D. LE NT ENTE AVEC UNGER
En revenant à Berlin, Fichte eut vent d'une entreprise analogue à celle dont il avait conçu le plan à léna. L'auteur en était l'historien Ch.-L. Woltmann, qui avait agi à l'instigation de l'éditeur J.-F. Unger de Berlin. Unger, ayant sans doute compris de quel secours Fichte pourrait être à son projet, le lui avait communiqué, avec l'intention, semble-t-il. de donner la première place à Fichte et de reléguer au second plan Woltmann, « mauvais écrivain » auquel on couperait les ailes et dont on ferait ce qu'on voudrait. Fichte avait accepté de remanier à son gré le « plan de fortune » d'Unger, il lui avait promis a priori, sans même les avoir consultés au préalable, le concours de Schelling, de Schlegel et de tous leurs amis ^. Une lettre de Schelling, du 14 mai 1800, atteste son ignorance : il demande à Fichte des nouvelles d'un « Journal critique à la deuxième puissance », estimant l'heure propice à sa réalisation'. Fichte, loin de lui avouer qu'il avait abandonné ce projet, lui répondait : « En ce qui
1. Fichte's Leben, II. Bd., Zweite Abth., III, 29, Reinhold an Fichte, Kiel, den 1. Miirz 1800, p. 285.
2. Lettre inédite de Schleiermacher àA.-G. SchlegeL du 29 août 1800, 23" vol. des inédits de la Bibliothèque de Dresde (voir Appendice VI). l
3. Fichte's Leben, IL Bd., Zweite Abth., IV, 11, Schelling an Fichte, Bamberg, deaJ 14. Mai 1800, p. 310. '
concerne l'exécution de notre plan, il ne faut rien hâter. Un homme riche à qui je pensais ici, et sur lequel je comptais, se précipite de lui-même dans mes bras, car il me presse de lui faire un cours privé* ». Fichte tenait donc ses négociations secrètes; seul A. -F. Bernhardi, son plus intime ami à Berlin, avait reçu ses confidences.
E. LW PROJET DE
Mais, tandis que Fichte opérait ainsi en silence ^, A,-G. Schlesrel, de son côté, à l'insu
A.-G. SCBLEGEL : « LES r^ ,
ANNALES ». ûe Fichte et même de Schelling-, dont Fré-
déric mettait fort en doute le « talent critique ' », chei'chait à fonder, en remplacement du Journal littéraire universel, une « grande Revue » qui serait pour la défense de leurs idées l'organe dont ils étaient privés depuis la disparition de V Athénée. Cette revue qui se présenterait comme une suite de V Athénée devait prendre la forme modeste de Notices critiques*. Frédéric, en annonçant la chose à Schleiermacher, le 16 janvier 1800, lui demandait sa collaboration^.
Schleiermacher ainsi consulté prodigua ses encouragements et ses promesses. Il décida même A.-G. Schlegel, qui se piquait d' « esprit républicain » et proposait de faire de la nouvelle Institution un organisme dont tous les membres seraient sur le pied d'une entière égalité, à accepter, en dépit de ses scrupules, la direction nominale de l'entreprise '. Schlegel, en le remerciant avec joie de sa confiance,
1. Fichte's Leben, II. Bd., Zwoite Ablh., IV, 12. Fichte an Schelling, Berlin, den 9. Juni 1800, p. 310-311.
2. LeUre inédite de Schleiermacher à A.-G. Schlegel du 29 août 1800 (voir Appendice VI).
3. Aus Schleiermacher'' s Leben. In Briefen, éd. W. Dillhey, III. Ed., m, Fr. Schlegel an Schleiermacher, den 16. Januar 1800, p. 150. «Mit dem grossen Institut an die Stelle der A. L. Z. wirds wohl so werden, dass wir beyden, W. und ich, in aller Stille nach dem Eingang des Athenàums die kritischen Notizen fortsetzen, und mit Dank annehmen was uns einer oder der andre giebt. Kônntest Du fiir das Wissenschaftliche recht viel beytragen und helfen, so kônnten wir allerdings in dem bisherigen kleinen Umfang schon etwas bedeutendes leisten. Fichte bat doch eigentlich entschieden kein Talent zu diesem Geschàft, und Schelling bat wenigstens noch kein Zeichen davon gegeben. »
4. Les notices critiques de VAthénée, qui avaient eu leur heure de célébrité, devaient ainsi survivre, dans l'esprit de Schlegel, à VAthénée même.
5. Aus Schleiermacher' s Leben. In Briefen, éd. W. Dillhey, III. Bd., m, Fr. Schlegel an Schleiermacher, d. 16. Januar 1800, p. 130.
