit humain''.
1. Aus Schleiermacher' s Lebcn. In Briefeu, W. Dilthey, III. Bd., m, Schloiennaclier aa Fr. Schlegel, Berlin, den 2. August 1800, p. 208. — 2. Ihid.. Fr. Schk-f^el an Schleiermacher, ohne Datuin, p. 153. — 3. Ibid., Fr. Schlegel an SchU-iennacher, oline Datum. A ia suite de la lettre du 2 août, p. 200.
4. W. Diithev, Leben Schleiermachers, II. Buch, 7. Kap., iv, p. 34o.
5. Fichle's Leben, II. Bd., Zweite Abth., IV, 18, Fichte an Schelling, p. 321.
6. D' Hans Schulz, Aus Fichte's Leben. Lettre de Fichte à Fr. Schlegel, Berlin, 16 août 1800, p. 33.
La conversation que méditait Fichte n'eut jamais lieu. Cependant on peut dire qu'à cette date entre Fichte et les romantiques le charme est déjà rompu; les divergences ne feront plus que croître, et la rupture de Fichte avec Schelling ne sera que le dernier épisode de celte rivalité.
En dehors des romantiques, la Destination de
D. REVENBICATJO.^ DE „, , • i? «■ i J7 - t u-
/ nomme eut aussi 1 eiiet d exaspérer Jacobi. JACOB I. . ^
On le comprend. Fichte, dans maintes parties de la Destination de Vhomme, s'était visiblement inspiré de celui dont il avait, un jour, sollicité l'alliance. Les emprunts sont patents; tout le développement du premier livre relatif au déterminisme comme méthode d'explication intégrale de l'univers, comme condition de l'intelligibilité parfaite; la protestation de la conscience contre cette tentative de réduction au mécanisme, le sentiment indéracinable de notre liberté, de notre responsabilité semblent une reproduction, sous forme parfois lyrique, des propositions sur la nécessité et la liberté chez l'homme que Jacobi avait jointes à la publication de sa Lettre. D'autre part, qui donc, le premier, avait opposé à la science toute formelle, image sans réalité propre, la foi qui, dans la conscience morale, atteste le contact direct de l'esprit humain avec l'Infini, la foi qui est l'unique source d'immédiate certitude et l'unique source de vie? Est-ce Fichte, n'est-ce pas Jacobi? Enfin le même Jacobi n'avait-il pas montré, dans la croyance religieuse, le seul principe capable de fournir un contenu à la science, un sens à l'univers? Fichte, en reprenant ces vues au compte de la Théorie de la Science, ne semblait-il pas vouloir plagie.' Jacobi pour le railler et prévenir les effets de la Lettre que Jacobi lui avait adressée ^? Jacobi a pu le croire. Au fond, Fichte entendait peut-être, en protestant contre l'interprétation que Jacobi, dans sa Lettre, avait donnée de la Théorie de la Science, lui montrer simplement à quel point était justifié le traité d'alliance qu'il lui avait proposé, et combien cette alliance eût été profitable aux intérêts de la vraie philosophie, de la vraie religion, menacées par le néo-mysticisme des romantiques, où Fichte ne voyait que naturalisme et que superstition.
Mais, une fois de plus, Jacobi refusa le pacte et protesta contre l'assimilation que Fichte prétendait établir entre la Théorie de la Science et sa propre doctrine. Le moralisme de Fichte n'avait rien de
1. Le mot est de Jacobi lui-même dans une lettre à Jean-Paul. {Ans F.-H. Jacobi' IS'uchlass. Ungedruckle Briefe von und an Jacobi, éd. Rudolf Zôpprilz, 1869, Leipzig, Engelmann, L Bd., 70, Jacobi an Jean-Paul, Eutin, d. 13. Febr. 1800, p. 23i.)
commun avec la philosophie de la croyance de Jacobi. Fichte avait beau prononcer les mêmes mots que Jacobi, le sens en était différent. L'auteur des Lettres sur la doctrine de Spinoza, l'adversaire impénitent de l'Idéalisme et du Panthéisme, ne pouvait reconnaître ses idées dans les récents développements de la Destination de Vlwninie. La prétention de Fichte lui parut exorbitante, il le fit bientôt connaître, non sans une vive amertume.
