Faubourg d'Iéna, sur la rive droite de la Saale
3. Ce projet fait partie des manuscrits inédits de la correspondance d'A.-G. Schlegel déposée à la Bibliothèque royale de Dresde (8" vol., e 90); il a été publié pour la première fois en 1909 par le D' Otto Fiebieger sous le titre : Johann GottUeb Fichtcs Antische Plane wdlirend der Jahre 1799-1801, dans les Neue Jahrbiicher fur das klassische Altertum, Geschichte und deutsche Literatur, édité par J. Ilberg, I. Abth., XXIlI. Bd., 3. Heft, p. 210-215. Nous croyons devoir en reproduire le texte intégral qu'on trouvera dans l'Appendice I.
4. Aus Schleierinacker's Leben. In Briefcn, éd. W. Dillhey, Berlin, Reimer, IS.'jS, III. Bd., m, A.-W. Schlegel an Schleiermacher, lena, den 21. April 1800, p. 109.
5. Ibid., A.-W. Schlegel an Schleiermacher, Bamberg, den 20. August 1800, p. 221.
■disait ; « chez Fichte tout tend à une constitution monarchique, et nous sommes républicains. Fichte peut bien encore, s'il lui plaît, «xécuter son projet; mais nous lui avons donné à entendre de manière suffisamment claire qu'il lui faudra pour cela chercher dautres collaborateurs que nous », et il ne savait vraiment pas où Fichte pourrait ailleurs en trouver de bons ^
Schlegel combattait enfin le projet de Fichte pour son esprit de système dans le contenu et dans la forme; il y avait des choses qu'il •était « impossible à ses amis et à lui de produire pour la première fois au jour autrement que d'une manière fragmentaire; ils se bornaient à chercher Tunité dans Tesprit et dans la communauté de tendances * ».
La résistance que Fichte rencontra ainsi de G. KEGOCiATioNS DE j^ .^ ^^ Schlegel ne fit qu'exaspérer ses
^Qi^j) instincts « de monarque et d autocrate »,
comme disait Schlegel, en parlant de lui. Loin de céder à leurs objections et à leurs désirs, loin de faciliter une entente qui aurait rendu possible l'exécution du projet, il ne fit que s'entêter davantage. Or, comme, sans la collaboration de Schelling, de Schlegel et de tout leur cercle, le projet n'était pas actuellement viable, Fichte préféra, sinon Tabandonner, du moins le différer jusqu'au jour où il trouverait ailleurs les concours nombreux dont il avait besoin^.
En attendant, avant même d'avoir quitté léna, et pour préparer les voies, il envisageait déjà un projet moins vaste : la création d'une revue des revues critiques actuelles; il s"en ouvrait à Reinhold •dans une lettre datée du 8 février 1800. Il ne s'agissait plus d'exercer sur le public, ainsi que l'avait fait, avec les Lettres sur la littérature^ la Bibliothèque allemande universelle, une influence par le compte rendu direct des livres eux-mêmes, comme au temps où il lisait des livres. Aujourd'hui il ne lisait plus; ses livres, c'étaient les comptes rendus, une lecture à la deuxième puissance. Et ces comptes rendus étaient d'une pauvreté lamentable, l'œuvre, non de maîtres dans les sciences ou les arts, mais de véritables écoliers, de simples bousilleurs. Fichte, pour édifier son siècle, se proposait donc de faire une critique de ces comptes rendus, qu'il confierait à des hommes tek que Reinhold, Schelling et lui-même.
1. Aus Schleier mâcher' s Leben. In Briefen, éd. W. Dilthey, III. Bd., m, A^W. Sthlegel an Schleiermacher, lena, den 9. Juni 1800, p. 184.
2. Ibid., A.-W. Schlegel an Schleiermacher, lena, den 9. Juni 1800, p. 184.
3. Fichte's Leben, II. Bd., Zweite Abth.. IV, 16, Schelling an Fichte, Bamberg, den 0. Sept. 1800. p. 315-310. Voir aussi Ibid., III, 28, Fichte an Reinhold, lena, den 8. Febr. 1800, p. 282.
LE PROJET d'institut CRITIQUE. 235
Il serait alors sûr que les discussions « partiraient de principes f,a'néraux, aboutiraient à des principes plus généraux, qu'elles saisii raient le mal dans ses racines et qu'elles seraient ainsi vraiment instructives et intéressantes », Si Ton s'adressait à d'autres coUaborati'iirs, il faudrait qu'ils fussent animés du même esprit, autrement on leur renverrait leurs travaux.
