DOCTEUR HENRI CREVIER
Il attendit une minute. Une vieille femme parut. Avant que le jeune inconnu n'ouvrit la bouche, la femme dit, en s'effaçant :
— Ah! c'est vous, monsieur Georges ? Entrez donc.
— Le Docteur est là ?
— Il vous attend.
Le jeune homme entra, secoua la neige de son chapeau, et pénétra dans une pièce voisine.
Un homme, ayant l'apparence d'un vieillard, enveloppé dans une robe de chambre, la pipe aux dents, à demi perdu dans un nuage de fumée, lisait.
— Bonsoir, mon oncle! dit le jeune homme en entrant.
— Comment vas-tu, Georges ?
Ce vieillard, c'était le docteur Crevier. Sans changer sa position confortable, le docteur de la main indiqua un siège à son visiteur.
Le docteur Crevier n'avait peut-être pas une renommée mondiale; néanmoins il passait pour un médecin de mérite. Depuis quelques années il avait abandonné la médecine active et, maintenant, il s'adonnait exclusivement aux consultations. L'âge et les rhumatismes le tenaient, pour une bonne partie de l'année, cloué dans un fauteuil. 11 lisait énormément et fumait d'innombrables pipes.
Par çi par là, un ancien patient venait demander un avis, un conseil. Le plus souvent c'était un vieux confrère qui venait faire son bout de causette. Pour tout dire, les visiteurs étaient rares, et le vieux docteur avait fini par perdre de vue la société, et lui-même s'en allait à l'oubli.
Célibataire fortement enraciné, sans autre parent qu'un neveu, il vivait simplement, bien que riche, avec une vieille femme qui le servait depuis près de vingt ans. A vivre ainsi, seul et solitaire, il était devenu tout à fait égoiste, sans aucune compassion aux misères d'autrui. Sa maxime favorite, quand on lui rapportait certaines misères ou certains malheurs, était celle-ci :
— La créature humaine ne souffre jamais que par sa faute ! . . .
Et c'était tout. Tant pis pour celui qui se casse une jambe, c'est sa faute ! Tant pis pour la jeune mère qui pleure un nouveauné, c'est sa faute !
Il s'engraissait dans une philosophie impitoyable. Stoique, il ne se plaignait pas des maux qui le rivaient des mois entiers à l'impotence, et son stoicisme dérivait de sa propre logique, puisque ses souffrances étaient l'expiation de ses fautes. Et ces fautes n'étaient pas encore tout à fait oubliées, car il se trouvait de ses contemporains qui, au temps de sa jeunesse, avaient connu son
existence désordonnée. Le docteur Crevier s'était accordé tous les plaisirs et toutes les frivolités. Un temps, son nom avait été synonyme de corruption... Cependant, il avait fini par s'assagir peu à peu, à s'attacher une clientèle respectable et payante, puis d'excellentes opérations financières qu'il avait réussies avaient contribué à lui assurer une existence de bien-être.
Le docteur n'avait donc qu'un seul parent — du moins le seul qu'il se connût — un neveu, fils unique d'un frère mort depuis plusieurs années. A ce neveu il avait choisi la carrière médicale, mais le jeune homme avait penché vers l'étude de la loi. Très mécontenté, l'oncle avait de suite retiré sa protection et laissé le jeune homme se débrouiller tout seul au sortir de ses études collégiales. Sans un sou, sans un protecteur, le jeune homme avait fini par trouver une petite position de comptable dans une banque où l'avancement était affaire de protection et d'influence.
Le docteur avait donc fait preuve de mesquinerie. De prodigue qu'il avait été dans sa jeunesse, il était devenu avare» Il refusait de donner la moindre obole aux oeuvres de charité. Il avait abandonné l'église parce que "ça coûtait trop cher et que les curés étaient insatiables". Ses consultations, il les vendait au poids de l'or, c'est-à-dire pour de bons billets de banque. Rien pour rien! Qu'un pauvre diable se présentât, le docteur avant toute chose faisait un calcul mental de la situation financière du patient, puis se faisait payer d'avance sa marchandise, c'est-àdire sa consultation. Donnant donnant \. . . Payez d'abord, puis nous verrons ! Si le miséreux protestait, le docteur rétorquait avec un accent brutal:
— Vous avez eu de l'argent pour veus rendre malade, il est juste que vous en ayez pour vous faire guérir .. .payez !
Voilà donc à peu près l'oncle auquel un neveu bien désespéré, bien misérable, venait demander aide et conseil.
— Mon oncle, avait dit le jeune homme, après avoir accepté le siège indiqué, je suis bien malheureux !
