‹ Fichte et son temps (volume 4)Chapitre 51 sur 116 · Jbid., p · texte numérisé non relu

Jbid., p

:3. Fichte's Leben, II. Rd., Zweite Abth., III, 32, Fichte au Reinhold, Berlin, den lo. Sept. 1800, p. 203-294.

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sait la raison d'être et le but du nouveau périodique : la révolution critique, déclarait-il, avait tourné autrement que ne l'espéraient son fondateur et ses amis, autrement que ne le redoutaient ses ennemis ; autrement que Reinhold ne l'avait annoncé, à ses débuts, dans les Lettres sur la philosophie kantienne; autrement encore que, dans sa maturité, la Philosophie élémentaire n'avait essayé d'en favoriser les progrès; autrement enfin que Reinhold, sur son déclin, ne l'avait cru, quand il se figurait son terme atteint dans sa Théorie de la Science, ainsi que l'affirmaient et les Paradoxes et la Lettre à Lavater et à Fichte. La révolution transcendantale avait cessé le jour où Bardili avait édifié sa Logique, exactement l'avant-dernière année du xviir siècle ^. Avec elle, commençait la véritable orientation du progrès philosophique, la philosophie comme science, tandis que jusqu'alors ce que, en plusieurs circonstances, avec Kant, avec Fichte, Reinhold avait pris pour le vrai point de départ du progrès philosophique, n'était que le début d'une tortueuse sinuosité *.

C'est à cette nouvelle orientation philosophique que les Contributions, à l'aube du xix"* siècle, adressaient leurs souhaits de bienvenue, et Reinhold était sûr, cette fois, de ne pas se tromper^. Elles prétendaient montrer qu'il fallait chercher et trouver la véritable condition de toute la théorie de la subjectivité, non pas, comme on ; l'avait fait jusqu'ici, dans les formes reconnues changeantes d'une métaphysique contestée, mais dans la constitution de la logique jusqu'alors incontestée et réputée intangible dans son essence. Si la logique était restée telle qu'Aristote l'avait faite, telle que l'a montrée la philosophie transcendantale, la victoire de cette philosophie serait décisive, et tous les progrès de la philosophie allemande, même au xix*^ siècle, seraient réduits à tourner éternellement dans un cercle ayant le Moi pour centre, ou consistei'aient dans le tourbillon incessamment grossi qui aurait là son origine et qui finirait forcément par englober peu à peu tous les concepts humains *.

Le génie de l'humanité a voulu qu'il en fût autrement. On a découvert une erreur capitale et essentielle de la logique actuelle, qu'on ne pouvait découvrir que sur son propre terrain, car c'est en elle seule qu'elle est contenue. Cette erreur, ni les sceptiques, ni les dogmatiques et, parmi eux, aussi bien les idéalistes en général que les matérialistes ne l'ont soupçonnée jusqu'à présent, puisque tous l'ont prise pour point de départ, comme s'il s'agissait d'une vérité

1. C.-L. Reinhold, Beytrâge zur leichtern Uebersicht des Zuslandes der Philosophie beym Anfange des 19. Jahrhunderts, Hamburg, bey Friedrich Perthes, 1801, Erstes Heft, Vorrede, p. lu-iv. — 2. Jbid., p. iv et v. — 3. Ibid., p. v et vi. — 4. Jbid., p. viii.

RUPTUHE AVEC REINHOLD. 281

fixée. Les philosophes Iraiiscendantaux étaient même les derniers à la pouvoir soupçonner, parce quVlle consiste précisément dans ce qui est, pour eux, ce qu'il y a de plus incontestable dans l'incontestable, dans la pensée même, telle que toute logique Fa présentée jusqu'ici, telle que doit le faire en particulier la philosophie transcendantale pour pouvoir se distinguer de ce qui, pour cette pensée, est la logique.

Puisque dans son Esquisse de Logique première Bardili revendique la valeur logique et le sens logique de ce qu'on a appelé jusqu'ici les lois pures de la pensée, avec la prétendue pureté qu'on leur attribue, les philosophes transcendantaux n'ont à défendre contre lui rien de moins que ce qu'aucun de leurs adversaires ne leur a encore contesté : la possibilité, non pas chimérique, mais vraiment pensable, d une différence entre la logique pure et la métaphysique en général, la preuve valable de la distinction actuelle entre le caractère logique et le caractère métaphysique de la connaissance, et de la différence supposée jusqu'alors entre la vérité formelle et la vérité matérielle ^

La suppression du malentendu qui est à la base de telles distinctions a permis de découvrir un nouveau point de vue auquel et pour lequel certitude logique, certitude métaphysique^ certitude mathématique se résolvent en une seule et même certitude réelle, la vérité subjective et la vérité objective en une seule et même vérité réelle. Ce point de vue se trouve entièrement hors de la sphère de tout dogmatisme et de tout scepticisme, de tout idéalisme et de tout matérialisme. On peut le considérer comme le troisième stade de la voie royale que Platon avait autrefois tracée à la philosophie comme science, que Leibniz a poursuivie et prolongée, tandis que se fourvoyait l'empirisme de Locke, aussi bien que le scepticisme de Hume ou le rationalisme dogmatique de Wolf et de son école ^.

Reinhold ajoutait : « Sans doute je ne reconnais plus VIdéalisme transcendantal pour la forme scientifique de la philosophie, mais je le reconnais toujours pour une doctrine incomparablement plus conséquente et plus philosophique que le dogmatisme rationaliste de Wolf, l'empirisme dogmatique de Locke, le scepticisme empirique de Hume. Je sais que, suivant les principes qu'il a posés, il 'est irréfutable et qu'il a été la condition sine qua non de la

1. C.-L. Reinliold, Beytràge zur leichtern Uebersicht des Zastar.d:s der Philosophie beym Anfange des 19. Jahrhunderls, Erstes Heft, Vorrede, p. viu-ix. — 2. Ibii., p. ix-x.

découverte du réalisme rationnel de Bardili. Je n'aurai donc pas tant à réfuter ce système qu'à le développer ^. »

Cette préface portait la date de novembre 1800, et les Coniributions ne parurent qu'en janvier 1801. Entre temps, Fichte avait publié dans le Journal d'Erlangen le compte rendu de la Logique de Bardili, oîi Reinhold vit, « plus encore qu'une critique de Bardili, une critique de son compte rendu de Bardili ^ ».

