CHAPITRE PREMIER Une tante
La tante s'appelait, par alliance, Mme Prosper Renaud.
iMme Renaud habitait, au faubourg Saint- Sauveur, une petite maison écartée dont la façade était abritée par un bouquet d'érables et de lilas. L'entretien de cette maison bourgeoise rongeait jour à jour le salaire de M. Prosper Renaud, sorte de chef de bureau à l'Hôtel de Ville de la vieille cité.
Le vêtement, la mangeaille, le chauffage, l'éclairage, les impôts prenaient le plus elair des appointements du fonctionnaire. Les petites réceptions données par la digne Mme Renaud, les "five-o'clockV, les "Bridge", les "week-end", bref ,tous ces petits mange-tout
grugeaient le reste du salaire mensuel. A ce point que Mme Renaud avait connu ce jour néfaste où il avait fallu congédier la bonne pour arriver à mettre les deux bouts ensemble.
Fort heureusement que "le Ciel en sa clémence" n'avait point accordé un héritier aux époux Renaud; car, advenant la mort prématurée des parents, l'héritage laissé par eux se fut totalisé par une maison grevée à sa pleine valeur et quelques meubles vieillots et sournoisement parés auxquels Mme Renaud savait — par quel art ingénieux ? — conserver un petit air de bonaise.
Heureusement donc, et malheureusement aussi, le ménage Renaud demeurait sans enfant.
•Si nous ajoutons "malheureusement", c'est pour expliquer le fait que Mélanie (petit nom
de Madame) se plaignait quotidiennement de n'avoir pas, au moins, un rejeton pour réjouir, sinon rajeunir, ses vieux ans. A ces plaintes répétées Proéper (petit nom de Monsieur) ripostait avec un haussement d'é> pailles ennuyé :
— Mélanie, si tu veux un enfant, va le demander à l'orphelinat. .. .moi je m'en moque ! Et Prosper, canne et chapeau repris, retournait tranquillement à son fauteuil de l'Hôtel de Ville.
Un jour, après cette invariable réplique de son conjoint, Mme Renaud se fâcha noir. Elle jura d'avoir une compagne: non pas une enfant, mais une jeune fille; et non pas une jeune fille tirée de l'orphelinat, mais prise au sein d'une brave famille dont elle était un peu la parente. C'était une nièce, une orpheline, recueillie par un parent de Saint- André, brave agriculteur qui, de peines et de misères, avait pu donner à la jeune fille une instruction suffisante.
Cette nièce s'appelait Lucienne.
Dans son petit salon, dont les fenêtres ouvrent sur un parterre fleuri de lilas, Mme Renaud s'entretenait avec deux amies.
— Au fait, disait Mme Renaud, je ne vous ai pas expliqué cette physionomie rayonnante que vous me trouvez ?
— Aussi, chère amie, fit l'une des dames, sommes-nous impatientes d'entendre cette explication.
— Je veux bien, reprit Mme Renaud en souriant, donner pleine satisfaction à votre juste curiosité.
— Oh ! protesta l'autre dame avec un sourire indifférent, nous ne sommes pas curieuses au point de vous faire commettre une indiscrétion.
— Soyez tranquilles, mes bonnes amies, il n'y a aucune indiscrétion, pas la moindre, puisque l'événement sera bientôt connu du public.
—Un événement ! s'écria Mme Hartley, première interlocutrice de Mme Renaud.
— Oui... un événement sensationnel !
— Que vous arrive-t-il donc de si heureux ? interrogea Mme Foisy, l'autre dame.
Il arrive, chères amies, que je me suis
choisi une compagne.
— Vraiment ? fit Mme Hartley avec surprise.
—Une servante ? demanda Mme Foisy avec intérêt.
—Mieux que cela, répondit Mme Renaud.
— Une demoiselle de compagnie, alors ?
fit ironiquement Mme Foisy.
—Oh ! mieux que cela, chère amie ! répliqua aimablement Mme Renaud qui ne parut pas voir l'ironie marquée par sa "chère amie". Ecoutez, vous allez voiï: c'est une nièce que j'adopte. . .une nièce qui sera mon enfant !
—C'est très généreux de votre part, déclara Mme Hartley, et je vous félicite de tout coeur.
— Ce geste vous fait grand honneur, affirma gravement Mme Foisy. Et elle demanda aussitôt:
— Est-ce une enfant de bon monde ?
r-nMon Dieu ! je ne pourrais rien affirmer,
je la connais à peine. iCette enfant est fille unique de ma soeur morte • douze ans passés. C'était une femme de bonne éducation et de bon sens. ;Son mari, homme assez distingué, la suivit quelques mois plus tard, et la petite fut confiée à un parent campagnard, qui n'a connu autre chose que ses champs et ses bêtes.
— C'est un bien triste milieu pour une jeune lille issue de parents distingués, remarqua Mme Foisy avec un grand air de pitié.
— Heureusement, reprit Mme Renaud, la petite est jeune et intelligente; je pourrai sans difficultés faire son éducation mondaine.
— Cuel âge, interrogea Mme Hartley.
— Dix-huit ans.
— 'Comment l'appelez-vous ? demanda Mme Foisy.
— Lucienne.
— Un joli nom, avoua Mme Hartley.
— Très joli, affirma Mme Foisy avec un petit sourire dédaigneux.
— Est-elle aussi jolie de figure que de nom? interrogea encore Mme iHartley, qui semblait avoir un grand intérêt à connaître cette nièce de Mme Renaud.
— On me dit qu'elle n'est pas laide, répondit seulement Mme Renaud.
— -Et quand attendez-vous l'arrivée de cette nièce ? demanda Mme Foisy.
— Aujourd'hui même, chère amie. M. Renaud en a été avisé ce matin par dépêche télégraphique.
— C'est une vraie bonne nouvelle, déclara Mme Hartley, et j'ai hâte d'en informer James.
— -Ce brave garçon pourra à l'avenir trouver plus agréables ses visites chez moi, dit Mme Renaud.
, — Il est si timide mais il est si bon aussi prononça Mme Hartley avec beaucoup
d'émotion maternelle.
—Oh ! il finira bien par s'enhardir quelque jour, émit Mme Foisy avec un petit rire grêle.
— ^C'est vrai, appuya Mme Renaud; n'attendez que le jour où M. James aura découvert celle de son choix.
Les derniers mots de la maîtresse de maison furent couverts par le bruit d'une sonnerie.
—Tenez ! je parie que c'est votre nièce, s écria Mme Foisy.
—C'est bien possible, répondit Mme Renaud en se levant avec agitation. Si vous voulez m'excuser, chères amies, je vais m'en assurer.
Mais les deux visiteuses s'étaient levées en même temps que Mme Renaud, et Mme Hartley disait:
—Permettez-nous, chère amie, de prendre
congé.
—Mais non pas, objecta Mme Renaud; restez que je vous présente ma nièce.
—/Pardonnez, chère amie, dit Mme Foisy a son tour, notre présence vous serait gênante. Une tante et une nièce qui se retrouvent toutes les effusions, tous les
epanchements ... Au revoir, chère madame Renaud, nous viendrons un de ces jours prendre de vos nouvelles et faire connais-
sance avec votre nièce. Au revoir....
Et les deux dames, malgré les prières de Mme Renaud, sortirent du salon, gagnèrent le vestibule et la porte de sortie.
Dans cette porte elles croisèrent un garçen du télégraphe
Et Mme Renaud allait apprendre que la nièce attendue ce jour-là n'arriverait que le lendemain.
Lucienne Neuf heures du soir.
Dans le salon de Mme Renaud, éclairé par un lustre électrique, trois personnages font triangle.
Ce triangle a pour base un fauteuil et une berceuse. Dans le fauteuil un homme sommeille, un journal étendu sur les genoux. Gros, gras, rubicond, sans barbe et chauve, M. Prosper Renaud est dans l'un de ses meilleurs moments . Car, disons-le de suite, M. Renaud est l'homme de sa femme, et son tempérament pâteux est pétri des quatre volontés de Mme Renaud.
Dans la berceuse, Mme Renaud, grosse grasse, dodue, dans un négligé d'intérieur de soie mauve, son front plissé, son oeil bleu plissé, sa bouche plissée, la bonne femme observe en dessous le personnage placé au sommet du triangle. ^
Ce personnage est une jeune fille. Assise à une petite table, elle penche son front blanc et pur sur un album qu'elle parcourt avec intérêt.
A cette jeune fille on donnerait seize ans au plus.
Elle est grande, frêle et mignonne. D'épais cheveux blonds, dont la riche tonalité s'amplifie sous l'éclat des feux du lustre, donnent au visage, qu'ils ceignent comme d'un diadème, un air de candeur comme en ont les vierges des missels.
Les yeux sont d'un bleu pur et profond, doux et intelligents. 'Le nez est mince et droit, les ailes en sont légèrement écartées et frémissent délicieusement au mouvement des lèvres. Ces lèvres, humides et rouges, dessinent une très jolie bouche sur laquelle se joue un sourire d'enfant mutin. Car ces lèvres n'ont pas encore connu le fiel de la souffrance.
La robe, faite de velours vert, est simple. Elle est l'oeuvre d'une couturière de campagne peu experte dans la coupe, et moins encore dans le style souvent bizarre qu'exercent avec tant d'ingénieuse habileté les couturières du siècle. Toutefois, ce vêtement habille bien la jeune fille, et ne lui donne aucun de ces airs de marionnettes ou de mannequins dont aiment tant se parer les coquettes de nos villes.
Bref, "un beau brin de fille" ! comme diraient nos bons vieux du temps.
Oui, elle est jolie, ravissante, délicieuse dans sa simplicité, cette jeune fille.
Aussi, la tante semble-t-elle très satisfaite de l'examen qu'elle vient de faire de sa nièce.
Et, à l'instant où celle-ci lève de l'abum ses beaux yeux comme pour les reposer un
moment, Mme Renaud rompt le silence.
— Cet album paraît t'amuser beaucoup, ma chère Lucienne ?
— C'est vrai, ma tante, il m'intéresse et m'amuse, sourit la jeune fille.
— Tant mieux; cela prouve que tu ne t'ennuies pas ici.
— M'ennuyer ! Je n'y songe pas même
depuis les trois jours que j'habite avec vous. Et ses doigts effilés, qui terminent une main de patricienne, tournent un feuillet de l'album.
Mme Renaud ne réplique pas. Seul, un sourire satisfait se dessine sur ses lèvres un peu grosses. Elle continue d'étudier, sinon d'admirer, la fine silhouette de sa nièce.
Tout demeure silencieux. On n'entend que la rude respiration de iM. Renaud dont le sommeil semble s'alourdir, et, de temps à autre, le froissement léger d'une page de l'album tournée par les doigts de fée de Lucienne.
Au bout d'un moment, Mme Renaud quitte sa berceuse, disant:
— Tandis que j'y pense, Lucienne, je vais m'enquérir par téléphone si la couturière achève ta robe.
— Oh! ma tante, pourquoi vous donner cette peine ! protesta la jeune tfille avec un sourire.
— Mais non, répliqua vivement Mme Renaud, ce n'est ni peine ni trouble... un simple coup de téléphone.
— Je veux dire, ma tante, que vous faites trop de dépenses pour moi. Je suis bien ainsi, il me semble. D'un geste simple et charmant elle indiquait le corsage de sa robe de velours.
