‹ Fichte et son tempsChapitre 138 sur 232 · RÉ É S · texte numérisé non relu

RÉ É S

D'abord il apparaît clairement qu’au point de vue de la théorie esthétique, les thèses qu'il soutient dans les Lettres sur l'Éducation esthétique de l'humanité n’ajoutent rien aux idées qu'il avait Jusqu’alors soutenues. l

La constatation, dans la nature humaine, de deux dispositions fondamentales opposées qui s'expriment par deux penchants, le penchant sensible, principe du réel, le penchant à la forme, racine de l’idéalité, c'est la vieille antinomie que Schiller dénonçait, dès 1780, entre la nature animale et la nature spirituelle de l'homme, et qu'on retrouve ensuite, presque à chaque page des lettres à Kürner. L'affirmation que ces deux penchants opposés sont en état de détermination réciproque et finalement susceptibles d'équilibre et d'harmonie, c'est l’idée déjà développée, en 1789, dans le poème sur les Artistes (Die Künstler), et nettement exprimée dans la lettre de Kôrner du 12 janvier 1789, lettre où est exposé l’objet du Kallias?. Enfin, l'existence d'un penchant intermédiaire, le penchant au jeu, qui rend cette harmonie possible parce qu'il unit en soi les deux formes de l'activité humaine, la forme sensible et la forme intelligible, le changement et l'identité, le fini et l'infini, c’est exactement le « milieu » où, d'après le même Kallias, se rencontrent et se déterminent réciproquement sans se contredire et sans se détruire, la nature et la liberté; c'est le milieu que constitue l’activité esthétique, définie précisément non comme une activité déterminante réelle, mais comme liberté dans l'apparence, c’est-à-dire comme activité de jeu.

Si donc on ne peut nier que l'exposition nouvelle sous laquelle Schiller présente, dans les Lettres sur l'Éducation esthétique, sa théorie de la beauté, les expressions qu'il emploie, la méthode et la nature de ses déductions soient des emprunts à la Théorie de la Science, il est impossible d'affirmer que l'influence de la Théorie de la Science ait modifié en quoi que ce soit les idées de Schiller. Ce qu'il faut voir dans ces emprunts, ce n’est pas sans doute une concession à la vogue régnante, qui faisait alors dans Iéna un sort à toutes les formules de Fichte — une telle concession s'accorderait mal avec le caractère de Schiller — ou bien un hommage rendu à la valeur de la « philosophie nouvelle» ; ce serait bien plus vraisemblablement un simple moyen polémique, s’il est exact que les Lelitres sur l'Éducation esthétique ne sont, au fond, qu'une riposte aux théories de Fichte.

1. Voir le petit traité : Ueber den Zusammenhang der tierischen Natur des Menschen und seiner geistigen. Schiller, S. W., XII. Bd. Éd. Cotta.

2. Briefwechsel zwischen Schiller und Kôrner, lettres du 21 déc. 92; des 18.20; 23 févr. 93.

Un examen plus approfondi nous permet de l’affirmer sans hésitation. Les Lettres sur l'Éducation esthétique de l'humanité répondent aux fameuses conférences du dimanche sur la Destination du savant. La préoccupation qui domine alors la pensée de Fichte, réforme sociale et morale des hommes par le retour à leur vraïe destinée, est aussi la préoccupation qui inspire à Schiller le plan de ses Lettres, les lettres II à X ne laissent subsister, à cet égard, aucun doute. Arracher l'humanité au joug tyrannique du besoin auquel sa déchéance l’a asservie ‘, détrôner la grande idole du temps, l’utilité, faire de l’homme, aujourd’hui émasculé, à moins qu'il ne soit tombé dans la brutalité et la sauvagerie?, un homme chez lequel la douceur et la civilisation n’excluent pas l'énergie et la virilité?, rétablir en lui cette harmonie de ses tendances contraires qui est la mesure de la Raison et qui restitue à sa nature son originelle perfection, tel est le dessein de Schiller. Mais, d'accord avec Fichte sur la décadence de son époque et sur la nécessité d’une régénération morale, 1l n'admet pas les moyens que propose le philosophe. Il : combat le purisme rationaliste où lui semble aboutir, avec Fichte, le criticisme formaliste de Kant. Modeler les hommes sur l'image de l'Esprit infini, donner pour tâche au Moi empirique, à la nature, la réalisation du Moi pur, l'unité et l’identité absolues, tout en reconnaissant que cette tâche ne peut humainement aboutir, cela paraît à Schiller la plus dangereuse des chimères; c'est vouloir à tout prix séparer la forme de la matière, c’est méconnaître les droits de la sensibilité au profit exclusif de la pure Raïson, et c’est, au fond, interpréter le kantisme dans un sens peut-être littéral mais certainement contraire à son esprit, Schiller le dit, en propres termes, dans une note de la treizième lettre.