Une addition à cette première préface, en date du 3 janvier, annonçait que les attaques de Fichte nécessitaient les deux derniers articles du premier fascicule. Reinhold devait au public de montrer qu'il n'avait vraiment compris, qu'il n'avait été en mesure de faire comprendre la philosophie transcendantale que du jour où il avait cessé de la trouver vraie, c'est-à-dire, pour parler comme ses inventeurs, de la « comprendre ^ «.

Rien ne motivait, dans le Journal clErlangen, le compte rendu de Fichte, — puisque l'ouvrage de Bardili y avait été déjà analysé, — pas même « ce devoir d'impartialité » dont parlait, pour le justifier, la note de la rédaction, — car ce deuxième compte rendu ne traitait pas mieux le livre que le premier, dont la partialité avait frappé tous les lecteurs; rien, sinon le dessein avoué de faire savoir au public que Reinhold n'avait jamais compris quoi que ce fût à la Théorie de la Science — sans doute parce qu'il cessait alors d'y voir la vérité absolue. Fichte y disait expressément, nous l'avons vu, qu'il aurait laissé dans un oubli mérité le livre de Bardili, s'il n'avait pas été exalté, comme l'aboutissement définitif de YIdéalisme îranscendanlal, par « certains hommes » qui, depuis quelque temps, ont fait accroire au public savant qu'ils connaissaient à fond YIdéalisme transcendantal et qu'ils y coopéraient. Ce « certains » ne pouvait désigner que Reinhold, le seul homme qui eût encore pris parti pour Bardili et déclaré publiquement sa Logique une œuvre capitale, promettant à la philosophie une forme toute nouvelle. Mais où Fichte prenait-il que YEsquisse fût une nouvelle découverte de YIdéalisme transcendantal, ou un progrès de cet Idéalisme? De cela Reinhold n'avait pas dit un mot; il avait tout au contraire affirmé que YEsquisse de Bardili était écrite contre YIdéalisme franscendantal sous toutes ses formes, qu'elle combattait tout ce que celui-ci admettait comme immédiatement certain et démolissait toutes ses preuves, qu'elle ,

1. G.-L. Reinhold, Beytruge zur leichlern Uebersichl des Zustandes der Philosophie beym Anfange des 19. Jahrhunderts, Erstes Heft, Vorrede, p. xi-xii. — 2. IbiU., p. xiii. C'est là, au dire de Fichte, une erreur matérielle, car le 3 avril 1801 il n'avait point encore eu sous" les yeux le compte rendu de Reinhold, et son compte rendu ^ à lui était de septembre. — 3. Ibid., p. xiii.

attaquait son fondateur et ses disciples avec une vivacité qu'on pouvait blAmer.

Pour identifier avec l'auteur du compte rendu de VEsquisse dans le Journal littéraire (Tléna les idéalistes transcendantaux qui présentaient la philosophie de Bardili comme une nouvelle découverte de ïldéalisme Iranscendantal, il fallait vraiment rêver.

On ne pouvait donc comprendre que Fichte eût traité Reinhold en disciple de V Idéalisme transcendantal, et en disciple indigne, en disciple « dépourvu de sens transcendantal », à moins qu'on ne fût au courant de toute la correspondance particulière échangée par Reinhold avec Fichte. C'est, au fond, à cette correspondance privée que répondait publiquement le compte rendu de Fichte, plus compréhensible pour Reinhold que pour le public. Mais dans la présente Lettre Reinhold entendait au contraire écrire plus pour le public que pour Fichte. Elle répondait seulement à ce qui, dans le compte rendu <le Fichte, concernait l'interprétation de Reinhold touchant la philosophie de Fichte et celle de Bardili ^.

Reinhold commençait par rappeler à Fichte dans quelles conditions, après une longue étude de ses ouvrages, il s'était convaincu que la philosophie élémentaire ne suffisait pas à remédier à l'absence de fondement transcendantal de la Critique kantienne, et que la Critique ne pouvait devenir une science que si et dans la mesure où les conditions matérielles de l'expérience seraient, tout comme les conditions formelles, déduites du principe de la subjectivité^.

«J'ai donné mon adhésion à votre Théorie de la Science, déclaraitil, aussi longtemps que j'ai considéré la pensée, en tant que pensée, comme une activité purement subjective, ceci avec votre école et avec toute l'école kantienne, avec la plus grande partie des adversaires des deux écoles. Je déclare encore que, dans cette hypothèse, votre système est et peut être la seule philosophie conséquente, que la peur de passer près des critiques et des Journaux littéraires d'Iéna et d'Erlangen pour un roseau pliant à tous les vents ne me retiendrait pas de revenir à la Théorie de la Science dès que vous pourrez me convaincre que la pensée, comme telle, est activité purement subjective. Quant à « l'opinion », chez moi et aussi chez le public savant, que « je possédais votre système et que j'y coopérais », rien n'y a plus contribué que vos propres affirmations, car c'est ce que vous avez déclaré vous-même dans votre Deuxième Intro-

1. C.-L. Reinhold, Beylriige..., Erstes Hefl, N. v. Sendschreiben an den Herrn Prof. Fichte uber die zwcylc liecension von Bardilis Grundriss der ersten Logik {Ertang. Litt. Zeitung, n" -JU-^IT)), p. 113-117. — 2. Jbid., p. 118-119.

