‹ Fichte et son temps (volume 4)Chapitre 96 sur 116 · Fichte's Lehen, I. Bd., ni, 2, p · texte numérisé non relu

Fichte's Lehen, I. Bd., ni, 2, p

2. L. Noack, J.-G. Fichte nachseinem Leben, Lehrcn und Wirken, III. Buch, 4, p. 460-461.

d'auditeurs qui étaient demeurés fidèles jusqu'au bout. S'il en était autrement à Erlangen, si on prétendait qu'il en était autrement dans l'Allemagne du Sud et en Franconie. Fichte avait sa réponse prête : c'est (jue, dans l'Allemagne du Sud, comme en Franconie, comme à Erlangen, la platitude et le vide de l'esprit avaient élu domicile. Que penser d'étudiants pour qui la moitié de la vie se passe à ne rien faire?

Un dernier motif était plus plausible : le cours, en dépit de sa clarté, était, au fond, d'ordre philosophique; il exigeait, pour être saisi, l'esprit philosophique. Or. chez beaucoup d'auditeurs cet esprit n'était pas suffisamment exercé, l'histoire absorbait tout. Mais cela aurait dû être une raison de plus pour eux de suivre le cours de Fichte, et d'exercer un organe qui sommeillait.

Fichte pouvait-il regretter de pareils étudiants et souhaiter leur retour? Assurément non. Mais il devait cette explication à ceux qui lui étaient restés fidèles ; il la leur devait pour qu'ils pussent clairement voir en eux-mêmes les raisons de leur conduite et continuer de faire, en pleine conscience, ce qu'ils avaient fait spontanément. Aux autres il souhaitait seulement de rentrer en eux-mêmes et de rougir de leur mollesse \

Était-ce bien l'absence de sens philosophique chez les étudiants, le défaut de préparation, ou même la paresse qui expliquaient leur désertion? Mais à Wûrzbourg, pas bien loin d'Erlangen, Schelling professait la philosophie avec un immense succès, devant un auditoire chaque jour plus nombreux, qui était tout entier conquis par le prestige de son talent, tout entier soumis à son influence.

Ce simple rapprochement se passe de commentaire.

Les étudiants d'Erlangen n'étaient ni moins zélés, ni moins avides de philosophie qu'ailleurs; mais la Théorie de la Science était passée de mode. Fichte n'intéressait plus; on allait à Schelling.

Fichte le sentait bien lui-même. Quand, sous prétexte de reprendre et d'améliorer les vues que, douze ans plus tôt, il exposait dans ses leçons sur la Destination du Savant^, il fit aux étudiants d'Erlangen, pour les retenir, une série de conférences sur VEssence du savant et ses manifestations dans le domaine de la liberté [U cher das Wesen des

1. Ces documenls si curieux et si importants sont tirés du petit livre fort intelligent que le petit-fils de Fichte, Ed. Fichte, a consacré à la mémoire de son grand-père. L'allocution dont nous parlons a été trouvée dans les papiers du philosophe qui, presque toujours, mettait par écrit le plan détnilié de ses leçons, avant de les faire. (Ed. Fichte, Johann Gottiieb Fichte. Lichtstrahlen ans scinen Werken und Brie/en nebst einem Lebensabriss, Leipzig, F. -A. Brockhaus, 1S63, p. 81-88.)

2. Fichte, S. IF., VL Bd., Ueber das Wescn des Gelehrlen und seine Erscheinunjcn im Gebiele der Frciheit, Yorrede, p. 34!j.

LES GONFEUENGES SUR L'ESSENGE DU SAVANT. 469

Gelehrlen und seine Erscheinungen im Gebiele der Freiheit), il les mettrait précisément en garde contre la doctrine de Schelling, qui. en déifiant la nature, s'imaginait dépasser la Théorie de la Science. Il leur déclarait que la Philosophie de la Nature était une philosophie de mort et de perdition. 11 les adjurait de ne pas se laisser « aveugler )> par elle. L'avertissement était dénué d'arlifice. Il est vrai qu'en essayant d'opposer aux erreurs de la Philosophie de la Nature la vérité de la Théorie de la Science, Fichte ne faisait que répondre aux attaques de Schelling.