C'est vrai: elle était ravissante ainsi !
Mais la tante ébaucha un petit sourire de dédain.
— Oui, dit-elle, tu es bien ainsi; pourtant, moi je veux que tu sois mieux. Allons, chérie ,laisse-moi faire, et fie-toi à ta tante.
Avec un petit coup d'oeil protecteur à sa nièce, Mme Renaud sortit du salon.
Peu après la sonnerie du téléphone vibra. Cinq minutes s'écoulèrent. La tante reparut.
— Ma chère Lucienne, dit la tante avec un air rayonnant, tu auras ta robe demain soir au plus tard. Dans la matinée la couturière viendra en faire l'essayage.
— Que vous êtes bonne, ma tante! dit Lucienne avec un sourire reconnaissant.
— Je veux que tu m'aimes, voilà tout.
— Oh!... je vous aime beaucoup, allez.
— C'est bien que tu ne sois pas ingrate, comme tant de ces filles qui ne savent pas apprécier ce qu'on fait pour elles. Donc, demain soir tu auras ta robe neuve, et nous ferons une courte visite à ma bonne amie. Mme Hartley.
— Mme Hartley ? interrogea Lucienne qui entendait ce nom pour la première fois.
— Mme Hartley, oui, ma chérie, une femme très distinguée et du meilleur monde. Elle est très riche aussi. M. Hartley est un gros négociant de Québec et un homme d'affaire* d'une grande habileté. Ce sont des gens d'un caractère irréprochable, ils sont doués de manières affables et courtoises, la société
les recherche. Aussi, est-ce un honneur pour M. Renaud et moi d'être liés à cette famille.
— Et mademoiselle Hartley ? demanda inur miment Lucienne, est-ce une jeune fille distinguée aussi ?
Cette question imprévue fit tressaillir Mme Renaud, qui demanda en fronçant le sourcil:
— Qui a pu te dire, petite, qu'il y a une demoiselle Hartley ?
— Personne, ma tante, répondit la jeune fille rougissante, puisque je ne connais personne encore.
— C'est juste.
— Simplement je suppose que des gens si bien doivent avoir une jeune fille qui leur ressemble, et cette jeune fille eût été pour moi une agréable compagne.
Mme Renaud se mit à rire.
— Ma pauvre Lucienne, dit-elle, je vais bien te désappointer: les Hartley n'ont point de fille.
— Ah ! fit Lucienne un peu déconcertée.
— Ils n'ont qu'un fils, James. Mais à défaut de compagne, tu trouveras dans le jeune M. Hartley un excellent camarade.
Les joues de iLucienne s'empourprèrent. La jeune fille sous l'oeil malicieux de Mme Renaud abaissa ses regards sur l'album, son sourire candide parut se figer et les doigt effilés se mirent à feuilleter avec agitation.
Un sourire long et mystérieux se posa sur les lèvres grasses de Mme Renaud. Elle se renfonça dans sa berceuse, ferma les yeux et parut s'absorber dans ses propres pensées.
Par une fenêtre ouverte entrait le bruissement du feuillage caressé par la brise, des senteurs de verdure et de lilas. Les rumeurs de la cité n'étaient plus que de timides échos. Et le silence se prolongea.
Il fut troublé par le ronronnement d'une auto. Cette auto approchait. Elle s'arrêta un peu après devant la idemeure de M. Renaud.
Un timbre résonna.
M. Renaud sursauta, grogna, frotta ses paupières et promena autour de lui un regard stupide. Il remarqua de suite Lucienne qui lui souriait doucement.
Quant à Mme Renaud, elle avait déjà gagné le vestibule.
L'instant d'après des exclamations joyeuses retentirent, des rires s'entre-croisèrent . . .puis, le lustre du salon éclaira les silhouettes de Mesdames Hartley et Foisy que précédait, très souriante, Mme Renaud.
Premières connaissances.
Lucienne s'était levée. Elle demeurait un peu confuse sous les regards immobiles des deux étrangères.
Mme Renaud allait faire les présentations d'usage, lorsque Mme Hartley la devança:
— Je devine, ma chère amie, que cette demoiselle est la nièce dont vous nous avez parlé l'autre jour ?
— Oui, c'est Lucienne, répondit simplement Mme Renaud.
Présentations . . .
M. Renaud, les yeux tout bouffis de som-
neil, s'approcha et dit d'une voix enrouée : — N'est-ce pas, mesdames, qu'elle est jolie notre nièce ?
— Mon oncle . . . reprocha doucement la jeune fille.
— Ne vous en défendez pas, mademoiselle, dit Mme Foisy; votre oncle ne saurait dire que la vérité. Sans son sourire dédaigneux, Mme Foisy aurait pu paraître sincère.
Lucienne ne vit ou ne comprit pas ce sourire. De plus en plus confuse, elle balbutia ces mots :
— Vraiment, madame. . . je ne mérite pas. .
— Bah ! interrompit M. Renaud en tapotant l'épaule de Lucienne, ne t'émeus pas outre mesure de ces éloges. Ma foi, oui, tu es jolie fille, et, diable, ça me fait plaisir de te le dire et plus encore de l'entendre dire, là !
— Vous avez raison, mon ami, affirma Mme Renaud.
— Si j'ai raison ?. . .s'écria M. Renaud d'un accent convaincu, je te crois, Mélanie. D'ailleurs, je m'y connais, pas vrai ?
Mme Hartley et Mme Foisy échangèrent un sourire, tandis que Mme Renaud, dédaignant de répliquer à son mari, disposait des sièges de façon à pouvoir bien causer.
Mme Hartley continuait son examen de la jeune fille, comme pour en saisir tous les détails possibles.
Quant à Mme Foisy, elle avait dans ses regards gris et sur ses lèvres minces un sourire méprisant chaque fois que ses yeux allaient vers Lucienne.
La jeune fille avait repris son occupation de tout à l'heure et reconquis son calme. Un peu à l'écart, elle feuilletait l'album sous les regards attentifs de M. Renaud, Lui, les bras appuyés sur le dossier de la chaise de Lucienne, penché vers elle, passait de temps à autre une observation ou une critique piquante qui faisait bruire entre les dents d'ivoire de sa nièce un rire argentin.
Depuis un moment les trois dames s'étaient réunies en un petit cercle amical, — ce petit cercle si particulier aux femmes qui ont quelque chose à émettre sur le compte d'autrui. Oh î ces petits cercles, au demeurant, ne sont pas méchants. Ils naissent de l'impromptu des événements nouveaux et sont tout simplement une autre forme de la chronique mondaine. On y fait le procès,
pour ainsi dire, de tel ou tel individu
on canonise ou l'on excommunie ! Pas d'appel possible de ces tribunaux improvisés... tribunaux expéditifs où les témoignages sont rarement corroborés, devant lesquels l'opinion du plus fort ou du plus malin est l'opinion la meilleure ! Et malheur au pauvre diable encarcanné dans le petit cercle, il ne s'en tire jamais sans quelques coups d'épingle
Ce soir-là, le tribunal, composé de Mmes Hartley, Foisy et Renaud, jugeait Lucienne.
Mme Hartley paraissait présider comme d'ordinaire.
Bien que de pur sang anglais — selon Mme Renaud — Mme Hartley était une assez brave femme. Longue, sèche, grisonnante, avec des manières très étudiées, elle aimait à s'imposer, hormis, peut-être, en présence de
son mari qu'elle craignait et respectait. Sa parole était doucereuse et toujours encadrée d'un sourire long et mielleux. Elle avait le geste très recherché, et ce geste lui donnait une sorte d'autorité que Mme Renaud acceptait de bonne grâce, mais qui révoltait fort Mme Foisy.
Celle-ci. petite femme mince et chétive, d'allures vives, mais de visage froid et dédaigneux, surveillait les débats, mettant ça et là une observation, approuvant ou désapprouvant les théories émises par Mme Hartley ou Mme Renaud.
€ettc dame Foisy 4tait veuve d'un notaire. Elle n'avait qu'une fille qui, à ce moment, terminait son éducation au pensionnat de Sillery. Les quelques rentes laissées par le notaire suffisaient, pour le moment, à l'instruction de Gabrielle et au soutien de la veuve. Mais Mme Foisy en mère prudente, prévoyant que les rentes ne seraient pas éternelles, cherchait à se créer une situation indépendante. Non pas qu'elle songeât à une seconde union — elle était, pour des raisons qui ne sont pas de notre domaine, de ces veuves qui ne se remarient que contraintes par les nécessités de la vie — mais elle cherchait pour sa fille un parti aussi bien placé et aussi riche que possible. Bref, elle avait pour sa fille les vues de Mme Renaud pour sa nièce: c'est-à-dire que le choix du mari elle se le réservait intégralement, quitte à l'imposer brutalement.
'C'est avec ces dispositions d'esprit et un programme dûment élaboré que ces deux dignes femmes tenaient séance avec Mme Hartley.
Celle-ci disait à Mme Renaud, assez bas pour n'être pas entendue de Lucienne :
— Savez-vous bien, ma chère amie, que je suis très impatiente d'annoncer la bonne nouvelle à James ? Je suis sûre que la petite lui plaira.
— Je n'en doute pas non plus, émit joyeusement Mme Renaud.
— 'Plus je l'observe, plus je la trouve délicieuse, ajouta Mme Hartley.
Vous la trouverez mieux encore, lorsque vous la connaîtrez davantage, assura Mme Renaud.
— Et vous, Mme Foisy, que pensez-vous de cette jeune fille ? interrogea Mme Hartley.
Mme Foisy jeta un regard indifférent vers Lucienne en train de causer avec son oncle, hocha la tête, fit une moue dédaigneuse, et répondit :
— J'avoue qu'elle n'est pas mal. Mais, sans vous déplaire, Mme Renaud, j'avoue aussi que je lui trouve bien des airs de campagne.
— Cela se comprend, s'écria Mme Renaud vexée; mais cela se passera.
— Un peu de société seulement la mettra au niveau des jçunes filles de Québec, déclara Mme Hartley.
— Je le souhaite, pour elle, pauvre fille ! fit Mme Foisy avec une pitié hypocrite. Malheureusement, ces filles de campagne ne se défont jamais complètement de leurs manières gauches et de leur démarche lourde.
Mais Lucienne n'est pas gauche du
tout ! s'écria encore Mme Renaud un peu plus vexée.
— Je ne prétends pas que votre nièce est gauche, chère amie, reprit aussitôt Mme Foisy avec un sourire froid; au contraire, elle est gentille. . .je la trouve même adorable . . .en son genre.
— Très adorable, confirma Mme Hartley en regardant Lucienne du coin de l'oeil.
— Ce que je voulais dire, poursuivit Ja veuve de notaire, est que ces jeunes filles élevées à la campagne sont sujettes à bien des étourderies auxquelles un garçon bien élevé ne peut s'accoutumer.
— 'Pauvre amie ! fit Mme Hartley avec apitoiement, combien de nos filles de la ville sont plus étourdies et moins sensées que celles de la campagne !
— Je ne dis pas le contraire, répliqua Mme Foisy, irritée de se voir ôter l'échelle. Car elle-même — elle ne l'eût jamais avoué — était fille de paysan. Mais il faut observer ajouta-t-elle, que ces filles n'ont jamais épousé que des hommes d'origine campagnarde.
