‹ Fidelio de L. van BeethovenChapitre 1 sur 12 · Décor du deuxième acte, deuxième tableau : l'espla · texte numérisé non relu

Décor du deuxième acte, deuxième tableau : l'espla

nade du château Page 277

BEETHOVEN, d'après le dessin de Stephan Decker (1824) Gravé par Steinmûller

L'histoire de Fidelio est l'une des plus extraordinaires qui soient.

Remise deux fois sur le métier avant de recevoir sa forme définitive, cette œuvre admirable et sans égale dans la littérature du drame lyrique eut contre elle, dès le début, les circonstances les moins faites pour en assurer le succès. Par la suite, elle eut longtemps à compter avec le mauvais goût des artistes et des critiques au moins autant qu'avec l'insensibilité du public. De nos jours même, elle est encore peu connue et certainement mal comprise, tout au moins hors d'Allemagne et particulièrement dans les pays de langue française, parce qu'elle n'y a jamais été représentée convenablement, qu'elle a été l'objet de traductions, de remaniements et de tripatouillages qui en ont faussé le caractère et l'esprit. Enfin, — il sera,it injuste de n'en gagxûiLvenir, — elle porte en elle-même, un obstacle ^sérieux à ja diffusion : c'est la difficulté de son exécution.

Ce n'est pas qu'elle soit bien compliquée. Mais le rôle principal, celui de Léonore, est assurément l'un des plus ardus de toute la littérature lyrique, non seulement à cause de l'étendue de l'échelle vocale qu'il exige chez son interprète, mais encore à cause de la composition du personnage. Il requiert une grande voix, puissante et souple, capable des modulations les plus subtiles du sentiment et des plus véhéments éclats de la douleur ; il requiert aussi une tragédienne disposant des accents les plus variés de la diction, susceptible surtout de se hausser au niveau de la haute synthèse morale que Beethoven a faite de cette figure d'épouse héroïque, vouée à la délivrance de son mari.

Il y a aussi le rôle de Florestan, qui est très délicat; il y faut un ténor vocalisant avec aisance, disposant avec facilité du registre aigu, ayant la force et la douceur, la demi-teinte et l'éclat sonore, et suffisamment artiste pour se pénétrer et pénétrer l'auditeur des sentiments de désespérance, de résignation, de foi, de courage, qui rendent si touchante cette victime des haines politiques.

Il y a enfin l'orchestre et la partie chorale. L'orchestre, il est vrai, est l'orchestre ordinaire de Beethoven; mais il y a le style, il y a l'esprit de cette symphonie dramatique, qui tour à tour

chante, sourit, gronde, se lamente et gémit, se révolte soudain et s'exalte finalement en des hymnes magnifiques de joie et de reconnaissance.

Pour les chœurs, — le chœur d'hommes particulièrement, dont le rôle est des plus importants, — si leur tâche n'est pas insurmontable, elle n'en est pas moins très difficile ; de leur exécution vocalement correcte et compréhensive au point de vue de l'expression dépend, en grande partie, l'impression que fera la représentation scénique.

Il y a un demi-siècle encore, les plus grandes scènes ne possédaient que des masses chorales peu éduquées et les chœurs de Fidelio devaient être rarement bien chantés. La situation s'est heureusement améliorée depuis quelques lustres. Il n'y a plus guère de théâtre un peu important qui ne possède tous les éléments nécessaires. L'art choral était presque totalement inconnu en France au siècle dernier. Il s'est beaucoup développé dans ces dernières années. Il n'y a pas bien longtemps, la Neuvième symphonie de Beethoven y était encore réputée inexécutable à cause de sa partie chorale. C'est avec une sorte de terreur que les directeurs de conservatoires et de grandes sociétés musicales se risquaient à la mettre à l'étude. Aujourd'hui c'est devenu, parmi eux, un sport presque facile et agréable. Il suffit du désir

et de la volonté de bien faire pour aboutir à des résultats très satisfaisants.