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diiction à la Théorie de la Science : « Reinhold a prouvé qu'il a aussi compris la Théorie de la Science ». J'ai montré ensuite, d'une manière plus précise, comment je la comprenais, dans le compte rendu que j'en fis pour le Journal littéraire universel d'Iéna (1798, n° 5) et dans mon petit écrit sur les Paradoxes de la plus récente philosophie (Paradoxieen dcr neuesten Philosophie), sans que vous jugiez nécessaire de rectifier dans l'intérêt de ï Idéalisme transcendantal. Mais voici que maintenant, à s'en rapporter à mon compte rendu de la Logique de Bardili et au vôtre, il résulterait subitement que je n'ai jamais compris votre système et que je ne le comprends pas encore, parce que j'ai recommandé celui de Bardili ^. »

Fichte ne s'était pas borné à accuser Reinhold de n'avoir rien compris à la Théorie de la Science; il lui reprochait d'avoir cherché un point de vue nouveau entre sa philosophie et celle de Jacobi, « qui, au su de tous, était un dogmatisme opiniâtre » ^. Double assertion, double erreur. Reinhold avait affirmé expressément qu'on le comprendrait mal, si l'on considérait son point de vue intermédiaire entre Fichte et Jacobi comme un point de vue nouveau, comme un compromis (Coalitionssystem), un moyen terme entre les deux; Reinhold tenait le point de vue de Fichte pour le seul possible, le seul vrai, le seul conséquent comme savoir spéculatif, de même qu'il tenait le point de vue opposé de Jacobi comme le point de vue originel de la conscience vivante. Le troisième point de vue auquel se plaçait Reinhold, c'était celui-là même auquel depuis s'était placé Fichte, dans le troisième livre de la Destination de l'homme : celui dune réalité supérieure au savoir, qui sert de fondement au savoir, d'un Absolu qui n'est point un simple phénomène de la conscience, un simple produit du Moi, mais la source même de toute réalité'.

Quant au système de Jacobi, loin d'être un « dogmatisme opiniâtre », c'était bien plutôt un scepticisme; et il était permis de s'étonner que Fichte pût encore commettre cette méprise après la Lettre que Jacobi lui avait adressée*. Tout le système de Jacobi, en

1. C.-L. Reinhold, Beytrâge..., Erstes Heft, N. v. Sendschreiben an den Herrn Prof. Fichte liber die zweyle Becension von Bardilis Grundriss der ersten Logik (Erlang. Lilt. Zeitung Q"' 214-215), p. 119-120.-2. Ibid., p. 120. — 3. Ibid., p. 121-122.

4. Sur ce point voici la réponse de Fichte : Que Jacobi soit, comme le veut*Fichte, un dogmatique ou, comme le veut Reinhold, un sceptique, peu importe, car. pour Fichte, tout sceptique est nécessairement un dogmatique. Ou ne peut douter raisonnablement que de ce qui est inconnaissable à tout homme quelconque; mais c'est là une hypothèse dogmatique qu'on n'aurait pas dû faire, c'est une chimère qu'on n'aurait pas dû se former. Dans le domaine d'une philosophie scientifique, c'està-dire de VIdéalisme transcendantal, il n'y a absolument de place que pour ce qui peut être objet de science; le scepticisme est donc encore ici un dogmatisme, et VIdéalisme transcendantal supprime à la fois l'un et l'autre. (Fichte, S. IV., II. Ed., J.-G. Fichte's Antwortsschreiben an Herrn Prof. Reinhold, p. 533.)

effet, était une négation du savoir, considéré comme un pur jeu de l'esprit. Il considérait le savoir spéculatif en général, et en particulier le système de Fichte, où il reconnaissait la forme la plus parfaite et la plus rigoureuse du savoir, comme un non-savoir. C'était donc Jacobi le sceptique, Fichte, le « dogmatique opiniâtre ». A ce que Jacobi croyait et disait sur la vérité, sur Dieu, sur la Raison, la Raison véritable, — pas la Raison identifiée au Moi, — il parvenait par une source de connaissance absolument différente de celle que Fichte appelait le savoir philosophique. Il entendait par vérité quelque chose d'antérieur et d'extérieur au savoir, quelque chose qui précisément donne au savoir sa valeur. L'appeler dogmatique, au point de vue de la connaissance où il se plaçait, au lieu de se placer au point de vue que Fichte nommait philosophique, c'était un péché impardonnable contre l'usage de la langue, mais ce nétait point certes un plus gros péché que le péché commis par Fichte et par son école en opposant son idéalisme au dogmatisme, alors que l'idéalisme ne s'oppose en général qu'au réalisme, le dogmatisme qu'au scepticisme.

Or, que Jacobi ne parlât point ou ne voulût point parler de l'être objectif, au sens dogmatique, cela allait de soi. L'être qu'il exigeait pour la réalité de la connaissance était aussi peu un être purement objectif, au sens du réalisme dogmatique, qu'un être purement subjectif, au sens de l'idéalisme vraiment dogmatique de Fichte : c'était un être supérieur au sujet et à l'objet, c'était l'Absolu qui ne peut se définir ni par la subjectivité, ni par l'objectivité, sans que cette définition même le détruise ; qui n'est ni l'être auquel s'oppose lacté, ni l'acte auquel s'oppose l'être, mais la source réelle de tout acte et de tout être^

Cet être-là, Bardili l'atteignait aussi, et c'est celui auquel se tenait Reinhold, avec lui et avec Jacobi^.

1. C.-L. Reinhold, Beylruge..., Erstes Heft, N. v. Sendschreiben an den Herrn Prof. Fichte, p. 122-126. Dans une lettre du 28 novembre 1800, Jacobi remerciait en ces termes Reinhold de l'avoir ainsi défendu :

« J'ai reçu hier soir à 7 heures ta lettre à Fichte, je l'ai lue aussitôt d'un bout à l'autre avec le plus vif intérêt. Je ne peux te dépeindre la joie qu'elle m'a causée. Il en a été de même aujourd'hui en la relisant. 11 faudra bien que Fichte, si éhonté qu'il puisse être, rougisse cette fois. Ce qui me concerne dans cette Lettre m'a particulièrement ravi, d'autant plus que j'y ai vu la preuve que lu m'as maintenant pénétré entièrement et à fond. J'aurais seulement souhaité quelque sérénité dansl'avant-propos : il me semble y voir transpirer un peu de mauvaise humeur qu'il ne t'est pourtant pas permis d'éprouver et dont on ne retrouve d'ailleurs plus trace dans le reste de la Lettre. • (E. Reinhold, K.-L. Beinhold's Leben and litterarisches Wirken, nebst, einer Auswahl von Briefen, lena, Frommann, 1823; Zweite Abth., Briefe, III, Jacobi, 13, Eutin, den 28. Novbr. 1800, p. 2r)9-260.)

