‹ Fichte et son temps (volume 4)Chapitre 55 sur 116 · LES SATIRES DE JEAN-PAUL ET DE F. NICOLAT · texte numérisé non relu

LES SATIRES DE JEAN-PAUL ET DE F. NICOLAT

est le créateur de son petit univers^ Et, de tous ces dieux qui s'ignorent nécessairement et mutuellement, puisqu'ils sont isolés, puisque chacun, dans son individualité, constitue un univei's clos, voici, pour conclure, la plainte lamentable :

« Si, comme j'en ai bien peur, personne d'autre nexiste que moi, pauvre chien auquel il faut précisément que ce sort soit échu, alors personne encore n'a été aussi mal j)artagé que moi. Le seul enthousiasme qu'on m'ait laissé, c'est Tenthousiasme logique. Toute ma métaphysique, ma chimie, ma technolo«(ie, ma nosologie, ma botanique, mon insectologie consistent uniquement dans le vieux principe : connais-toi toi-même. Je ne suis pas seulement mon propre sauveur, comme dit Bellarmin, mais aussi mon propre diable, ma mort, mon propre bourreau. L'amour et l'admiration sont vides ; pareil à Saint François, je ne presse contre mon cœur que la fille de neige pétrie de mes propres mains. Tout autour de moi et s'étendant au loin, une humanité de piei-re. Moi, moi tout seul; nulle part <le cœur qui batte, nulle part de vie, rien à côté de moi, et rien sans moi d'autre que le néant. Je n'ai conscience que de mon inconscience suprême. Le « Damogorgon » en moi poursuit son œuvre silencieusement, aveuglément, mystérieusement, ou plutôt c'est moi qui suis ce « Damogorgon ». Et je viens ainsi de l'Éternité, et je vais ainsi à l'Eternité. Et qui entend ma plainte et me connaît à cet instant du temps? Moi. Oui entend ma plainte, et qui me connaît pour l'éternité? Moi ^ »

La satire de Jean-Paul Richter porta : le peintre Buri écrivait à Herder que, grâce à la Clavis, les Juives avaient renié Fichte ; Jean- Paul lui-même déclarait que les sectateurs de Fichte à Berlin se faisaient rares ^.

L'auteur de la C lavis s'attendait à ce que le i)hilosophe, comme Woltmann l'avait annoncé au baron de Serdagne, devînt fou de rage et qu'il lançât à ses trousses toute la meute de ses chiens, lévriers ou braques; il était d'ailleurs décidé à se tenir; coi tant que le chasseur lui-même n'entrerait pas en ligne, réservant pour ce moment sa riposte^.

La rencontre se produisit un an plus tard chez Fessier à dix heures et demie <\u soir — lors de la visite de Jean-Paul à Berlin. Elle n'eut rien (le tragique. Fichte avait, il est vrai. <> le fi-ont et le ne/.

1. Clavis Fickliana. Jj 1 i, p. 120-1 U). — 2. Ibid.. S l"i. p. ITI-lTi.

3. J.-P. Brii'fwecMel mit xeiiirr Fraii iirid Cliristian Otto. éd. P. Nerrlicli, 79, Weimar, don 25. Au?;iist 1800, p. loO et noie. — 4. Ibid., p. 155.

300 PICHTE A BERLIN.

puissants, Taii- (run granit des Alpes^ ». Jean-Paul vint à lui aAec candeur : la discussion sur sa doctrine fut vive; elle dura jusqu'à minuit; mais, en se quittant, Fichle et Jean-Paul étaient les meilleurs amis du monde; Fichte promettait cordialement sa visite à celui qui avait voulu ridiculiser la Théorie de la Science.

C'est qu'au fond, sous les sarcasmes, il avait senti une estime sincère (Jean-Paul disait volontiers qu'à léna Pichte lui avait plu par le tranchant de sa parole et de ses idées ^). Jean-Paul n'était pas un de ces adversaires qui médisaient de Fichte sans même l'avoir lu. Quand il écrivait sa Clavis, il avait sur sa table tous les ouvrages de l'auteur de la Théorie de la Science, il connaissait son système — ce système polythéiste — que, d'après V Appel, personne ne pouvait soupçonner : il fallait avoir lu Spinoza pour le comprendre. Une fois sa satire achevée, il l'avait envoyée à Jacobi « pour être sûr qu'il ne s'était pas mépris, que ses coups ne portaient pas à faux* ».

