SCENE V
FIDÉLAINE, seule.
{Entre en courant, hâve, défaite, déchirée, échevelée, Fidélaine. Elle est hors d'elle : L'affollement d'instinct de la bête traquée sentant la mort qui plane. On commence à entendre dans le lointain, un bruit de foule qui monte, monte et s'amplifie. Cest la rumeur toujours plus accentuée d'un chant lithurgique, semble-t-il, scandé par des cloches éperdues qui s'alarment et clament la peur avec des voix d'airain. Tumulte en marche et qui va croître déplus en plus.
FIDÉLAINE, avec une voix d'angoisse et de violence cependant contenue et assourdie, comme si elle le devinait proche, elle appelle :
Hyléol ! Hvléol ! Hyléol ! ! {Elle promène, hagarde, un rapide regard autour d'elle.) Rien! Mais je deviens folle! C'est ici qu'on l'a vu pourtant... près du lac. {Elle a dit ces trois mots comme une chose qu'on se remémore, mais, tout à coup, elle éclate.) Près du lac! je comprends! C'est vous, n'est-ce pas, dites, nymphes trois fois maudites, qui cachez à mes yeux celui que j'aime tant? Hyléol! Hyléol! Ah! je le reprendrai, je viens le reprendre, et des pieds et des mains et des griffes et des dents c'est mon bonheur perdu qu'ici je viens défendre — ou mourir en le défendant! {Elle entend les psalmodies au loin.)
76 FIDÉLAIXE
Ecoutez ces rumeurs qui roulent dans le vent... C'est la voix de la foule en houle m'arrivant, et qui dit : « on prie dans le saint édifice, sois forte, brave et vaincs leurs maléfices. Après un court silence, farouchement désespérée.') Rien! Pas une voix de ces roseaux ne sort! (Les cloches, au loin, scandent un glas.) Ah ! ces cloches ! c'est un glas ! (Dans un accès de folie.) La mort ! la mort! la mort! (Un court et terrible silence. Avec une voix de suprême an^ oisse.) Hyléol! (Nouveau silence. En se débattant, elle s'est tournée vers le lac : un geste brusque, elle a trouvé, elle court vers Veau mystérieuse.) Ah! tu me livreras ton secret, lac damné !
(La toile du fond s1 évanouit. Apparaît en camdieu, le fond du lac, coin du Pays Vert. V empire secret des Nixes. Sous le dôme émeraude de l'eau profonde, le fond couvert d'algues dort, baigné d'une clarté verte diffuse^ : du céladon fluide. De grandes fleurs aquatiques balancent leurs larges corolles vertes, leurs bigarres feuilles qui ploient. Des fibrilles pendent en haut. On peut voir dans le fond V éclair argenté ou sanglant des vifs et fugaces poissons qui nagent. Nombreuse figuration de Nixes, mâles et femelles, nonchalamment bercés au rythme de Veau tranquille. Au milieu, trône en rocailles — ou corail — où est assis Nixcobt qui montre d'un doigt implacable la pâle Erdelinde, morte, les cheveux épars, couchée à ses pieds sur une légère éminence. Sur elle est roulé Hyleol. Il est mort aussi. Une nymphe de
deuil — toute en noir et casquée de quelque attribut symbolique — a sur lui un pied, elle tient à la main une haute épée, large et brillante dont la pointe repose sur Hyléol. Aux deux côtés du trône, sur des tertres tapissés d'herbes marines, gisent et Viviane et Yveline qu'entourent, recueillies, des Nixes leurs sœws. Nixcobt est revêtu d'un riche manteau d'écaillés vertes qui luisent et jettent mille feux. A cette vue, Fidélaine pousse un cri d 'horreur finale et croule. On entend, psalmodiée, la phrase fiyiale de rédemption, de ferveur et de foi.
Ab INSIDHS DIABOLI, LIBERA NOS DOMINE !
» Rideau
(Eté 1907.)