2. C.-L. Reinhold, Beytruge..., Erstes Heft, N. v. Sendschreiben an den Ilcrrn Prof. Fichte, p. 120.

Mais, affirmait Fichte, Reinhold se ralliait maintenant à Bardili, et il le recommandait, uniquement parce qu'il croyait retrouver chez lui sa propre théorie. Si, par là, il s'imaginait discréditer VEsquisse d'une Logique première, il se trompait singulièrement. Fichle avait-il donc oublié ce qu'il disait de la Philosophie élémentaire dans la préface de son traité sur le Concept de la Théorie de la Science'l a II était alors intimement convaincu qu'après l'esprit génial de Kant le plus beau cadeau qui pût être fait à la philosophie, c'était l'esprit systématique de Reinhold; il croyait savoir que sa Philosophie élémentaire conserverait toujours une place d'honneur dans les progrès ultérieurs que ferait nécessairement la philosophie, en quelques mains qu'elle tombât^. » Reinhold avait été pour lui-même plus modeste que Fichte; le jour où, après une étude approfondie et souvent pénible, il lui était apparu que la Théorie de la Science était plus conséquente que la Philosophie élémentaire, en dépit des elïorts qu'il lui avait fallu pour sortir de son mode habituel de représentation, il n'avait pas hésité à s'en faire l'adepte^.

Il ne lui en avait pas moins coûté de peine, sinon de temps, pour s'arracher au mode de conception de V Idéalisme transcendantal, qui lui était devenu familier, et pour comprendre l'idée essentielle de VEsquisse de Bardili, l'idée de la pensée comme pensée. Avant de l'avoir entièrement saisie, il avait cru qu'elle se bornait à réfuter la Critique kantienne et la Philosophie élémentaire, mais non pas la Théorie de la Science; loin d'y chercher une confirmation de la Philosophie élémentaire, c'était même cette parenté supposée avec l'idéalisme qui avait attiré Reinhold vers ce livret

De cette conviction que Bardili était, au fond, un idéaliste et que la philosophie spéculative ne pouvait être en général qu'un idéalisme, la correspondance échangée entre Reinhold et Fichte faisait suffisamment foi. Il avait fallu les propres réponses et le démenti de Bardili pour obliger Reinhold à renoncer enfin à l'idéalisme et à reconnaître une erreur dont il ne rougissait pas*.

1. G.-L. Reinhold, Beytrdge..., Erstes Ileft, N. v. Sendschreiben an den Herrn Prof. '^ichlc, p. 127. — 2. Ibid., p. 127-128. — 3. Ibid., p. 128.

4. Ibid., p. 1.30. La correspondance avec Bardili à laquelle Reinhold fait allusion ici a été publiée par lui en appendice à la Lettre à Fichte.

Dans une lettre du 3 février 1800, après avoir montré que la vérité peut être cherchée soit dans le général (comme chez Pytha2,ore, Platon, les Stoïciens, Leibniz), soit dans le particulier (comme chez Leucippe, Démocrite, Épicure, les Français), soit dans l'union du particulier et du général, et c'est la solution du bon sens (Beytrdge, Erstes Ileft, N. vn, Beylagc zum Sendschreiben an Fichte [Aus eineni Briefe Bardilis vom 3. Febr. 1800], p. 155), Bardili déclarait que l'Idéalisme de Fichte, d'accord avec le sens commun sur les points capitaux, n'ofTrait un tel contraste avec lui que : 1° Parce qu'il restitue de nouveau, contre Kant, une valeur de vérité à l'universel tout en voulant le rattacher absolument à l'individualité la plus palpable, au Moi;

Non, le système de Bardili ne se rattachait à aucun des systèmes antérieurs, à VIdéalisme Iranscendantal pas plus qu'à un autre, puisque, dans le principe de tous ceux qui ne partaient pas de la

2* Parce qu'il accomplit ce qui n'aurait été possible à aucuu Grec : commencer la philosophie par un fait, un fait sans sujet agissant, le fait-acte (Thathandlung), l'acte de l'acte, un fait sans tMre, la Science du principe devenant ainsi la chose la plus dénuée de fondement. Bardili ajoutait : - Je vous invite donc instamment à ne point établir de parallèle entre mon Esquisse et aucune des espèces d'Idéalismes connus jusqu'ici, avec l'Idéalisme flchtéen moins (ju'avec tout autre. Je suis et je reste un réaliste, au sens le plus strict du mot, quoique je ne doive jamais cesser de compter et d'estimer la tendance de Fichte pour un des produits géniaux de mon temps. (Ibid., p. lo'J.)

Reinhold avait répondu à Bardili :

• Je vois maintenant que tout parallèle entre votre philosophie et les philosophies existant jusqu'ici doit forcément être écarté de mon compte rendu de votre Esquisse. J'hésitai longtemps à part moi si je devais commencer ce compte rendu par une revue du scepticisme, du dogmatisme, de l'empirisme, du rationalisme, du transcendantalisme, en entendant ce dernier d'après la Critique et d'après la Théorie de la Science, ou par une revue de la Logique actuelle, de ses insuffisances et de ses erreurs qui n'ont pas été relevées jusqu'ici. Je vois maintenant que ma connaissance de V Esquisse ou plutùt du réalisme rationnel qui y est développé est, pour longtemps encore, trop hâtive pour pouvoir, en me plaçant à ce dernier point de vue, l'exposer de pair avec les philosophies antérieures, et l'exposer dans toute la brièveté qu'exige un compte rendu.... » (Ibid., p. IGfl.)

« Ce qui m'a le plus embarrassé, ce qui m'embarrasse encore en partie pour comprendre votre philosophie, c'est le concept, commun jusqu'ici aux philosophes et aux non-philosophes de notre temps, de la pensée comme pure réjlexion et pure abstraction, et le point de vue de la rélloxion mis a la mode par l'Idéalisme transcendantal et son actii'ilé-connaissante et sa connaissance-agissante comme un simple regard en arrière, et le point de vue de l'abstraction comme un simple regard de cùté; ce point de vue m'est devenu si familier que, pour en venir à la pensée proprement dite, que je crois avoir appris à connaître dans votre Esquisse, il m'a fallu me déshabituer peu à peu de l'ancienne et m'/»a6i7uer peu à peu à la nouvelle manière de penser.... » (Ibid., p. 1G2.)