— Eh bien ! qu'est-ce que cela prouverait?
— Cela prouverait seulement, et c'est beaucoup, vous en conviendrez, qu'un jeune homme grandi au sein de notre société — prenons, pour exemple, M. James, — s'accommoderait très mal d'une petite fille qui sent le terroir.
Ces paroles furent dites sur un ton plus élevé que ne le voulait peut-être Mme Foisy, car Lucienne entendit. Elle rougit très fort et ses petites mains furent secouées d'un vif tremblement.
Elle jeta un regard rapide sur le groupe des trois femmes, regard d'étonnement plutôt que de rancoeur, et ce regard étonné, elle le reporta immédiatement sur la grosse et naive figure de M. Renaud.
Lui, comprit ce regard de sa nièce. Il comprit aussi que les paroles légères et malveillantes de Mme Foisy avaient blessé la nature délicate de la jeune fille. Aussi, voulut-il la consoler. Et tandis que les trois dames poursuivaient leurs commentaires, M. Renaud murmura à l'oreille de l'orpheline :
— Petite, ne prête pas attention à ce que dit cette vieille toquée; c'est un moulin à vent. Moi, vois-tu, je trouve que tu sens bon. . .bien bon !
Le bon sourire de l'oncle apaisa le trouble de Lucienne. Elle s'efforça de ne pas entendre les propos du voisinage.
Cependant, Mme Renaud avait relevé l'assertion de Mme Foisy.
— Ah ca ! chère madame, proféra-t-elle sur un ton piqué, vous parlez de terroir comme si Lucienne était la plus vulgaire et la plus épaisse des paysannes !
—Pardon ! répliqua sèchement Mme Foisy, je n'ai fait allusion qu'aux filles de campagne en général.
— Pourtant dans cette généralité vous ne manquez pas d'inclure ma nièce, rétorqua aigrement Mme Renaud.
Mme Foisy devint pourpre du front au menton. Un éclair sillonna sa prunelle grise et sa réplique allait être agressive et dangereuse.
Mais Mme Hartley, devinant ou pressentant l'approche d'une altercation, intervint.
— Certes, certes, prononça-t-clle de sa voix doucereuse qu'elle essayait de rendre persuasive, mademoiselle Lucienne n'a aucunement l'air d'appartenir à la catégorie de ces petites niaises des champs. Naturellement aussi, à peine venue de la campagne, elle en conserve encore quelques manières; et cela est si peu visible que seule une femme de la société, comme Mme Foisy, peut en deviner OU saisir les nuances.
Cés paroles, qui cependant cachaient une légère ironie, parurent calmer l'agitation de Mme Foisy . Elle esquissa un sourire contraint et dit:
— Voilà bien l'opinion réelle que j'avais de votre nièce, chère madame Renaud, Aussi, dans le but d'aider à l'éducation mondaine de cette enfant, j'avais songé à l'associer à Gabriel le.
Mme Renaud se sentit piquée. Elle connaissait cette Gabrielle et ne pouvait certes pas la recommander à Lucienne comme modèle ,et encore moins comme mentor. Mais elle n'eut garde de faire part à Mme Foisy des sentiments qu'elle avait à l'égard de mademoiselle Gabrielle. Elle dit simplement, mais avec un peu d'humeur :
— Mais il me semble que votre tfille n'est pas encore sortie du couvent.
— Je sais bien, chère amie, mais elle en sortira dans un mois. Comme vous le savez, Gabrielle est toute préparée à paraître dans le monde par les connaissances qu'elle en a déjà acquises; elle est si intelligente.
— Oui, je sais, répliqua Mme Renaud avec une ironie non dissimulée, et je vous félicite de posséder une enfant aussi intéressante.
— Vous dites cela, rétorqua Mme Foisy avec une nouvelle aigreur, comme si Gabrielle n'était pas digne d'être la compagne de votre nièce.
— Oh! pas du tout, pas du tout, s'empressa de dire Mme Renaud qui, au fond redoutait Mme Foisy. J'avoue estimer hautement mademoiselle Gabrielle. C'est à coup sûr une jeune fille qui vous fera honneur dans la société. Elle est gentille, intelligente, gracieuse même. Je suis certaine qu'elle conviendra à Lucienne et je serai contente de les savoir toutes deux amies.
— En effet, dit à son tour Mme Hartley qui voulait i établir l'accord, Gabrielle est bien la compagne qu'il faudra à Lucienne. N'est-ce pas, mademoiselle, continua-t-elle en se tournant vers la jeune fille, que vous aimerez bien Gabrielle ?
A cette interpellation directe, Lucienne releva ses regards avec surprise et répondit:
— Certainement, madame, bien que je ne connaisse pas mademoiselle Gabrielle.
— Petite, souffla l'oncle Renaud à l'oreille de Lucienne, moi je ne te presserai pas de connaître cette Gabrielle. . .quelle girouette, si tu savais !
Lucienne sourit, Mme Foisy lui dit:
— Je vous l'amènerai un de ces jours, et vous verrez qu'elle vous plaira.
Je le souhaite, madame, je désire tant
avoir une amie.
— Moi, murmura M. Renaud, je ne le souhaite pas, sacré diable !
— Une amie délicieuse, comme vous-même,
fit Mme Hartley. Mais venez donc ici que je vous voie mieux !
Lucienne rougit et regarda sa tante comme pour prendre ^on avis.
— Approche, chérie ! commanda Mme Renaud. #
—Oui, oui ! va, ma petite, appuya M. Renaud, ça te reposera la vue; car je n'entends pas que cet album abîme tes jolis yeux.
Lucienne se leva pour s'approcher de ces dames. Quant à monsieur Renaud, il s'excusa auprès de la compagnie et quitta le salon pour aller fumer sa pipe.
Un instant Lucienne demeura debout entre Mme Renaud et Mme Hartley, face à Mme Foisy.
Et dans sa robe de velours qui lui seyait si bien, avec cet air candide et ce sourire d'enfant qui lui donnaient une expression ravissante, et dans cette attitude un peu confuse mais sans gaucherie, Lucienne créa un éblouissement.
Toutefois, Mme Foisy ne perdit pas totalement son petit air de dédain en observant la jeune fille; car, déjà, elle redoutait que cette Lucienne ne fut plus tard une rivale à sa fille, Gabrielle. De fait, Mme Foisy travaillait sérieusement, et nous pourrions dire àprement à tisser une liaison durable entre sa fille et le fils des Hartley. Elle se croyait même sûre du succès depuis un certain temps. Mais aujourd'hui elle redoutait que Mme Hartley n'éprouvât pour la nouvelle venue une trop grande admiration. Et craignant de voir /ses projets aller à la dérive, elle s'ingéniait à faire voir dans Lucienne des défauts ou des imperfections que n'avait pas la jeune fille.
Quant à Lucienne, intelligente comme elle l'était, elle prévoyait déjà que ces trois femmes étaient dangereuses et qu'elle allait être la cible de leurs intrigues. Déjà elle devinait le jeu de chacune d'elles.
Sa tante, d'abord, qui tenterait de lui faire sacrifier son coeur. Ensuite, Mme Hartley qui voudrait la ravir à elle-même pour la donner, du consentement de Mme Renaud, à son fils. Enfin, Mme Foisy qui, voyant dans Lucienne surgir un obstacle à des projets bien chers, chercherait par tous les moyens à diminuer la valeur personnelle de la jeune fille.
Pour l'orpheîine ces trois femmes représentaient en fin de compte, trois ennemies. Et pourtant elle ne leur avait fait aucun mal. Seul l'égoisme mondain en était la cause. Mais la jeune fille ne perdit pas son calme pour tout cela; elle se sentait assez forte pour faire face à tous ces dangers.
Et lorsque Mme Hartley lui eut dit :
— Vraiment, ma belle enfant, j'ai grandement hâte de vous présenter à M. Hartley et à mon fils, James. . . .
Lucienne put répondre avec son bon sourire :
— Vous êtes trop bonne, madame, je ne suis pas bien assurée de pouvoir plaire à ces
messieurs.
— Oh! je suis certaine du contraire, chère enfant.
— Quant à moi, fit hypocritement Mme Foisy, je suis impatiente de vous faire connaître
Gabrielle.
— Vous pouvez être sûre, madame, que je ferai tout pour devenir sa meilleure amie.
La conversation fut interrompue par le timbre de la porte.
Et aussitôt on entendit d'en haut la voix lourde de M. Renaud :
— Mélanie, on vient de sonner !
— Oui, j'ai entendu, cher ami. Je pensais que tu allais ouvrir.
— 'Et moi... c'est bon, j'y vais. On entendit encore M. Renaud tousser, grogner, puis, de son pas inégal et pesant, descendre l'escalier du vestibule.
— Je me demande, dit Mme Renaud à ses amies, quel est ce visiteur qui nous arrive ?
— L'heure est déjà avancée, fit Mme Hartley.
— Il n'est encore que neuf heures et demie, dit Mme Foisy en consultant une petite montre retenue à son poignet par un bracelet d'or.
— L'heure n'est pas encore indue pour un visiteur prononça Mme Renaud.
— Il se peut, reprit Mme 'Hartley, que ce soit James. A son retour du club il devait venir me rencontrer, si je n'étais pas rentrée.
A ce moment, M. Renaud introduisit un jeune homme.
Mme Renaud se leva vivement pour aller à sa rencontre.
— >Soyez le bienvenu, dit-elle avec son sourire le plus engageant. Puis, regardant Lucienne, elle ajouta :
M. James Hartley
Le jeune homme jeta un regard timide sur la jeune fille.
— 'C'est mademoiselle 'Lucienne, fit Mme Hartley.
L'orpheline avait déjà pour cet inconnu un sourire accueillant, mais plein de réserve.
Le jeune M. Hartley pencha la tête, rougit très fort, et regarda sa mère comme pour lui demander ce qu'il devait dire ou faire.
Mme Renaud vint de suite le tirer d'embarras en l'attirant vers un siège placé près de Lucienne.
Mais M. James n'eut pas le temps de répondre à l'empressement de Mme Renaud :
car Mme Hartley, voyant la gêne de son fils et craignant qu'il ne commît quelque gaucherie, s'était levée et déclarait que l'heure lui commandait de se retirer.
Il y eu de part et d'autre l'échange des banalités de la séparation.
Quant au jeune M. Hartley, grand, mince, raide, froid et gauche, il réussit à plier l'échine devant Lucienne, revint à sa pose normale ou à peu près, décocha à la jolie fille un coup d'oeil admiratif, et sortit sur les pas de sa mère.
Lucienne le regarda s'éloigner avec un air de pitié. L'instant d'après elle était seule dans le salon.
Alors il se produisit dans son être une sorte de détente, et elle se laissa tomber sur un divan. Elle renvoya sa tête blonde sur le dossier, ferma les yeux, et, pour la première fois peut-être dans sa vie, l'âme de la jeune nlie sentit les piqûres de la souffrance. Ses lèvres se tordirent sous l'effort d'un sanglot difficilement contenu. Mais elle se raidit
tout à coup en entendant une voix appeler du vestibule :
— Prosper !
— Eh bien, Mélanie ?
— ^Descends donc un peu ! commanda la voix impérative de Mme Renaud.