Le 16 mars 1800, Jacobi écrivait, en effet, à Jean-Paul : « Le Moi use constamment de mes formules et de mes expressions. Pour m'en remontrer il n'aurait pas dû me piller, c'est vraiment manquer de reconnaissance..., et j'approuve entièrement ton jugement sur la Destination de Vhomme; pour ceux qui sont a-fichtéens tout y est ou inintelligible ou trompeur ^ »
Et, si l'on veut connaître le jugement qu'il portait lui-même sur cet ouvrage, le voici, tout crûment exprimé, dans une lettre à Reinhold, d'un mois antérieure (7 février) :
« Je viens d'achever la lecture du livre de Fichte (la Destination de l'homme), avec quelle peine, Dieu le sait. A la fin j'en étais presque mort. Je n'en pouvais déjà plus de dégoût à cause de l'éternelle redite et de l'éternelle traduction du jargon idéaliste en honnête langage humain et inversement, quand retentirent à la fois les hymnes et les psaumes des beaux passages, aux coups répétés des timbales, au son répété des trompettes, au milieu des tonnerres du canon, des éclats des trombones, des tambours, des fifres, accompagnés des cymbales, des harpes, des cornets à piston et des sonneries de toutes les cloches et du chant des orgues tous registres ouverts, j'ai cru devenir fou; mes oreilles n'entendaient plus, mes yeux ne voyaient plus, je te jure que j'en suis tout malade et que j'en reste presque évanoui. 'Qufind Fichte, dans le dialogue du second livre, donne une imitation réussie du froid Esprit de Klinger *, cela m'a amusé. Mais ici. à la fin du troisième livre, où ce même froid Esprit se met à devenir chaud, à brûler, à prêcher, à chanter, à prier, à enseigner l'Evangile, jai pris des sueurs froides, et je n'ai plus pu le supporter.... » Jacobi terminait sa lettre en affirmant qu'il ne connaissait rien qui répugnât
1. Le mot est de Jacobi lui-même dans une lettre à Jean-Paul. {Aus F. -H. Jacobi's ■\'icldass. Ungedruckle Briefe von und an Jacobi, éd. Rudolf Zôpprilz, 1869, Leipzig, Engel- ■«■u\n, L Bd., 71, Jacobi an Jean-Paul, Eutin, d. 16. Miirz 1800, p. 240.)
2. Dans une précédente lettre à Reinhold (13 mai 17'.)'.»), Jacobi disait déjà, à .propos des tribulations de Fichte : « Le sort de cet homme (Fichte) m'étreint le cœur, jmais ne m'attendrit pas; je puis bien lui tendre la main pour Taider; je ne puis pas lui ouvrir les bras pour le presser dans mes bras; il me rappelle le froid Esprit de IKlinger; je ne peux l'aimer. » (E. Reinhold, K.-L. Rcinhold's Leben und litterarische 'Wirkrn, nebsl einer Auswahl von Briefen, lena, Frommann. 182."), Zweite Abth., Briefe>
!ll, Jacobi, 7, Eutin, d. 13. Mai 1799, p. 243.)
davantage à son individualité que la manière, Tart et la nature de Fichte\
Toujours sous le coup de la même indignation il écrivait un peu plus tard, le 16 mars 1800, à Jean-Paul : « Tout est pour moi objectivité comme pour Fichte tout est subjectivité..., je suis réaliste, comme, avant moi, personne ne Ta été, et j'affirme qu'entre l'Idéalisme total et le Réalisme total il n'y a pas de système intermédiaire. » Mais de l'Idéalisme total, de l'Idéalisme de Fichte, que fallait-il penser? « C'est le propre de Fichte seul d'affirmer que la philosophie n'existe que pour justifier et pour fonder a priori un délire naturel. En dehors de cette justification, elle n"a pas de but. Elle explique le rêve de l'expérience comme rêve ; y chercher un sens, il n'y faut pas songer. Elle m'ouvre les yeux pour anéantir immédiatement sous mes yeux et moi-même et tout ce qui existe hors de moi. Elle n'enseigne ni ne fournit d'autre réveil que dans cette théorie du rêve : pour exister il faut rêver, et il n'y a pas d'être en dehors du rêve ^. »
« Quant à son ordo ordinans qui seul est Dieu, que peut-il bien être? Une intelligence, impossible. Alors toutes mes pensées s'évanouissent. Je ne trouve ni question ni réponse. Et je ne vois pas où il peut découvrir le fondement de son « Chiliasme ». Dans sa théorie de la liberté, le diable est identique à Dieu. Pourtant il dit bien que