Il peut, il doit en être de même pour Fidelio. nFidelio, disait Berlioz (i), appartient à cette forte race d'oeuvres calomniées sur lesquelles s'accumulent les plus inconcevables préjugés, les mensonges les plus manifestes, mais dont la vitalité est si forte que rien contre elles ne peut prévaloir. »

Quoi qu'on dise, il y a encore de nobles artistes capables de s'enflammer à l'idée d'incarner cette haute et idéale figure de Léonore. Il y a des ténors que peut tenter l'effort esthétique de donner aux cantilènes de Florestan toute leur expression douloureuse. Il y a des chefs d'orchestre que peut enthousiasmer la tâche élevée de révéler au public d'aujourd'hui les mer\'eilles ignorées de ce pur chef-d'œuvre. Il y a,enfin,le public qui ne demande qu'à être ému et qui le sera profondément, chaque fois que ce drame sera représenté devant lui avec sincérité et conviction.

(1) A travers chants : Fidelio.

Le sujet de Fidelio est tiré d'une pièce française, Léonore ou l'amour conjugal, deJ.-N. Bouilly (i). Ce petit ouvrage mérite mieux que le dédain facile sous lequel pensent l'accabler les critiques. Il appartient à ce genre de « tragédie bourgeoise «,

(1) Jean-Nicolas Bouilly, né le 24 janvier 1763, à la Couldraye, près de Tours, avocat au Parlement de Paris; après la Révolution, administrateur, juge au tribunal civil et accusateur public à Tours, de 1793 à 1797 ; puis membre de la commission de l'instruction publique à Paris, avec Parny, La Chabeaussière, poste qu'il abandonna pour se consacrer entièrement à la carrière dramatique. Ses oeuvres sont nombreuses et comprennent des drames bourgeois, des comédies, des vaudevilles et quantité de livrets d'opéracomique et d'opéra. Elles sont bien oubliées, après avoir eu des succès retentissants et durables, notamment sa comédie L'Abbé de l'Epée, en trois actes, sa meilleure œuvre; Madame de Sévigné, comédie en trois actes, prototype des comédies « historiques » de Scribe; Fanchon la Vielleuse, en collaboration avec Pain, vaudeville en trois actes, longtemps populaire, pour ne citer que les plus connues. Bouilly a laissé aussi de nombreux ouvrages, jadis très répandus, pour la jeunesse : Contes à ma fille; Contes aux Enfants de France; Les Jeunes Femmes; Les Mères de famille, etc. Ces œuvres portent le cachet de leur époque, mais ne sont pas sans quelque mérite. Bouilly mourut à Paris, le 24 avril 1842.

mis à la mode à la fin du xviip siècle par Diderot et Sedaine et dont l'esthétique a dominé tout le théâtre français jusqu'à la fin du second Empire : c'est un drame sentimental qui n'est pas sans avoir quelques prétentions moralisatrices, dans le goût des théories de ce Sébastien Mercier (1740-18 14) qui réclamait pour l'auteur dramatique le noble rôle de législateur, de « flagelleur des vices », de « chantre de la vertu » .

Nous n'aimons plus, au théâtre, cette tendance prêcheuse, mais ce n'est pas une raison pour condamner l'œuvre sans autre examen. La Léonore de Bouilly est écrite dans la forme de ce qu'on appelait alors la comédie-vaudeville ou opéracomique. C'est une espèce que les professeurs jugent trop peu littéraire pour retenir leur attention ; ils ne se doutent pas que dans ces petits ouvrages composés pour la musique, il y a souvent plus de véritable poésie, d'esprit, de sensibilité et de vigueur dramatique, que dans les laborieuses comédies, sentant l'huile, à quoi s'attarde leur curiosité d'archivistes de l'art. A ce moment de l'histoire littéraire, où tous les jeunes auteurs avaient la légitime prétention de se rapprocher de la nature et de la vie courante, de substituer au tragique conventionnel, et combien fastidieux, des infortunes princières, les souffrances plus vulgaires, mais non moins pathétiques de la vie journalière.