« Une philosophie transcendantale où tout revient à affranchir la forme du contenu et à obtenir le nécessaire pur de tout accident, habitue trop facilement à considérer la matière (das Materielle) comme un simple empêchement et à se représenter la sensibilité parce que, précisément en cette affaire elle est un obstacle, comme en contradiction nécessaire avec la Raison. Un pareil mode de représentation, s’il peut bien se trouver dans la lettre du système de Kant, ne se trouve en aucune manière dans son esprit *. »

Et toute la théorie de Schiller vise justement à rétablir l'équilibre

1. Schiller, S. W., XIV. Bd. Éd. Cotta, Briefe über die ästhetische Erziehung des Menschen, Zweiter Brief, p. 102.

2. Ibid., Fünfter Brief, p. 110. — 3. 1bid., Sechster Brief, p. 112-113. — 4. Jbid., Dreizehnter Brief, p. 137, note.

entre les deux éléments opposés de la nature humaine dont la philosophie transcendantale sacrifie trop aisément l’un à l’autre, et à démontrer que l'idéal humain ne comporte pas, comme l'affirme Fichte, l'entière subordination de la sensibilité à la Raison, mais bien au contraire leur accord, leur équilibre parfait.

L'intention de combattre Fichte se manifeste jusque dans le titre des lettres (Lettres sur l'Éducation esthétique de l'humanité). Schiller prétend opposer à l’éducation de l’homme que propose Fichte et qui fait du savant, du philosophe, représentant de la Raison sur la terre, l’éducateur né du genre humain, une autre forme de culture, la culture esthétique. Schiller ne croit pas à la valeur éducative de la science; il ne croit pas que la Raison abstraite se suffise pour réaliser son propre idéal; il estime qu’il lui faut l’aide du sentiment, le secours de la vie; il affirme que, pour triompher des puissances avec lesquelles elle entre en conflit, la vérité doit se faire force à son tour, qu’elle a besoin du penchant pour devenir efficace dans le monde, puisque le penchant est le grand moteur de la nature‘. Or ce qui fait pénétrer l’Idéal dans la matière, ce qui lui donne la vie, c'est l’art; et c’est pourquoi l’art est le pont qui rejoint le monde des idées au monde des sens. Sentiment et réflexion tout ensemble, l’art fournit l'exemple vivant de la coïncidence possible du sensible et de l’intelligible; il atteste que l’homme, pour être espril, n'a pas besoin de s'échapper de la matière. D'où la supériorité de sa vertu éducative sur celle de la science. C’est l’art, et non la philosophie qui peut sauver l'humanité.

Ainsi apparaît nettement le caractère polémique des Lettres sur l'Éducation esthétique, ainsi s'explique le langage nouveau que parle Schiller. S'il se place sur le terrain de Fichte, s’il se sert des vues, sil adopte les expressions mêmes de l’auteur de la Théorie de la Science, c'est afin de le combattre plus sûrement.

Il. L'ARTICLE SUR L'ES- Fichte, en effet, ne s’y est point trompé; PRIT ET LA LETTRE EN 1] s’est senti directement visé par Schiller et reste il lui a répliqué sur le même ton. L'article qu'il adresse d’'Osmannstädt à Schiller pour les Heures est, à cet égard, significatif. Son titre même, L'esprit et la lettre en philosophie (Ueber Geist und Buchstab in der Philosophie), est la réponse à la note de la treizième lettre où Schiller accuse la philosophie trans-

cendantale, lisez la Théorie de la Science, de procéder suivant une

1. Schiller, S. W., XIV. Bd. Éd. Cotta, Briefe über die ästhetische Erziehung des Menschen, Achter Brief, p. 120-121.

méthode qui peut bien être selon la lettre du kantisme, maïs qui est certainement étrangère à son esprit. La forme n'est pas moins caractéristique. L'article est constitué par des Lettres; enfin l’objet même de ces lettres, des trois premières lettres, qui seules ont été écrites, c’est l’esthétique, et, en abordant pour la première fois ce domaine qu'il avait négligé jusqu'alors, Fichte, à son tour, montre à Schiller qu'il est capable de le suivre — et de l’attaquer — sur son propre terrain.

En adoptant, pour exposer ses vues, le cadre d’une théorie des penchants, Schiller ne s'était pas borné à emprunter à Fichte ses formules, il prétendait, par l'introduction du penchant esthétique, intermédiaire nécessaire entre le penchant sensible et le penchant à la forme, compléter la systématisation de Fichte qui n'avait fait aucune place à l’art; Fichte, dans son article, veut montrer à Schiller que son accusation n’est pas fondée et que la Théorie de la Science implique l’existence du penchant esthétique, comme intermédiaire entre le penchant à la connaissance et le penchant pratique; le penchant esthétique qui peut se définir un penchant à la représentation pour la pure représentation, se différencie du penchant sensible et du penchant moral en ce qu’il n’exige pas, comme eux, un rapport de la représentation à l’objet (objet donné ou objet à produire), la représentation étant ici à elle-même son propre but et la production subjective de l’image épuisant la puissance de ce penchant; mais il est analogue au penchant intellectuel, en tant qu'il a une représentation pour but (en dehors de tout accord de cette représentation avec un objet), et au penchant pratique, en tant qu'il a une représentation pour fondement (abstraction faite de la production de l’objet de cette représentation dans le monde sensible) !.