— Que veux-tu, Mélanie ? Est-ce que par hasard la petite
— Il s'agit bien de la petite répliqua la
voix grondante de Mme Renaud; c'est cette porte qui ne ferme pas !
— Cette porte ? Bon, j'y vais, Mélanie
le temps de sauter dans mes pantoufles.
Et plus bas il murmura, comme se parlant à lui-même, ces mots qu'entendit Lucienne :
— Je pensais quasi que cette pauvre petite était malade; c'eût été dommage...
Lucienne eut un sourire charmant pour l'oncle absent !
Les premières cartouches de Mme Renaud.
— Lucienne, tu ne m'as pas encore dit l'impression qu'à faite sur toi Mme Hartley ?
La jeune fille coupa court la mélodie qu'elle jouait au piano, et regarda sa tante occupée au rapiéçage d'un rideau de dentelle.
C'était le lendemain de cette soirée où Lucienne avait eu l'avantage de connaître un peu Mme Hartley et son fils.
M. Renaud était allé à ses occupations journalières. La tante et la nièce demeuraient seules dans ce salon tout embaumé par les senteurs printannières de cette matinée de mai.
Lucienne avait regardé sa tante sans répondre à sa question. N'ayant pas pour Mme Hartley l'admiration de Mme Renaud, la réponse à faire devait être bien ménagée. Et Lucienne se demandait quel était le plus sûr moyen à prendre pour ne pas diminuer le mérite de Mme Hartley dans l'esprit de Mme Renaud et, en ^même temps, pour conserver ses bonnes grâces.
Le silence de la jeune fille parut étrange à Mme Renaud. Elle demanda encore :
— Tu ne me réponds pas, chérie ?
Lucienne fit un effort et d'une voix hésitante :
— Mme Hartley, ma tante ?. ..Mais. .. elle n'est pas mal. . .elle m'a l'air d'une très bonne femme. . . .
Cette réponse un peu évasive, indifférente, fit froncer le sourcil de Mme Renaud.
— C'est mieux qu'une bonne femme, Lucienne, et tu as pu observer toi-même qu'elle est distinguée, très distinguée. Elle est aussi une femme très honorable.
— Oui, oui, ma tante, vous avez raison, très distinguée et très honorable, de même que cette madame Foisy. . .
Sans le vouloir, Lucienne avait laissé poindre un peu d'ironie.
Mais Mme Renaud, pas très perspicace, ne saisit pas eette pointe d'ironie, et elle répliqua vivement :
— Oh !... Mme Foisy est loin d'avoir le çhic et l'élégance de Mme Hartley, Certes, Mme Renaud ne pouvait donner la louange à Mme Foisy, lorsqu'elle avait encore sur le coeur les remarques peu bienveillantes de la
veuve du notaire sur Lucienne. Et elle ajouta ers paroles qui stupéfièrent la jeune fille: — D'ailleurs, les Anglaises dépassent de beaucoup les Canadiennes par leur élégance et leur distinction.
- Oh!... ma tante, s'écria Lucienne avec une petite moue chagrine et moqueuse à la fois, ne vous abaissez pas ainsi, car vous êtes une canadienne; si vous ne surpassez pas Mme Hartley en distinction, vous l'égalez bien, il me semble.
— Vraiment, chérie ? fit Mme Renaud très Hattée. Et elle se rengorgea avec un sourire de fausse modestie.
— Et je ne pense pas me tromper, ma tante, en ajoutant que nos (Canadiennes égalent bien vos Anglaises sous tous les rapports.
— Mes Anglaises î...Tu as l'air de dire ça
— Oh! ne vous fâchez pas, ma tante. Je dis ça, c'est vrai; mais je les connais encore si peu.
— C'est juste, tu ne les connais pas. Mais tu les connaîtras ou tu apprendras à les connaître: e! alors tu conviendras qu'elles sont supérieures aux femmes de notre race. Il en est de même des Anglais comparés aux Canadiens.
— Les Anglais aussi, ma tante ? fit Lucienne, décidément très étonnée de voir sa tante si entichée, de la race anglaise.
— Mais, oui, chérie, répliqua Mme Renaud avec un sourire convaincu, nos Canadiens ont tout simplement l'air de sauvages, c'est pitoyable !
— Ma tante, je ne suis pas sûre de cela.
— Non ? Veux-tu t'en convaincre ?
— Comment ?
— Prends au hasard une famille canadienne et une famille anglaise. Tu m'entends ? —Oui.
— Mets ces deux familles côte à côte.
— Après ?
— Durant huit jours, seulement, étudie, observe et compare leur existence, c'est-à-dire L*ur mode de vivre.
— Rien.
— Oh! tu n'as pas besoin de rire, Lucienne, c'est sérieux.
— Je souris seulement, ma tante.
— Tu as l'air de te moquer de moi
— Oh! ma tante, vous me jugez mal ! Ensuite, qu'arrive-t-il entre cette famille canadienne et cette famille anglaise.
— Tu ne le sauras pas, répliqua la tante très formalisée. Quand je parle sérieusement, je n'aime pas qu'on me rie au nez.
— Mais, ma tante, je vous assure....
— Eh bien ! explique-moi ton sourire ironique de tout à l'heure !
— Mon Dieu, ma tante, c'est bien simple: je trouve étrange que vous aimiez tant les Anglais !
— C'est parce que je les connais, Lucienne. Oh ! si j'avais su. . .
— Quoi donc, ma tante ?
— Mais non, mais non, je ne savais pas... j'étais si jeune et sans expérience ! Et puis,
c'est fait il est trop tard maintenant.
Seulement, ma chère, je ne veux pas que tu fasses la faute que j'ai commise.
— Vous avez commis une faute ?» s'écria
l'orpheline très surprise.
— (Mais non, petite, tu me comprends mal. Je voulais dire une erreur. . .Mais laissons ce sujet. Tiens ! j'oubliais de te demander comment tu trouves M. Hartley.
— Rien, ma tante très bién.
— JN'est-ce pas ? Oh! c'est un garçon qui promet gros ! Tu sais, il s'en va à Yale... oui, ma chérie, il va faire un stage de trois ans à l'Université de Yale. C'est chic, n'est-ce pas ? Inutile d'ajouter qu'il a le plus bel avenir devant lui. Il possède déjà la fortune, et cela se comprend: il est fils unique et fils adoré. Et puis, il est si bon... il a tant de talent !
— Quel âge a-t-il, ma tante ?
— Vingt-deux ans, je crois. On dit qu'il se mariera à son retour de Yale.
— Il est (fiancé ?
— Non, pas encore; mais on le fiancera.
— Avec une anglaise, naturellement ?
— iCela dépend, répondit Mme Renaud avec un sourire mystérieux; cela dépend, ma chérie, de celle qui saura le conquérir. Cette conquête pourrait fort bien être faite par une canadienne.
— Vous croyez ?
— Je dis que cela peut se faire, Lucienne. Oh! comme j'envierais le sort de cette jeune fille privilégiée qu'on appellera respectueusement "Madame Hartley" !
Lucienne venait de quitter le piano pour aller s'accouder à la fenêtre qui donnait sur la verdure du parterre. Les dernières paroles de Mme Renaud avaient troublé la jeune fille, et elle ne voulait pas que ce trouble fût remarqué de sa tante. En dépit de la riante matinée de ce jour, malgré l'enivrante musique de la nature animée que Lucienne pouvait entendre de sa fenêtre, malgré le murmure joyeux de la brise dans les feuillages du parterre, une indéfinissable tristesse envahit la jeune fille. Ce jour-là, elle regretta la campagne paisible et son ciel clair. Une lourdeur énorme pesa sur son esprit, elle se sentit comme cerclée de lourdes chaînes, et le toit qui l'abritait lui sembla une prison.
Qu'allait-elle devenir ?
Elle n'osait pas se le demander, tellement l'avenir l'effrayait.
Pourtant ,elle allait bientôt connaître toute la réalité de sa situation.
Mme Renaud rompit le silence.
— On dirait que tu t'ennuies, Lucienne ?
La jeune fille fit acte de volonté pour ne pas laisser paraître sur son visage les impressions de son esprit, et elle répondit avec un sourire :
— Mais non, ma tante, je ne m'ennuie pas.
— Tu as l'air bien, rêveur ce matin.
— C'est un peu ma nature, ma tante.
— Oui, c'est un peu la nature des gens qui vivent à la campagne.
— Vous avez l'air de les plaindre ces genslà, ma tante, comme les plaint ou les méprise Mme Foisy.
— Mon Dieu, non, je ne les méprise pas le moins du monde. Qu'est-ce que ça me fait du moment qu'ils aiment cette vie-là ! Mais pour une jeune fille comme toi, l'existence est bien plus agréable et avantageuse à la ville.
— C'est selon: cela dépend des goûts et des inclinations.
— Tu ne veux pas dire, au moins, que tu regrettes déjà la campagne ?
— 'Non, je ne veux pas dire cela.
— Alors, tu te plais ici ?
— Oui, je me plais.
— Tant mieux. Mais tu te plairas davantage lorsque tu auras quelque ambition.
— Quelle ambition voulez-vous que j'aie, ma tante ?
— A mon sens il n'y a qu'une seule vraie ambition pour toute jeune fille d'un monde bien élevé: un beau et bon mariage !
— Le mariage !....Ah ! si vous saviez que cette pensée est loin de moi, sourit tristement Lucienne, toujours appuyée à la fenêtre.
— Il est vrai que tu es jeune encore, Lucienne, et certes, je ne te conseillerais pas de te marier sitôt. Mais d'ici deux ou trois ans, et quand un jeune homme, comme M. Hartley, par exemple, aura attiré ton attention, lorsque tu sentiras ton coeur tressaillir et battre avec délice et ton front rougir au seul nom du jeune homme, alors, ma chérie, tu penseras au mariage. Et puis, c'est si naturel
Lucienne ne put s'empêcher de rire aux éclats.
-^Pourquoi ris-tu encore ? demanda, très severe, Mme Renaud.
Avant de répondre, la jeune fille quitta la fenêtre et vint, toute souriante maintenant s asseoir sur un divan en face de Mme Renaud. Lucienne avait reconquis tout son calme, et elle se sentait forte et prête pour la lutte qu'elle entrevoyait.
Ma tante, dit-elle en arrangeant les plis de sa robe, c est cette pensée de mariage qui me fait rire. Je me demande si ma nature me porte vers cette vocation.
—Tu me surprends! fit Mme Renaud avec gravite.
—Ce n'est pas ma faute, ma chère tante puisque je me sens tout à fait à ma place telle que je suis à présent près de vous, et heureuse autant qu'il peut m'être permis d envier ou de désirer le bonheur; que puisje demander de plus ? .
—Bon, bon mais attends, laisse s'écouler un an ou plus, trois années même, ajouta Mme Renaud avec un sourire ambigu.
Tiens écoute. J'étais pareille à toi, à cet âge, et sais-tu que juste deux .mois avant de me marier, je n'avais jamais songé à la vie du ménage ? Comprends -tu ?.. . deux mois. Oui, il n'a suffi que de ces deux mois pour me faire comprendre la vie telle que tu dois la comprendre, et pour me faire épouser ton oncle.
Et conime Lucienne gardait à ses lèvres un sourire qui ne plaisait guère à Mme Renaud, celle-ci changea brusquement le sujet de conversation. J < —Veux-tu me dire, Lucienne, ce que tu jouais tout a l'heure ? Il me semble avoir entendu cet air-là de Mlle Gabrielle.