Un tel scrupule était trop rare chez ses adversaires pour que Fichte n'en fût pas touché; c'est sans doute parce qu'il savait la probité de Jean-Paul qu'il ne lui tint pas rigueur de ses grosses plaisanteries et qu'il lui tendit loyalement la main. Il se contenta, en guise de reproches, de l'avertir que sa critique était injuste, parce que prématurée. Il n'avait pas encore, disait-il, achevé sa philosophie, il eût été prudent, pour la juger, de la connaître dans son intégralité : or, dans une nouvelle exposition de la Théorie de la Science, à laquelle Fichte était en train de travailler, Jean-Paul trouverait un Dieu plus à son goût peut-être que celui qui avait servi de cible à ses railleries *.

Jean-Paul faisait allusion à cette conversation dans une lettre qu'il écrivait à Jacobi, vers la fin d'avril 1801 : « Fichte, avec lequel je suis dans les meilleurs termes, quoique tout notre dialogue soit une perpétuelle contradiction, Fichte me disait qu'il admettait dans sa dernière exposition un Dieu supérieur et extérieur au Moi absolu (où jusqu'à présent je voyais son Dieu). — Mais alors, lui dis-je, vous philosophez en fin de compte hors de la philosophie. — Ce sont vraisemblablement les persécutions qui l'ont conduit là. Cependant, s'il en est ainsi, son édifice s'écroule : la déduction et la philosophie s'arrêtent là où il n'y a plus de création, de production — et c'est tout bonnement l'entrée en scène d'un dualisme d'un autre genre. Je lui dis qu'alors Schelling, Reinhold et tous les autres n'avaient pas fidèlement exposé sa docti'ine, ce qu'il accorda volontiers, ajoutant que

1. J.-P. Briefwechsd mil seiner Frau und Christian Ollo, éd. P. Nerriich, 83, Berlin,

den 28. Jenner 1801, p. 168. — 2. Ibid., 79, den 25. .\ugust 1800, p. 155. — 3. Ibid., 72, Weimar, den 20. Dec. 99, p. 133-134.

4. L. Noack, J.-G. Fichte nach seinem Leben, Lchren und Wirkrn. III. Burh, 3, p. 436.

LES SATIRES DE .IEaX-PAUL ET DE F- NICOLAI. 301

sa philosophie n'était pas encore achevée \ » (conversation singulièrement importante : elle met en lumière le problème que soulevait, à cette heure, l'orientation nouvelle de la Théorie de la Science, le problème des deux philosophies de Fichte; elle atteste en même temps que, de son vivant, Fichte y avait répondu : il désavouait l'interprétation que Schellinget Reinhold avaient donnée de sa dodrine. alors qu'ils étaient ses disciples.

En admettant un Absolu en dehors du Moi réfléchissant, de la forme sous laquelle il s'exprime à notre conscience, Fichte croyait n'être infidèle ni à sa propre doctrine, ni à l'esprit de la Critique. Qu'on se souvienne de la distinction des deux Absolus, — telle qu'elle ressort de l'exposition des deux premiers prmcipes dans la Théorie de la Science et de la seconde Introduction, — et on comprendra comment Fichte estimait « achever » sa philosophie au moment précis où ses adversaires jugeaient que tout 1" « édifice s'en écroulait ». Quand on relevait, comme une contradiction, « l'entrée en scène d'un dualisme d'un autre genre », il avait beau jeu pour répondre. Ce dualisme témoignait précisément de sa fidélité à la Critique : c'était celui qu'exigeait la constitution même de l'esprit humain, d'un esprit limité, celui qui s'exprimait par le formalisme et hors duquel il faudrait recourir au *< saut mortel » du dogmatisme et de la transcendance. Ce saut, Fichte croyait l'avoir évité en transformant les termes du dualisme et du formalisme kantiens, en éliminant la Chose en soi, et en transportant à l'intérieur de l'esprit lui-même la dualité de la Chose et de l'Esprit, en distinguant entre sa forme el son fond, entre sa capacité de réflexion ou de détermination et son pouvoir de productivité infinie qu'aucune réflexion ne peut épuiser. Que d'ailleurs ce dualisme, nécessaire pour nous, puisqu'il constitue le cercle même dont l'esprit humain ne peut sortir, dût idéalement se réduire à un monisme, (ju' « en soi » l'Esprit fût un dans sa forme et dans son fond, c'est ce qu'attestait toute la dialectique fichtéenne. L'unité pure se présente à notre conscience comme son Idéal même.