Seulement ce penchant, quoi qu’en pense Schiller, n’est pas un penchant nouveau et original que la Théorie de la Science aurait omis, c'est le penchant même d’où naît la réflexion philosophique, le penchant à la représentation pure; il ne s’en distingue que par le caractère désintéressé de la connaissance en question, et ce désintéressement n'est possible qu’une fois assurée la tranquillité de l'esprit, une fois satisfaites les exigences primordiales de la vie physique ou sociale au profit desquelles s'exerce d’abord nécessairement la réflexion de l'intelligence. Aïnsi l’art, le goût, a la même origine que la faculté de connaître et il en dérive, loin qu'il puisse,

1. Fichte, S. W., VIII. Bd., 3, C. Ueber Geist und Buchstab in der Philosophie, Zweiter

Brief, p. 279-281; voir aussi Fichte’s Leben, II, Zweite Abth., V, 3; Fichte an Schiller, Osmannstädt, den 27. Juni 1795, p. 379-549.

comme paraît le croire Schiller, servir à éveiller, au sein de la nature, le sens de l'esprit et à préparer l’activité rationnelle !.

Mais il faut aller plus loin encore ; ce penchant esthétique, auquel Schiller attribue un rôle si considérable et qu’il délimite avec tant de précision, n'est pas seulement un penchant dérivé, c’est un penchant des plus obscurs et des plus difficiles à définir. Ce qui le caractérise, c'est sa subjectivité, son indépendance à l'égard de toute détermination extérieure; il consiste tout entier dans la satisfaction ou la non-satisfaction?. Or il est relativement facile à la conscience de reconnaître le penchant pratique, parce que ce penchant, anticipant l’objet par la représentation, satisfait ou non son désir, suivant que cet objet lui est ou non donné. Mais à quel signe reconnaître le penchant esthétique et par quel moyen? Où est la mesure objective d'un pur sentiment, et qui peut nous dire si nous ne prenons pas pour un plaisir esthétique un plaisir qui se rapporte à la conscience obscure du penchant pratique? Ainsi, le penchant esthétique semble fuir nos prises; son existence même devient problématique, et l’on peut se demander s’il n’est pas, au fond, une illusion; car, avant l'expérience, il nous est impossible d’'aspirer avec certitude à ce qui nous plaira, ou de savoir si ce qui nous à plu devra plaire à tous.

Et sur ce penchant, obscur au point que son existence est douteuse, Schiller prétend fonder les principes de l'éducation humaine! Mais l'idée même d'élever les hommes par l'éducation esthétique nous enferme en un cercle vicieux, car le développement du sens esthétique suppose, chez les hommes, cette liberté qu'on veut en

1. Ueber Geist und Buchstab., p. 288-289. « Nous nous hâtons d’abord de connaitre les choses pour les tourner à notre usage, et nous nous gardons, dans l'acquisition de nos moyens d'agir, de perdre un temps précieux que nous pourrions employer à atteindre notre but. Il faut que l’espèce humaine soit parvenue à un certain état de bien-être extérieur et de paix, il faut que l’appel des besoins qui vient de nous se soit tu, que la guerre qui vient du dehors se soit éteinte avant que l’humanité puisse contempler les choses de sang-froid, sans égard aux besoins actuels, et, même au risque de se tromper, s’attarder dans sa contemplation, et, dans cette contemplation libre et désintéressée, se laisser aller à ses impressions esthétiques. Ainsi la surface tranquille de l’eau peut saisir dans sa beauté l’image du soleil; mais, sur une eau troublée, ses contours, dessinés par la pure lumière, s’entrechoquent et s’entrelacent dans les formes agitées des vagues puissantes.

« C’est pourquoi les époques et les pays où règne l’esclavage sont aussi ceux où manque le goût. Et si d’un côté il n’est pas prudent de laisser les hommes libres avant que $e soit développé leur sens esthétique, d’un autre côté ce sens ne peut se développer avant qu’ils ne soient libres, et l’idée d’amener les hommes par l’éducation esthétique à apprécier la liberté, et à devenir libres par là même, nous enferme dans un cercle si nous ne trouvons pas le moyen d’éveiller chez quelquesuns d’entre la grande masse le désir de n’être les maitres ou les esclaves de personne. » (Jbid., 286-287.)

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