—C'est l'air d'une romance de Bizet, ma tante.
riT'f*8. *;;53 m'avait !'air d'une marche nuptiale ! Mme Renaud souriait vaguement —Je ne sais pas si Bizet a composé des
marches nuptiales, ma tante.
— N'importe ! Mlle Gabrielle joue cela, je crois.
— Joue-t-elle bien, Mlle Gabrielle ?
— iPas mal... pas aussi bien que toi. Veuxtu me jouer ce morceau cette romance encore une fois ?
— Certainement, ma tante.
Lucienne courut au piano, bien heureuse d'échapper aux entretiens ennuyeux de sa tante.
Mais à peine avait-elle fait jaillir quelques notes claires de l'instrument, qu'une sonnerie se mêla à la sonorité des sons de musique.
— Ecoute donc, Lucienne, interrompit Mme Renaud pour tendre l'orielle.
— C'est le téléphone, ma tante, dit tranquillement Lucienne. Voulez-vous que j'aille répondre ?
— Non, ne te dérange pas, j'y vais moimême.
Pendant que Mme Renaud s'éloignait, la jeune fille reprit doucement l'air de sa mélodie à laquelle venaient se mêler harmonieusement les gazouillis des oiseaux et les murmures des feuillages.
La famille Hartley
Cette famille n'était pas anglaise, comme aurait pu l'affirmer Mme Renaud, mais plutôt "Yankee".
M. Hartley était né dans l'un des Etats de l'Oncle Sam. Quand il eut atteint l'âge de vingt-cinq ans, il décida de passer la frontière et s'en vint établir un petjit commerce dans une campagne de l'Ontario. Les affaires marchèrent bien. Cinq ans lui suffirent pour amasser un petit pécule qui, joint au produit de la vente de son fonds de commerce, lui donna une valeur-argent assez importante. Avec cet argent et de l'ambition, il s'en fut à Québec où, un peu plus tard il épousait Mlle Spence, fille unique d'un négociant à l'aise. Le gendre — c'est-à-dire Hartley — fut bientôt l'associé du beau-père. Puis, ce beau-père abandonna notre planète, et Hartley demeura à la tête de splendides affaires. Après quelques années de négoce il avait acquis une fortune qui allait s'accroissant d'année en année.
Cette famille habitait, rue de l'Esplanade, une très belle maison.
Le père— James Hartley, sr— était un petit homme d'apparence très médiocre, mais doué d'une grande énergie. Il touchait la soixantaine, et déjà il était tout blanc de cheveux, de favoris et de moustache. Homme simple, mais habile, et très dévoué à sa famille, Hartley représentait bien ce type de l'Américain qui, en ce monde, n'a que deux affections: ses affaires et son foyer.
On était en septembre. Revenue depuis peu de sa villa d'été de l'Ile d'Orléans, la famille Hartley, un soir, était réunie autour de la table bien dressée d'une grande et belle salle à manger.
Deux jeunes filles faisaient le service.
— Eh bien, .lames, commença M. Hartley,
Sur un geste de M. Hartley elles s'éloignèrent, et la conversation fut engagée.
songes-tu que c'est ton dernier dîner avec nous ?
— J'y songe peut-être trop, répondit le Jeune homme avec un sourire contraint.
Est-ce ton départ prochain qui te donne cet air triste, cher enfant ? demanda Mme Hartley avec une grande tendresse maternelle.
— Oui, ma mère, c'est ce départ prochain.
— Ca te coûte donc beaucoup de partir pour Yale ? interrogea M. Hartley.
— C'est vrai. Cette première séparation d'avec vous et ma mère me pèse énormément. Il me semble, par instants, que je ne pourrai m'y soumettre.
— Pauvre enfant ! soupira Mme Hartley.
— Bah! fit M. Hartley après avoir vidé un verre de cidre, qui nous dit que ton regret de partir n'est pas dû à un motif tout autre qu'un éloigncment temporaire de la maison paternelle ? Ses yeux gris clair, ombragés de sourcils presque touffus, plongeaient dans les regards timides de son fils.
Le jeune Hartley rougit très fort, baissa les yeux et ne répliqua pas.
Mme Hartley avait souri aux paroles de son mari. Puis après un coup d'oeil d'intelligence à celui-ci, elle demanda au jeune homme :
— Vraiment, James, est-il une autre cause à ton chagrin ?
Le jeune homme releva la tête. Son front s'était empourpré davantage. Il demanda d'une voix mal assurée:
— Quelle autre cause, ma mère, pouvezvous deviner ?
— Quelle autre cause ! fit M. Hartley
avec un sourire un peu moqueur; celle qui te fait rougir et trembler.
— Je ne vous comprends pas, répliqua le jeune homme qui se troublait positivement.
— Ida, reprit M. Hartley, que penses-tu de ce garçon ? Ne veut-il pas maintenant nous faire des secrets ?
— Mon père, je vous assure
— Allons donc ! interrompit M. Hartley avec un sourire singulier, je sais ce que c'est... j'ai été jeune homme comme toi. Et bien que ta mère n'eût pas le nom "Lucienne"
Il se tut pour observer la contenance de son fils. Celui-ci était devenu cramoisi, et sur son front des perles de sueur roulaient.
Mme Hartley s'était mise à rire. Puis, de son accent le plus maternel elle dif :
— Ah! mon cher enfant, ne te trouble pas ainsi, ton père veut simplement sonder ton coeur. Il désire savoir si tu es vraiment épris de cette jolie canadienne.
— Epris. .. .dites-vous, ma mère ? Mais ... .je la connais si peu.
— Au fait, dit M. Hartley, elle nous a fait seulement deux courtes visites, cet été, en compagnie de sa tante.
— Vous voyez bien, mon père, qu'on ne peut pas s'éprendre si vite que ça ! Le jeune homme retrouvait son assurance.
— Oui, oui, je vois très bien, sourit M. Hartley avec un air malin. Oui, deux visites seulement de sa part; mais de la tienne deux douzaines de visites au moins. Tiens écoute, James, je serai franc. 'Cet été tu
as battu bien plus souvent le pavé du faubourg Saint^Sauveur que tu n'as foulé l'herbe de l'Ile d'Orléans, est-ce vrai ?
— Pour être franc, oui, répondit courageusement le jeune homme.
— Très bien, répondit M. Hartley sur un ton posé et grave cette fois. Ainsi donc, ajouta t-il, tu aimes cette jeune fille ?
— Je l'aime. ,.f
— Eh bien, tu as tort !
Le jeune homme baissa la tête et pâlit.
Mme Hartley devint très rouge et elle voulut de suite prendre la défense de son enfant.
— James, dit-elle à son mari, tu es peutêtre trop sévère. . .
— Il a tort, Ida, James a tort d'aimer cette canadienne, te dis-je !
— Tu sais pourtant que le coeur ne se conduit pas comme une machine ?
— Il n'est pas question du coeur, interrompit rudement M. Hartley. Je dis que James a tort de songer à cette jeune fille pour les trois raisons suivantes: premièrement, cette fille n'est pas de notre race, par conséquent, mentalité tout à fait différente de la nôtre. Secondement, elle est catholique, James est méthodiste. Troisièmement, elle n'a pas le sou. Et j'ajoute que ces trois raisons condamnent toute idée de mariage avec la nièce de Mme Renaud.
— Mais ,il ne s'agit pas d'un mariage, James, dit Mme Hartley dans le but d'apaiser son mari.
— 'Pas maintenant, je sais bien; mais plus tard, quand nous nous serons mieux épris, n'est-ce pas, James ? Et M. Hartley cette fois se mit à rire.
— 'Mon père, répondit le jeune homme, en supposant que j'aime cette jeune fille aujourd'hui, c'est tout simplement parce qu'elle est aimable !
Le rire de M. Hartley s'accentua dHronie.
— Aimable ! Je crois bien Très aimable, si tu veux. Il ajouta, froid et grave, or, voilà justement le danger: aujourd'hui, mademoiselle Lucienne est très aimable, demain, elle sera adorable, après-demain
Bon, je n'en dis pas plus long.
Il se tut et avala un verre de cidre.
La conversation s'arrêta. Mme Hartley demeura soucieuse et chagrine. Quant au jeune M Hartley, il suait à grosses gouttes.
On était au dernier service du repas.
M. Hartley appuya sur un timbre. Les servantes entrèrent, servirent, puis se retirèrent discrètement.
Le repas fut achevé dans le silence le plus absolu.
Enfin, M. Hartley, vida un troisième verre de cidre, essuya sa moustache coupée "en brosse ', toussa et rompit le silence.
— Mon, garçon, dit-il, en laissant peser sur le jeune homme un regard sévère', je t'ai dit les raisons qui doivent s'opposer aux amours que tu caresses en secret. Maintenant écoute: tu sais que je t'aime autant que je vénère ta mère; tu sais que toutes mes pensées, tout mon travail, toute ma fortune sont pour ta mère et toi; tu sais que je tiens à vous assurer à tous deux le plus de bonheur possible; eh bien, James, si tu penses, si tu
crois sincèrement et profondément que cette jeune fille t'apportera ce bonheur que je souhaite pour toi, qu'elle soit tienne, je ne m'y opposerai pas. Mais je te dirai toujours: réfléchis ! Voilà tout.
D'un geste brusque il rejeta sa serviette sur la table, se leva, prit le bras de Mme Hartley et l'emmena, disant:
— <C'est malheureux, ma chère, que cette jeune fille ne soit pas de notre race, n'est-ce pas ?
Mme Hartley soupira et répondit:
— -Qui sait, James, si notre enfant n'arrivera pas à en faire ce que vous aimeriez la voir ?
— J'en doute bien fort, ma chère amie; car ces jeunes canadiennes sont tellement fières de leur race !
Ils sortirent de la salle à manger suivis du jeune M. Hartley dont les lèvres, à cet instant, souriaient avec triomphe.
Il se disait tout frémissant :
— 'Enfin, Lucienne est à moi !...
La veillée des adieux.
iM. Hartley, sa femme et son fils avaient pénétré dans le "living-room", pièce spacieuse, décorée avec un goût un peu sévère, éclairée par huit candélabres électriques et un lustre en bronze suspendu au centre de la pièce. Deux cheminées chauffées au gaz y répandaient une bonne chaleur.
Après avoir choisi un journal sur un guéridon, M. Hartley s'était allongé sur un sofa placé devant l'un des foyers, puis avait allumé un cigare.
Le jeune homme s'était jeté dans un fauteuil, au milieu du living-room, et il fumait lentement une cigarette avec un sourire aux lèvres.
Mme Hartley allait ça et là, déplaçant un divan, dérangeant un fauteuil, arrangeant des coussins, comme si elle se fût préparée à recevoir.
En effet, au moment où une horloge sonnait huit heures, un domestique vêtu de noir, raide et compassé, parut annonçant Mme Foisy et Mlle Gabrielle.
— Où sont ces dames ? demanda Mme Hartley.
— 'Dans le Hall, madame.
— Je vais à leur rencontre.
Le serviteur, en domestique stylé, s'inclina devant la maîtresse de la maison et sortit sur ses pas.
Le jeune M. Hartley se leva et se dirigea vers un fumoir voisin.