« J'avais pris l'habitude, depuis que j'ai adopté la Théorie de la Science, de considérer et de pratiquer la pensée spéculative comiuo un simple acte de retour sur soi, et. pour tout vous confesser, cher Bardili, je croyais avoir déjà trouvé le trait d'union entre l'Idéalisme transcendantal et le Réalisme rationnel, j'avais rendu Fichte attentif à ce que son Moi pur ou sou acte absolu de retour sur soi et votre pensée comme pensée (A comme A dans et par A) étaient essentiellement un et identique au fond • (p. 102-16.3). Reinhold ajoute enfln qu'il a vivement recommandé à Fichte l'Esquisse, et il s'écrie : « Quel triomphe pour la bonne cause si, à travers toute la plénitude de la lettre chez lui et chez vous, il arrivait jusqu'à l'unité de l'esprit! » (p. 163-104). Dans un autre article du môme fascicule des Beytrage, sous ce litre : Idées pour une Héautogonie ou histoire naturelle du Moi pur qu'on appelle Raison pure (Ideen zurHeautogonie oder natiirlichen Geschichte der reinen Ichheit, genannt, reine, Vernunft), Keinhold s'eiïorçait d'abord de caractériser l'effort tenté par Fichte et par Schelling pour définir la Raison pure de Kant comme acte absolu de retour sur soi (das absolut ia sich zuriickgehende Tliun); ce retour sur soi que l'esprit ne pouvait dépasser sans sortir de la Raison, Reinhold l'appelait le cercle magique. De ce cercle il était eiilin sorti non sans peine, et il croyait avoir trouvé la clé du grand secret de l'ideuliflcalion du Moi pur et du moi philosophant, de la Raison pure et de la Raison des philosophes transcendantaux. {Ibid., p. 141-J43.) Ce retour sur soi avait pour origine la fausse opinion que la pensée, comme telle, est activité purement subjective et (ju'elle ne peut fournir qu'une forme vide de connaissance. De là pour la philosophie la nécessité de s'emparer de l'Absolu, de l'acte inconditionné, par quelque chose de plus que la pensée, et de percevoir ce qui pourtant ne peut être que pensé et ne peut se manifester que par la pensée comme pensée, au moyen d'une conscience immédiate qui n'est pas une pensée, et d'en avoir l'intuition grâce au Moi et en lui, c'est-à-dire grâce à l'individualité. {Ibid., p. Ui-ii.").) C'est, au fond,

pensée comme pensée, il découvrait une contradiction avec le sien. C'est le sens transcendantal, devenu chez Reinhold habituel dans une certaine mesure, qui, de son propre aveu, l'avait, un certain temps, seul empêché de découvrir que dans VIdéalisme transcendantal il ne pouvait absolument pas y avoir de pensée, que de ce qu'il appelle pensée il faisait vraiment un acte tout subjectif, par suite une non-pensée, qu'il était en contradiction absolue avec ce qu'on pourrait appeler VIdéalisme rationnel, objectif (celui de Platon, de Leibniz, de Bardiii)\

« Entièrement libre à vous de juger, déclarait Reinhold à Fichte. si j'ai compris, et dans quelle mesure, votre Idéalisme au temps où j'en étais l'adepte et où je le défendais. Mais comment je le comprends maintenant et, avec lui, la Philosophie élémentaire et la Critique de Kant, vous ne le savez pas, et vous n'en pouvez absolument rien savoir. Si vous y tenez, la suite de ces feuilles vous le montrera. Peut-être n'ai-je commencé à vraiment comprendre VIdéalisme transcendantal que le jour où j'y ai renoncé, le temps décidera entre nous. Ce que les deux critiques du Journal d'Erlangen disent de Bardili n'a absolument pas besoin de réfutation. Ce qu'ils disent, et la façon dont ils le disent, constitue une réfutation suffisante'. »

L'accusation d'avoir édifié VIdéalisme tran-

D. LA RÉPLIQUE DE ; . ; -n • j' j

FICHTE A REixHOLD. scendantul, non sur une reflexion d ordre

métaphysique, une réflexion de la pensée pure sur elle-même, mais sur une réflexion d'ordre psychologique, une réflexion du Moi sur soi-même, du Moi individuel, le seul qu'atteigne notre conscience ; la vieille accusation d'être un égoïsme, un individualisme spéculatif, expression d'une personnalité débordante, rééditée contre l'auteur de la Théorie de la Science, non plus par un adversaire impénitent, mais par un ancien adepte, par Reinhold lui-même, ne pouvait rester sans réponse, car, au dire de Fichte, c'était une « méchante calomnie »^.

leur Moi individuel que Fichte et Schellinp se représentent sous la forme d"une intuition intellectuelle de l'Absolu. Ce Moi qui se construit lui-môme, c'est leur propre Moi. {Ibid., p. 145-147.) A cette intuition, a celte identilicalion de l'individu et de l'Absolu qui, en somme, est contradictoire et purement arbitraire, Reinhold o|)pose la pensée pure de Bardili, la pensée comme pensée, ijui n'est pas pure subjectivité, mais à la fois sujet et objet. (Ibid.. p. 152-154.)

1. C.-L. Reinhold, DeytrCige..., Erstes Helft, N. v. Sendschreiben an den Herrn Prof. Fichte. p. 131-132. — 2.'lbid., p. 133.

3. Fichte, S. IF., 11. Bd., E., J.-G. Fickte's Antwortsschreiben an Herrn Prof. lieinhold,

RUPTURE AVEC RËINHOLD. 289

La réponse parut sous forme d'une Réplique à la Leltrc du professeur Reinhold, contenue dans le premier fascicule des Coniributions destinées à faciliter la vue d^ensemhle de l'étal de la philosophie au XIX'^ siècle.

