LE VIEUX BUCHERON. — LE SECOND BUCHERON
VOIX DU SECOND BUCHERON, dans la coulisse.
Ecoute ! écoute!
(Deux bûcherons apparaissent à droite. L'un porte une hache à l'épaule, l'autre a une hachette à la ceinture. Tous deux ont un bâton à la main, avec quoi ils se guident dans le mi-jour. Le premier, un vieux, a l'air résolu. Le second, plus jeune, tremble.)
LE VIEUX BUCHERON
J'entends, c'est la tempête. Elle sévit encore, lentement meurt sa rage. Quelle nuit! J'ai tremblé! Quel formidable orage. Tous les éléments déchaînés et qui luttent.
LE SECOND BUCHERON, qui écoute les bruits de la forêt Mais,..
LE VIEUX BUCHERON
J'ai cru qu'allait crouler cette chétive hutte où l'orage nous a surpris.
(Faible râle.)
LE SECOND BUCHERON Encore ce cri!
LE VIEUX BUCHERON, se retournant vers son compagnon
qui le suit.
Où?
LE SECOND BUCHERON, indiquant vers la scène.
Devant !
(On n'entend plus que d'intermittentes rafales dans les hautes branches.)
LE VIEUX BUCHERON. Il écoute.
C'est lèvent!
LE SECOND BUCHERON
Non. Ecoute!
(Le bruit mouillé.)
LE VIEUX BUCHERON, après un instant.
C'est la pluie qui s'égoutte.
LE SECOND BUCHERON Non point.
{Roulement très éloigné du tonnerre. Eclair. Le spectateur voit distinctement trois taches rouges sur le lac.)
LE VIEUX BUCHERON C'est le tonnerre au loin.
LE SECOND BUCHERON
Non! cette voix profonde est proche.
(Le vieux s'est avancé, hardi, mais circonspect; il touche le tronc d'arbuste horizontal qui sert de parapet au pont. Le second reste en arrière.)
LE VIEUX BUCHERON
C'est le torrent qui gronde ! Voici le petit pont !
{Un éclair)
LE SECOND BUCHERON
Du sang par terre, vois !
{Un second éclair.)
LE VIEUX BUCHERON, ébranlé un peu.
C'est l'éclair qui rougoie dans l'ombre du sousbois!
{On entend un râle dans le lac.)
LE SECOND BUCHERON Ecoute ! . . . N'as-tu pas entendu ?
LE VIEUX BUCHERON, qui vient cette fois d'entendre. Mais, oui ! c'est un blessé, sans doute.
LE SECOND BUCHERON Non.
LE VIEUX BUCHERON
Si, cherchons.
LE SECOND BUCHERON
Eloignons-nous ; viens !
LE VIEUX BUCHERON. 77 sonde les buissons avec son bâton.
Rien ici. {Autre buisson.) Et là? (77 examine.) Rien. (S* avançant.) Blessé qui gémissez, guideznous, parlez.
{Silence.)
LE SECOND BUCHERON
C'est vers le lac maudit! Ce n'est pas d'un blessé, ce râle qui me glace.
LE VIEUX BUCHERON, qui écoute.
Il s'est tu. La douleur le terrasse, sans doute... il ne peut plus.
LE SECOND BUCHERON
Allons-nous-en, de grâce. (Au vieux qui avance.) Ne me laisse pas seul.
LE VIEUX BUCHERON
Suis-moi !
(Ils marchent, Vun suivant Vautre, avec des attitudes ici craintive, là décidée, vers le fond. Comme ils vont arriver au lac, deux éclairs successifs montrent -par deux fois les trois flaques rouges sur le miroir de Veau. Tous deux les oni vues.)
LE VIEUX BUCHERON, frappé de stupeur et de crainte. Ah!...
LE SECOND BUCHERON Du sang! J'avais bien dit!
LE VIEUX BUCHERON Et sur le lac maudit.
LE SECOND BUCHERON, tirant par la manche le vieux qui recule de plus en plus.
Fuyons! fuyons! fuyons!
LE VIEUX BUCHERON C'est quelque maléfice de mystère et d'horreur.
LE SECOND BUCHERON Allons implorer Dieu.
LE VIEUX BUCHERON Oui.
LE SECOND BUCHERON Faire prier nos mères.
LE VIEUX BUCHEROX
Protéger nos enfants.
LE SECOND BUCHERON Le tocsin sonnera l'alarme.
LE VIEUX BUCHERON Nous processionnerons dans le village en armes.
LE SECOND BUCHERON
Fuyons, fuyons, fuyons.
(Ils fuient. Ils rencontrent à Vorée du bois Hyléol que, durant leurs derniers mots, on a vu marcher
66 FIDÉLAIXE
péniblement dans la forêt, à droite, traverser le pont. Il est exténué, défait, sans coiffure, les cheveux au vent, pâle, les vêtements en désordre, éraflés aux épines. Les bûcherons V aperçoivent au moment où il s'affale sur le banc de ga\o?i.)