— .Pourquoi t'en vas-tu, James ? demanda M. Hartley en levant les yeux de son journal.
— Mon Dieu ! parce que cette madame Foisy m'ennuie à m'assommer.
— Mais la fille ? sourit M. Hartley.
— 'Gabrielle ? fit le jeune homme avec un hochement de tête dédaigneux, elle m'éreinte avec ses balivernes et ses niaiseries.
M. Hartley toussa, fuma et reprit la lecture de son journal.
Le jeune iM. Hartley traversa le livingroom, pénétra dans le fumoir et ferma la porte sur lui.
L'instant d'après, Mme Hartley revenait suivie de Mme Foisy et de Mlle Gabrielle.
Mlle Gabrielle était une grande fille ni jolie ni laide, un peu maigre, avec un visage au teint mat et des- traits réguliers, avec des cheveux châtains. Elle avait de très beaux yeux, noirs, grands, pleins de rires et abrités sous de long cils qui en voilaient un peu l'éclat. Son rire était éclatant, son sourire sur des lèvres fraîches était dédaigneux comme celui de sa mère. Son maintien était très relâché et sa démarche très nonchalante. Assise, elle était très agitée: en dix minutes elle prenait dix postures différentes. Elle croisait facilement une jambe sur l'autre en quelque société qu'elle se trouvât. On aurait pu l'appeler avec justesse "Mademoiselle Sans-gêne". Sa tête était une véritable girouette, marchant sans cesse, tournant de droite à gauche, de gauche à droite, reluquant ceci, reluquant cela, dévisageant, détaillant, toisant.... Puis elle s'étirait, bâillait, souriait, bavardait, disait les plus grosses balourdises, en riait aux éclats, prenait un. air grave ou boudeur, .rougissait ou pâlissait pour un peu ou pour un rien. . . .Si bien qu'il était impossible de démêler le moindre des sentiments qui s'agitaient dans l'esprit de cette fille. Pour tout dire, c'était un froufrou continuel et insaisissable. Sa mère l'adorait cela se comprend. Et commîtelle une gaucherie, cette Gabrielle, ou fîtelle une grosse étourderie, Mme Foisy souriait favec ravissement. Parfois, elle reprenait bien sa fille avec un air très sévère; mais cela voulait dire le plus souvent pour Gabrielle :
"Continue, chérie, tu es un charme " !
Et Gabrielle continuait tant et si bien qu'elle eût fait rougir l'excellente Duchesse de Dantzig. Ensuite, Gabrielle ne parlait qu'anglais, même dans les réunions exclusivement françaises. C'est la manie que possèdent bien d'autres de nos compatriotes, manie acquise par une admiration inexplicable de la langue anglaise, une admiration à ce point excessive que, ceux qui sont atteints, comme cette Gabrielle, de cette maladie, en arrivent à oublier où à mépriser leur langue maternelle. Aussi, se rendent-ils eux-mêmes méprisables aux yeux des gens sensés, comme les Hartley, qui, tout en parlant correctement la langue française, n'avaient jamais songé à abandonner la langue de leyrs ancêtres. Car ces Hartley savaient que tout homme qui abandonne sa langue, renie sa patrie, et tout homme qui renie sa patrie... Mais passons !
Donc, ce soir-là, en, pénétrant dans le living-room, la première parole de Gabrielle, avant même de saluer M. Hartley qui s'avançait avec une courtoisie parfaite, fut cette question faite avec le sans-gêne naturel de cette fille:
— Comment, James n'est-pas là ?
— Il est au fumoir, je crois, répondit M. Hartley en offrant sa main à la jeune fille.
— Au fumoir ?. . . .Bon. Comment ça va ? Et elle secouait la main de M. Hartley avec un grand rire.
Puis, sitôt dit, elle faisait volte-face, se dirigeait vers le fumoir, ouvrait brusquement
la porte et s'écriait :
— Well. my boy, how do you do ?
Puis elle échappait un éclat de rire strident.
— Pourquoi ris-tu si fort ? voulut réprimander Mme Foisy.
— Pourquoi, maman ? Parce que je viens de saluer un absent. Et elle se mit à appeler :
— James ! James ! where are you, nasty fellow ?
Puis elle referma brusquement la porte qui claqua.
— Je pense, dit (M. Hartley, que James est allé à son club.
— A son club ? s'écria Gabrielle comme outragée. Quelle impolitesse ! Où est-ce son club ?
— Tu n'iras pas, j'espère, le relancer jusque là ? dit Mme «Foisy.
— Pourquoi pas ? Est-ce qu'on n'avait pas promis de venir le saluer avant son départ pour Yale ?
— Qu'à cela ne tienne ! sourit Mme Hartley, vous le verrez certainement ce soir, Gabrielle. James ne peut être allé à son club que pour un moment, une petite affaire à régler, que sais-je ?
— Ah ! bien, le voilà ! s'écria tout à coup Gabrielle. Et rapidement elle s'élança vers la personne qui venait de paraître. Mais elle s'arrêta court devant le serviteur qui annonçait :
— Monsieur et madame Hibbard !
Gabrielle fit une grimace, pirouetta et s'en fut s'asseoir près de sa mère.
M. Hartley et Mme Hartley s'avançaient vivement vers les nouveaux venus.
M. Hibbard était un très long et très maigre personnage, sans cheveux, sans barbe, sans moustache, d'une figure longue comme un carême, hâve et famélique. Il était vêtu d'un complet tout noir, portait le col romain et ses longues jambes étaient emprisonnées dans de longues jambières. M. Hibbard était un clergyman.
Petite, grassette, souriante, à l'allure vive, blonde et grisonnnante, telle était Mme Hibbard, l'épouse du digne clergyman.
A peine les salutations furent-elles faites que de nouveaux visiteurs furent annoncés.
Il y avait Mme Burnham et son fils, Conrad, qui allait accompagner le jeune Hartley à Yale. Puis, Cox & Son, banquiers, père et fils. M. Cox était veuf, et son veuvage paraissait lui être un supplice. C'était un gros homme, court, bien gras, bien rouge, très jovial. "On disait" qu'il avait des vues sur Mme Foisy, bien que ces vues n'eussent pas encore été exprimées ouvertement et publiquement. Le fils Cox était un garçon de 25 ans, de taille moyenne, ni long ni court, avec une tête rousse, un visage parsemé de points de rousseur, et pas beau du tout. Tiré à huit épingles, garni de diamants, l'air empesé et précieux, ce garçon sentait de très loin la suffisance et l'insignifiance. Il ne
savait que prendre des poses et quelles
poses ! Il parlait peu par manque de savoir causer; mais s'il se hasardait à dire quelque
chose, c'était une sottise. "On disait"
sur le compte de ce dernier qu'il en tenait
pour Mlle Gabrielle !
Or, tout ce monde s'était réparti en trois groupes : les vieux messieurs d'un côté, pour causer affaires et argent; les vieilles dames de l'autre, pour jalouser les jeunes ou se plaindre de leurs maris; les jeunes, c'est-àdire M. Cox, fils, le jeune Burnham — petit jeune homme agité, bavard et fat — et Mlle Gabrielle formaient le troisième groupe.
iLa conversation était devenue générale, mais le verbe hautement timbré de Gabrielle et ses immenses éclats de rire dominaient.
Entourée du jeune M. Burnham, toujours porté aux galanteries souvent osées, mais qui ne déplaisaient guère à Gabrielle, et du précieux M. Cox, fils, qui parlait peu, riait peu. bougeait peu, mais qui, d'autre part, dévorait beaucoup Gabrielle de ses yeux jaunes et stupides, — la jeune fille, ainsi entourée se trémoussait de plus en plus.
Un peu plus tard, M. Burnham, par simple courtoisie, avait demandé à la jeune fille un petit morceau de musique.
Celle-ci s'était mise à rire, puis avait répondu:
— IPour vous plaire
'Et elle était allé au piano, en avait fait jaillir quelques plaintes, puis s'était défendue de ne se rappeler rien, et bien vite était revenue s'abandonner aux galanteries du jeune M, Burnham et aux regards dévorants de M. Cox, fils.
De temps à autre Gabrielle lâchait une grivoiserie qui mettait sur le masque du clergyman une grimace, et un sourire sur les lèvres de Mme Foisy.
Enfin, deux autres personnages firent leur apparition: Mme iRenaud et sa nièce. Oui, Lucienne traînée comme une martyre dans un milieu pour lequel elle n'était pas faite et qui l'écoeurait.
Les conversations s'arrêtèrent aussitôt.
M. et Mme Hartley déjà s'empressaient auprès des nouvelles venues.
Des regards d'admiration du côté masculin saluèrent l'arrivée de la jeune fille; des regards d'envie ou de dédain du côté des dames.
Gabrielle parut enchantée de voir Lucienne. Sans se soucier des jeunes messieurs, elle s'élança vers l'orpheline, lui sauta au cou et la couvrit de caresses folles.
tSans l'entrée d'un nouveau personnage, il est probable que Gabrielle n'aurait pas donné à Lucienne le loisir de saluer les distingués visiteurs de M. Hartley. Et ce nouveau personnage n'était autre que le jeune M. Hartley qui venait d'apparaître dans la porte du fumoir. jLes regards du jeune homme s'étaient arrêtés de suite sur la charmante physionomie de Lucienne, qui lui adressa un sourire gracieux. Car, disonsle, Lucienne, traînée à la remorque de sa tante, contre fortune tachait de faire bon visage.
Mais déjà Gabrielle, en trois sauts, avait franchi la distance qui la séparait du jeune M. Hartley, et elle criait:
— O James ! ce cher James ! Eh bien!
tu en fais de belles, toi ? On vient te voir, et tu t'esquives sans façon ! On ouvre la boîte (elle désignait le fumoir), et pas de
bonhomme dedans ! Etais-tu fourré sous un meuble ? Good Heavens ! est-ce que nous voulons maintenant nous cacher de notre grande Gabrielle... de notre petite Gaby ? Te fait-elle si peur que ça ? Non ? Mais alors, pourquoi se sauver d'elle ? Où étais-tu, James, puisque je veux, la prochaine fois, trouver la cachette ? Ha! ha! ha! poor boy I iCome along ! . . .
lEt Gabrielle, ayant débité tout ce mélimélo, et continuant de bavarder à tort et à travers, riant, criant, gesticulant, cherchait à entraîner le jeune Hartley de vive force.
Elle répétait sans cesse:
—Corne along ! corne along !
(Le jeune M. Hartley, plus rouge que la crête d'un coq, parvint à se dégager de l'étreinte de Gabrielle et dit d'une voix troublée par la confusion:
— Mademoiselle, si vous voulez, j'irai saluer ces dames et ces messieurs.
— iMais sans doute, certainement, donnezmoi votre bras, je vais vous présenter, cher monsieur Hartley. iMais venez donc !
'Comme le jeune M. Hartley résistait encore, Gabrielle appela:
— iLucienne ! Lucienne ! viens donc m'aider à faire marcher ce mannequin !
Il y eut de petits rires ça et là.
Le [dergyman prononça avec effort :
— Terrible girl!
Lucienne, sans répondre à l'appel de Gabrielle, prit place sur une causeuse où était assise Mme Hartley.