1. E. Reinhold, K.-L. Reinhold's Lebcn, Briefe, III, Jacohi, 10, Eulia d. 7. Febr. 1800, p. 234. Il est curieux de noter que, dans une lettre à Jean-Paul, postérieure d'une semaine, Jacobi reproduit son jugement presque identiquement dans les mêmes termes:
« J'ai parcouru avec avidité, dans les quelques heures supportables que m'a laissées ma maladie, la Destination de l'homme, et je n"ai pu assez admirer l'auteur qui tient cet écrit pour populaire et qui s'imagine par là couper i'elTet produit dans le public par ma Lettre. J'ai lu très aisément les deux premiers livres, et même le second, à la fin, m'a vraiment amusé, il m'a presque rendu la santé en me faisant rire de bon cœur. Lorsque, dans la préface, parlant du Moi avec lequel s'entretient l'Esprit d'en haut, Fichte rappelle que ce Moi, c'est nous autres lecteurs qui devons le réaliser, la prétention est vraiment trop comique quand on en vient au dialogue même. Je voudrais savoir si, à propos de ce dialogue, il est quelqu'un qui ne reconnaisse pas le froid Esprit du Faust des Orientaux (Faust der Morgenlànder). Celte imitation très réussie est assez plaisante. Mais, dans le troisième livre où ce froid Esprit s'échauffe, devient brûlant, prêche, chante, prie, enseigne l'Évangile, j'ai eu vite fini de rire; je me sentis mal au cœur, et je dus faire elfortsur moi-même pour achever le livre. Déjà dans la première moitié de la théorie de la croyance j'avais été si fatigué par les inconvenants commérages, les éternelles répétitions, par l'elTort incessant pour traduire le jargon idéaliste en honnête langage humain, et inversement, que je n'y pouvais presque plus tenir. Mais quand retentissent les beaux passages, quand Fichte se met à philosopher à grand renfort de timbales et de trompettes, quand il fait sonner toutes les cloches et jouer l'orgue tous registres ouverts, quand il ajoute les tonnerres des canons, les psaumes, les hymnes, les trombones, les cymbales, les harpes, les tambours, les fifres, vraiment je crus alors devenir fou; j'en perdis l'ouïe et la vue, et quand je laissai le livre j'étais à demi évanoui. • (Aus F.-H. JacobVs Nachlass, éd. Rudolf Zôppritz, 1. Bd., 70, Jacobi an Jean-Paul, Eulia, d. 13. Febr. 1800, p. 234-233.)
2. Aus F.-H. Jacobi's Aachlass, éd. R. Zôppritz, I. Bd., 71, Jacobi an Fichte, Eutin, d. 16. Màrz 1800, p. 239.
le mal extermine le mal. C'est donc ici qu'il faudrait chercher Vordo ordinans. la Providence siégerait dans l'enfer, et nous ne devrions espérer le bien que de la force du mal^. »
Fichle fut assurément informé de l'impression qu'avait produite sur Jacobi la Destination de l'homme; il n'osa plus soutenir un accord que Jacobi ne cessait de dénoncer. Depuis le jour d'ailleurs où Jacobi avait publié la Lettre avec sa conclusion remaniée- et l'adjonclion des propositions sur la nécessité et la liberté chez l'homme, il ne pouvait plus guère se faire d'illusion à cet égard; il était vivement irrité contre Jacobi; la colère bouillonnait en lui'; il s'en était même ouvert franchement à Reinhold *.
Cependant il conservait à Jacobi le respect et l'admiration de la première heure, et il en donna bientôt un témoignage public. Dans une note de son ouvrage satirique : La vie et les opinions singulières
1. Aus F.-H. Jacobi's Nachlass, éd. R. Zôpprilz, I. Bd., 71, Jacobi an Fichte, Eutin, d. 16. Màrz 1800, p. 240.
2. Jacobi lui-même la regrettait : • J'aurai beaucoup de déplaisir, écrivait-il à Reinhold, le 10 septembre 1799, quand la Lettre à Fichte sortira des presses, à cause de la conclusion qui contient un passage sur les idolâtres de tous les genres •; il ajoutait qu'il était heureux de ne pas lavoir communiquée à Reinhold en manuscrit et d'avoir ainsi mis Reinhold hors de cause vis-à-vis de Fichte qui d'un côté sera très satisfait de cette conclusion, mais d'un autre pourra aussi en être mécontent. (E. Reinhold, K.-L. Reinhold's Leben, Briefe, III, Jacobi, 8, Eutin, d. 10. September 1799, p. 2i9.)
3. E. Reinhold, K.-L. Reinhold's Leben, Rriefe, III, Jacobi, 9, Eutin, d. 28. Jan. 1800, p. 250 (Fichte ist entrûstet ûber mein gedrucktes Schreiben und es kocht gevvaltig in ihm).