.. Désormais nous verrons Fichte insister toujours davantage sur cet aspect de sa philosophie; nous assisterons à l'eflbrt prodigieux qu'il va tenter pour réduire au monisme ce dualisme et le formalisme qui lui est inhérent. Far là s'atteste déjà le souci désormais prépondérant chez Fichte de défendre la Théorie de la Science contre l'accusation de laisser échapper le réel, d'être une philosophie purement

1. K. Hfiiihold, K.-L. lieinhold's Lcben und liUerarisches Wirken, nebst eincr Auswahl von Briefen, Zweile Ablli., Briofe, UI, Jacobi, I,"), Eutin, deii 28. April I8U1, p. 2G.J-260.

subjective. C'est rannonce du grand débat qui va s'ouvrir entre Fichte et Schelling.

Voilà ce qui l'ait ici Tintéret et l'importance de l'entretien que nous venons de relater. Les conséquences en apparaîtront bientôt, et de plus en plus on en pourra mesurer la portée.

Pour le moment, ce qu'il importe de retenir, c'est qu'après cette conversation Jean-Paul modifia du tout au tout son opinion sur la philosophie de Fichte, qu'il conçut des remords d'avoir, dans sa Clavis. douté de la Théorie de la Science, et qu'il les confessa.

Quand parurent, en effet, les premiers ouvrages où s'affirmait la position prise maintenant par Fichte, Jean-Paul reconnut son erreur et fit amende honorable; il chercha et trouva l'occasion — à plusieurs reprises — d'exprimer son respect et son admiration pour notre philosophe^.

Fichte oublia donc bien vite les petites blessures qu'avaient pu faire à son amour-propre les traits acérés de Jean-Paul.

Il n'accueillait pas avec la même sérénité d'autres attaques : son vieil ennemi Nicolaï, dont il avait longtemps dédaigné les injures, allait en faire l'expérience le jour où Fichte écrivit contre lui La vie et les opinions singulières de Frédéric Nicolai.

Pour comprendre le sens de ce pamphlet, il faut remonter jusqu'aux origines du conflit.

Le libraire F. IVicolaï avait été, avec Men- B.LES .. VÉRITÉS DÉSA- ^clssobn et Abbt, le principal rédacteur des

GMEABLES « UE F. XICO- , ,-

^^j Lettres sur la littérature contemporaine

(Briefe die neueste Litteratur betreffeud); quand Lessing avait voulu fonder une Revue d'un esprit nouveau, c'est lui qui avait même proposé cette forme épistolaire. Le jour où Lessing partit pour Breslau (à la fin de l'année 17G0), Ni(;olaï prit la direction du périodique.

Il avait ensuite édité successivement la Bibliothèque des Belles- Lettres et des Arts Libéraux (1757-1707) (Bibliothek der schonen

1. 0. Spazier. J.-P. Fr. Richter. Ein biographischer Commenlar zu dessen Werke, IV. Bd., Fûnlzehntes Kap., p. 131. Dans la Levana, ])uis dans un compte rendu des Discours à la Nation allemande, enfin dans l'hoininage (|u'il lui rendit à l'anuonce de sa mort : « 0 toi, valeureux champion de la liliéralion allemande, toi, ouïssant Fichte, mort trop tôt d'un demi-siècle, tu as vu au moins l'aurore du grand alTrancliissement. Maintenant, ù brave combattant de l'arrière-ban sur plus d'un champ de bataille, tu as ta récompense dans la paix éternelle, et tu tiens eatlu là-haul dans ta main la \Ti\ic Clavis Fichtiana. ' {inan-i'&ul.) Sainmtl. Werke, XXX, 79. Cité par E. Fichte dans Johann Gottlieb Fichte. Lichtstrahlen aus seinen [Verken und Briefen, p. 80.

