SCENE II
NIXCOBT, ERDELINDE, VIVIANE, EVELINE
Surgit NIXCOBT
(Petit, grotesque, cassé, difforme, claudicant et pourtant agile. Son corps verdâtre est vêtu d'une espèce de carapace couverte d'écaillés de poisson en divers endroits. Il a des nageoires sous les chevilles, des yeux ronds d'un vert phosphorescent, avec, au centre, un point rouge qui parfois étincelle. Dents et cheveux verts , ongles dorés aux doigts et orteils, bouche vaste, longue, sanglante, qui rit d'un rire affreux à voir. Il peut avoir un mantelet de pourpre. Il porte un cor à l'épaule. Il a des algues marines dans les cheveux. Il inspecte les environs très vivement, s'assure de l'entière solitude, puis il se penche sur le lac et lance un appel.)
I4 FIDELAIXE
NIXCOBT
Tallaî ohé!... Talla î ohé!... (Au fond du lac, la voix des sœurs répond en lointain écho.) La — o — é!
NIXCOBT
Venez, filles des eaux, venez saluer le soleil ! (Les voix des Nixes se rapprochent et répondent.)
ERDELIXDE, EVELINE, VIVIANE
Hia ho, Talla! Hia ho, Talla!
(Les trois Nixes paraissent.)
Salut ! soleil, roi du monde, Salut! salut! forêt profonde.
Soleil d"or, forêt verte, salut!
NIXCOBT, fanfaron.
Salut, soleil, noble confrère, tout comme toi Nixcobt est roi !
ERDELIXDE, VIVIANE. EVELINE
Et nous te glorifions, soleil, brillant roi vêtu d'or clair que mirent nos eaux, où Nixcobt, jaloux, nous retient.
NIXCOBT, il va, il vient, s' affaire, cueille des fleurs, furète.
Nixcobt! Nixcobt! Nixcobt! peu, beaucoup, tout ou même rien, quoi qu'il fasse ne fait pas bien!
FI DÉLAI NE l5
EVELINE
O nature, il m'est cher d'être immortelle dans ton éternelle jeunesse.
ERDELINDE
O ma sœur, il serait mieux peut-être de redouter la mort et d'avoir su l'amour.
{Elle se dirige vers un banc de ga\on.)
VIVIANE Nous pouvons être aimées, Erdelinde...
NIXCOBT, ricanant.
Hi ! hi ! hi ! hi ! . . . par un époux.
ERDELINDE, rêveuse. Aimée... Aimée!
NIXCOBT, en plaisant écho.
Par un époux ! par un époux!
EVELINE
Pourquoi Nixcobt insiste-t-il? Celui dont le désir vers nous s'est essoré, ne fût-ce qu'un instant, n'est-il pas à nous fatalement?
l6 FIDÉLAIXE
NIXCOBT Jusqu'à la nn des temps !
ERDELINDE, anxieuse.
Son cœur, ainsi lié, pour d'autres peut-il battre?
NIXCOBT
Son cœur ne peut. {A Erdelinde, bouffonnant la vérité.) Oui, je ne le sais que trop, car je t'aime, moi, le roi... Veux-tu de moi?
{Erdelinde sourit. Ses deux sœurs rient, franchement amusées.)
EVELINE Nixcobt, ah ! ah ! l'étrange mari !
VIVIANE Le mari cocasse !
EVELINE L'impossible mari !
XIXCOBT, théâtral
Et j'en ai, comme ça, un troupeau à garder! ( Violent.) O métier consumant, ô métier de Tantale :
voir et ne pas avoir; désirer, être un monstre; convoiter... — sous ces traits! — pouvoir tout, sauf « oser » et vivre pour mourir de rage à chaque instant... Infernale existence.
ERDELINDE, l'interrompant.
Bon Nixcobt, doux ami... Vois, là-bas, ces belles fleurs couchées. Va les chercher.
NIXCOBT, colère.
Plaît-il?...
ERDELINDE, insistant avec douceur.
Bon Nixcobt, doux ami...