Dans la première de ses Leçons sur la AUX « LEÇON fi SUR LA Méthode des Etudes académiques, Schelling MÉTHODE DES ÉTUDES s'était efforcé de montrer que chaque science ACADEMIQUES » DE particulière est une participation à l'Absolu

SCH E LLING .

ou au Savoir absolu qui lui est identique, et que notre connaissance tout entière, notre connaissance en son unité organique, est une image de ce Savoir éternel \

« Or, déclarait-il, tout ce dont la racine plonge directement et immédiatement dans l'Absolu est soi-même quelque chose d'Absolu; c'est donc, non pas un moyen pour une fin, mais une fin en soi ^. » Si donc la science est une expression, une révélation de Dieu (comme d'ailleurs la nature en est une autre), que faut-il penser de la doctrine de Fichte qui, loin de reconnaître dans le Savoir un absolu, une fin en soi, en fait un pur instrument d'action?

« Agir, agir, c'est l'appel qui retentit de bien des côtés; ceux qui le lancent avec le plus de force, ce sont ceux qui ne veulent pas des progrès du savoir. Il est en soi très recommandable sans doute d'inviter à l'action. Agir, pense-t-on, chacun le peut, car cela ne dépend que de notre libre volonté. Mais savoir, particulièrement savoir en philosophe, ce n'est pas l'affaire de tout le monde, et, en dehors de toute autre condition, la meilleure volonté du monde n'y peut rien ^. »

Mais qu'est-ce donc qu'une action vis-à-vis de Laquelle le savoir n'est qu'un moyen, et, inversement, qu'est-ce qu'un savoir vis-à-vis duquel l'action est une fin?

Il y a là une séparation et une subordination purement artificielles. L'opposition du savoir et de l'action est toute provisoire, elle tient seulement à nos limites; dans l'Absolu le savoir est identique à l'acte, comme l'idéal est identique au réel: d'un terme à l'autre, il y a non

1. Schelling, S. W., V. Bd., 1859, Vorlesungen iiber die Méthode des akademischen Stadiums, 1803, I. Vorl., p. 215-217. — 2. Ihid., p. 218. — 3. Ibid., p. 218-21'J.

subordination, mais harmonie. Le savoir et l'action ne sont que des expressions diverses du même Absolu, entre les deux il y a parallélisme. Ceux-là donc qui font du savoir un moyen, de Faction une fin, rabaissent la dignité du Savoir, et montrent, au fond, qu'ils n'en ont pas d'autre idée que le vulgaire.

Ils ne connaissent rien à la vraie science, à la science pure et désintéressée; ce qui les inspire, c'est un tempérament d'apôtre, c'est un désir de moraliser le monde. Ils mettent la science au service de l'action, parce qu'à leurs yeux il ne suffit pas de bien penser pour bien faii'e; mais ils oublient trop que, si la science n'est pas toujours et nécessairement efficace, ce n'est point à cause de son impuissance, c'est à cause de notre infirmité^.

, L'attaque était publique ; Fichte y répondit

FICHTE : « LES LEÇONS publiquement, du haut de sa chaire. Dès SUR L'ESSENCE DU SA- \ç^ premières leçons, il enseigna aux étudiants d'Erlangen ce que la science était à ses yeux. Il admettait, lui aussi, que la science se rattachât, comme à son principe supérieur, à « l'idée divine » ; la science, c'était l'explication du monde; or, le monde, avec toutes ses relations et toutes ses déterminations, avec l'humanité qu'il renferme, n'était pas ce que l'apparence semble montrer : un pur phénomène; sous le phénomène se cache quelque chose de supérieur à lui et qui le fonde : le divin ^. Le monde, dont notre savoir est la représentation, se manifeste à nous comme l'extériorisation de la vie divine ou de l'Absolu, comme sa manifestation (Darstellung); il est la manière dont l'Absolu, qui, en soi, est une unité fermée, immobile, vide, s'explicite en un progrès sans iin, et ses déterminations ^successives constituent, pour notre conscience finie, des approximations de plus en plus hautes de l'Unité suprême, qui nous permettent de donner un contenu à cette idée '.

Reste à préciser en quel sens le savoir se rattache à Dieu; et c'est ici que Fichte opposait la Théorie de la Science à la Philosophie de la Nature.

D'abord, si la nature a sans doute son fondement en Dieu, elle n'a en elle-même rien d'absolu, rien de nécessaire; c'est un moyen et une condition pour une autre existence ; la vie humaine et le progrès de cette vie consistent à empiéter de plus en plus sur la nature, à la restreindre. « Ne vous laissez donc pas, déclarait-il à ses étudiants,

1. Sclielling, S. IF., V. Bd., 1859, Vorlesimgen ïibcr die Méthode des alsadcmischen Studiums, 1803, I. Vorl., p. 220-222.

