‹ Fichte et son temps (volume 4)Chapitre 78 sur 116 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

Comment Fichte en élait arrivé à combattre ouvertement le romantisme dont il avait commencé par être en quelque manière l'inspirateur, à dénoncer le système de Schelling, son ancien disciple et son commentateur, on a eu déjà Toccasion de le montrer. Mais, pour expliquer le sens et la portée des Traits caraclérisliqiies du temps présent (Grundzûge des gegenwârtigen Zeitalters), il faut rappeler ici l'orientation générale qu'avait rapidement prise ce grand et puissant mouvement. Avec Novalis, avec Ticck, avec les Schlegel, sous l'influence du physicien Ritter et parle retour à J. Bœhme, le romantisme évoluait vers un naturalisme spiritualiste, spirite même, où la théosophie, la magie, l'alchimie s'alliaient au mysticisme pour aboutir à une apologie de la chrétienté du Moyen Age et à la restauration d'un nouveau catholicisme.

Théosophe, mage, alchimiste, phvsicien RITTER même, physicien d abord, Ritter était tout

cela. Il avait débuté dans l'arrière-boutique d'un apothicaire auquel il servait d'aide^. Quand Novalis l'avait découvert, sans doute après la conférence sur le galvanisme qui fit sa célébrité et sur laquelle nous reviendrons, Ritter vivait à léna, solitaire, dans une rue écartée, habitant une chambre misérablement meublée, que parfois il ne quittait pas de quatre semaines, ayant pour toute société quelques bons livres (en particulier les Années d'apprentissage de W. Meister, le Don Quichotte) et son « étonnant logeur » ; c'est dans cette chambre que Novalis vint lui rendre visite. Dès les premiers mots, Ritter crut se sentir en présence d'une vieille connaissance; les deux hommes s'étaient compris sur l'heure; leurs cœurs battaient à l'unisson. Et ce fut l'origine d'une amitié durable qui avait la discrétion et la pudeur des sentiments profonds, d'une amitié que n'eut jamais soupçonnée celui qui n'était pas un vrai connaisseur d'âmes. «Ainsi a-t-on coutume, en effet, de s'adonner à ce qu'il y a de plus élevé, sans que quoi que ce soit, au dehors, puisse le faire pressentir; seule la félicité qui se répand sur la vie et sur le visage permet à l'initié de reconnaître l'orientation du cœur de l'homme. Et, si jamais l'ami ne peut rechercher ce cœur pour lui-même, toujours et uniquement s'unit-il à lui pour ce quelque chose de supérieur ". »

1. Steffens, Was ich erlebte, Breslau, im Verlage bei Josef Max und Komp., 1841, IV. Bd.. p. 87.

2. Johann- Wilhelm Rilter, Fragmente aus dem Nachlasse eines jungen Physikers. Ein Taschenbuch fiir Freundc der Nalur, Heidclberg, bey Mohr und Zimmer, ISIO, Erstes Bàndchen. Der Herausgeber, p. xx.

396 FICHTE A BEIILIN.

Cette amitié rare, fondée sur l'amour des choses supérieures, permit à Novalis, avec une délicatesse vraiment touchante et sans risquer le froissement d'une humiliation, de tirer Ritter de la misère où il se trouvait alors ^. Ritter en conçut pour lui une reconnaissance sans bornes. Aussi lutta-t-il de son mieux contre l'entraînement qui le poussa quelque temps vers Frédéric Schlegel, et qui l'écarta momentanément un peu de Novalis ^.

Son cœur revint bien de nouveau tout entier au poète — mais trop tard. Novalis était mourant. Une seule chose alors le tranquillisa : une lettre que Novalis avait commencée quelques jours avant sa mort et qu'il n'avait pu terminer; elle l'exhortait à rester fidèle à ses directions primitives ^.

Novalis disparu, Ritter rencontra par hasard Herder, et il subit profondément l'influence de l'homme, de l'écrivain. L'homme, il l'avait vu bien supérieur, dit-il, à ses œuvres mêmes, au sein de sa famille, dans cette campagne boisée entre Weimar et le Belvédère où, hormis les siens, nul n'était admis sans invitation expresse. Là il apparaissait vraiment comme un Dieu se reposant de ses œuvres; pourtant, ce n'était qu'un homme, exaltant, non ses œuvres propres, mais les œuvres de Dieu même. Bien des fois, Ritter reconnut avoir appris de lui ce que c'était que la nature, que l'homme en elle, que la vraie physique, qui est immédiatement religion*.

