LES SATIUKS DE JEAN-PALL ET DE F. NICOLAI
prend au sérieux; sous les dehors de la plaisanterie, il en discute, somme toute, les principes^.
Le fondement de la philosophie de Fichte, c'est le Moi pur, la réalité inconditionnée, le Noumène immanent, l'Aséité, synonymes de Dieu^. La Raison comme inconditionnée no peut chercher cependant la réalité absolue — sa fdle — que dans le sein de sa mère, c'est-à-dire en elle-même, dans la causalité inconditionnée du Moi. Si vous posez l'enfant en dehors de la mère, vous en faites la mère de sa mère et vous divisez la forme et la matière du connaître en deux essences séparées, ce qui est une absurdité^.
Or, voici la singularité du système : le Moi pur ne suffit pas, il y faut ajouter un .Moi empirique; ce Moi absolu et infini, précisément en tant qu'infini, ({u'indéterminé, n'est rien; il n'existe pas. Pour être quelque chose, il ne lui est pas permis de rester lui-même; mais, comme tout être vient de lui, jusqu'à ce « ne pas être lui-même », il faut qu'il s'oppose soi-même à soi-même en vertu de son absolue causalité; et le voilà limité, le voilà qui apparaît comme Moi réel, qui se représente quelque chose"*. Ce quehjue chose qu'il se représente, c'est l'objet, l'obstacle que le Moi, dans sa liberté absolue, se donne à lui-même pour se réaliser, c'est-à-dire pour en triompher; c'est la limite qu'il se pose pour se déterminer^; d'un mot. c'est ce que nous appelons le monde, le monde de la création ou des phénomènes®, « le monde de l'espace et du temps, avec tout ce qu'il contient depuis qu'il existe, les trois règnes de la nature, les empires des rois, — en lambeaux. — l'empire de la vérité, celui de l'école critique, et toutes les Bibliothèques de la terre avec les quelques livres que Fichte a composés^ ». Cependant rien de tout cela n'existe, ni le monde, ni l'esprit qui le contemple, esprit de l'homme. Moi fini. Le monde 'et notre esprit, objet et sujet, deux termes corrélatifs, « deux jumeau.x de l'Aséité voyelle et consonne dans le Moi absolu, autant dire dans l'atmosphère pure* », et, puisque le monde est simple phénomène, produit du Moi, mon esprit l'est aussi. Il ne reste donc que le^Moi pur, auteur du ciel et de la terre, et de Fichte qui les contemple, le Moi pur dont la Théorie de la Science nous enseigne qu'il est étranger à la durée et à l'être, à la largeur et à la pesanteur®. Or, voici qu'à son tour ce Moi pur, en qui tout est. n'est rien du tout; car on n'en peut rien affirmer : aucun prédicat, aucune détermination ne lui est applicable, il est vraiment l'ineffable, l'innommable. Ainsi
1. Clavis Fichliana, Protektoriuin fiir den IlerausfijclK'r. p. 4-").
2. Ibid., §§ 3 et G. p. 68-09. — 3. Ibid., § 6, p. 70-71. — 4. Ibid., §§ 7 ol S. p. 71-72.
— 5. Ibid., §§ 8 et 10, p. 72-73 et 84-85. — 6. Ibid., § 8, p. 73. — 7. Ibid., S 12, p. 00.
— 8. Ibid., § 9, p. 77. — 9. Ibid., § 9, p. It-l'è.
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la position du non-Moi et du Moi relatil'. la limitation du Moi absolu par lui-même est tout aussi inconcevable que cette fameuse création ex ni/iilo^, qui est si décriée: le système se perd dans l'infinité et dans le vide de son principe, et Ton peut en dire ce que Jean-Paul dit de son héros : « Après Kant. le démolisseur qui laissa pourtant debout «ncore de gros morceaux comme les Choses en soi. vint Leibgeber, Vanéantisseur qui les calcina et ne laissa rien debout que le néant blanc (nihilum album), comme les chimistes appellent la chaux de zinc réfractaire, je veux dire la finitude idéale de l'Infini. Et, si on la supprime à son tour (ce qui est finalement le cas de Fichte), il ne reste plus rien que le néant noir, l'Infinité; la Raison n'aurait plus rien à expliquer, car elle-même n'existerait plus^. »
Il est vrai que Fichte. obligé de nier théoriquement la réalité du monde, prétend, au point de vue pratique, lui restituer une valeur, ■établir lexistence d'une pluralité de <• Moi ». Mais cette multiplication des dieux, que le Décalogue de Fichte exige, autant que les interdit le Décalogue de Moïse, ces millions, ces trillions de Moi absolus — «eux de Weimar et ceux de France et ceux de Russie et ceux de Leipzig, et ceux de Pest et ceux des Iroquois et ceux de tous le> hommes de tous les temps, de tous les pays, ces millions d'univers, — car chaque Moi est un univers pour Fichte. — de quel droit existent-ils^? Pour Fichte leur existence est un postulât de la Raison pratique, à peu près comme pour Kant Dieu et l'immortalité*. Mais la loi morale ne suppose, comme telle, rien d'autre qu'elle même, aucune existence, pas plus un Dieu en tant qu'objet qu'un Dieu en tant que législateur^; le Moi pur n'a rien à faire avec cette multiplicité de Moi où réapparaît « la vieille boue grise qui colle aux chaussures, le réalisme dont la destruction avait donné à Fichte tant de mal et pour laquelle il avait dépensé tant d'encre^ ».
Comment ériger d'ailleurs en collaborateurs, en causes efficaces de notre moralité, des individus dont nous navons aucun droit à prétendre juger la moralité, puisqu'ils sont autant d'absolus en dehors de notre Absoluité, impénétrables à elle comme je le suis moi-même à la leur '? Ce n'est pas tout : cette infinité de dieux nous transporte •en plein fétichisme^. La raillerie devient facile; Leibgeber fait défiler devant nous toute la série de ces dieux : des princes et des chanceliers d'État aux galériens, du pape aux voleurs... et à sa femme; il tient à tous le langage qui convient à leur divinité; chacun
1. Clavis Fichtiana. § 10, p. 84-83. — 2. Ibid., Proteklorium ... p. 13-10. — 3. Ibid., €lavis, § 13, p. 92-93. — 4. Jbid.. p. 98. — 5. Ibid., p. 99. — (3. Ibid., p. 101-102. — 7. Ibid.^. p. lli) et 114-115. — 8. 76k/.. p. 124, ot S 14, p. 126.