Bouilly sut dans ses ouvrages dramatiques allier le sentiment à une gaîté aimable, le naturel à une science du théâtre qui fit de lui l'un des maîtres incontestés de la scène française pendant une longue période. On peut encore lire avec agrément quelques-unes des comédies qu'il donna sous le premier Empire. Son chef-d'œuvre dramatique, V Abbé de l'Epée, qui est de lygS, s'est maintenu au répertoire jusqu'au milieu du siècle dernier, en dépit des colères des partisans de la tradition classique et des sarcasmes des romantiques naturellement ingrats à l'égard de ceux qui leur avaient frayé la voie.

On le surnomma le poéie lacrymal. Le mot est joli. En effet, Bouilly a larmoie » volontiers. Mais il sait intéresser autant qu'émouvoir : s'il se complait souvent dans la sensiblerie et le romanesque, il évite heureusement l'emphase qui dépare tant d'ouvrages de cette époque et plus encore ceux de l'époque romantique.

On ne peut d'ailleurs oublier que Bouilly semble avoir possédé à un très haut degré le sens musical. Il fut, pendant près de quarante années, le fournisseur attitré et le collaborateur heureux des musiciens les plus célèbres de son temps. A Grétry il a fourni le livret de Pierre le Grand (3 actes); à Méhul, ceux de la Jeunesse d'Henri IV [i acte), d'Une Folie (2 actes), d'Héle'na (3 actes), de

Valentine de Milan (3 actes); à Cherubini, celui des Deux journées (3 actes) ; à Dalayrac, celui de la Famille américaine (i acte); à Boïeldieu, avec Scribe, celui des Deux nuits (3 actes) ; à Berton, celui de Françoise de Foix (3 actes); à Nicolo celui de V Intrigue aux fenêtres (i acte) et de Cimarosa (2 actes), et il fut le premier collaborateur littéraire du jeune Auber. Ce n'était certes pas un auteur négligeable.

Léonore ou V amour conjugal fut son premier livret d'opéra. Il l'écrivit en 1798 pour le compositeur et chanteur Pierre Gaveaux, qui le mit en musique et le fit exécuter, la même année, au Théâtre Fe3'deau auquel il était attaché comme ténor (i).

(1) Pierre Gaveaux, né à Béziers en 1761, avait été destiné d'abord à l'état ecclésiastique; il avait appris le latin et fait sa philosophie après avoir été longtemps enfant de chœur et soliste dans la maîtrise de la cathédrale de Béziers. Ensuite, premier ténor à Saint-Severin, de Bordeaux, il y fit de bonnes études musicales, sous la direction de l'organiste François Beck et se livra à la composition d'oeuvres vocales avec un succès qui le décida à se consacrer tout entier à la musique. En 1788, il débuta comme ténor au théâtre de Bordeaux, parut ensuite à Montpellier, et enfin à Paris au « Théâtre de Monsieur >. En 1791, lors de la réunion des troupes d'opéra Italien et Français, il passa dans la nouvelle compagnie au Théâtre Feydeau qui venait de s'ouvrir et dont il devint le fournisseur attitré en même temps qu'il y remplissait avec un succès constant l'emploi de ténor. Il n'y donna pas moins d'une vingtaine d'ouvrages, dont la Léonore qui, à la vérité, doit de ne pas être oubliée, à cette circonstance, que Beethoven en reprit le sujet pour son Fidelio. Gaveaux, atteint d'aliénation mentale en 1812, mourut seulement en 1825, dans une maison de santé, près de Paris.

La plupart des critiques qui en parlent, le font, selon leur fâcheuse habitude, sans avoir lu le texte; ils l'apprécient, vraisemblablement, d'après les versions françaises du Fidelio de Beethoven que seules ils ont eu sous les yeux et, comme elles sont toutes d'une déplorable vulgarité, elles trahissent à la fois l'esprit et le sentiment de l'œuvre de Bouilly. L'original vaut mieux. Il serait souverainement injuste de ne pas reconnaître les très grandes qualités scéniques et musicales de ce simple scénario, en prose et vers mêlés.

En voici le titre, d'après la brochure et la partition:

LÉONORE

ou

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