Ibid., p. 80-81, 86, 92-94. — 3. Ibid., p
Dans ces milieux entièrement nouveaux pour lui, Fichte, introduit par son ami Frédéric Schlegel, fut présenté à l'élite de la société berlinoise. On le fêta, comme philosophe et comme proscrit. Il noua des amitiés précieuses dans les lettres, avec des hommes d'État ou des diplomates, avec des princes. Il perdit plus d'un vieux préjugé, en premier lieu ses préventions contre les Juifs'. Depuis qu'il avait connu Henriette, Rahel, et surtout Dorothée Mendelssohn. l'épouse incomprise de Veit, récemment devenue lamie très intime de Fr. Schlegel, il était revenu de son ancienne conviction, il l'avouait maintenant sans ambages. Quand les deux amants durent quitter Berlin pour aller retrouver à léna A. -G. Schlegel, Fichte n'eut pas d'hésitation; à la différence du docteur Ilerz qui prétendait interdire à Henriette de revoir son amie -, Fichte crut bon de recommander à sa propre femme la fréquentation de Dorothée, en dépit d'une situation irrégulière que, par sympathie pour la fdle de Mendelssohn, le monde, à quelques exceptions près, avait acceptée et que Fichte lui-même n'osait pas blâmer.
Vivant dans la familiarité de Schlegel, Fichte avait appris à connaître Dorothée, à l'apprécier, et, parlant d'elle, il écrivait en toute sincérité : « Elle a de l'intelligence à un degré rare, et une culture assez exceptionnelle, peu ou vraiment pas de brillant extérieur, une absence complète de prétention, et beaucoup de bonté naturelle. On n'apprend à l'aimer que petite petit, mais alors c'est de tout cœur^. » Il lui devait bien ce témoignage d'estime et de reconnaissance. Dorothée lui avait adouci de son mieux les amertumes de l'exil ; elle l'invitait presque tous les jours à sa table, en compagnie de Schlegel et de Schleiermacher, un autre intime de la maison. Fichte y arrivait à une heure, après s'être habillé et s'être fait friser — oui, friser, avouait-il à sa femme, friser et poudrer avec une queue. A cinq heures, il allait avec ses amis à la comédie; quand il n'y avait pas comédie, il se promenait avec eux dans les environs de la ville, au jardin zoologique, ou devant sa porte sous les Tilleuls. D'autres fois il faisait avec Schlegel et sa maîtresse des parties de campagne; on y buvait, à la santé de M">« Fichte et du jeune Hermann, sinon du vin qui souvent manquait, du moins de la bière aigre; on n'y faisait
1. On se souvient du jugement porté par lui sur les Juifs dans ses Bcilriige. Plus récemment, il écrivait encore à sa femme qu'à son avis rien de bon ne pouvait sortir de la race juive.
2. J. Fiirst, Henriette lier:. Ihr Leben und ihre Erinnerungen; IV. Dorothea von Schlegel, p. 111.. V quoi Ilenriello avait répondu : ■< Vous êtes maître chez vous; hors de chez vous, je verrai mon amie. »
3. Fkhte's Leben, I, ii, 0, lettre à sa feiiiine, 20 août 1799, p. 322.
pas les difficiles : un morceau de jambon à moitié passé déjà, une tranche de pain noir sur laquelle on étalait du beurre rance tenaient lieu de repas: par politesse pour ses hôtes, Fichte trouvait belles et bonnes des choses à peine mangeables. Mais Dorothée lui faisait oublier ces repas peu confortables en lui préparant pour souper, quand il revenait, son petit pain au lait et son verre de INIédoc. Et elle le choyait de son mieux*.
Fichte se laissait faire, et Jeanne, au ton de ses lettres, devinait sa satisfaction; aussi lui écrivait-elle, non sans quelque malice, « qu'il lui faudrait sans doute un effort pour se réhabituer à l'entourage de sa femme et de son fils ^ » ; Fichte prit d'ailleurs la plaisanterie assez mal.
Il ne faudrait pas croire cependant que.
B. FICHIE CHEZ LES . .,-..-,.,
FRANCS-MACojss FESS- dans ces « délices », fichte amolli ne songeât LER ET LA. RÉFORME plus qu'à sc laisser vivre. Il était loin de DE LA LOGE ROYALE- demeurer oisif. Chose assurément remarquable, 1 année ou il venait de s installer a Berlin fut peut-être la plus remplie de son existence. Méditation, propagande, polémique, organisation scientifique, projets politiques, il semble qu'en un an Fichte ait tour à tour tout essayé, comme si l'épreuve qu'il venait de subir avait encore stimulé son énergie, comme si. nouveau venu à Berlin, décidé à braver le sort contraire, il brûlait de refaire d'un seul coup sa fortune, de prouver la fécondité de son esprit, dimposer enfin sa gloire à ceux qui, depuis qu'il était tombé, osaient douter de son génie.
Le hasard servit ses desseins. Quelques semaines après son arrivée, le 20 septembre 1799, il eut l'occasion de rencontrer le franc-maçon Rhode avec lequel il eut un long entretien sur l'Ordre et sur lorganisation des Loges à Berlin. La Franc-Maçonnerie y était alors puissante. Elle comptait parmi ses membres ou ses patrons de très hauts, de très influents personnages; elle était un foyer de libéralisme. Fichte. dautant plus avide de prédication et d'action (juil avait été persécuté pour les idées dont il s'était fait le missionnaire, Fichte, déçu dans son espérance d'emmener avec lui d'Iéna un certain nombre de transfuges, professeurs et étudiants, et de fonder avec eux une sorte d'Institut modèle, une école de phihjsophie morale et religieuse, Fichte, traqué par les Eglises, chassé par les gouvernements, crut sans doute possible de réaliser à Berlin, dans
1. Fichte s Leben, I, ii, 6, lettre du 20 juillet 1790, p. 314.