— 'C'est ta faute, mon neveu ! répliqua froidement le docteur en jetant sur son bureau le livre qu'il tenait à la main.
— Mettons que c'est ma faute, mon oncle; est-ce une raison pour vous d'être impitoyable ?
— Impitoyable ? oui. Pourquoi serais-
je stupide de couper la corde à l'idiot qui va se pendre ?
— Ce n'est pas une stupidité, mon oncle, c'est un acte de charité élémentaire... vous empêchez un crime !
— Stupidité, Georges, est bien le mot, le seul. Voyons: que je coupe cette corde a ce pendu, qu'arrivera-t-il ? Ceci: demain, le pendard, il se rependra avec une autre !
— .Cela se peut, mon oncle. Mais il me semble que c'est après avoir échappé à l'abîme qu'on peut en mesurer la formidable profondeur. Alors...
— Alors — tellement l'homme est bète — il court s'y jeter avec plus de furie Georges, ajouta le docteur avec une marque d'inté-
rêt, dis-moi quel est ton mal ?
Toujours le même ! soupira le jeune homme avec amertume,
— Un amour inguérissable ?...Oui, oui, ricana li> docteur avec mépris, je sais ce que c'est. Et je sais , en plus, que ce n'est pas de la stupidité, que c'est non plus de la générosité que cet amour. . . .
— Qu'est-ce, mon oncle ? sourit le jeune homme.
— C'est simplement de la folie, mon neveu!
— Vous me l'avez dit déjà une fois ou deux. Qu'importe ! Je le répète, voilà tout.
Il attira à ses pieds un tabouret sur lequel il les posa commodément et reprit :
— Cal causons sérieusement. D'abord, pourquoi aimes-tu cette jeune fille ?
— Parée qu'elle est adorable !
— Tu la connais à peine ?
—Assez pour savoir que cette jeune fille est un ange !
— Ta, ta, ta.... fit le docteur en riant, ne t'emporte pas avec les grands vents. Un ange ? dis-tu. Qu'est-ce qu'un ange au juste ? Le sais-tu ? Le sais-je ? Le savonsnous ? Non. Un ange, c'est un mot
rien qu'un mot. Mais une femme — ou bien une fille, jeune ou vieille, — est un être fait de toutes les imperfections terrestres. Qte les cheveux blonds, les fards, les poudres... Ote les sourires ensorcelants, les yeux magnétiques,... .ôte les baisers humides
ote encore Non.. Je m'arrête là. A présent que reste-t-iî de cet être que tu appelles
un ange ? un mannequin, un squelette,
une chose méprisable. . . . Voilà la femme !
— Voilà la femme ! sourit le jeune homme avec un léger sarcasme. Ainsi donc, mon cher oncle, vous reniez les saintes vertus de la maternité ? Vous reniez votre mère, et vous la classez parmi les choses méprisables, viles
— Arrête, Georges !...Je n'ai pas parlé de la mère !
— La mère est femme, mon oncle !
— Je te dis que j'ai parlé de la femme, non de la mère. J'avoue que la mère c'est la femme régénérée, sanctifiée par la lourde et douloureuse tâche pour laquelle elle a été conçue.
— Que dire donc d'une jeune fille issue d'une femme ainsi sanctifiée ?
— Oui, oui, certes, bougonna le docteur pris au dépourvu par cette logique serrée»; je ne désavoue pas qu'il y ait des êtres moins imparfaits que d'autres.
— Eh bien ! mon oncle, je vous assure, je vous jure que Lucienne est moins imparfaite que bien d'autres jeunes filles.
— Cela se peut, cela se peut, mon cher Georges. Pourtant, cette Lucienne ne t'aime pas
— Elle m'aime, mon oncle, répliqua le jeune homme avec conviction.
— Ah! ah ! fit simplement le docteur.
Durant quelques minutes il demeura silencieux, et parut réfléchir profondément. Mais du coin de l'oeil il se prit à observer la physionomie de son neveu, et cette physionomie s'assombrissait de minute en minute. Il y eut dans les yeux gris du docteur comme une lueur de pitié. Il glissa une main
dans sa longue crinière grisonnante, geste qui lui était familier lorsque ses idées n'étaient pas nettes. (Puis, il appuya un coude sur le bras du fauteuil, posa le menton sur la paume de la main, et, d'une voix lente, posée, le regard légèrement voilé, il rompit le silence :
— Tu dis que cette jeune fille t'aime ! Voilà un grand mot, mon garçon. Et ce mot, te l'a-t-elle dit ?