M. Hartley fit signe à son fils de céder à Gabrielle, afin de faire cesser une scène qui devenait disgracieuse.
Le jeune homme obéit. Il se laissa conduire, ou mieux il se laissa entraîner vers Lucienne.
(C'est à ce moment surtout qu'il put juger de la distance qui existait entre ces deux jeunes filles ! Oui, quelle différence entre cette Gabrielle débraillée, bohème, et la parfaite tenue de Lucienne ! Lucienne... quel charme dans toute sa physionomie ! Quelle grâce dans son sourire ! Quelle délicatesse dans sa conversation. Quelle distinction modeste et simple dans ses gestes ! Cela était si frappant que Mme Foisy se voyait forcée de se l'avouer à elle-même, mais avec une jalousie qui la faisait verdir.
Pendant une demi-heure la conversation roula sur l'importance de l'instruction à donner aux jeunes hommes, sur les avantages immenses qu'offre la fréquentation des universités étrangères, sur les talents particuliers du jeune IM. Hartley comme sur ceux du jeune M. Burnham. Et à part quelques espiègleries de Gabrielle — espiègleries qui ne manquaient pas de faire rouler de gros yeux au long et maigre clergyman — tout se passa dans les meilleures convenances.
Puis Lucienne fut priée de chanter, car on savait qu'elle chantait bien. Elle accepta de bonne grâce. Elle accepta également, et avec un sourire gracieux, le bras que lui offrit le jeune Hartley pour la conduire au pin no.
Un silence absolu se fit, tous les regards s'attachèrent curieusement sur le jeune homme et la jeune fille, puis toutes les oreilles
demeurèrent dans l'attente. La nièce de Mme Renaud venait d'essayer les touches d'ivoire, et le jeune M. Hartley, debout, accoudé à l'instrument regardait la jeune fille avec une admiration que toute l'assemblée pouvait facilement saisir. Parmi les visiteurs quelques coups d'oeil s'échangèrent et Mme Foisy profita de cette circonstance pour se pencher vers sa fille et lui murmurer à l'oreille cette recommandation :
— iGaby! fais en sorte qu'ils ne se trouvent pas seuls.... Du regard elle indiquait Lucienne et lé jeune Hartley.
Un sourire entendu glissa entre les lèvres de Gabrielle, et elle répliqua :
— Je suis là maman... je te garantis qu'il ne.se prendront pas même le bout du petit doigt !
Mme Fosiy sourit avec satisfaction.
A cet instant, Lucienne commençait les premières paroles d'une romance. Elle chanta avec un accent de tendre mélancolie qui toucha surtout Mme Hartley et son fils. Et quand résonnèrent les derniers accords, toute l'assistance applaudit vivement.
Gabrielle, sincèrement ou non, multiplia les battements de mains, se pencha de côté et d'autre pour s'assurer qu'elle était remarquée et elle oublia la recommandation de sa mère. Et quand les paroles de Mme Foisy lui revinrent à l'esprit, elle comprit qu'il était trop tard, et que, peut-être, tout un drame venait de se jouer entre la nièce de Mme Renaud et le jeune Hartley.
En effet, celui-ci, au moment où les applaudissements éclataient, incapable de résister plus longtemps aux désirs ardents qui le brûlaient, s'était, soudainement penché à l'oreille de Lucienne et avait dit à brûle-pourpoint:
— Lucienne, je vous aime !
De suite il était revenu à sa posture d'avant, tout pâle, très agité, et comme épouvanté d'une audace dont il ne s'était jamais cru capable.
A cette déclaration inattendue, Lucienne avait tressailli, rougi violemment et perdu son sourire.
Gabrielle avait saisi ou deviné tous les fils de ce petit drame, elle en avait comme perçu toutes les émotions qui avaient un moment secoué les deux acteurs; et à l'instant où le jeune M. Hartley se demandait avec angoisse ce que Lucienne allait répondre, Gabrielle, pour étouffer les rugissements de colère qui grondaient en elle, saisit une main du jeune M. Burnham, une main du iïis Cox, et comme soulevée par un coup de vent, elle s'élança dans une course furibonde vers Lucienne et Hartley, entraînant ses deux "finfins" et criant de tous ses poumons:
— Rravo ! Lucienne. . .bravo ! encore
encore. . .
Et pour mieux écarter le jeune Hartley, Gabrielle jetait presque sur les genoux de Lucienne ses deux gardes du corps, disant :
— Au fait, tu ne connais pas M. Burnham et M. Cox, mes amis ? . . . Je te les présente. . . ils sont très gentils. . . .
Et aussitôt — car elle s'imaginait avec raison peut-être qu'il ne lui fallait pas perdre une minute — elle pivota vers le jeune Hartley avec lequel elle se trouva face à face.
— Sais-tu que j'ai un mot à te dire, James ? iit la jeune fille sur un ton demi sévère.
Elle le prit par un bras pour l'attirer à l'éeart.
— Qu'avez-vous à me dire, Gabrielle? demanda le jeune Hartley avec un accent ennuyé et fâché.
—J'ai dit un mot .. .pardon, c'est deux. Viens ici !
— Expliquez-vous, Gabrielle !
— Je vous en veux, monsieur ... .terriblement. .. .prononça-t-elle avec un air très irrité.
— Mais pourquoi m'en voulez-vous ? demanda le jeune M. Hartley sur un ton très agacé.
— Viens ici. ». .
De force presque elle entraîna le jeune homme vers Mme Foisy. Là, elle s'arrêta et d'une voix pour n'être entendue que de Hartley et de sa mère, Gabrielle articula:
— -Pourquoi je vous en veux, James ?
parce que vous ne m'aimez pas ! . . . .
Et sans attendre la réplique du jeune Hartley où l'effet que ses paroles auraient pu produire sur le jeune homme, Gabrielle fit un bond, pirouetta, pila sur les longs pieds du brave clergyman qui, à l'instant, s'approchait de sa femme, heurta le ventre rebondi du gras M. Cox qui, à pas de loup, rampait vers Mme Foisy, et arriva, par bonds, sauts, ricochets, jusqu'au groupe composé de Lucienne, Burnham et Cox fils.
Cette soirée se termina par une collation arrosée de cidre, et ce fut l'heure de la séparation.
Au moment où Mme Renaud et Lucienne prenaient congé, le jeune Hartley parvint à s'esquiver de la folle Gabrielle et se rapprocha de la tante et de la nièce.
Mme Renaud s'empressa de faire ses souhaits de bon voyage au jeune homme, et devinant que celui-ci avait quelque confidence à faire à Lucienne, elle prit le bras de Mme Hartley et l'attira un peu à l'écart. Et c'est ainsi que Lucienne se vit seule avec le jeune M. Hartley qu'elle aurait voulu éviter et ne plus revoir.
Et lui, très gêné, la voix tremblante, le regard confus, balbutia difficilement :
— Je compte bien, mademoiselle, que nous nous reverrons plus tard ?
— Monsieur Hartley, répondit Lucienne avec franchise, j'aime vous souhaiter de grands succès dans vos études universitaires, mais quant à nous revoir plus tard, je n'éprouve pas ce désir; je pense qu'il importe de nous dire adieu î
— Pourquoi. . . adieu ?. . .interrogea le jeune homme devenu tout livide.
— Parce que vous avez ou paraissez avoir des espérances que, loyalement, je ne peux pas favoriser.
Hartley n'eut pas le temps de répliquer, Gabrielle tombait entre lui et Lucienne comme un coup de foudre.
— Eh bien, bonsoir, James ! Bon voyage! ...J'espère bien que tu n'oublieras pas ta petite Gaby
Alors seulement elle remarqua la physionomie défaite et bouleversée du jeune hom-
me, et elle prononça avec un attendrissement bien joué :
— Oh ! . . . poor old boy !
Le jeune M. Hartley avait des larmes dans les yeux car Lucienne était partie
Secrètes amours.
Un hiver précoce s'annonçait en cette fin d'octobre 19 Durant trois jours une va-
gue de froid avait roulé sur le pays entier, et le baromètre était descendu, une fois, à dix degrés sous zéro.
Aujourd'hui un adoucissement s'est produit et la neige commence à tomber par petits flocons.
La maison de M. Renaud et le parterre qui l'entoure n'ont plus cet air gai des jours où les lilas parfumaient la brise, où les érables mettaient au jour leur feuillée, où dans la rainure nouvelle des chants célestes éclataient, de ces jours où des joies de fête jaillissaient de toutes parts.
(Maintenant, on entend l'âpre vent d'hiver mugir; plus de feuillage délicieusement remué par un souffle doux, plus de verdure qui sourit, plus de chants, et, le soir, sous les rayons d'une lune froide et maussade, la maison de M. Renaud paraît s'ensevelir dans les plis funèbres d'un linceul.
Dans le salon éclairé par son même et unique lustre, iM. Renaud, une pipe aux dents, cause avec sa digne compagne.
La physionomie de M. Renaud est abattue, sombre; celle de Mme Renaud, revêche. Aussi les paroles de celle-ci ressemblent-elles plutôt à des coups de marteau qu'à des chants d'amour :
— iProsper, il faut que tu t'arranges de façon à me procurer les services d'une servante. Il est vraiment trop humiliant de recevoir son monde et de le servir soi-même. Je suis d'avis que ce n'est pas en nous laissant voir dans une existence misérable que nous pourrons marier convenablement notre nièce. Tâchons, pour un temps au moins ,d'avoir certaines apparences !
— Mélanie, ça coûte bien cher les apparences, soupira M. Renaud.
— Ca dépend comment on s'y prend !
— Oui, ça dépend ça dépend toujours î
N'empêche qu'une servante, il faut que ça se paye comme autre chose, et pour se payer un tel luxe, c'est un vingt ou un trente dollars qu'il faut se tirer des entrailles chaque mois!
— Tire-les du gousset ! bougonna Mme Renaud.
— Oui, oui, ricana M. Renaud, qui n'osait pas se fâcher tant il redoutait la colère plus forte de sa femme, oui, tire donc du gousset et va voir !
— (C'est bien facile d'y aller voir... tu le défends comme un chien défend son os!
— Dommage que je ne t'y laisse piger à ta guise... où irions-nous, Seigneur !
Avec ces paroles M. Renaud secoua sa pipe et poussa un très long soupir.
— Où nous irions ? . . reprit aigrement Mme Renaud, nous irions sûrement plus loin que nous n'allons maintenant. Voyons, par exemple qu'ai-je à me mettre sur le dos cet
hiver ?...Un vieux manteau de l'hiver dernier. :i lj n est pas un péché !....
— Un vieux manteau !... répéta M. Renaud avec iroiic.
— Vieux et très démodé... tout à fait démcdé...une vieillerie qui fait rire ! Et tu penses que ce n'est pas humiliant de fréqu nter, dans cet accoutrement, une dame comme Mme Hartley.
— .Si tu es si fort humiliée, laisse cette dame chez elle, et toi, demeure ici !
— Et Lucienne ? . . .hein ! Lucienne ?. . . qui la mariera ?
— Sacré gué ! elle se mariera toute seule ! se lâcha M. .Renaud.
— Ah ! ah ! ricana Mme Renaud, tu as
du coeur pour ta nièce
— En as-tu plus que moi du coeur, Mélanie ? . . . cAuand tu veux la marier malgré elle ? ... .
