‹ Fichte et son temps (volume 4)Chapitre 37 sur 116 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

(' Toute mort dans la nature est naissance, et c'est précisément dans la mort qu'apparaît visiblement le prix de la vie. Il n'y a pas dans la nature de principe de mort, car la nature est partout et essentiellement vie; ce n'est pas la mort qui tue, c'est une vie plus vivante qui, cachée sous l'ancienne, commence et se développe. Mort et naissance, c'est simplement la lutte de la vie avec ellenu^me, pour s'exposer toujours plus radieuse, toujours plus semlijable à elle-même^. »

Ainsi s'achève la Destination de l'homme, dans une sorte d'hymne panthéistique. — Mais, en dépit des expressions de nature et de vie ([ui reviennent sans cesse sous la plume de Fichte, ce panthéisme est proprement spiritualiste; plus exactement, c'est un pan-moralisme. Et ce pan-moralisme est une réplique aux attaques contre la Théorie de la Science du mysticisme naturaliste où le romantisme vient de sombrer sous l'inspiration de J. Boehme et des Physiciens. Fichte, dont se revendiquaient publiquement jadis les fondateurs de l'École, et qui ne cachait plus, on l'a vu, sa défiance à l'égard de leur état d'esprit, n'est-il pas couramment accusé maintenant par eux d'avoir sacrifié par ignorance de la vraie science ^ la nature à la moralité; d'avoir préféré au sentiment, à l'appréhension immédiate de l'être les abstractions de la raison; d'avoir enfin construit une philosophie formelle sans contact avec la réalité^?

Or, la Destination de l'homme a précisément pour objel de justifier V Idéalisme transcendantal et d'établir que les critiques des roman-

1. Fichte, S. W., II. Bd., Die Bestimmung des Memchen, Drittes Buch, Glaube, p. 317-

2. Schleiermacher écrivait à Brinkmann que « Fichte ne paraissait pas avoir de connaissances détaillées dans d'autres sciences (pas môme en philosophie en tant qu'elle a un contenu positif), mais simplement les vues fçénérales que chacun peut avoir » {Ans Schleiermacher' s Leben. In Briefen, éd. \V. Dilthey, IV. Bd., i, ychleierm;icl>er an Brinkmann, Berlin, d. 4. Jan. 1800, p. .^3).

3. Le même Schleiermacher écrivait au même Brinkmann le 14 décembre 1803 : « Chez quiconque sépare si rigoureusement la philosophie de la vie, comme Fichte le fait, que peut-il y avoir de grand? Un grand virtuose, un virtuose liorné à un seul point de vue, mais combien peu un homme! », et il ajoute que c'est par pur besoin dialectique que Fichte a été amené à constituer un savoir, un savoir uniquement pour le savoir (Ans Schleierniacher's Leben. In Briefen, éd. W. Dilth 'V, IV. Bd., i, Schleiermacher an Brinkmann. Stolpe, d. 14. Dec. 1803. p. 9i). Enfin, ('ans une lettre à Reimer, de juin 1803, il parle en termes méprisants « d'une philosophie qui repose uniquement sur une base dialectique, sans aucun mysticisme, comi.ie c'est le cas chez Fichte pour l'Idéalisme {Aus Schleiermacher' s Leben. In Briefen, é I. W. Dilthey, IIL Bd., IV, Schleiermacher an Reimer, Zweite Hiilfle des Juni 1803 [.$rief\v., I, 370], p. 3r,0).

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tiques ne résistent point à Texanien. Le romantisme, en affirmant la réalité absolue et comme la divinité de la nature, fait de la nature l'objet d'un nouveau culte, mais la Destination de Vhomme montre que cette divinité n'est qu'une idole : la nature est un faux dieu.

D'abord le naturalisme conséquent est forcément un déterminisme absolu qui enveloppe dans la trame de sa nécessité jusqu'aux actes de la volonté humaine; Spinoza, chez lequel les romantiques vont maintenant puiser leur inspiration, l'avait nettement compris. Un pareil système satisfait peut-être aux conditions de l'intelligibilité parfaite, il contredit les aspirations de la moralité, les exigences de la liberté. Et le doute né de la confrontation de notre conscience avec le système naturaliste aboutit, en fin de compte, à la destruction même de la nature comme réalité distincte de l'esprit, à la démonstration qu'en divinisant la nature nous adorons un fantôme créé de toutes pièces par notre imagination.

Parce qu'elle avait fait évanouir ce fantôme, qu'elle avait refusé de lui accorder une réalité qu'il n'a pas, on accusait la Théorie de la Science d'être un formalisme, d'ignorer la vie. Pure calomnie : la Théorie de la Science, en effet, si elle refuse la réalité à ce qui n'est qu'une illusion, et la vie à ce qui est mort, connaît seule, au contraire, la réalité et la vraie vie; à son tour elle affirme, comme le romantisme, mais en un sens tout différent, que tout ce qui existe est une manifestation de la divinité, que l'univers est plein de Dieu.