— Je l'ai lu sur ses lèvres souriantes et dans ses grands yeux chastes et purs. Je l'ai deviné à
— Pas si vite... pas si vite ! interrompit le vieux médecin. Que diable ! prenons le temps de respirer, Georges, surtout à mon âge, avec une goutte marâtre Oui, il importe d'y aller à pas lents et courts ! Alors, pour ne pas perdre le fil de notre sujet, tu dis que cette demoiselle te reçoit chez elle, à bras ouverts ?
— Je n'ai pas dit cela, mon oncle.
— Elle ne te reçoit pas ?
— (Pas encore ....
— Pas encore ?
— Et c'est ce qui me désespère.
— Je ne comprends pas.
— Vous allez comprendre, mon oncle. Lucienne m'aime, je le sais; mais
— Pauvre mais ! sourit le docteur avec ironie. Ce "mais'* est bien la cause de tous nos désappointements ! 'Mais...
— Mais un autre s'est placé sur ma route.
— iMais . . . elle reçoit cet autre ?
— Pas elle, mon oncle sa tante.
— Ah! c'est juste, il y a la tante ... Oui, tante et l'autre font une paire solide !
— Parce que mon oncle, la tante en tient pour l'anglais.
— iBon, monsieur Hartley, fils !
— Vous êtes parfaitement renseigné, mon oncle.
— J'ai le tour de ça. Donc, conclusion, la tante trouve dans M. Hartley, fils de millionnaire, un parti préférable au parti représenté par M. Georges Crevier, neveu d'un oncle goutteux.
— .Ne riez pas, mon oncle, c'est grave ! Mme Renaud veut donner sa nièce à un anglais, riche, c'est vrai, mais à un anglais que Lucienne n'aime pas !
— Ensuite ? dit le docteur redevenu très grave. ,
— Si ce mariage se fait, ce sera le malheur de cette jeune fille !
—Et le tien ?
— Si vous voulez.
— Ce mariage, qui ruine tes espérances, peux-tu l'empêcher ?
— Je le voudrais.
— Quels moyens entrevois-tu ?
— Il n'y a qu'un moyen: la résistance de Lucienne.
— 'Comment lui fournir ce moyen ?
— En arrivant à lui faire ma cour assidûment.
— Et par là, décourager Hartley ?
— Et l'écarter, oui.
— Et la tante y songes-tu ?
— Je pense qu'avec beaucoup de diplomatie, beaucoup d'attentions, de prévenances auprès de Mme Renaud on pourrait réussir.
C'est Une lettre pour vous dit-elle.
Tu dis "on" au lieu de "je pourrais réussir". . . .Eh bien! même avec ce "on" j'ai des doutes, Georges, bien des doutes, et voici pourquoi. Mme Renaud est un type de femme cpmme je t'en faisais la peinture tout à l'heure. Elle est femme, elle est même épouse, mais elle n'est pas mère. Et c'est une femme toute en soie, toute en velours, toute en sourires, toute en affabilités. Eh bien ! ôte tout cela: il reste uno bête de proie.... et la proie, c'est Lucienne ! Ensuite, iMine Renaud aime la parade, le luxe, les réceptions, les diamants, les stupidités ; elle s'imagine que Hartley lui fera mille cadeaux et lui ouvrira largement son compte dii banque. Ce n'est pas tout: l'orgueil, l'envie, les prétentions, la rapacité, bref, tout le train des péchés capitaux mène cette femme par les cheveux. Je te dis que c'est une bête de proie. Essaye seulement de te mettre en travers — même par la plus haute diplomatie— ou ce monstre se moquera de toi, ou il t'écrasera !
Le jeune homme esquissa un sourire amer et dit :
— Vous n'êtes pas encourageant, mon oncle i
— Je veux uniquement t'éviter d'autres et plus cruelles déceptions, mon garçon. Je vois clair. A propos, veux-tu me dire si eette Lucienne a répondu à cette lettre que tu m'avais lue et que tu allais lui envoyer?
— Jamais.
— Jamais ! Alors, en dépit de l'évidence, tu t'entêtes à penser que cette fille t'aime ?
— J'ai tellement la certitude qu'elle m'aime, je la crois tellement malheureuse, que, à bout de toutes ressources, je suis venu vous demander votre aide.
— Mon aide ! s'écria le docteur très choqué.
— Oh! je ne vous demande pas le million, sourit le jeune homme.
— Le million ! je crois bien; je n'aurais pas même le mille à t'offrir, répliqua le docteur très calme.
— Je sais que vous êtes pauvre ! dit le jeune homme avec un sourire très ironique.
— Très pauvre hélas ! soupira le docteur qui avait baissé les yeux vers le tabouret.
— Mais il ne s'agit pas d'argent, mon oncle, simplement d'une petite démarche.
Le docteur bondit.
