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V. La religion existait d’ailleurs avant la Bible

VI. Le Christianisme existait avant que les Évangélistes et les Apôtres eussent écrit. Il s’est passé un certain temps avant qu’écrivit le premier d’entre eux, et un temps très considérable avant que le Canon tout entier fût édifié.

VIT. Quelle que soit ainsi l’importance de ces écrits, il est donc impossible de faire

reposer sur eux la vérité entière de la religion chrétienne.

VIIL. S'il y a eu un espace de temps où elle était déjà si répandue, où elle s'était -emparée de tant d’âmes et où pourtant pas une lettre n’était écrite la concernant de ce qui est venu jusqu’à nous, il faut bien qu'il soit possible que tout ce qu’ont écrit les Évangélistes et les Apôtres soit derechef perdu sans que pourtant disparaisse la religion qu’ils ont enseignée.

IX. La religion n’est pas vraie parce que les Évangélistes et les Apôtres l’ont

enseignée, mais ils l’ont enseignée parce qu’elle est vraie.

X. C’est en partant de la vérité interne de la religion qu’il faut expliquer les

traditions écrites, et toutes les traditions écrites ne sauraient lui donner de vérité interne si elle n’en a pas.

axiomes était suivi d’une explication et d’une réponse aux objections de Goeze.

Un mois plus tard parurent les premiers cahiers des Anti-Goeze. L'occasion en fut fournie à Lessing par un écrit du recteur Mascho intitulé Défense de la religion chrétienne (Vertheidigung der christlichen Religion), écrit dont Lessing attribuait à Goeze un compte rendu élogieux, sinon l'inspiration même. Dans le premier cahier des Anti-Goeze, Lessing convainc Goeze d'hypocrisie ou tout au moins d'hétérodoxie; car sur trois points au moins Mascho est d'accord avec l’ « Anonyme », savoir, que la Bible contient une révélation mais n’en est pas une; qu’il faut distinguer dans la Bible l'esprit de la lettre; que la religion a précédé la Bible. Or Goeze approuve chez Mascho ce qu'il réprouve chez l’ « Anonyme » de Lessing.

Cependant, pour répondre à certaines assertions de Mascho sur : l'histoire de la Résurrection, assertions qu'il traitait de sot bavardage, Lessing publiait, le 6 avril 1778, le Fragment sur l'Histoire de la Résurrection; le 7 avril, Goeze écrivait la préface de son ouvrage polémique, Préliminaires contre les attaques directes et indirectes de Monsieur le conseiller aulique Lessing à l'égard de notre très sainte religion et de sa seule doctrine fondamentale, les Livres saints (Etwas Vorläufiges gegen des Herrn Hofrat Lessings mittelbare und unmittelbare feindselige Angriffe auf unsere allerheïligste Relision und auf den einzigen Lehrgrund derselben, die heïlige Schrift). Le 18 avril, Lessing répondait au libelle de Goeze par six nouveaux cahiers des Anti-Goeze composés en l’espace de six semaines. Après avoir relevé vertement les plaisanteries que Goeze s'était permises sur son style et sa logique, un style et une logique de «théâtre » (Anti-Goeze, 2), 1l se défendait d’avoir attaqué indirectement ou directement la religion chrétienne et il s’efforçait de prouver les avantages retirés au point de vue objectif! par la religion des doutes et des objections que la Raison, encore non asservie, dirige contre elle, avantages si essentiels et si considérables que tous les inconvénients, plus redoutés au point de vue subjectif qu'il n'y a lieu, ne méritent vraiment pas d'entrer en ligne de compte; par conséquent, disait-il, l'Église, si elle comprend son véritable intérêt, ne peut pas prétendre limiter à qui que ce soit la liberté de combattre la religion au point de vue de la langue (en n’auto-

1. Réponse à Goeze qui avait opposé aux avantages que pouvait présenter, au

point de vue objectif, la discussion, en matière de religion, le dommage qui en pouvait résulter pour le sentiment religieux et la paix des consciences.

risant par exemple, comme le voulait Goeze, les controverses religieuses qu'en latin pour qu’elles ne pussent être comprises de la masse), ou au point de vue des personnes.