2. Fichte, S. IF., VI. Bd., Vorlcsungcn iïber das Wesen des Gelehrten und seine Erscheinungen im Gebiete der Freiheit, I. Vorl., p. 351. — 3. Ibid., II. Vorl., p. 3G1-363.

aveugler ni tromper par une philosophie qui se décerne à elle-m(>nie le nom de Philosophie de la Nature et qui croit dépasser toutes les philosophies antérieures, parce qu'elle fait de la nature un Absolu et une sorte de Dieu. A chaque époque, la source aussi bien de toutes les erreurs théoriques de l'humanité que de toutes ses défaillances morales a eu pour cause la fausse attribution des noms d'être et de réalité actuelle (Dasein) à ce qui n'a ni être, ni actualité : la recherche de la vie et de la joie de vivre chez ce qui porte en soi la mort. Celle philosophie, loin donc d'être un progrès vers la vérité, ne fait (pie rétrograder jusqu'à la plus antique et à la plus répandue des erreurs \ »

Mais si, contrairement aux arfirmations de Schelling, la nature n'a rien de divin, la science qui en est la représentation n'est pas non plus un Absolu : l'argument qu'il lirait du parallélisme entre la nature et la science se retournait contre lui.

Ce qu'il faut dire, c'est que Dieu ou l'Absolu est l'Idéal de la conscience humaine, que l'existence de la nature, que les déterminations de notre savoir sont, du moins pour des esprits limités tels que nous, les conditions de réalisation de cet Idéal, En ce sens, et en ce s©ns seulement, on peut chercher au monde un fondement divin. Le rapport de la science à l'Absolu n'est donc à aucun degré, comme le prétendait Schelling, un rapport de participation; c'est bien, ainsi que Fichte l'avait toujours soutenu, un rapport de subordination, un rapport de moyen à fin : le but, l'exigence du devoir et la loi de la volonté, c'est l'élévation de l'homme à Dieu; l'in.slrument, c'est notre connaissance du monde. Sans doute, le rapport du savoir à l'acte n'a ({u'une valeur purement humaine, il est la manière dont notre raison finie est forcée de se représenter les choses, et l'on peut concevoir qu'en Dieu et dans l'Absolu il n'y a pas de distinction entre le savoir et l'acte, entre la représentation et ce qui est représenté, que l'un est une expression directe et immédiate de l'autre; mais la question est justement de décider si nous avons le droit de dépasser les limites de notre i-aison, de sortir du point de vue critique 2.

Mais si, pour la philosophie crili([ue, l'Absolu est l'idéal de la conscience humaine, c'est cet idéal que le savant incarne : il représente sur la terre, par opposition à la vie de la pure nature et à ses discordes, l'unité de la vie spirituelle, l'idée de Dieu. Sa lâche propre, c'est de réaliser, autant qu'il est en lui, le divin dans le monde, grâce aux disciplines qui préparent l'unité finale : droit, science, morale,

1. Ficlite, S. ]V., VI. Bd., Vorlcswvicn iiber das Wescn des Gelchrten und seine Ersclieinungen im Gebielr dcr Freikeit, 11. Vorl., p. 363-364. — 2. liid., p. 366-638.

relio-ion. Le monde n'est donc nullement, en lui-même et directement, l'expression immédiate de Dieu, ainsi que le soutenait Schelling; il devient, en se pliant aux vues du savant qui l'informe, l'expression de Dieu, c'est-à-dire de la raison. Dieu est étranger au monde; il ne l'a pas créé à son image; mais le savant porte dans sa conscience l'image de Dieu, et c'est par lui que le monde, dont il fait partie, devient conforme à Dieu. Les actes de l'homme divin, voilà ce qui est divin. Tout ce qui s'est produit de nouveau, de grand, de beau dans le monde depuis qu'il existe, tout ce qui arrivera de tel jusqu'à sa fin est arrivé et arrivera en vertu de l'Idée divine qui s'exprime, au moins en partie, chez quelques élus^.