La Théorie de la Science n'est nullement confinée dans les abstractions d'un savoir formel, et, au-dessus du savoir, elle place la croyance, l'organe au moyen duquel nous saisissons la réalité supra-sensible. Seulement la croyance, au sens où Fichte l'entend, n'a rien de commun avec la croyance dont parlent les mystiques; la croyance est encore pour lui un acte de la Raison; non plus sans doute l'acte de la Raison discursive, mais l'acte de la Raison pratique, le substitut de cette intuition de l'intelligible dont nous sommes dépourvus, l'espèce de certitude immédiate de l'Absolu que nous donne la conscience du devoir^. Ceci permet de comprendre le réalisme de Fichte, qui n'a rien de commun avec le naturalisme des romantiques : la nature est sans réalité en elle-même, mais elle reprend un sens, et l'univers est plein de Dieu, dès qu'on le considère comme le théâtre de la moralité. Qu'on se reporte à la page admirable où Fichte établit que seule l'existence^de nos devoirs et de nos droits nous permet d'affirmer l'existence d'un monde extérieur, qui ne serait pas une

1. Fichte, S. IF., II. Bd., Die Bestimnmng des Mcnschen, Zwoites Buch, Wissen, p, 2SG.

pure illusion, où il déclare « que la certitude de Texistence du monde repose uniquement sur la certitude de la loi morale », que nous ne pouvons renoncer à la loi morale sans que « pour nous aussitôt le monde, et nous avec lui, nous ne nous enfoncions dans le néant^ ». Qu'on se souvienne aussi du curieux passage qui termine la Destination de riiomme. où il semble que, sous le souffle de l'esprit, la nature entière se soit animée : on y verra qu'il ne s'agit nullement •d'attribuer à la nature un caractère divin qu'elle ne saurait avoir, — l'homme seul est en rapport avec le divin; il s'agit simplement d'établir qu'elle est pour nous la condition de réalisation d'une vie supérieure à la vie des sens, d'une vie qui se réalise ici-bas et non point après la mort, car « le monde supra-sensible n'est pas un monde à venir, c'est un monde actuel; à aucun moment de l'existence finie il n'est plus actuel qu'à l'autre, il n'est pas plus actuel •après l'existence d'une myriade de vies que dans l'instant présent^ ». Le rôle de la nature, c'est précisément de permettre aux hommes de s'élever, dans la vie terrestre, au-dessus des sens, jusqu'à la vie de la Raison, qui défie la mort et qui est une sorte de •création nouvelle ; le seul but possible de la nature, c'est d'expliciter la Raison^; « l'univers porte alors la marque propre de l'esprit, un progrès continu, un progrès à l'infini vers la perfection* ». L'homme a divinisé la nature dans la mesure où il s'est lui-même approché de Dieu.

Ainsi le savoir se trouve sans doute subordonné à l'action; la réflexion apparaît comme formelle, la volonté seule est créatrice; mais le primat de la volonté sur l'intelligence ne conduit ici nullement au mysticisme, car la volonté, au sens que lui donne Fichte. •c'est la Raison même, la Raison pratique : la réalité qu'elle construit ■est par excellence l'ordre intelligible.

Enfin, sans doute, c'est dans et par l'individu que s'exprime la réalité supérieure, la Volonté infinie^; mais, ici encore, le rapport de l'individu à l'Infini est, chez Fichte, inverse de celui que le romantisme avait prétendu établir. Le lien qui unit l'individu à l'Universel n'élève pas en quelque sorte l'individu à l'Absolu; l'individu reste ce qu'il est, un être purement relatif, un simple instrument qui s'efi'ace tout entier devant le but qu'il poursuit®.

1. Fichte, S. W., II. Bd., Die Beslimmung des Menscken, Drilles Buch, Glaube, p. 263.

2. Ibid., p. 28'J. Il est curieux de rapprocher ce passage de celui où Schleiermacher, ■dans ses Discours, exprime la même pensée. Y a-t-il là une simple coïncidence? ou

ne faul-il pas y voir plutôt le témoignage que Fichte a connu les Discours et y Jépond de son point de vue? — 3. Ibid., p. 318. — 4. Ibid., p. 317. — .">. Ibid., p. 303. — 6. Ibid., p. 312.

L'intention polémique de Fichte dans la SCHLEIE M\CHEit. Destination de l'homme ne paraît donc pas

douteuse. A la forme qu'il lui donne, dialogue et monologue, au lyrisme qui, d'un bout à Tautre, l'anime pour devenir débordant à la fin, on reconnaît les procédés ordinaires du romantisme; c'est d'autre part chez Fichte une méthode constante de réfutation que d'emprunter à ses adversaires leurs propres manières.

Ce trait n'avait pas échappé à Frédéric Schlegel, quand il déclarait à Schleiermacher tenir cette imitation « pour une méprise », affirmant que Fichte « ne réussirait jamais dans ce qu'eux, les romantiques, appelaient le dialogue ^ ».

