‹ Fichte et son temps (volume 4)Chapitre 5 sur 116 · Ibid., lettre du 2 août, p. Sl.j · texte numérisé non relu

Ibid., lettre du 2 août, p. Sl.j

3. K. lliileljraiid, Revue des Deux Mondes. La sociélé de Berlin de Î789 à 1815, lo mars 1870, t. LXX.Wl, p. 448.

auspices de Frédéric Schlegel, dans les salons d'Henriette Herz ou dans la « mansarde » de Rahel Levin. A cette heure, en effet, les salons Israélites étaient devenus véritablement les foyers d'où rayonnait toute la vie intellectuelle du temps. La tolérance du grand Frédéric avait permis aux Juifs de sortir de l'espèce de ghetto moral où, jusque-là, des préjugés séculaires les avaient isolés. Enrichis par la guerre, ils eurent bientôt fait, la paix venue, de profiter de leur fortune et de leurs loisirs pour acquérir une forte instruction : une affinité secrète les attirait vers la culture française alors à la mode; ils s'en rendirent vite maîtres, plus vite que les purs Allemands. Ne possédaient-ils pas, comme les Français, « l'esprit proprement dit, la saillie, le goût des choses finement dites, le ton moqueur et la promptitude à saisir le ridicule; puis le bon sens, un certain rationalisme pratique, qui se porte vers l'arrangement même de la vie, et qui fait le désespoir des natures rêveuses, incapables de le comprendre, partant promptes à le condamner »? Ce n'est pas tout : « la sagacité pénétrante, l'intelligence ennemie des nuances qui échappent à l'analyse comme des sentiments qui n'ont point de caractère tranché ne se trahissent-elles pas dans la vie des Israélites autant pour le moins que dans leurs œuvres d'esprit* », et ne sont-elles pas aussi des traits caractéristiques du génie français?

Française encore, cette « absence totale de préjugés naturelle aux émancipés d'hier, sans passé ni tradition, dans une société dont ils ignoraient les lois et les principes- »; française enfin, l'émancipation intellectuelle et la tolérance religieuse que venait de leur apprendre un coreligionnaire, le philosophe Moïse Mendelssohn, dont l'action, soutenue par l'autorité du grand Lessing, contribua si puissamment, dans les dernières années du siècle, à transformer l'esprit berlinois. Mendelssohn prêchait d'ailleurs d exemple, brisant les barrières que l'orthodoxie, fortifiée par la persécution, avait édifiées entre juifs et chrétiens; il leva, pour sa famille, l'interdiction, sous peine de souillure, de tout commerce avec les non-juifs, il reçut à sa propre table des chrétiens, sans peur d'être détourné par eux de ses devoirs et de sa religion; il ne jugea pas non plus nécessaire à sa foi, pourtant sévère (il observait encore la lettre même du mosaïsme), de condamner la vie moderne ; il ne refusa pas à ses filles Henriette et Dorothée, avec la liberté de tout lire, celle de fréquenter le monde, la ville, les théâtres, et de se parer pour y plaire. Exemple vile suivi par les riches banquiers de Berlin, les Cohen, les Hzig, les Ephraïm, les Meyer, fiers de mettre leurs palais et leur luxe à la disposition

i. K. Hillebrand, Revue des Deux Mondes, art. cité, p. 448-449. — 2.,Ibid., p. 449.