Le nœud du débat, cétait pour F^ichte la fameuse définition de la pensée comme pensée. Que fallait-il donc entendre par là? Ceci sans doute : que, dans toute aftirmation du particulier (et toute aflirmation est nécessairement particulière), nous enveloppons l'absolue totalité comme telle. Savoir, c'est précisément concevoir le particulier sous la forme de l'universel. Cette appréhension de la totalité de l'Infini dans le singulier, Fichte l'appelle intuition intellectuelle, esprit (Ichheit); elle n'est ni la subjectivité, ni l'objectivité, mais leur identité^.

D'autre part, il est très vrai, comme l'indiquent Reinhold et Bardili, que la pensée, comme pensée, c'est-à-dire la totalité absolue susceptible de se répéter à l'infini dans le particulier, n'est qu'une abstraction; que, dans la connaissance réelle, il s'y ajoute toujours quelque chose d'étranger; que nous ne connaissons jamais le triangle en général, tel qu'il est susceptible de se répéter à l'infini, mais tel ou tel triangle donné, et c'est à bon droit quils appellent la connaissance réelle une pensée appliquée.

Fichte félicitait Reinhold de s'être, grâce à Bardili, élevé à la connaissance de cette universalité absolue qui n"est pas une simple généralisation du particulier, à ce fondement de toute évidence scientifique et de toute conviction, car l'absence de cette connaissance avait été le principal obstacle à l'expansion de l'espjit du Kantisme et de la Théorie de la Science; si Fichte avait lieu de -s'étonner que Reinhold n'eût pas su découvrir dans les premiers paragraphes de la Théorie de la Science cette répétition à l'infini qui «est l'essence de la pensée et ((u'il lui eût fallu le secours de Bardili-, du moins, il ne pouvait plus être surpris que la Théorie de la

1. Firlite, S. IV., II. Bd., E., J.-G. FiclUc's Antwortsschreibcn an Herrn Prof. Reinhold, p. 50.>.")07.

2. Fichte ajoutait un peu plus ioiu que, pour arri%er à la claire conscience de •cette répétition à l'inlini, Reinhold n'aurait vraiment pas eu besoin d'avoir lu et d'avoir •compris l'£sgu£sse de Bardili. car n'importe quelle connaissance suppose la conscience,

au moins tacite, de cette répétition : l'enfant qui aujourd'hui se remet h manger le pain qui apaisait hier sa faim n'en mangerait plus jamais, ne reconnaîtrait jamais dans son pain d'aujourd'hui le pain, si, dans son for intérieur, il n'avait pas idenlillé tout de suite, dans le pain d'hier, le pain qui peut se répéter à l'indni pour tout le passé et tout l'avenir, abstraction faite du temps, sans condition.

« Gomment l'homme connaît-il cette répétition à l'infini, comment en vient-il à la poser expressément, comme telle, et à ne pouvoir la poser autrement? Qu'est-ce qu'il y a en nous qui nous fait embrasser d'un seul regard, non seulement la répétition à l'inlini qui n'est elle-même qu'un attribut dérivé, mais l'infinité absolue elle-même".' Quel est ce coup d'oeil? Si vous comprenez cette question, si vous vous la posez sérieusement, alors vous saurez en quoi consiste la Théorie de la Science » (p. 515)

290 FIGHTE A BEIILIX.

Science lui fut demeurée étrangère, alors quil croyait la posséder. St Reinhold y voyait une psychologie, la faute en était précisément à rinsuffisance de sa pénétration, non à la Théorie de la Science. Et quand il croyait s'être haussé à un mode supérieur de connaissance.^ à une réflexion plus haute, ce qu'il dépassait, ce n'était point la Théorie de la Science, c'était son propre point de vue : il prêtait tout juste à la Théorie de la Science Tinfirmité de son esprit, et il ne la: comprenait pas autrement qu'un sim})le Nicolaï'.

u Non, mon honorable ami, déclarait Fichte à Reinhold, ma. Théorie de la Science n'est pas située là où vous le croyez. Elle se trouve dans une région qui, maintenant encore, alors qu'à vos yeux la lumière s'est faite sur la répétition à l'infini, vous demeure aussi, cachée que celle-ci Tétait pour vous, il n'y a pas tout à fait deux ans. Un esprit qui est capable de s'élever à cette répétition qui constitue le passage du champ de l'expérience au domaine de la science pure, peut, sans doute s'élever jusqu'à la Théorie de la Science, puisqu'il a fait déjà, en réalité, le pas le plus considérable et le plusdifficile. Et, si vous avez la vie et la santé, je ne renonce pas à cet espoir^. »

Fichte concluait ainsi :

« Que vous n'ayez jamais compris ma Théorie de la Science à taoï. et qu'à l'heure actuelle vous ne la compreniez pas davantage, je crois l'avoir montré suffisamment. Au cas où vous ne devriez pas comprendre cet écrit lui-même et où certains autres ne devraient pas lecomprendre, il suffira, je pense, de crier tout haut, comme je le fais, au public philosophique : ne croyez pas un mot de ce que dit de ma Théorie de la Science M. le professeur Reinhold de Kiel. Il peut bien se figurer qu'il la comprend à fond; mais je vous dis, moi, qu'il n'y comprend rien, et vous aurez, j'espère, assez de confiance en moi pour croire que je comprends mes propres paroles aussi bien qu'un autre ^.

« Vous rappelez-vous encore qu'il fut un temps où vous considériez la Théorie de la Science exactementcommevous le faites aujourd'hui, où vous l'appeliez, comme aujourd'hui, la doctrine du Moi, où vous lui adressiez les mêmes sarcasmes? Par conséquent votre jugement actuel sur la Théorie de la Science n'est pas un jugement nouveau : c'est un ancien jugement rajeuni, et toutes les pensées pénétrantes, piquantes que votre premier numéro contient à son sujet ne sont que des réminiscences des années 1794 et 179.'). Je ne cessais alors de vous

I. Fichle, S. W., II. Bd.. E.,J.-G. Firkte's Anlworisschrelbenan Ilerrn Prof. Reinhold, p. 508-510. — 2. Ibid., p. 511. — 3. Ibid., p. 524-523.