Il était naturel que les romantiques visés, dans la Destination de l'homme, y répondissent. Et, en effet, YAthénée, au cours de l'année 1800, publia un compte rendu de l'ouvrage, signé de Schleiermacher, le philosophe du groupe.

Dès les premières lignes Schleiermacher déclare que « tout système est malheureusement obligé par la polémique de ses adversaires de se populariser plus tôt que cela ne devrait avoir lieu, non pas seulement pour profiter au monde, mais même pour ne pas nuire à la philosophie ^ » ; il range la Destination de l'homme dans cette catégorie des ouvrages à la fois polémiques et populaires.

Quand il cherche à préciser l'objet du livre, il y voit un effort pour déterminer le rapport de l'être raisonnable fini à l'Infini ^ : c'est le problème central que soulève le mysticisme de Schleiermacher. Fichte le résout dans un sens opposé; c'est pourquoi il commence par réfuter le naturalisme déterministe pour y substituer l'Idéalisme moral de la Critique. Aux yeux de Fichte, le système de la nécessité naturelle, qui n'est, au fond, que le spinozisme remis en honneur par les romantiques, fait de l'Infini la nature même; il repose tout entier

1. Ans Schleiermacher" s Leben. In Briefen, éd. W. Dilthey, III. Bd., m, Schlegel aa Schleiermacher, sans date, mais après une lettre du 16 janvier 1800, p. 153.

Voici le passage intégral : « Die Bestimmung des Menschen wird fur mieh vor der Hand wohl noch eine Weileim Unbestimmten ruhea.... Ich glaube auch, dass Dcine Bestimmung oder Notiz derselben mir einen weit bestimmteren Eindruck geben Avird. An sich halte ich's fiir eine faische Tendenz, dass Fichte sich in dergleichcii Redensarten gebraucht. Zu dem uas wir ein Gespràch oder auch nur oinen Brief nennen, wird er es nie briugen, da ja selbst seinen Reden ans Yolk, zu denen er doch sonst entschiedneu Beruf hat, immer etwas fehlt, \vas doch nicht fehlen durfte. »

2. Schleiermacher, S. IF., Berlin, G. Reimer, 1846, Dritte Abth., Zur Philosophie, I. Bd., Aus dem Athenaum, 1800. Fichte's Bestimmung des Menschen, p. 523.— 3. Ibid.,. p. 531.

sur une pure illusion. Schleiermacher s'élève contre la polémique de Fichte : à son tour, il soupçonne que « l'effroi si grand de Fichte devant la nécessité universelle de la nature » repose sur une illusion, « l'illusion pratique à laquelle l'homme tient le plus ». Fichte combat le naturalisme, parce que la vérité du naturalisme compromettrait chez l'homme « l'intérêt qu'il se porte à lui-même, qu'il porte à sa personne comme être fini, parce qu'il voudrait n'être absolument rien en autrui et pour autrui, n'avoir d'être qu'en soi et pour soi, parce qu'il voudrait attribuer à son devenir, à son action particulière dans le monde la responsabilité, le mérite, la faute' ».

C'est précisément cette illusion dont témoigne le titre même de la Destination de l'homme, car parler de destination, de but, c'est justement se placer au point de vue du devenir, du changement, du devoir-être, si l'on veut^

Or, cette « illusion pratique », Schleiermacher, avec tous les romantiques, prétend la dissiper au profit de la « vérité pratique ». Au point de vue du devoir et du devenir, il veut substituer le point de vue de la possession et le point de vue de l'être ; il veut réconcilier dans une synthèse supérieure le Spinozisme et le Moralisme.

« C'est ainsi, déclare-t-il, que, si l'on croit ou simplement si l'on veut croire à la liberté, on se place déjà sur le terrain de l'existence, de la réalité absolue : la question de la destination n'a plus de sens, ou plutôt la question de la destination ne peut être résolue que si celle de l'existence a d'abord été posée; le problème de l'existence, c'est, en effet, le problème de la nature même, entendue au sens où il faut l'entendre. Pour parler de la destination de l'homme il faut avoir d'abord compris sa nature. En termes d'Ecole, le devoir suppose connu le bien'. »

Cette confusion vicie l'ouvrage de Fichte d'un bout à l'autre, du premier au troisième livre : il s'inquiète soi-disant de la destination de l'homme, — opposant l'homme à la nature, — mais, à vrai dire, cette destination, il ne la cherche nullement ; la question pour lui ne se pose même pas, du moment qu'est résolue celle de l'essence de la nature humaine, du moment que Fichte croit dès l'abord à la réalité de cette Volonté infinie dont le monde n'est que l'instrument, et dont la volonté individuelle, quand elle obéit à la voix de la conscience, n'est que l'écho *.

1. Schleiermacher, s. IF.,Dritte Al.lh., Zur Philosophie, I. Bd., Ausdem Athenâum, 1800. Fichte" s Bestimmung des A/ensc/ien,p. 333. Voir aussi :Dilthey, LebcnSclileiermachers, II. Buch, 7. Kap., iv, p. 346-347.

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