FICHTE ET LA FRANG-MAGONNERIE. 7

de la haute noblesse qui, moins esclave des vieux préjugés que la bourgeoisie, ne dédaignait pas de les fréquenter. Elle avait, il est vrai, pour ne pas se faire prier, d'autres raisons que la largeur de son esprit, formé à lécole des Encyclopédistes français, enivré des idées libératrices de la Révolution. Les femmes qui tenaient ces salons étaient jeunes, belles, parfois coquettes; culture raffinée, goût des choses modernes, esprit totalement émancipé, indulgence entière à Tégard des hôtes qui honoraient leurs réunions, tout, chez elles, faisait oublier leurs origines. En fallait-il davantage pour que les grands seigneurs, qui, dans les milieux guindés et austères de Taristocratie protestante, se sentaient à Tétroit et se mouraient d'ennui, fussent heureux de se donner rendez-vous dans une société où ils trouvaient, avec Télégance dans le luxe, la liberté la plus franche et le culte des choses de Fesprit? D'aucuns même n'estimaient pas indignes de leur amour ces femmes ou ces filles de Juifs enrichis, et celles-ci acceptaient leurs hommages, parfois même mieux, leur nom. Citerons-nous l'exemple d'Adèle Cohen, épousant un grand seigneur prussien, celui de la baronne de Grotthuis, née Sarah Meyer, qui tint à Berlin une brillante place, tandis que sa sœur cadette Marianne, devenue princesse de Reuss, traitait d'égale à égale avec les princesses de Courlande, de Ligne et Clary? Rappellerons-nous que, des filles de l'ancien prêteur à gages Itzig, la cadette fut faite baronne d'Eskeles, et que l'aînée, devenue veuve du baron d'Arnstein, refusait la main, les titres et la fortune du prince souverain Charles de Lichtenstein qui se battit en duel et mourut pour elle*? Mais, au milieu de tous ces cercles, deux salons rivalisaient de célébrité, et, de toutes ces femmes, deux exercèrent une influence décisive, l'une par l'éclat de sa beauté, l'autre par son étonnant « génie » 2, Henriette Herz et Rahel Levin.

1. K. Hillebrand, Revue des Deux Mondes, art. cité, p. 454-4")8.

2. C'est le mot qui vient, comme naturellement, dans la bouche ou sous la plume ■de ceux qui l'ont connue.

A M"" de Staël lui demandant « s'il trouvait qu'elle avait tant d'esprit » Brinkmann répondait qu'on ne la préconiserait pas tant, si elle n'avait que de l'esprit. 11 affirmait qu'elle avait du génie, un génie qu'Athènes eût apprécié.

Et, après avoir conversé avec elle, M""" de Staël écrit à Hrinkmann : « Je vous fais amende honorahle : vous n'avez rien exagéré. Elle est étonnante! Je ne saurais que répéter, ce que j'ai dit mille fois pendant ce voyage; que l'Allemagne est une mine de génie, dont on ne connaît nulle part les richesses, ni la profondeur. Vous êtes bien heureux de posséder ici une amie pareille. » (K.-A. Varnhagcn von Ense, Ausgewdhlte Schriflen, XI.\. Bd., Dritte Abth., Vermischte Schriftcn, Drilter Theil, Leipzig, Brockhaus, 1876, Rahel, Brief an Varnhagen von Ense, nach dem Tode seiner Gatlin, von G. Freiherrn von Brinkmann, p. 235-230.)

Elle marquis de Custine écrivait à son tour: « Son esprit suffisait atout, parce que c'était mieux que de l'esprit : c'était du génie au service de l'intimité et même de la société. » Ibid., M'"'' de Varnhagen, par le marquis de Custine, p. 207.

Honrieltc appartenait à raristocratie juive; elle était de famille portugaise. Son père, le docteur Lemos, après lui avoir donné une instruction très complète et la connaissance de plusieurs langues, l'avait mariée, toute jeune, à quinze ans, au D'' Herz, médecin aussi sérieux que distingué philosophe; c'était un des disciples les plus estimés de Kant. Henriette avait la tête fine et les traits purs des statues grecques; elle avait une abondante chevelure d'ébène. le buste ample et ferme, un teint mat qui lui avait valu le surnom de belle Cii'cassienne; sa haute et majestueuse stature l'avait fait appeler aussi la Muse tragique. C'est dire assez l'impression que produisait son aspect. Elle lui dut sans doute le meilleur de son influence, car toute sa culture et sa facilité ne lui avaient point donné ce charme de l'esprit qui n'appartient qu'aux natures originales et qui survit aux charmes du visage. Aussi perdit-elle, avec sa jeunesse, le secret de son empire. Mais son règne fut éclatant comme sa beauté : l'attrait qu'elle exerçait fit de son salon une des curiosités de Berlin: et Mirabeau, lors de son passage dans la capitale de la Prusse, ne dédaigna pas de la voir.