NIXCOBT fait un mouvement de résistance, puis , fasciné par le regard d'Erdelinde, il obéit et s'en va en grondant.
Je tire la ficelle, saute pantin, pantin, pantin. // choisit une fleur par Hyléol semée sur le chemin.)
NIXCOBT, qui a ramassé un lys.
Oh! le beau lys, il est blanc comme un cierge, large comme un calice, majestueux comme un sceptre. {Plaisant.) Fragile pourtant... mais, bah! la beauté c'est fragile. {Bouffon, se jetant à genoux en présentant le lys à Erdelinde.) Reine! un sceptre! voilà!
VIVIANE, riant.
Ah ! ah ! qu'il est drôle !
EVELIXE, moqueuse.
Tu vas user tes écailles aux genoux !
XIXCOBT. se relevant, furieux.
Au diable mon amour, au diable les rieuses! Au diable! au diable !
(77 s'éloigne.)
ERDELINDE
O royale fleur, en ces forêts tu n'es pas née ! Mes yeux en d'autres lieux t'ont vue...
VIVIANE, EVELIXE. qui se penchent par-dessus l'épaule d'Erdelinde.
Oh ! le beau lys !
ERDELIXDE
Je me souviens ! Mes sœurs, lorsque pour quelques heures du joug de Nixcobt libérées, nous partons à la nuit tombée et pénétrons dans le vieux burg...
VIVIANE
Du vieux rêveur Berthold le sage...
FIDELAINE 1g
ERDELINDE
Et que la lune en la nuit brune verse des flots de liquide argent vert.
NIXCOBT, ironique.
O poésie !
Entre les vieux troncs gris...
VIVIANE Et sur les marbres clairs.
NIXCOBT, même ton.
O musique ! ô luth !
ERDELINDE
Des lys, encore des lys dans le silence emplissent, jusqu'au bord, du lait des rayons, leur calice.
NIXCOBT Hi ! hi ! hi ! lyre et délire ! ah ! ah ! ab !
ERDELINDE, emportée par l'amoureux souvenir, à elle :
Et le tiède zéphir qui sur nos traces vole, les courbe et va baiser les cheveux d'Hyléol.
20 FIDÉLAIXE
EVELINE, VIVIANE Hyléol?
NIXCOBT
Hyléol! qu'est-ce?
(Il revient vivement écouter.)
ERDELINDE
Qu'il est beau ! qu'il est beau ! Sa jeunesse éblouit, charme, étonne. C'est un chant d'allégresse; c'est un claironnement de grâce et de force qui naît.
VIVIANE L'aimerais-tu?
ERDELINDE Je l'aime !
NIXCOBT, foudroyé.
Ah!
EVELINE T'aime-t-il ?
ERDELINDE Je ne sais
VIVIANE
Prends garde à Fidélaine...
EVELINE
Fidélaine est sa sœur !...
ERDELINDE
Oui, Fidélaine est belle, et pourtant dois-je craindre? S'il ne doit pas m' ai mer pourquoi suis-je imprégnée des effluves de lui? Il est là (elle presse sa poitrine) là! {sa tête) dans la lumière qui luit, dans l'air que je respire, et loin — car il est loin — je le pressens tout près.
NIXCOBT, boaffonnant maintenant sa rage :
Mais ma laideur, à moi, a des titres, Erdelinde; je t'ai dit que je t'aime...
ERDELINDE Je l'adore ! Il est beau. . .
NIXCOBT Je suis riche !
ERDELINDE
Il est jeune !
22 FIDELAIXE
NIXCOBT On vieillit!
ERDELIXDE Il est doux, il est bon...
NIXCOBT
Je suis fort et puissant. (Sa rage apercé déplus en plus dans la bouffonnerie.) Et j'éclate à la fin ! Erdelinde, je t'aime ! c'est le Maître qui parle, entends-tu? Je te veux! Assez du jouvenceau (77 écume.)
EVELINE, se précipitant vers Nixcobt.
Doux, Nixcobt!
(77 esquisse un geste moins sûr.)
VIVIANE, même jeu.
Gracieux, Nixcobt!
(77 recule confus.)