CHAPITRE XI
Fichte ne larda pas à sapercevoir que son appel avait ete entendu, que son action était efficace. Le 3 janvier 1804, il avait adressé au cabinet du roi une requête aux fins d'obtenir des autorités l'amphithéâtre de l'Académie pour l'exposition de sa philosophie qu'il recommandait à l'attention du public. En dépit de l'opposition du vieux Nicolaï, pressentant en lui le rival qui allait précipiter sa chute et supplanter sa gloire dans la ville où, depuis si longtemps, il était l'unique arbitre de toute la culture, cette autorisation fut accordée à Fichte. C'est devant un public d'élite composé « de noblesse étrangère, de professeurs, d'hommes d'État et d'hommes d'affaires, de conseillers intimes du roi » qu'il avait esquissé les Traits caractéristiques du temps présent. Quand, après la dix-septième séance, terminant ses leçons, il descendit de sa chaire, au bruit d'applaudissements enthousiastes, deux de ses auditeurs ordinaires, — deux auditeurs de marque, les minisires d'État Beyme et Altenstein, — frappés de l'influence qu'exerçait le philosophe-orateur et appréciant les services que pouvait rendre l'action d'un pareil homme, résolurent de le conserver définitivement. Berlin n'avait pas alors d'Université; ils ne purent donc offrir à Fichte que la chaire de philosophie d'Erlangen, avec la faculté d'y professer durant le semestre d'été seulement, et de poursuivre à Berlin, l'hiver, la série de ses conférences. On lui attribuait comme honoraires 1200 Gulden et cinq cordes de bois, plus ses frais de déplacement, estimés à 300 Thaler\
L'offre arrivait à point. Fichte. après avoir épuisé l'argent provenu
1. L. Noack, J.-G. Fichle nach seinem Leben, Lehren und Wirken, III. Buch, 4, p. 460. Voir aussi D' Franz Frôhlich, Fichles Redcn an die dtutsche Action, Berlin. WcidinannscheBuchhandlung, 1907, p. 43-45, et Fic/i«e'sLe6en, II. Bd.,XVllI, 33, an Mehmel, den 2. Marz 1802, p. 558.
de la liquidalioii de sa maison d'Iéiia, était, « pour un philosophe, dans la singulière posture d'un homme à vendre; et deux amateurs avaient déjà entamé des pourparlers avec lui ^ ». L'un était le recteur de l'Université de Kharkow en Russie, le comte Potocki; mais l'ofïre n'était guère tentante : Fichte détestait le régime des tsars; en outre, son ignorance de la langue russe rendait à peu près impossible l'action philosophique qu'il rêvait toujours d'exercer; enfin le climat et l'éloignement le séduisaient peu 2; il eût fallu, pour le décider, qu'on J'achetât à prix dor, pas à moins de 4 000 roubles ^ L'autre amateur était le prince-électeur du Palatinat de Bavière, la chaire vacante, celle de l'Université de Landshut, les conditions, '2 200 florins, avec, en cas de décès, une pension pour la veuve du quart du traitement, pour l'enfant de 100 florins, enfin 1 000 Thaler assurés pour le cours. De tels avantages n'étaient pas à dédaigner. Le bruit circulait déjà dans les journaux locaux de l'acceptation du philosophe. L'Université en escomptait un grand éclat*; Fichte toutefois, avant de consentir au marché, crut loyal d'indiquer ses intentions. Il les communiqua à un ami qu'il avait là-bas, Moshamm. en le priant d'en faire part au curateur de l'Université, le conseiller intime Zentner ^ « Je ne souhaite pas. écrivait-il, en général, une place de professeur de philosophie n importe où et à n'importe quel prix; j'ai un plan de vie plus haut. » Et Fichte exposait ses convictions à cet égard : il rejetait l'enseignement de la philosophie par les livres; ce serait, à l'époque actuelle, sa perte; il voyait dans la philosophie un art et une sorte de pratique exigeant des Écoles, comme aux temps où, dans l'ancienne Grèce, la philosophie fut fondée. Il proposait, en conséquence, la constitution d'un séminaire qui devait être annexé à l'Université. Ce séminaire ne serait d'ailleurs ouvert qu'aux étudiants ayant déjà une culture scientifique approfondie.