Mais un tel projet ne permettrait pas d'embrasser la totalité des luiuveautés parues, ce qui était le vœu de la plupart des lecteurs des revues critiques; l'organe en question risquait donc de n'être acheté que fort peu et, à la longue, de ne plus l'être du tout. Il faudrait donc, pour compléter la critique des comptes rendus, y joindre des annonces de première main : le meilleur moyen serait de demander des comptes rendus de leurs propres ouvrages aux auteurs ; ces annonces seraient ce que devrait être toute bonne préface.
Une pareille publication aurait comme effet le plus immédiat de faire revenir le public de son respect superstitieux pour les comptes rendus, de forcer les revues de comptes rendus à s'améliorer ou à disparaître^. En Reinhold, Fichte voyait l'homme dont avait besoin l'entreprise, Thomme considérable dans les lettres, réputé pour son humanité, sa douceur, son esprit de conciliation, sa circonspection. Seul il était capable de faire accepter au public savant la partie paradoxale du projet, les comptes rendus parles auteurs de leurs propres ouvrages. Fichte demandait donc à Reinhold d'accepter la direction de la nouvelle Revue, car il serait compromettant pour elle de porter sur sa couverture à la fois les noms de Fichte et de Schelling : c'eût été lui donner, dès le début, comme une allure de combat'. Mais, pour n'être pas en vedette, Fichte et Schelling n'en seraient pas moins les soutiens de la Revue ; ils se partageraient la besogne essentielle. Fichte, par condescendance pour Schelling, consentirait à solliciter la collaboration de Guillaume et de Frédéric Schlegel, mais par condescendance pour Schelling seulement, car il avait contre Guillaume un ressentiment profond depuis l'échec de son premier projet'.
1. Fichie's Leben, II. Bd., Zweite Abth., III, 28, Fichte an Reinhold, lena, don 8. Febr. 1800, p. 282-283. — 2. Ibid., p. 284.
3. E. Reinhold, K.-L. Reinhold's Leben und litterarischcs Wirken, Zweite Abth., Briefe, II, Fichte. 14, lena, den 18. Febr. 1800, p. 220-221. Cette lettre a été publiée dans la biographie de Fichte par son i'iU {Fichie's Leben, 11. Ed., Zweite Abth., III, 28, Reinhold an Fichte, lena, den 8. Febr. 1800, p. 283-284), mais elle est datée du 8 février, et le passage que nous citons y a été supprimé. Pour être complet, ajoutons que la suite de la lettre porte sur Frédéric un jugement plus favorable : « Mais le cadet, dit Fichte, est, au fond, un brave homme, infatigable dans la recherche du meilleur..., dont on pourrait faire quelque chose si son manque opiniâtre de malurité (hartnackige Unreife) disparaissait, s'il voulait choisir un meilleur idéal que son frère, et en qui l'élolTe est dix fois supérieure. »
236 FIGHTE A BERLIN.
Ce second projet de Fichte n'eut pas plus de succès que le premier. Reinhold, à cette heure, préparait une conversion nouvelle, il avait de tout autres desseins que de s'enrôler sous la bannière de Fichte. Il répondit par une fin de non-recevoir. Dans une lettre qui porte la date du l" mars 1800, il reconnaissait sans doute l'opportunité de l'entreprise ; mais il ajoutait qu'il lui serait bien difficile d'en accepter la co-direction. Il ne pouvait, en effet, s'agir, dans l'esprit de Fichte, de faire de lui un simple prête-nom destiné à tromper le public; or, la lecture des manuscrits et leur publication en temps utile, que comportait une co-direction effective, était à peu près impossible dans l'éloignement où Reinhold se trouvait de Fichte; elle exigeait, en outre, des loisirs dont Reinhold ne disposait pas. D'ailleurs Fichte et lui avaient une manière trop différente de juger ceux qui professaient une opinion philosophique autre que la leur pour qu'une collaboration utile pût s'établir à distance; entre eux le désaccord était assez profond pour qu'aucun des deux pût consentir à accepter sans discussion le jugement de l'autre^. C'était donc pour Fichte un nouvel échec.
Mais à ce moment même il sembla qu'une autre issue s'offrît.