Elle réunissait autour d'elle toutes les célébrités du temps : le comte Bernstorff, le conseiller de Gentz, le comte de Dohna-Schlobitten, le futur ministre des AtTaires étrangères Ancillon, le francmaçon Fessier ; elle eut l'honneur de recevoir la visite de Schiller, de donner l'hospitalité à Jean-Paul; elle avait pour familiers Adalbert de Chamisso et Frédéric Schlegel, pour admirateurs passionnés G. de Humboldt et Louis Rcirne; son intimité avec Schleiermacher eût été prise pour de l'amour, si l'on avait ignoré la froideur de son tempérament et la fermeté de sa vertu. Elle usa de ses illustres amis pour satisfaire sa vanité. Elle rêvait de ces salons français du XVII® siècle qui furent les premiers cénacles littéraires; elle voulait à son tour diriger les beaux esprits de son temps, elle y parvint. La Ligue de la vertu dont elle était la fondatrice devint le berceau du romantisme naissant; elle imposait à ses membres le tendre tutoiement, l'échange de correspondances sentimentales et toute la phraséologie des « amours de tète »; elle encourageait les enthousiasmes décommande et une sorte de mysticisme sensuel; elle invoquait le « développement moral » et « le bonheur dans l'affection », mais sans devoirs, car 1' « affection ne connaît pas de devoirs », et, supprimant « toutes les barrières d'une bienséance purement conventionnelle >% elle préparait toutes les extravagances et toutes les folies du romantisme'.

1. K. Hillcbrand, Revue des Deux Mondes, art. cité, p. 438-462.

La Ligne de la vertu eut une longue durée, elle vivait encore au momenl de Tarrivée de Fichle à Berlin. Et, lorsqu'elle disparut, Henrielle, dont la beauté, à quarante ans passés, commençait à décliner, pouvait craindre pour rexistencc même de son salon; elle sut retenir encore les familiers de la maison. Chaque foire de Leipzig apportait alors un nouveau drame de Schiller, une nouvelle création de Gœthe, pour ne parler que des génies; Henriette lisait avec un art incomparable : elle fonda un Cercle de lectures. Et Ton vint assidûment écouter chez elle les œuvres du jour, jouer avec elle les pièces de théâtre; Henriette avait ainsi trouvé le moyen de renouveler l'attrait de ses réunions, à l'heure même où son amie Rahel devenait, par la supériorité de son esprit, l'arbitre du goût dans la société de Berlin. Ce fut son dernier triomphe et sa dernière joie : Herz, mort en 1803, l'avait laissée presque sans fortune; de toul son luxe d'antan il ne lui restait pas même de quoi vivre; un fidèle entre ses anciens amis, le comte de Dohna, lui offrit sa main; elle refusa pour ne point se convertir; la brillante initiatrice de la Ligue de la vertu et du Cercle de lectures fut réduite à donner des leçons de français, d'anglais, d'italien, finalement à se placer comme gouvernante ^.

RaheP, la fille du grand joaillier Levin, de six ans plus jeune qu'Henriette, n'avait point pour plaire les formes sculpturales de son amie; elle avait mieux, l'ascendant de sa profonde originalité. Elevée à rude école par un père despotique qui tentait de briser sa personnalité naissante, elle avait appris toute jeune l'art de souffrir; la douleur avait trempé son âme et affiné son intelligence. Indifférente aux pratiques de la religion, qu'elle ignorait, son cœur était pourtant profondément religieux; douée d'une sensibilité exquise, presque maladive, elle vibrait au moindre souffle; elle ne voyait point, comme tant d'autres, les choses à travers les formules apprises et sous le voile des abstractions; elle en avait l'expérience directe, et l'immédiate intuition. Femme sans prétention d'ailleurs et de la plus franche simplicité, indulgente aux misères des autres, secourable à leurs souffrances, pitoyable aux déshérités, sympa-

1. K. Hillebrand, Revue des Deux Mondes, art. cité, p. 462 et 482; voir aussi J. Fiirst, Henriette Her:. Ihr Leben und ihre Eriiuierungen, Berlin, 1850. Yerlag von Willielni Hertz, p. 48-49, o4-r,8.