Ce n'était pas seulement la fréquentation de l'homme qui inspirait Rilter : c'était la lecture de son ouvrage sur les Origines les plus anciennes du genre humain (Die alteste Urkunde des Menschengoschlechts), lecture qu'aux passages difficiles Herder lui-même commentait pour Ritter.

Si vif était le goût de Ritter pour cet ouvrage, que l'idée lui vint — les notes marginales le prouvent — d'en faire une espèce de traduction où il aurait développé beaucoup d'idées sur l'histoire cosmique, qui, chez Herder, étaient encore à l'état de germe; il aurait alors apporté sur la nature et sur l'homme des vues d'une plénitude, d'une variété, d'une intensité de vie, d'une originalité qu'aucune œuvre de philosophie naturelle n'eût jamais atteintes^.

C'était là sans doute l'esquisse de cette Physique supérieure dont il parle quelque part, de cette connaissance du monde pour laquelle l'organe est, non « la tête », mais le « cœur », ou plutôt Dieu, car

1. Joliann-Williclni Ritler, Fragmente aus dcm Nachlasse eines jungeii Physikcrs. Ein Taschenbiich fur Freunde der Natur, Erstes Bundchen. Der Herausgeber, p. xix. — 2. Ibid., p. xxi-xxii. — 3. Ibid., p. xxx-xxxi. — 4. liiJ., p. xxxiu-xxxiv. — 5. Ibùl ,

p. XXXVI-XXXVIII.

X Dieu même est ce cœur, c'est en lui seulement qu'une chose peut être intégralement saisie et comprise....

« Et, précisément pour cela, ceux qui sont attachés à la physique ordinaire ne verront clairement qu'à l'heure de leur mort ce qu'avec elle ils ont possédé \ »

Chez un savant de race (car Ritter, avec son don remarquable d'expérimentateur, en était bien un) ce mysticisme appliqué à la physique même est assez surprenant. Pour l'expliquer, il faut se reporter et aux propres travaux de Ritter, et à tout le singulier mouvement d'idées (jui venait de naître des découvertes de Galvani et des expériences de Mesmer. Le galvanisme, complété par le magnétisme animal et par le somnambulisme, telle était la base scientifique sur laquelle s'édifiait alors une nouvelle conception mystique et magique de la nature. Ritter, pour sa part, y contribua grandement. En même temps que Volta, dont il ignorait alors les grandes inventions, sinon antérieurement à lui % Ritter avait mis en lumière des phénomènes capables de confirmer les découvertes auxquelles, sept ans plus tôt, Galvani avait dû sa gloire.

Il les avait exposées le 29 octobre 1797, à léna, dans une conférence faite devant les membres de la Société de Physique ^

La théorie scientifique qu'il donnait du galvanisme le conduisait à y voir le signe de l'activité organique qui accompagne toutes les manifestations de la vie; non seulement ces faits étaient, suivant lui, de nature à transformer toute la physiologie, mais, outre « leur rapport immédiat à la santé et à la maladie des hommes* », ils apportaient, pensait-il, « une loi de la nature encore inobservée et de grande importance », car elle était susceptible d'expliquer l'ensemble des phénomènes de l'univers. Aussi Ritter « toujours et de plus erf plus demeurait-il fortement convaincu qu'il ne pouvait y avoir qu'une seule théorie vraie de tous les phénomènes naturels, et que cette théorie devait forcément expliquer môme les plus petites particularités^ ».

Cette loi le conduisait, en dernière analyse, à considérer l'univers comme un immense animal, comme un organisme vivant.

Ayant défini l'organisme animal : « un système de forces agissant les unes sur les autres, où la partie est ce quelle est par le Tout, où

1. Johanii-Wilhelm Ritter, Fragmente aas dein Xachlasse eines jungeii Physikers. Ein Taschenbiick fiir Freinde der Nalur, Erstes Bandchen. Der Herausgeber, p. xl-xlii.

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