LES SATIllES DE JEAN-l'ALL ET DE F. NICOLAI. 303

Wissenschaften uiul der IVeicn Kïnisle). puis la célèbre Bibliollièque allemande universelle [iUJo-ll^rl et 1793-1800; 1801-1806) (AUgemeine (loulsche Bibliolhek), dont il l'ut pendant plus de vingt ans l'uniquedirecleur, distribuant lui-même et revoyant toute la copie. Il y acquit une espèce de gloire à se l'aire le défenseur de la « saine raison », jaugeant tous les ordres de connaissance, art, science, philosophie, religion, à l'aune du sens commun. Il était le représentant attitré de ce rationalisme ratiocinant et disputeur du xviii'' siècle, trop ennemi de l'obscurité pour pouvoir comprendre les aspirations profondes de l'âme, étranger aussi bien aux mystères de la religion qu'aux secrets de la métaphysique nouvelle, hostile à ces intuitions du cœur, à ces pressentiments de l'imagination que, par réaction contre les Lumières, le romantisme déjà se glorifiait de cultiver.. l''r. Schlegel, le chef de la nouvelle École, avait eu la hardiesse de prétendre sauver de l'opprobre et d'arracher Lessing aux infimes de^ la Bibliothèque allemande universelle, qui avaient fait du grand homme le symbole de la platitude. Nicolai en conçut un vif ressentiment, et il partit en guerre contre le romantisme, croyant poursuivre encore dans cette forme de l'art la lutte à mort qu'il avait entreprise contre le mysticisme : mysticisme de la religion orthodoxe ou mysticisme de la philosophie critique.

Contre l'orthodoxie religieuse il avait écrit de 1773 à 1776 son grand roman : La vie et les opinions de maître Sebaldus Nothanker {Lehen und jMeinungen des Herrn INIagister Sebaldus Nothanker). Il écrivit successivement contre la philosophie critique, en dehors de nombreux articles et des allusions contenues dans ses récits de voyage, en 1794, son Histoire d'un gros homme (Geschichte eines dicken Mannes); en 1798, La Vie et les opinions de Sempronius Gundibert (Lcben und Meinungen Sempronius Gundibert's); en 1799, Ma culture scientifique, ma connaissance de la philosophie critique, mes ouvrages qui la concernent et MM. Kant, J.-B. Erhard et Fichte (Ueber meine gelehrte Bildung, iibermeine Kenntniss der kritischen Philosophie und meine Schriften dieselbe betreffcnd, und ûber die Herrn Kant, J.-B. Erhard und Fichlej.

Chose remarquable, dans sa polémique contre la philosophie critique, Nicolaï, visiblement, commença par ménager Kant, sans doute à cause de l'autorité dont jouissait l'illustre vieillard, peut-être aussi à cause de cerlain(;s complaisances qu'avait eues Kant pour la Bibliothèque allemande universelle. Mais il en fut tout autrement à l'égard des disciples de Kanl. dont la jeunesse lui paraissait mériter moins de déférence et dont le crédit pouvait être él)ranlé plus aisé-

ment. Il en voulait surtout à Fichte, le plus célèbre d'entre eux, celui dont se réclamaient les néo-mystiques de la littérature, les romantiques qui, à Berlin même où philosophait Mendelssohn, s'attaquaient à cette citadelle du rationalisme qu'était la Bibliothèque allemande universelle; il accusait Fichte d'avoir trahi Tesprit de la Critique — le positivisme qui affirmait la vérité de l'expérience et niait la possibilité d'une intuition du supra-sensible — en développant 17c/ea//s^2e transcendantal dans le sens d'un mysticisme, d'une philosophie de visionnaires. Il le traitait volontiers de « singe de Kant », de « tête à l'envers », de « marchand d'orviétan » coupable de faire endosser à Kant ses propres folies \

Dès l'année où paraissait la Théorie de la

Page 1