2. Sur Ualicl, voir Varnhagen, Ausgewdhlle Schriften, XIX. Bd.,Dritte Abth., Vermischte Schrifttn, III. Theil. Rahel Levin und ihre Gesellschaft gegen Ende des Jahres 1801. (.Vus den Papiercn des Grafen S.), p. 138-182. Der Salon der Frau von Varnhagen, Berlin, im Miirz 18:U), p. 183-210; Rahel's Bild, p. 211-210; Rahel, Brief an Varnhagen von Ense, nach dein Tode seiner Galtin, von Gustav Freiherrn von Brinkmann, p. 217- 252 ;;)/'«<■ de Varnhar/en. par le Marquis de Cusline, p. 233-274; Ueber Rahel's Religiositdt, von einem ihrer alteren Freunde, p. 273-314.

10 FICIITE A BERLIN.

thique aux humbles, bonne poui" tous, n'ayant quune haine, celle de la médiocrité, qu'un amour, celui de la vérité, « Dans la grande et universelle misère du monde, disait-elle toute jeune, je me suis j vouée tout entière à un seul dieu, et, toutes les fois que j'ai été sauvée, c'est à lui que j'ai dû mon salut; ce dieu, c'est la vérité ^ » Telle était Rahel, et telle elle se montrait dans le salon de la Jàgerstrasse, chez sa mère où elle recevait, sans cérémonie et sans luxe : une simple bonne passait aux hommes les plus illustres quelques tasses de thé. Elle détestait trop les sentiments factices pour envier l'espèce de cénacle qui avait fait la gloire d'Henriette Herz; elle avait même eu, en dépit de ses seize ans, la perspicacité de mesurer le vide et la vanité de la Ligue de la vertu, elle avait eu le courage d"y refuser une place. Elle préférait choisir ses amis, et elle n'admettait guère auprès d'elle que ceux dont elle connaissait la franchise ou l'originalité; mais elle honorait le talent où elle le trouvait, sans distinction de rang et de classe, sans le moindre souci des préjugés et des convenances. Elle recevait sans scrupules, elle embrassait, aux yeux de tous, une tragédienne illustre; et le prince du sang Louis-Ferdinand avait assez d'esprit et d'indépendance pour ne pas se croire déchu s'il coudoyait chez elle les grands acteurs du jour. Il y trouvait d'ailleurs encore des sculpteurs, des musiciens, des peintres réputés, il y trouvait aussi ses compagnons de plaisir, Jean de Millier, l'historien célèbre, Fr. de Gentz, le journaliste de génie, quoique vénal, qui allait, du bureau où il était petit employé, s'élever, par la puissance de son individualité, à la Cour où il devint un prince de la diplomatie. Il y voyait enfin L. Tieck et Schleiermacher, les deux Schlegel, les deux Humboldt, et des étrangers de marque, suédois, italiens, français, portugais-; mais surtout il y voyait Rahel. Dès la première rencontre il avait goûté en elle son jugement et sa droiture; elle avait osé hardiment lui tenir tète et lui déclarer qu'elle « n'avait rien à lui dire, si elle ne devait pas lui dire ses vérités » ^. Il en avait fait sa confidente, « son accoucheuse morale », et, blasé sur des plaisirs qu'il trouvait facilement ailleurs, il l'avait aimée d'un amour tout platonique quoique très fervent, le seul amour dont la grande âme de Rahel pouvait accepter l'hommage. Rahel lui rendit son affection; elle avait deviné, sous ses dehors de dissipation et de folie, la noblesse de ce cœur et la finesse de cette intelligence, elle avait reconnu en Louis-Ferdinand les vertus d'un héros.

1. K. Ilillebrand, Bévue des Deux Mondes. La Société de Berlin de 1789 à JS15, 1" mai 1870, t. LXXXVII, p. 76.

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