Aussitôt après ses premières répliques à Goeze, Lessing fit imprimer le dernier Fragment : Le dessein de Jésus et de ses disciples (Von dem Zwecke Jesu und seiner Jünger), « le plus hardi et le plus fort », disait-il, où l’auteur soutient que la doctrine de la divinité de Jésus, du rachat par la mort, de la Trinité, ne vient pas de Jésus. Jésus s’est borné à prêcher le repentir parce qu'était proche le Royaume des cieux, la venue du Messie prédite par l'Écriture. La mort de Jésus ayant déçu cette espérance chez ses disciples, ils construisirent un système nouveau suivant lequel le Christ devait souffrir et mourir pour racheter l'humanité et cette conception fait des disciples de Jésus des imposteurs et du Christ un visionnaire qui s’est dupé lui-même.

Ce Fragment fut l’objet des plus violentes attaques de la part des sectateurs de Goeze. Goeze lui-même commença d'écrire alors ses Faiblesses de Lessing (Lessings Schwächen). Quatre nouveaux Antk-Goeze y répondirent. Lessing relevait trois accusations 1° la plainte éternelle de Goeze sur sa manière d'écrire; 2° le reproche d’avoir trop fait l'éloge de l’ « Anonyme » en éditant ses Fragments; 3 l'accusation d’avoir répondu par des sarcasmes à tous ceux qui jusqu alors avaiént pris contre lui la défense de la religion chrétienne.

À la première plainte, Lessing répliquait de la seule manière qui fût possible, en raillant; au second reproche il opposait que ces louanges étaient justifiées, |’ « Anonyme » était un cerveau original, embrassant le champ tout entier du savoir, capable d’en démêler les fils; c'était un homme irréprochable qui, en reléguant dans l'ombre toute religion révélée, était si peu un homme sans foi que. suivant Lessing, personne n'avait exprimé aussi chaleureusement sur la religion purement rationnelle des idées aussi vraies, aussi complètes, n1 si bien montré leur efficacité sur nos devoirs. A la troisième accusation, Lessing objectait qu'ayant entrepris la publication des Fragments sans l’autorisation de l’auteur, et ayant sous les yeux le reste des papiers, il croyait de son devoir de répondre aux réfutations suscitées par les Fragments, non pas, en dépit d’insinuations intéressées, à titre d'avocat de L’« Anonyme », mails à ses lieu et place et, pourrait-on dire, au nom de son esprit; d'y répondre à l’aide de tous les arguments que lui fournissaient les documents en sa possession. On lui reprochait d’avoir défendu son auteur en

« montrant les dents », fallait-il s’en étonner quand on avait fait peser sur lui l'accusation d’irréligion, la pire de toutes, une accusation à laquelle, plus encore qu'à celle d’hérésie, s’apphiquait la parole de Jérôme Cardan qu’à son égard « tolerantem esse, impietas sit, non virtus »!, une accusation qui, reconnue fondée, pouvait coûter à celui qui en était l’objet sa position même.

Lessing ne croyait pas si bien dire : il était en train d'écrire un douzième Anti-Goeze, le 6 juillet 1778, quand, à sept heures du soir, il reçut une lettre l’avisant qu'à la suite de la publication du dernier Fragment, et sur la plainte du Consistoire, on avait obtenu contre lui le retrait de lautorisation d'imprimer. Le 11 Juillet, Lessing alla rendre visite au grand-duc pour essayer d'obtenir la permission de continuer l'édition des Anti-Goeze, désireux de répondre à de nouvelles et plus violentes attaques; mais le 13, le duc enjoignait à Lessing de lui envoyer dans les huit jours le manuscrit des Fragments avec les copies, de cesser toute publication de Fragments ultérieurs, lui retirant la liberté d'imprimer, sous prétexte qu'il avait abusé de sa confiance non seulement en ajoutant des commentaires aux Fragments, mais en éditant certains Fragments, particulièrement le dernier, qui portaient atteinte à la religion. Lessing dut s’incliner, non sans protester cependant qu'il n'avait point abusé de la confiance du duc et qu'en dépit des théologiens il avait rendu plus de services à la religion qu'il ne lui avait causé de préjudices. En ce qui concernait Goeze, 1l se bornait à ces quelques mots, écrits sur une feuille volante : « C'est pourtant trop fort. Quel triomphe pour cet homme! Hé bien! qu'il triomphe, je ne veux pas me faire de bile et perdre pour cela le sommeil auquel je tiens plus qu'à tout au monde?. »

