I, LES CONSEILS DE PAULUS
s'unir à lui pour aller fonder ailleurs un nouvel Institut et même arrêté leur plan s'y trouvait déjà. Fichte me demanda seulement s’il devait laisser le passage. Je répondis que, si la liberté des convictions se trouvait annulée pour les maîtres, je ne pourrais pas, moi non plus, rester à Iéna. Mais, en ce qui concernait l’allusion à ce projet, pour moi énigmatique, je fus naturellement forcé d'admettre que Fichte était déjà entièrement d'accord sur ce point, d’une façon précise, avec telles ou telles personnes déterminées. Je n'étais pas du nombre et il ne m'avait jamais parlé d’un projet de ce genre; cela était, entre nous deux, certain. Mais, puisque j'étais forcé de tenir pour une chose réglée avec d’autres professeurs excellents ce projet qu'on présentait comme arrêté, et puisque j'y voyais un malheur pour l'Université, je conseillai en tout cas de laisser le passage, afin qu'il pût d'autant mieux engager le prévoyant curateur à parer au mal.
« Que jusqu'à ce moment je n’aie pas eu vent d’un pareil projet, rien de plus sûr. Je l'aurais déconseillé à tous de toutes mes forces, je voyais trop clairement d'avance qu’en ce temps, tout plein de la peur de la Révolution, il ne pourrait être réalisé nulle part en Allemagne; et si la liberté d'enseignement de tous était aussi pour moi un bien précieux, je n'avais en aucun cas la crainte que . l'avertissement bien enveloppé donné à Fichte, d'être à l'avenir plus circonspect et plus conciliant, ne la mît en péril pour d’autres.
« Tout au contraire, si on m'avait consulté d'avance sur ce projet, il aurait été de toute impossibilité que naquît en moi la résolution de me risquer dans un Institut où l'autorité dominante eût été celle de l’homme qui, dans la vie pratique, commettait d'ordinaire le plus de bévues, de l’idéaliste trop prompt et aussi scientifiquement trop léger, mais encore plus rapidement changeant à l'égard de ses amis (ce qu'avaient été pourtant Reinhold et Jacobi!). Jamais je n’ai seulement demandé à Fichte quels étaient les amis décidés et les conseillers qui avaient appuyé ce plan, déjà arrêté, disait la lettre, c'est-à-dire que je devais considérer comme une chose à laquelle seul le curateur pouvait parer et que pour cela il devait connaître confidentiellement?. »
Ces allégations de Paulus peuvent-elles être acceptées sans réserves? Il ne le semble pas. Si l’on ne peut établir, en effet, par
1. Les Esquisses sont de 1859, et Paulus fait ici allusion à la brouille de Fichte
avec Reinhold et Jacobi.
2. D' E. G. Paulus, Skizzen aus meiner Bildungs- und Lebens-Geschichte, Heidelberg
und Leipzig, Groos, 1839, p. 173-174.
des textes, qu'il ait formellement promis son concours pour le fameux projet, il est certain qu’il a eu, quoi qu’il en dise, connaissance, probablement avant tout autre, du dessein de Fichte, et qu'il a, comme Fichte l’affirme, approuvé sa lettre, qu'il y a même collaboré.
Sur une feuille volante, retrouvée par Hermann Fichte dans les papiers de son père, après sa mort, et publiée dans la Biographie on
lit, en effet, ce mot, adressé par Fichte à Paulus :
« Voici, mon cher, le brouillon. Je n’ai pas parlé spécialement du blâme officieux (privat Verweis); je me suis borné à repousser le blâme officiel. Si d'eux-mêmes ils ne saisissent pas au vol cet expédient, ce n’est pourtant pas mon affaire de le leur fournir direc-
tement.
« Votre F.!, »
De ce mot il semble ressortir qu'il avait été question entre Paulus et Fichte des moyens d'éviter une rupture définitive avec le gouvernement, rupture qui aurait eu pour conséquence la révocation ou la démission de Fichte. Est-il téméraire de penser que cette conversation eut lieu à l’'instigation de Paulus, alors Prorecteur, chargé des intérêts de l'Université? Paulus lui-même avoue d'ailleurs s'être laissé envelopper dans cet imbroglio, non sans doute pour tenter de donner des conseils à Fichte qui, par habitude de caractère, voulait pousser les choses à l'extrême (ce qui répugnait à Paulus et lui paraissait illégitime à moins d'obligation morale), mais pour rectifier les idées régnantes, et il y était amené par des articles de journaux. Il déclare qu'ayant été voir Gœthe, celui-ci le tranquillisa en lui disant que si Fichte ne rendait au gouvernement la chose impossible, on le conserverait et le maintiendrait en fonctions ?, ajoutant : « Je crains seulement que le Moi de Fichte ne s'imagine souvent le Non-Moi tout autrement qu'il n'est perçu. » Mais Paulus fait observer qu'à toutes ces avances Fichte répondait qu'il ne voulait entrer en conversation en matière de doctrine avec aucune autorité « extra acta » (ce que d’ailleurs Fichte confirme dans son £pttre à Reinhold en disant qu’il refusa de négocier, avec la Cour et d'acheter sa grâce au prix d’une apparente soumission; qu'il crut devoir à la vérité de forcer la Cour à rendre un jugement purement juridique et de ne rien faire pour sa part qui lui permît d'y échapper®). Enfin, en dehors même du rôle Joué par
1. Fichte’s Leben, zweite Auflage, 1862, I, 11, 6. Note de la page 297. Cette
seconde édition est de 1862, donc postérieure aux ÆEsquisses de Paulus et y répond.