RUPTURE AVEC REINHOLl). 291

dire que vous ne nie compreniez absolument pas, j'essayais de me faire comprendre de mon mieux. Je vous entendais parler de la peine alîreuse que vous vous donniez, du nombre de lectures que vous aviez faites; puis un jour je vous entendis me dire que vous m'aviez enfin compris, que vous aperceviez voire erreur d'autrefois en ce qui concernait la Théorie de lu Science; bref que vous étiez maintenant convaincu. Pourquoi ne vous aurais-je pas cru?... Je supposais naturellement que vous compreniez la Théorie de la Science telle que je la comprenais moi-même, et c'est ce que fait tout auteur auquel on dit : Je vous comprends ^.

« J'ai donc toujours cru que vous me compreniez, parce que le contraire ne m'était pas prouvé, mais je n'ai fait que le croire, je ne l'ai jamais su -.... Quand le bruit a couru que vous passiez de ma philosophie à celle deBardili, quand j'ai lu le livre de Bardili et vu ce qu'il pouvait donner, j'ai découvert alors clairement que, depuis ces longues années, vous ne m'aviez pas compris. Jusqu'où avait été le malentendu, je ne pouvais pas alors le savoir moi-même, je ne lai découvert que dans votre premier numéro, et avec un certain effroi. Aujourd'hui seulement, ce malentendu m'apparaît dans toute sa clarté, et vous voyez que je ne tarde pas une mniute à protester^.

« Vous n'attendez de moi, dites-vous dans votre préface, rien de moins que de m'entendre « répéter encore aux philosophes kantiens que vous manquez absolument de cette originalité qui appartient à un philosophe de profession ». J'ai toujours détesté ce jugement à votre égard, j'y ai toujours vu la preuve de l'incroyable grossièreté, de l'immoralité de notre siècle ; il m'est agréable que le jour soit venu pour moi de le dire tout haut, sans risquer de me faire taxer de partialité. Se montrer disposé à reconnaître son erreur, à la confesser publiquement, une fois qu'on l'a reconnue, et passer à la vérité à laquelle on s'est rendu, c'est un fait qui devrait vraiment aller de soi; il est malheureux de vivre en un temps où l'accomplissement de ce devoir coûte un effort, où il faille s'attendre à en être blâmé. Ce préjugé de notre temps, vous l'avez bravé, vous avez toujours publiquement reconnu ce que vous considériez comme vrai, quoi qu'il en pût être de convictions antérieures que vous aviez aussi proclamées ouvertement avec la même énergie. Ceci mérite le respect de tout honnête homme, en quelque circonstance que s'applique la maxime, et qu'il s'agisse de passer de Kant à Fichte ou de Fichte à

1. Fichte, S. H'., H. Rd., K., J.-G, Ficlitc's Anlworlsschreibcn an Herrn Prof. lieinhold, p. 525-526. — 2. Ibid., p. 52C. — 3. Ibid., p. 527.

Bardili. Soyez sur que je vous offre ce témoignage de respect du fond de mon cœur\

« Et maintenant, mon honorable ami, ne prenez pas derechef cet écrit pour une offense, pour une preuve de ma présomption ou de tous les autres défauts, quels que soient leurs noms, que vous trouvez en moi. Tout revient à savoir si, dans la vraie Théorie de la Science, se trouve ce que vous annoncez comme une découverte nouvelle et si ce quelque chose s"y est trouvé depuis l'origine; si cette Théorie de la Science contient encore bien davantage et quelque chose de plus important, le temps en décidera lorsqu'elle aura été comprise, et j'espère que, vous aussi, vous suivrez alors le temps. Sur ce, je vous tends la main en esprit '. »

A l'heure même où Fichte écrivait cette „^,^ réplique dans laquelle la brutalité de la

DE REIXHOLD. ^ 1 1

franchise n'excluait pas une estime sincère ', Reinhold, poursuivant dans le Nouveau Mercure allemand sa campagne anti-critique, publiait, dans le numéro de mars 1801, un article dirigé contre Fichte sous le titre : L'esprit de l" époque en tant qu'esprit de la philosophie (Der Geist des Zeitalters als Geist der Filosofie).

Jusqu'alors, déclarait-il, la philosophie avait toujours été plus ou moins atteinte de folie, suivant que le libre arbitre, c'est-à-dire, en somme, le bon plaisir, avait acquis plus ou moins d'influence sur la spéculation. Mais c'est seulement depuis quelques années que la folie était parvenue à s'emparer totalement de la spéculation et à se faire valoir comme « libre arbitre », spéculant sous les espèces et sous le nom de spontanéité absolue, de Raison pure, de philosophie transcendantale.

Or, le « libre arbitre « spéculatif a, comme tout libre arbitre, pour mobile le plaisir et le déplaisir, le plaisir de l'indépendance et le déplaisir, très commun chez l'homme, de la dépendance *.

Les philosophes transcendantaux ont beaudécorer leur principe du

nom de volonté pure et concevoir dans cette volonté pure l'acte pour

l'acte, l'acte indépendant de tout mobile sensible (plaisir ou peine).

1. Fichte, S. W., 11. Rd., E., J.-G. Fichiers Antiuorlsschreiben an Ilrrrii Prof. ReinlioUi p. 528. — 2. Ibid., p. 534.

3. Il avouait alors à Jeaa-Paul que « Reinhold était plus graud que jamais .. Voir E. Reinhold, K.-L. Reinhold's Leben und litterarisches Wirken. nebst ciner AuswahL von Briefen, Zweile Abth., 111, Jacobi, 15, Eulin, den 2S. April 1801, p. 205.