L'interdiction officielle des Anti-Goeze accrut encore l'intérêt du public et l'émotion que ces feuilles provoquèrent ne peut se comparer qu'aux passions suscitées jadis en France par les Lettres Provinciales. Comme les Provinciales, les Anti-Goeze se colportaient au fur et à mesure de leur apparition — on se les passait en secret de main en main — propageant partout, avec la révolte contre l'intolérance, le souffle de la Raïson libre. Ces fascicules interdits, ces fascicules subversifs, un tout jeune professeur nommé Liebel, appelé à titre

1. Il s’agit du célèbre médecin, naturaliste, mathématicien et philosophe Jérôme Cardan, né à Pavie, en 1501, accusé, à tort, lui aussi, d’athéisme et que Lessing avait voulu réhabiliter, il y avait déjà plus de vingt ans (V. Lessing; S. W., hgg. von H. Güring, XVII. Bd. Stuttgart, Cotta’sche Bibl. der Weltlitteratur).

2. Lessing, S. W., XVIII. Bd. Einleitungen 5-13 et eine Duplik; eine Parabel; Axiomata; Anti-Goeze, p. 40-181.

extraordinaire au collège de Pforta, dans le feu même de la lutte, en 1788, les communiquait en feuilles volantes à ses élèves. On devine avec quelle impatience elles étaient attendues, avec quelle avidité elles étaient lues; mais nul n’y mit plus de passion que Fichte, 1l les apprit par cœur et il en retint ceci : que toute conviction sincère, que toute opinion réfléchie sont légitimes; que, sans conclure pour ou contre l’orthodoxie, pour ou contre le rationalisme, c'est le droit du philosophe de penser librement sur toutes choses, füt-ce sur les choses de la foi; ceci encore, que la révélation est insoutenable, que la morale est indépendante des dogmes; ceci enfin, que le Christianisme est un fait, comme les autres; que les causes de son apparition comme de son succès sont des causes historiques, et que, du point de vue de l’histoire — Lessing le dit formellement dans un écrit composé de cent aphorismes et qui date de la même époque (1780) : L'Éducation du genre humain (Die Erziehung des Menschengeschlechts) — le Christianisme n’est peutêtre qu'un moment dans le progrès de l'humanité. C’est donc la libre pensée, la pensée affranchie de tous les dogmatismes et indépendante de toute autorité que Lessing enseignait à Fichte en matière de religion, comme il l'avait déjà enseignée dans un autre domaine; ce sont les droits de la critique qu'il revendiquait, et de cette critique l’idée lui avait été, en partie, suggérée par les trois écrivains français dont sa jeunesse avait été nourrie, Bayle, Diderot, Voltaire, mais la meilleure part revenait, sans conteste, au philosophe qui avait marqué sur son esprit la plus profonde empreinte : Spinoza.

Dans la lecture qu'il avait faite, dès 1763, de Spinoza, Lessing avait trouvé à la fois le modèle d’une exégèse purement historique et l'exemple d’une libre pensée respectueuse de la religion. Constatation assurément digne de remarque si l’on veut comprendre le - caractère religieux encore de la libre pensée allemande, radicalement opposée à l’impiété et à l’irrévérence des « philosophes » de France.

L'action de Lessing sur l'esprit de Fichte fut profonde, on s’en convaincra sans peine en rapprochant de la maxime qui inspirera tout son système : « frei seyn ist nichts, frei werden ist der Himmel »', ces paroles mémorables du grand apôtre de la libre pensée religieuse.

« Ce n’est pas'la possession de la vérité, à laquelle aucun homme ne

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