Quels sont donc les devoirs qu'impose au savant cette mission incomparable et vraiment surnaturelle? En dehors de l'inspiration divine, de cette représentation de l'Esprit universel dans l'esprit individuel qui constitue proprement le génie et se manifeste sous les formes spéciales les plus diverses, génie philosophique, génie poétique, génie scientifique, génie politique, etc. 2, en dehors de ce don qui se cultive par une application soutenue et par des efforts incessants ^, qui a des règles de clarté et liberté *. mais qui ne s'acquiert pas, il est des vertus que le futur savant peut et doit acquérir : modestie, pudeur « virginale », inhérente au vrai talent, tenant à l'écart ceux qui s'admirent et se louent eux-mêmes^; puis la constante application au travail, l'amour passionné de la science, par-dessus tout la probité intellectuelle qui est la vertu propre du savant et qui sanctifie sa vie ^ ; cette vertu fait qu'il cultive la science pour elle-même, dun cœur désintéressé, en dehors de toute considération d'utilité; toute recherche, même la plus élémentaire, même la plus obscure, acquiert ainsi, grâce à lesprit qui l'anime et lui permet de participer à la dignité de la science, une valeur infinie; elle est légale des spéculations les plus hautes, car elle est, au même titre qu'elles, une expression de l'Idée divine. On peut dire ainsi que la sainteté de la science sanctifie de plus en plus la personne du savant, et qu'inversement la sainteté de la personne du savant sanctifie de plus en plus la science'.

Un seul trait suffit à caractériser le savant qui a conscience de sa mission : il fuit l'approche de tout ce qui est vulgaire et bas; il ressemble à ces plantes délicates qui se rétractent au contact des doigts^. Vulgaire et bas, tout ce qui abaisse l'imagination, tout

1. Fichle S. W., VI. Bd., Vorlesungen iiber das Wesen des Gelehrlen und seine Erscheinumjcn im Gebiete der Freihcit, II. Vorl., p. 368-371. — 2. Ibid., III. Vorl.. p. 373-374. — 3 Ibid p. 373. — 4. /6(d., p. 376. — 5. Ibid., III. Vorl., p. 379. — 6. Ibid.. IV Vorl , p. 382-386.-7. Ibid., p. 389-390. — 8. Ibid., V. Vorl., p. 395.

ce qui émousse le goût pour la sainlelé'. Vulgaire et bas, tout ce qui affaiblit les forces de l'esprit : il s'agit de l'oisiveté, car il serait indigne, dans ces considérations, de parler de l'ivresse et de la débauche'-.

Le rôle du savant dans le monde consiste à y faire pénétrer l'Idéal divin, dont il est porteur. Or. l'Idéal est en opposition avec le réel, et, précisément parce que le savant qui s'efforce de le faire triompher entre en conflit avec les mœurs existantes, les prescriptions d'un Code, où seul est fixé ce qui est entré dans les mœurs, où ce qui n'a pas même encore de réalité dans le monde est nécessairement ignoré, ne lui fourniront aucun appui; ses contemporains qui sont étrangers à son Idéal ne lui apporteront aucun concours; il ne peut donc puiser qu'en lui-même toutes ses ressources : de là cette nécessité d'être un initiateur, d'avoir foi en soi. de conduire l'opinion, au lieu de la suivre.

Mais, pour qu'il puisse remplir sa mission, il faut au savant une liberté spéciale, « la liberté académique » qui assure, avec la liberté do la pensée, de la plume, de la parole, la possibilité du progrès moraL D'ailleurs, par cela même qu'il travaille à réaliser l'idéal, le savant n'use pas de sa liberté pour enfreindre les lois; il en use bien plutôt pour anticiper les prescriptions du Code futur. 11 est bon de le rappeler à ceux qui deviendront des savants : car, trop souvent, les étu^ dianls ont entendu la « liberté académique » dans un sens déplorable. Ils ont cru que leur privilège les mettait au-dessus des lois ; et, au mépris de tout honneur, de toute dignité, ils les. ont, dans leurs Associations, violées avec la dernière impudence, malheureusement aussi avec la plus entière impunité \

La liberté académique vient d'être définie comme la condition qui permet au savant d'accomplir sa tâche d'éducateur. Cette tâche est double : pratique et spéculative. D'une part, le savant peut être au gouvernement : il sera lui-même le prince, ou le conseiller immédiat du prince; s'il n'est l'un ou l'autre, il se consacre à l'examen des problèmes politiques et sociaux, il en propose la solution; sans titres, m fonctions spéciales, il travaille à Tamélioration progressive de la vie commune. D'autre part, le savant est un savant, au sens ordinaire du mot il cultive et perfectionne sans cesse les grandes disciplmes de l'esprit : science, art, morale, religion, expressions diverses de 1 Idée divine. II y a d'ailleurs pour le savant de cette espèce deux fonctions possibles : celle du professeur, celle de l'écrivain ^

nmqen iin Gebiele der Freihcit, Y. Norl.. p. -J-'o ^^l* ^ ' ^

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