4. Il lui apparaissait, écrivait-il à Reinhold, le 8 janvier 1800 :
1° Que Jacobi ne connaissait sa philosophie qu'à demi et pas du tout sa partie pratique.
2° Que s'il n'en était pas l'inventeur, il se rendait néanmoins complice des pires altérations, par exemple quand il affirmait que l'ordre moral n'avait rien d'actif ni de vivant, mais était un pur concept, affirmation qui n'étonnait pas d'Hcusinger, mais qu'on n'attendait pas de Jacobi, car le commentateur de Spinoza était assez pénétrant pour distinguer dans l'ordre moral entre l'ordo ordinatus et ïordo ordinans.
3° Que Jacobi soutenait à tort l'existence d'un Dieu personnel, car, à moins que par personnalité Jacobi n'entendit tout autre chose que ce qu'on entend d'ordinaire, on ne pouvait nier que le concept de la personne, telle que Fichte l'avait définie dans son Droit naturel, ne fût en contradiction avec l'idée de l'Infini.
4° Qu'en dépit des assertions de Jacobi, sa philosophie à lui, Fichte, reposait aussi bien que celle de Jacobi sur le Non-Savoir. En outre, dans ses adjonctions (les propositions sur la nécessité et la liberté), Jacobi paraissait soupçonner Fichte d'être un négateur de la liberté, accusation vraiment singulière, car tout son système, du commencement à la fin, n'était qu'une analyse du concept de la liberté. N'étaitce pas plutôt Jacobi qui, au fond, niait la liberté des êtres finis pour reporter toute activité en Dieu? Et alors Fichte reconnaissait ne l'avoir pas compris jusqu'ici, mais il renonçait à le discuter et à le convertir, puisque, de l'aveu de Jacobi lui-même, on ne peut trouver qu'en soi la conscience de la liberté personnelle, puisqu'on ne peut que croire à sa réalité. Il n'y avait alors qu'à le plaindre, comme tous les dogmatiques, car, sans l'hypothèse de la liberté, la conscience était inconcevable et son syst>3me n'était à son tour qu'un spinozisme, qu'un mysticisme. Seulement pourquoi ne l'avouait-il pas? (Fichle's Leben, II. Bd., Zweite Abth., III, 27, Fichte an Reinhold d. 8. Jan. 1800, p. 277-280.)
226 FIGHTE A BERLIN.
de Fr. Nicolaï (Fr, Nicolai's Leben und sonderbare Meinungen), il écHvait : « Entre Jacobi et moi il se peut bien que des divergences très notables se soient élevées, dont je trouve la raison capitale en ceci : Jacobi, sur certains points très essentiels, ne m'a pas suffisammeilt compris, ou, si la faute en est à la manière dont je me suis exprimé, l'ordre des idées dans sa pensée sUr Ces points ne correspond pas à Tondre réel suivant lequel elles se sont enchaînées dans la mienne. Tordre dans lequel je les mettrai clairement au jour aussitôt que possible ; enfin, pour tous leÉ penseurs, Jacobi, dans la guerre qu'il rnène contre le Nicolaïsme, s'est habitué à supposer chez chacun de ses adversaires au moins une petite part de ce Nicolaïsme, c'est-àdire de la rêvasserie (Denkerei) vide et sans but. A quoi je dois ajouter un mot : quelle que soit la manière dont Jacobi puisse jamais s'exprimer sur mon compte ou sui* mes entreprises, quand bien même je pourrais me trouver forcé d'y répondre, et si, suivant la destinée commune des hommes, Jacobi devait un jour subir l'affaiblissement de l'âge sans le remarquer, sans avoir un ami pour l'en avertir, qu'il parût alors au public inférieur à lui-même, tout cela ne m'empêchera pas de reconnaître publiquement en lui pour le passé Un des premiers hommes de son temps, un des rares anneaux de la chaîne qui constitue la tradition de la vraie philosophie; et ce mot, je le dis, non pour conserver les bonnes grâces de qui que ce soit, mais parce que c'est la vérité. Le respect envers les hommes ne se fonde pas sur des relations accidentelles, mais sur la connaissance de leurs mérites ; et il n'y a vraiment pas assez de choses au monde qui inspirent le respect pour saisir des motifs de les rabaisser à cause de menus scrupules ou à cause de raisons personnelles^. »
1. Fichte, S. U'., \IU. Bd., Friedrich Nicolai's Leben und sonderbare Meinungen, Anmerkungen, p. 31-32.