6. Dans une lettre datée de Berlin, 12 avril 1800, et qui se trouve dans les inédits de la Bibliothèque de Dresde, il écrit :
« Ich fur meinen Theil verspreche nicht nur fôrmlich und ordentlich meine Portion zu liefern, sondern gebe Ihnen auch hiemit feierlich meine Stimme zum Redaktorat... »; et, dans une lettre, inédite aussi, du 3 mai, il écrit encore :
« Redakleur der Notizen sind Sie ohne weiteres Stimmensammeln von selbst, weil es kein Anderer sein kann » (voir Appendices III et IV).
238 FIGHTE A BERLIN.
lui déclara vouloir faire en sorte que « l'existence d'un directeur unique servît à quelque chose, sans pourtant faire tort au principe de Tégalité ^ ».
Il lui fallait maintenant se préoccuper de trouver à Leipzig un éditeur, « mais avec discrétion, pour qu'on ne connût pas trop tôt le projet^ ». Quant aux collaborateurs, les premiers sur le concours desquels il comptait, c'étaient, avec lui-même, Schleiermacher et Bernhardi, Frédéric serait à coup sûr du nombre, mais actuellement il n'avait pas de notices prêtes; Tieck aurait aussi sa place parmi eux. Enfin Dorothée Veit et Caroline Schlegel apporteraient, en matière de roman et de théâtre, un appoint qui ne serait pas négligeable ^.
Schlegel pensait que les Notices constituées de la sorte pourraient absolument remplacer V Athénée dans la pénétration de la critique, dans l'énergie et l'ouverture d'esprit (Liberalitât), et il espérait qu'elles seraient aussi redoutées *.
Le plan critique que Schlegel avait ainsi conçu « ne lui sortait de la tête ni jour ni nuit ». Il se rendit à Leipzig, à la recherche d'un éditeur : il entra en négociations avec Cotta; il écrivit, sur sa demande, un plan. Ayant longuement réfléchi, il crut devoir renoncer au titre de Notices, titre trop limitatif impliquant des jugements fragmentaires et ne convenant pas à l'étendue qu'il entendait donner à l'entreprise ; en outre, ce nom serait à peine compréhensible pour les lecteurs qui n'auraient pas connu Y Athénée. Après quelques hésitations il s'arrêta d'abord au titre d'Annales critiques de la Littérature allemande (Kritische Jahrbûcher der deutschen Literatur)^, puis, définitivement, à celui d'Anna les scientifiques et littéraires pour /'^//ema^ne (Jahrbûcher derWissenschaftundKunst fur Deutschland).
Ce projet, qu'il avait rédigé pour la plus grande part en collaboration avec son frère Frédéric®, et qu'il avait déjà soumis à Goethe", Schlegel l'adressa, le 7 juillet, à Schleiermacher, en même temps
1. Aus Schleiermacher' s Lehen. In Briefen, éd. W. Dilthey, III. Bd., m, A.-W. Schlegel aa Schleiermacher, lena, den 21. April 1800, p. 169. — 2. Ibid., p. 169-170. — 3. Ibid., p. 170. L'idée de faire appel à Dorothée et à Caroline semble être venue de Schleiermacher, car, dans la lettre inédite du 12 avril, on lit : <- Bernhardi habe ich seit Gestern da ich Ihren Brief erapfing noch nicht sehen kônnen; ich will ihn aber heute aufsuchen und ihm das nôthige mittheilen. Den literar-Artikel im Archiv wird er wol ohne Schwierigkeit aufgeben, aber fur die Bomane ist, ^\'\e ich fiirchle, weder er noch seine Frau, mit der er in dieser Biicksicht schr eine Person ausmacht, zu rechnen, \veil er in diesem Artikel jetzt viel in der A. L. Z. arbeitet, und ob er dièse auch sogleich aufgeben wiirde weiss ich nicht. Indess haben wir ja Caroline und Dorothea, die gewiss fiir dièses Fach nicht nur vortrefllich sondern auch geuug sind. »
4. Ans Schleiermacher's Leben. In Briefen, éd. W. Dilthey, III. Ed., m. A.-W. Schlegel an Schleiermacher, lena, den 21. April 18oO, p. 170. — 5. Ibid., A.-W. Schlegel an Schleiermacher, lena, den 9. Juni 1800, p. 183.— 6. Ibid., A.-W. Schlegel an Schleiermacher, lena, den 7. Tuli 1800, p. 197. — 7. Ibid., A.-W. Schlegel an Schleiermacher, Icua. den 9. Juni 1800, p. 184.
qu'une lettre où il lui demandait son assentiment ou ses observations; il le priait aussi de bien vouloir le montrer à Bernhardi et à Tieck,. enfin il en avait envoyé un exemplaire à Schelling : il attendait leurs réponses pour s'entendre avec Cotta ou — à son défaut — avec un autre éditeur*.
Schlegel, au début, s'abstint, on l'a vu,
F. RIVALITÉ DE d'entretenir Schelling de ses négociations,
A.-G. SCHLEGEL ET DE ^-^^^ ^^-^ j^ Considérât comme un de ses