SCÈNE PREMIÈRE
HYLÉOL, FIDÉLAINE HYLÉOL
Fidélaine! Fidélaine!... Ah! méchante!...
{Elle ne répond pas . Elle sowit, mutine. Il entre à
son tour, moins rapide, niais aussi jeune, aussi insouciant, aussi juvénile, aussi beau. Il tient embrassées de souples fleurs liliales, à larges corolles, qu'il sème une à une, constamment. Il aperçoit Fidélaine.)
HYLÉOL
Ah ! reste ainsi, rieuse, au pied de ce vieux chêne... tu semblés une fleur parmi les fleurs — et si jolie! Et je vais te cueillir...
La fleur fuit la main blanche du beau jardinier... (Elle se dérobe. Il la poursuit, Vatteint, la prend gaiement à la taille.)
HYLÉOL
O petite fleur captive, je respire ton parfum... (// embrasse son front, près des cheveux.)
Tes lèvres sont douces, Hyléol, plus douces sur mon front que l'haleine de ces bois.
HYLÉOL
Les tiennes sont rouges, Fidélaine, comme le sang pourpre des cerises.
O Hyléol, elles sont moins belles, pourtant, qu'elles ne ^n'apparaissent, à moi, dans le sombre miroir de tes grands yeux si doux !
(Silence.)
HYLEOL
Pourquoi me regardes-tu de ce regard profond?... Fidélaine, tendre sœur? Pourquoi ton teint d'aube pâle et de fraise vient-il de s'empourprer?...
Tes paroles sont comme la caresse d'un parfum, Hyléol, et je me sens heureuse — tant heureuse! — près de toi.
HYLÉOL
Chère sœur...
(Elle attache sur lui un long- regard interrogateur. Elle fait quelques pas vers le fond et aperçoit le lac. Et c'est un cri d'enfant charmé qui sort de sa bouche.)
O merveille!... Vois ce lac limpide, étrangement clair et calme. N'est-ce pas un mirage, Hyléol? [Elle met la main au-dessus de ses yeux pour acuiter son regard.) Vois là-bas, tout là-bas, quel miroitement surnaturel. Qu'il est vaste! Jusqu'où va-t-il ainsi, si loin, plus loin que mes regards?... Ah! nous sommes bien égarés, Hyléol!...
HYLEOL
Beau lac, j'admire la vastitude sereine de tes eaux et ton éclat d'argent. J'emplis mes veux de ta vision céleste... tu m'attires — et je viens vers toi.
Arrête, Hyléol, arrête! J'écoute en moi parler de lointains souvenirs. Ma bonne nourrice que tu n'as pas connue — toi dont la mère ne fut pas ma mère — m'a parlé d'un lac enchanté où vit le peuple des Nixes. C'est lui. peut-être, ce lac dont mon sommeil d'enfant fut hanté...
HYLÉOL Sont-ce là des esprits mauvais, Fidélaine?
Dans le passé confus je ne vois plus très bien. Un nain malfaisant, disait-elle, les préside, très puissant, très laid, très méchant et très riche... Elles sont les filles du lac. Ce sont de belles jeunes filles, dangereuses sans le savoir, qui se mêlent aux hommes, les charment et traînent ceux qui les aiment en leurs glauques palais.
HYLÉOL Elles sont belles, dis-tu, Fidélaine?
Très belles : toujours de blanc vêtues, expertes en tous arts. Une loi terrible limite leur séjour chez les hommes. Elles ne pourraient l'enfreindre sans perdre leur pouvoir. (Silence. Rêveuse :) Mais si belles elles sont! si belles que je voudrais leur ressembler...
HYLÉOL
Blanches, belles et d'art exquises... Ainsi sont Eveline, Erdelinde et Viviane, n'y songes-tu pas, Fidélaine?...
J'y ai songé parfois le soir, Hyléol, quand ces mvstérieuses inconnues viennent filer au château du
comte Berthold notre père, venues on ne sait d'où...
HYLÉOL
Et qui toujours s'en vont lorsque onze heures, graves, tintent, sans qu'on ait jamais su vers quel but — et pourquoi...
FIDELAINE, frappée. Vers quel but... et pourquoi...
HYLEOL
Allons vers le lac, Fidélaine, je me pencherai sur ses eaux et je couperai de pâles nénuphars...
FIDELAINE, peureuse, regardant le lac.
Non!...
HYLÉOL
... Pour t'en faire des couronnes, rieuse amie, des couronnes pour ton front, des guirlandes pour ta robe, des ceintures pour ta taille.
Non, Hyléol, viens, ce lac est trop silencieux, trop grand aussi, trop calme, il me fait peur.
HYLÉOL
Petite âme fragile et farouche... ne crains rien, je suis là... Ecoute ce chant métallique... entends-tu le ruisseau qui coule?
Un ruisseau ! un ruisseau !
{Elle fuit.)
FIDÉLAINE i3
HYLEOL, il la suit.
Fidélaine, Fidélaine, où vas-tu, pourquoi courir ainsi... (Sa voix décroît.) Fidélaine!... (Ce ri est plus qu'un souffle qui meurt sur l'aile du vent.) Fidélaine!...