Pour la réussite de ce projet, il fallait, avec la liberté absolue d'enseigner et d'écrire, l'appui complet du gouvernements
Le projet n'eut sans doute pas le privilège de plaire au gouvernement de Bavière; car, en dépit de lappui de Jacobi, en dépit de l'annonce des journaux, la nomination de Fichte ne se fit pas; les circonstances politiques et, dit-on, de hautes influences, puissantes à Munich, travaillaient contre \m\
1. Fichles l.eben, II. lid., Zweitc .\hlh., V, Anhang A. An Wolzogen, 2, Berlin, deii 3. Sept. 1804, p. 400. — 2. Ibid., l. Bd., m. Bufli, 2. Kap., p. .353. — 3. Ibid., II. Bd., Zweilo Abth., V, Anhang A. An Wolzogen, 2, Berlin, den :J. Sept. 1804, p. 401. — 4. Ibid., XVIIl, 3."), Moshamm an Fichte, Penzing, den 22. Sept. 1804, p. 560. — 5. Ibid., 3i, Moshamm an Fichte, Landshut, den 4. Jiili 1804, p. 538-559. — 6. Ibid., I. Bd , III, 2, p. 354-50. — 7. Ibid., II. Bd., Zweile Ahth., .WIII, 34 et35, Moshamm an Fichte, den 4. Juli u. den 22. Sept. 1804, p. 558 et 500.
Sur ces entrcfailcs, Beyme et Altenstein, ayant eu vent du départ possible de Fichte, allèrent trouver le ministre de l'Instruction publique, Hardenberg, pour le prier de s'attacher Fichte ^ Autour d'eux, tous ceux qui avaient quelque crédit à la ville ou à la Cour multiplièrent les démarches en sa faveur; ils avaient même, pour retenir Fichte à Berlin, conçu l'idée ingénieuse de le faire nommer à l'Académie, en demandant au roi de lui assurer une pension suffisante pour vivre. Une élection devait justement avoir lieu, le 28 mars, par suite du décès d'un de ses membres. Ils comptaient sans le vieil ennemi de Fichte, Nicolaï, qui n'était pas homme à oublier les traits dont le philosophe l'avait accablé. Membre extraordinaire de l'Académie depuis 1799, il avait été nommé membre ordinaire le 25 octobre 1804; il fit contre lui une campagne si vive qu'il manqua deux voix à l'auteur de la Théorie de la Science pour être élu : Fichte obtint 13 voix contre 15 ; il partageait ainsi le sort de Kant, son maître, auquel, quelques années plus lot, l'Académie avait préféré Moïse Mendelssohn. On avait donné comme prétexte à son échec la neutralité que l'Académie était tenue d'observer en matière de philosophie; les amis de Fichte ripostèrent qu'alors l'Académie l'avait sans doute exclu en qualité de philosophe original^. Fichte d'ailleurs allait avoir une revanche : en avril 1805 un décret le nommait professeur de philosophie à l'Université d'Erlangen^.
Dès le mois de mai, Fichte prit possession de sa chaire*. Les étudiants étaient trop inexpérimentés en philosophie pour pouvoir suivre avec profit l'exposition de la Théorie de la Science, qu'il avait faite un an auparavant, à Berlin, devant un auditoire d'élite. Il renouvela sa méthode d'enseignement, ayant cru apercevoir i< la véritable cause pour laquelle l'intelligence de sa doctrine faisait si peu de progrès et pour laquelle ses prétendus disciples ou les perfectionneurs de sa doctrine apportaient de si extraordinaires balivernes^ ».
Descendant résolument des hauteurs de la philosophie transcendantale. il borna son enseignement à un cours de logique générale.