4. Der neue Teutsche Merkar vom Jalire 1801. Ilerausgegebcn von C.-M. Wieiand. Erster Band, Weimar, 1801; 3. Sliick, Marz 1801, II. Der Qeist des Zeilalters als Geist der Filosofie. L'article daté du 21 janvier 1801, p. 170-171.

ils ne voient pas qu'en réalité leur mobile est encore un plaisir ou une peine, tout justement ce plaisir de l'indépendance et cette peine que cause la dépendance; que ce plaisir et cette peine sont la secrète vertu magique qui opère tous les miracles de la Raison pratique, du purisme de la morale critique et de la théologie morale ^

Fichte et Schelling ne se sont d'ailleurs pas contentés de la liberté de Kant, encore mystérieuse; leur liberté n'est plus simple ratio essendi, elle est aussi ratio cognoscendi vis-à-vis de tout ce qui est et peut être, et non plus simplement de la loi morale ^ ; elle est la liberté complète, totale, infinie, qui, sous le nom d'imagination créatrice, produit toute notre expérience, notre expérience externe comme notre expérience interne. Obligés de dépasser l'individu, le Moi, pour atteindre la liberté, et, au fond de leur cœur, affligés de le dépasser, ils opèrent ainsi ce miracle de le maintenir en s'en passant; ils élèvent l'individu au-dessus de lui-même; ils en font un Absolu, un Dieu, sans s'apercevoir que leur Dieu n'est alors que le succédané de la Raison pratique dans la conscience, l'ombre de leur subjectivité, le reflet de leur Moi ^.

Et ainsi tous ces noms ronflants de nécessité morale, d'autonomie, d'impératif catégorique, de volonté pure, de loi morale qui faisaient la fierté de la philosophie du temps ne sont, à vrai dire, ni rien de moins ni rien de plus que l'égoïsme dans son abîme insondable*.

Pascal déclare que les deux principaux péchés de notre âme sont l'orgueil qui nous détache de Dieu, la concupiscence qui nous tient attachés à la terre; les philosophes ont entretenu l'un de ces péchés; ils ont cherché, tantôt à chasser la concupiscence par l'orgueil, tantôt l'orgueil par la concupiscence. La philosophie transcendantale les a entretenus tous les deux : elle a caché derrière l'égoïsme total, derrière le Moi pur, l'égoïsme actif — l'orgueil — et l'égoïsme passif — la concupiscence. S'il est vrai que l'Épicuréisme, avec sa théorie du plaisir et de la douleur, fasse consister la santé mentale de l'homme dans la domination de l'esprit par la nature, le Stoïcisme et le Kantisme dans la domination de la nature et de l'esprit par la raison, la théorie du Moi pur la fait consister à ne laisser de valeur dans la nature qu'à la primauté du Moi et dans le Moi qu'à la primauté de la nature; elle arrache ainsi l'homme à Dieu, en même temps qu'elle le fixe à la terre ^. Ces deux péchés fondamentaux ne sont d'ailleurs que les divers symptômes d'un vice radical qui peut

1. Der neuc Teutsche Merkur vom Jalire 1801, I. Bd., 3. Stùck. Màrz, FI, Der Geist des Zeitalters als Geist der Filosojie, p. 176. — 2. Ibid., p. 177. — 3. Ibid., p. 178-180 et 184, 188. — 4. Ibid., p. 183-184. — .5. Ibid.. p. 189-191.

s'appeler la domination du « libre arbitre », du bon plaisir — Tamour de soi. ou mieux Toubli de Dieu^.

Le jour où Fichte eut connaissance de cet article, — c'était après la publication de cette réponse où il avait manifesté Tespoir que Reinhold ne continuerait pas sa « vilaine besogne », — il écrivit à Schelling- :

« J'ai maintenant lu l'article du Mercure^ et je le trouve encore bien plus imprudent que méchant. » N'était-il pas édifiant, en efïet. de voir Reinhold confesser avec tant de repentir son propre oubli de Dieu et son propre égoïsme d'autrefois? Et Fichte ajoutait que l'article du Mercure augmentait encore le « scandale » de leur rupture 2.

Ainsi finit l'amitié la plus étroite que Fichte ait connue; pendant près de dix années Reinhold avait été le confident de ses plus secrètes pensées.

1. Der neiie Teutsche Merkur vom Jahre 1801, I. Bd., 3. Stûck, Marz, II, Der Geist des Zeilalters ali Geist der Filosofie, p. 189.

2. Fichtc's Leben, II. Ed.. Zweite Abth.. IV. 26. Fichte an Schelling:. den 31. Mai 1801, p. 347.

CIIAFITHE Vil

TjES satires de JEAN-PAUL ET DE F. NICOLAI

Le « scandale » provoqué par Reinhold dut

A. LA « CLAVIS FICH- - !-• 1 , r . . i i-

Tr.-v-i nu- r T^nirun-rn causcr E riclite dautaut i)lus d anierlume

qu'à cette heure même la Théorie de la Science avait à subir les plus rudes assauts. Jusqu'à l'accusation d'athéisme elle avait marché de triomphe en triomphe; rares étaient les adversaires assez osés pour risquer pulDliquement leurs critiques ou pour exprimer leur ironie. Condamné pour athéisme, dépossédé de sa chaire, Fichte ne paraissait plus redoutable; la Théorie de la Se /e/ice avait maintenant perdu son auréole. Ce fui à (jui la tournerait en dérision. La Clavis Fichtiana de .J.-P. Richter, les pamphlets -de Nicolaï attestent à cet égard le mouvement de l'opinion.

Jean-Paul, comme on l'appelait, avait depuis longtemps étudié 'Fichte, mais il croyait de moins en moins en lui. A Weimar où, lors -de son passage, il l'avait connu, son esprit avait définitivement secoué la lourde chaîne^; Goethe n'avait-il pas parlé devant lui de Fichte comme « du dernier et du plus grand des scolasliques ^ ». et -quand, à ces soupers scientifiques du mercredi, où se réunissaient à la même table Loder, Batsch, Hufeland le cadet, Fichte. il avait vu le philosophe en personne, il l'avait trouvé contre son attente « petit, parlant avec discrétion quoique avec assurance, mais sans distinction, géniale ^ ». C'est sans doute à un <le ces banquets que, abordant l'auteur de la Théorie de la Science, il ne lui avait pas dissimulé son incapacité de se lancer dans « le tour]>illon critique et fichtéen ».

Disciple de Jacobi auquel est précisément dédiée la Clavis Fich-

1. Jean-Pauls Briefwech'icl mit seiner Frau und Chrislian Ollo, éd. P. Nerilich, Berlin, TVeidinannsctic IJuclihaiidlung. 1902; 70, Weimar, den 4. Nov. 1799, p. 130.

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