— Malgré elle ! malgré elle ! c'est bon
à dire Ah Tmais par exemple
— Oui, par exemple. . .s'écria M. Renaud. Par exemple, tu te plains de n'avoir pas de manteau neuf à te mettre sur l'échiné; et, par exemple aussi, tu m'as saigné à noir pour acheter des toilettes à Lucienne !
—Ah ! et tu le regrettes ? ricana encore Mme Renaud.
— .Non, je ne le regrette pas, et c'est ce qui te prouve que j'ai du coeur pour ma nièce sacré chien ! Mais je ne pouvais toujours pas tout donner à Lucienne et te donner tout à toi ! Comprends-tu, Mélanie ?
— Je comprends que tu es un entêté ! gronda Mme Renaud.
— C'est bon; mais j'ai raison de m'entêter. Si je t'écoutais, ça ne serait pas long que ma propriété me serait enlevée sous le nez.
— Comment ça ?
— Eh bien ! je n'ai qu'à ne pas faire mes paiements sur l'hypothèque qui nous mange vivants !
— Ah J c'est vrai, l'hypothèque ! fit
Mme Renaud en se radoucissant.
— Tu vois bien, Mélanie ? Et je n'ai plus que huit jours devant moi pour honorer mon prochain paiement. Si je ne paye pas, crac... nous allons au diable !
— 3ïélas! oui, mon ami, c'est justement cette hypothèque qui nous tue. Ah ! si l'on pouvait s'en débarrasser !
— Du train de vie qu'on mène, sacré gueux, jamais on ne s'en débarrassera !
— Cela dépend ! émit Mme Renaud d'une voix doucereuse.
— De quoi cela dépend-il encore ?
— D'un beau mariage pour Lucienne !
— Allons, bon. . . ^ ifit M. Renaud avec un haussement d'épaules incrédule, si tu penses que son mari
— Prosper, interrompit Mme Renaud, je pense qu'un mari comme M. Hartley serait pour nous mieux qu'un neveu, mieux qu'un gendre; je pense que ce serait un fils.
— 'C'est un Anglais !
— 'Penses-tu que les Anglais n'aiment pas leurs parents ?
T-Je ne dis pas ça... Mais dis-moi donc, Mélanie. en passant, quelle diable d'idée astu de vouloir à tout prix marier la petite avec un Anglais ? Depuis trois ans que tu
la tracasses. Fais-tu la connaissance d'un jeune Anglais que tu lui ouvres la porte, après naturellement, avoir écarté tous les Canadiens qui se présentent.
— Où veux-tu en venir, Prosper ?
— Attends, tu vas voir. D'abord, lorsque Lucienne est arrivée ici, tu t'es mis dans le chignon de lui faire épouser le jeune Hartley. Mais celui-ci dut s'éloigner pour aller faire des études à l'université de Yale. Trois ans... cela te parut long. Tu penses, je ne dis pas sans raison, qu'il pouvait se trouver d'autres jeunes Anglais valant bien Hartley sous le rapport de la fortune ou de la position sociale. Et durant ces trois années ce fut dans ma maison une procession de ces jeunes pédants anglo-saxons que Lucienne a dédaignés du premier au dernier. Or, aujourd'hui que le jeune Hartley est revenu, ta maladie te reprend.
— Tu parles comme si j'étais une insensée, gronda Mme Renaud resaisie d'indignation.,
— Mais oui, répliqua fortement M. Renaud, mais oui, sacré diable, c'est insensé de tracasser ainsi cette pauvre enfant !
— C'est pour son bonheur! glapit Mme Renaud.
— 'C'est la misère que tu lui prépares ainsi que la damnation en la mariant avec un protestant !
— C'est tout le contraire que tu devrais dire î rugit presque Mme Renaud. Si tu étais le moindrement intelligent, tu comprendrais que M. Hartley aime Lucienne, tu comprendrais également que l'amour étant une force aussi grande que l'argent, peut-être plus même, il arrivera nécessairement que Hartley se rangera aux idées de sa femme, qu'il se fera catholique. Si tu avais un peu de cervelle seulement....
— De cervelle, Mélanie, j'en ai autant que toi ! grogna M. Renaud.
Ces paroles soulevèrent Mme Renaud. Elle se dressa, terrible, fit trois pas vers la porte, tourna comme une panthère près de bondir, et d'une voix concentrée sous l'amas de la colère et avec l'accent d'une détermination redoutable elle prononça :
— Prosper, écoute. J'ai promis Lucienne à Hartley, c'est une affaire faite, le mariage est décidé. Maintenant, si tu peux empêche»' quelque- chose, essaye, voir !
Sans plus elle quitta le salon d'un pas brusque.
tM. Renaud soupira", hocha gravement la tête, ralluma sa pipe, se renfonça lourdement dans son fauteuil et demeura très méditatif au milieu d'un nuage de fumée blanche.
Là-haut, dans sa chambre, Lucienne avait entendu la dispute d'en bas.
Sur une petite table près de laquelle elle était assise, on pouvait apercevoir deux lettres ouvertes.
Lorsque les voix de M. et Mme Renaud eurent fait silence, Lucienne prit l'une des deux lettres et se mit à la lire lentement avec un sourire empreint de pitié. Cette lettre était ainsi conçue :
Québec, 20 octobre.
"Mademoiselle".
"Je viens déposer devant vous mes hum- "bles et respectueux hommages, après l'adieu, "peut-être irrévocable, que vous avez pro- "nuncé trois ans passés. J'ai bien compris "que j'avais blessé la fierté de vos sentiments "par une déclaration irréfléchie et presque "brutale de ma part. Aussi, ai-je voulu ce "même soir vous demander pardon, mais "vous ne n'en avez pas donné l'opportunité. . "vous êtes partie ! Aujourd'hui, après trois "années de silence et d'éloignement, je viens "exprès vous demander ce pardon. Vous "êtes bonne et généreuse, mademoiselle, et je "suis certain que vous ne m'avez pas gardé "rancune à cause de l'expression d'un senti- "ment aussi sincère qu'était le mien à cette "époque, sentiment qui demeure le même toujours."
Cela était signé "James Hartley, Jr."
Lucienne , après la lecture de cette lettre, demeura très pensive; puis elle renvoya sa jolie tête sur le dossier de sa chaise, ferma les yeux et demeura tout absorbée par les visions de son esprit.
Un quart d'heure se passa ainsi, lorsque l'oreille distraite de la jeune fille saisit le bruit vague d'un pas étouffé. Elle releva la tête et prêta l'oreille. Le pas s'était arrêté, et dans le solennel silence qui suivit, Lucienne crut percevoir derrière la porte de sa chambre comme une respiration contenue.
Ensuite elle entendit comme une sorte de grattement dans la porte.
La jeune fille ne parut pas avoir peur. Elle se leva et marcha vers la porte pour demander d une voix basse :
— <>ui est là ?
— C'est moi, petite, prononça la voix de M. Renaud. Tu ne descends pas un instant me jouer un petit air ?
— Je le veux bien, répondit Lucienne souriante. Est-ce tout de suite ?
— Oh ! ne te presse pas. . .si tu as quelque chose à faire. ...
— Presque rien, mou oncle... je descendrai tout à l'heure.
— .Bon, bon, ne te presse pas. A tantôt, petite !
— Oui, mon oncle.
La jeune fille revint à sa table, déposa la lettre de Hartley, et laissa un instant ses regards mélancoliques flotter sur l'autre lettre. Tout à coup son sein se souleva avec effort et d'une main tremblante Lucienne prit la lettre. Puis, debout, inclinée vers la lampe, elle se mit à lire. Son sein s'apaisa peu à peu, une candide rougeur empourpra son visage, ses lèvres s'ouvrirent dans un sourire angélique.
Cette lettre était vieille de plus d'une année, et datée à Québec le 6 juin 19
Elle disait:
"Chère Lucienne".
"Je comprends bien maintenant que vous "ne m'aimez pas. Mais je ne peux m'ex- "pliquer pourquoi vous m'avez laissé à toutes
"mes espérances. Si vous avez surpris mes "rêves d'avenir, vous n'avez aucunement "cherché à m'en faire voir ou sentir la vaine "illusion. De mes espoirs que vous avez de- "vinés, vous n'en avez détruit aucun, et vous "avez paru me laisser vivre dans la certitude "que je fondais sur l'avenir. Ah ! quel désenchantement aujourd'hui!... si vous saviez ! Quelle chute vertigineuse ! le jour "où, voulant faire part de mes sentiments se- "crets à votre tante, vous vous êtes opposée ! "Pourquoi, Lucienne, m'avez-vous défendu de "parler à votre tante ? Pourquoi avez-vous "exigé de laisser dans le secret et le mystère
"nos courtes trop courtes entrevues ?...
"de nos sublimes entretiens dans l'ombre "suave des soirs de mai, après les Mois de "Marie ?.. .Et pourquoi, lorsque je vous par- "lais d'amour, me laissiez-vous dire, si vous "ne deviez pas m'aimer ? Ne saviez-vous pas "que j'en pourrais souffrir atrocement ? Et si vous le saviez, avez-vous été cruelle à dès- Sein ?...Que dois-je penser, Lucienne ?... "El que faites-vous maintenant ? Que pen-
"sez-vous ? Au moins, dites-moi un mot. .
"un tout petit mot. . .quand ce mot serait un "arrêt de mort î Si je souffre davantage, du "moins je souffrirai moins longtemps ! Vous "voyez dans quelle effroyable incertitude je "vis ! Je me débats dans un gouffre d'espoirs qui meurent et d'espoirs qui naissent ! "Si vous saviez rien qu'un peu de tous ces "tourments que j'endure ! A la fin c'est une "agonie, effroyablement lente, dans laquelle "croule instant par instant tout ce qui est "mon être, mon esprit, mon âme 1 Si ce "n'est pas de l'amour que vous avez eu pour "moi naguère, qu'aujourd'hui, du moins, ce "soit de la pitié en mettant fin à ma souff ran- "ce !
"Georges".
Sous les cils blonds de Lucienne une grosse larme, longtemps retenue, s'échappa et roula sur la lettre.
(La jeune fille éleva la lettre à ses lèvres et but avec ivresse cette goutte de rosée.
— Oh! Georges murmura-t-elle ... je
t'aime et je ne peux pas te le dire ! Je voudrais être à toi, et de toi on veut m 'éloigner ! Ah! tes tourments. . .je les devine, je les comprends et je les unis à mes propres tourments ! Il ne nous reste plus qu'une espérance c'est l'espérance en Dieu !
Incapable de se contenir plus longtemps, Lucienne se laissa choir dans sa chaise et pleura silencieusement.
Georges.
Au moment même où Lucienne relisait cette lettre signée du seul prénom "Georges", un jeune homme, bien mis et de bonne mine, passait devant la maison de M. Renaud. Il ralentit le pas et leva ses yeux vers une fenêtre qui, à travers ses rideaux légèrement écartés, laissait passer un mince filet de lumière blanche. Il s'arrêta l'espace d'une minute, les regards attachés au rayon de lumière, comme s'il avait espéré entrevoir
'ombre d'une silhouette chère, puis il continua ;on chemin sous la neige nouvelle qui tombait.
Après quinze minutes de marche environ, le jeune homme s'arrêta devant une maison d assez belle apparence, monta six marches de pierre, et pressa un bouton placé au-dessus d'une plaque en cuivre ainsi gravée: