‹ Fichte et son tempsChapitre 99 sur 232 · Fichte’s Leben, I, 1, 8, p · texte numérisé non relu

Fichte’s Leben, I, 1, 8, p

que ses relations avec lui n'avaient pas été toujours cordiales. Depuis le temps où Lavater l'avait introduit dans le salon de Rahn, Fichte n'avait pas constamment aimé Lavater et Lavater avait presque haï Fichte. Le caractère entier et parfois intolérant du jeune philosophe heurtait les sentiments évangéliques du pasteur dont la foi profonde et naïve s’accommodait mal aussi des critiques du rationalisme à l'égard de la théologie chrétienne. Ce fut Baggesen qui les réconcilia.

Du côté de Fichte la chose ne souffrit pas de difficultés; très vite il consentit à bien vouloir faire le premier pas; mais Lavater fut plus rebelle; il fallut, pour le décider, toute une correspondance. Cependant tant d'efforts ne furent pas dépensés vainement, et quand il revint à Zurich, en 1794, Baggesen en put voir, le fruit : c’est dans l’appartement de Lavater, redevenu son ami, que Fichte faisait ses conférences avec un succès que le poète avait pu constater luimême’, et dont témoignent justement les remerciements qu'en guise d'adieu Lavater, le 25 avril 1794, avait adressés à Fichte, au nom de tous ses auditeurs.

Fichte était justement sur le point de quitter pour toujours la Suisse. À la suite de la nomination de Reinhold à Kiel, la chaire de philosophie était devenue vacante à l'Université d'Iéna et, singulière coïncidence, un peu grâce à Lavater. Lavater, en effet, avait été mis par Baggesen, durant son premier passage à Zurich, en relation avec le professeur Reinhold dont, au cours de son voyage en Danemark, au printemps de 1793, quand il traversa Weimar, il avait fait la connaissance personnelle. Sa sympathie et son admiration pour Reinhold furent si grandes qu'une fois à Copenhague il avait communiqué son enthousiasme à Bernstorff, le chancelier-président du Schleswig-Holstein, et celui-ci aussitôt fit appel à Reinhold pour la chaire de philosophie de Kiel, alors vacante par le départ de Tetens. Reinhold, en vue d'améliorer une situation matérielle parfois difficile, avait accepté; il était parti pour Kiel au printemps de 1794; la chaire de philosophie kantienne à Iéna ayant perdu son titulaire, le gouvernement de la Saxe, dont dépendait l’Université d'Téna, avait pensé que nul ne pourrait l’occuper avec plus de compétence que celui dont le premier travail avait eu la fortune singulière de passer pour l’œuvre même de Kant.

L'Université d'Iéna était alors à son apogée; elle avait, dans presque toutes les branches, comme représentants des sciences ou

{. Jens Bagessen, Briefwechsel mit K. L. Reinhold und F. H. Jacobi, 1, 74. Lettre

du 22 mai 1794, p. 335. « Er lies gut, in einer Rücksicht vortrefflich nur gar zu abstrakt und entsetzlich gedrangt. »

des lettres, les hommes les plus illustres ; elle avait su se les acquérir grâce au libéralisme élevé du duc de Saxe, qui ne demandait compte à ceux qu'il appelait ni de leurs croyances politiques ni de leurs croyances religieuses. Elle avait pour auxiliaire un des plus grands et des plus puissants journaux du temps, le Journal lilléraire universel, l'organe, en quelque sorte attitré, du monde savant en Allemagne. Mais l’éclat même de sa réputation avait valu à l’Université d'Iéna des jalousies. A plusieurs reprises on l'avait accusée déjà de favoriser les idées révolutionnnaires, et l'accusation lui avait coûté les remontrances de certains des princes qui contribuaient à son entretien (il y en avait quatre : les ducs de Meiningen, de Cobourg, de Gotha et d’Altenburg, sans compter le grand-duc de Saxe Charles- Auguste dont relevait directement l’Université d'Iéna). Il y avait donc quelque courage à faire venir l'auteur des Contributions des- linées à rectifier les jugements du public sur la Révolution française. : L'ouvrage avait valu à Fichte, par toute l'Allemagne, la réputation de démocrate et de jacobin. Dans le défenseur des droits de l’homme et du citoyen, dans l’apôtre de la liberté, la Jeunesse du temps voyait volontiers un guide, les gouvernements un révolutionnaire.

C'était cet homme déjà compromis qu'on appelait à l'Université d'Iéna, suspecte de tendances démocratiques et irréligieuses, à l’heure même où le spectre de la Révolution hantait tous les gouvernements ! Et qui donc avait été l'instigateur de cette nomination? Gœthe en personne. Il avait écrit à Voigt, le curateur de l'Université, le 27 juillet 1793 :

« Il en sera de la doctrine kantienne comme de toute nouveauté; les premiers produits se payent le plus cher... Si Reinhold ne devait pas rester, il faudrait aviser. Ayez l'œil sur maître Fichte'.»

Gœthe n'ignorait cependant rien des tendances de Fichte et ne se dissimulait pas le retentissement qu'aurait son appel à Iéna, les | risques mêmes qu'il présentait. Il écrivait dans son journal :

« Après le départ de Reinhold qui parut, à bon droit, une grosse perte pour l'Université, on eut la hardiesse, j’oserai dire la témérité, de donner sa succession à Fichte qui, dans ses écrits, s'était exprimé avec emphase, mais peut-être pas avec toute la convenance qu'il eût fallu sur les objets les plus importants de la morale et de la philosophie ?, » L'appel de Fichte à Iéna fut donc consciemment de

1. Gœthe, Werke, Briefe. Éd. de Weimar, 10. Bd. 9. Aug. 1792 — 31. Dez. 1795. 3003 An-C. G. Voigt Maynz, d. 27. Jul. 93, p. 99.

2. Gœthe, S. W. Éd. de Weimar. Annalen oder Tag- und-Jahreshefte, 1803, 35. Bd. p. 51.

la part du gouvernement de la Saxe, en même temps qu'un acte d'audace, un bel exemple de libéralisme. On raconte qu'avant la nomination définitive, un des adversaires les plus résolus de Fichteavait apporté au duc, pour le mettre en garde, les écrits anonymes du jeune philosophe : la Revendicalion de la liberté de penser et les.

Contributions sur la Révolution française. Charles-Auguste avait

répondu : « Hé bien ! justement je suis parfaitement décidé à le faire venir. » Il faut ajouter cependant qu'il n'avait pas signé cette nomination sans avoir pris ses précautions et s'être assuré que, dans sa chaire, Fichte saurait modérer son ardeur révolutionnaire. Voigt, aussitôt que le départ de Reinhold fut chose décidée, avait écrit à Hufeland, le 20 décembre 1793.

« Maintenant, encore une question confidentielle. Fichte est-ilassez. sage pour modérer sa fantaisie ou sa fantasmagorie démocratique? (Ist er (Fichte) klug genug seine demokratische Phantasie oder: Phantasterei zu mässigen ?) »; et, le 21, il déclare qu'il va s’entretenir avec Bôttiger du démocratisme de Fichte!.

Bôüttiger, après avoir prévenu Fichte que « son appel à Iéna provoquera partout une grande sensation », et l'avoir interrogé sur ses intentions et sur son programme, fournit les renseignements les plus favorables. Gœthe, qui assistait à la délibération, donna son plein assentiment aux projets de Fichte et se montra très chaud pour lui?. |

Voigt obtint aussi de Hufeland l'assurance que Fichte « n'avait pris la défense du parti démocratique qu'au point de vue juridique et tout à fait ën abstracto : dans les leçons qui feraient spécialement l’objet de ses cours, il serait fort peu question de ces sujets et Fichte avait assez de mesure, de sagesse et de sang-froid pour éviter des. manifestations inutiles et déplacées ».

Si donc, « en présence de l'agitation actuelle des esprits qui pouvait si facilement dégénérer en troubles et de la tension des. rapports des gouvernements entre eux qui faisait voir d’un mauvais œil toutes les démarches trop compromettantes ou susceptibles d'attirer les observations des ministres étrangers », l'esprit. démocratique dont Fichte avait témoigné dans ses Contributions * avait pu faire mettre en doute l'opportunité de son concours, l'objection parut levée par ceux-là mêmes qui se portaient les.

1, A. Diezmann, Aus Weimars Glanzzeit, Leipzig, 1855. Hermann Hartung. Aus. Briefen des G. R. Voigt, p. 68.

2. H. Düntzer, Aus Gœthes Freundeskreise. Darstellungen aus dem Leben des. Dichters, 1868, p. 387-388 et Fichte’s Leben, I, 11, 8, p. 196.

Page 1