— Hein ....une démarche ! avec ma
goutte! Et ceci parut l'épouvanter beaucoup plus qu'une demande d'argent.
— Oh! une démarche très facile, mon oncle. . .une démarche qui ne demande, si vous le voulez aucun pas à faire.
— Que veux-tu çlire ?
— Vous êtes le médecin de Mme Renaud, n'est-ce pas ?
— Oh!... son médecin. . .oui et non Je
lui ai bien prescrit trois ou quatre sirops insignifiants pour des maux qu'elle n'avait pas.
— Cela suffit. Et puisque les sirops lui ont fait du bien
— Ni bien ni mal, je pense.
— Qu'importe, elle vous doit une reconnaissance.
— Heu ! une reconnaissance.... ce que je m'en fiche de sa reconnaissance. Mais elle me doit encore un sirop.
— Voilà comme cela coincide: la démarche dont je vous parle peut faire votre affaire et la mienne.
—^Comment ?
— iC'est simple. Vous lui écrivez que vous avez retrouvé dans vos livres une petite note— oh! bien petite — et vu que vous êtes très pauvre
— C'est juste.
— Le paiement de cette petite note, si c'était possible, vous rendrait un très grand
service.
— Très bien. Voilà qui ferait mon affaire. Mais comment par la même occasion pourrais-je faire, ce faisant, la tienne, ton affaire ?
— Par la même occasion, mon oncle, et avec le temps, vous pourriez — oh ! avec bien des ménagements, bien de la diplomatie, comme le médecin sait en user avec ses malades récalcitrants — vous pourriez dis-je, lui démontrer l'énorme erreur qu'elle va commettre en donnant sa nièce à un anglais.
Le docteur éclata de rire, d'un rire presque fantastique.
Le jeune homme considéra son oncle avec amertume et confusion. Ile demeura silencieux.
Le docteur retrouva bientôt son air grave et prononça avec une pitié dédaigneuse :
— Pauvre garçon ! sais-tu que tu es vraiment malade ?
Le jeune homme soupira sans répondre.
— Oui, vraiment malade, reprit le docteur. Certes, je te plains, mais je ne peux te guérir. Mais me diras-tu pour qui ou pour quoi tu me prends ? Me voyez-vous, à présent, l'entremetteur entre une tante, sa nièce et un amoureux ? Joli métier, ma foi ! N'aurai-je pas l*air du plus sot des sots ? Et tout cela, parce que la tante d'une certaine nièce ne veut pas de mon neveu !... parce que cette tante préfère à ce dernier un anglais ! Pourquoi, Georges, cet anglais ne te vaut-il pas pour faire le bonheur d'une petite fille ? Parce que la petite fille est canadienne ? Belle raison ! Voilà toujours la sotte rivalité de race. Est-ce que l'amour n'est pas de la même folle essence chez un peuple ou chez l'autre ? Est-ce que le verbe "aimer" et le verbe "love" ne représentent pas les mêmes banalités, la même bêtise ? Est-ce qu'un français aime ou peut aimer mieux et davantage qu'un anglais ? Est-ce qu'un anglais peut aimer moins qu'un allemand ?
Est-ce qu'un allemand aime plus ou moins
qu'un cafre ? Est-ce qu'un cafre Allons,
allons, Georges, ayons du sens ! Tiens, veuxtu m'en croire ? l'amour, cela n'existe pas, pas plus chez nous que chez les Anglais ou ailleurs. C'est un mot créé par les rimailleurs. Les gens sensibles s'en font une parure qu'ils étalent à tous moments ! Les gens frivoles s'en font une mode qu'ils changeront avec la nouvelle saison ! Les romanesques s'en font une chimère propre à la nuorriture de leurs rêves Les romanciers en colorient le fond de leurs tableaux ! Les banquiers en font une marchandise quelcon-
que qu'ils achètent et revendent selon les variations de la cote ! Les philosophes en rient, les imbéciles en crèvent ! Georges écoute. Rien n'est plus faux au monde que ce mot "aimer''. C'est le mensonge chéri de l'universalité des individus. Car aimer devrait exclure l'envie, la haine, la jalousie, la calomnie, le vol, l'assassinat. . .eh bien! non. Tous ces vices sont ancrés dans la chair de tous les individus passés, présents et à venir. Donc, aimer n'existe pas. Et quand on dit: "j'aime ', on se ment à soi-même, on ment aux autres, on ment à la nature, à la création ! "J'aime" ne représente tout au plus qu'un sentiment passager d'admiration.
Lrois-moi, Georges, tu n'aimes pas !
Et le docteur, très satisfait de sa tirade et surtout de la conclusion, se renfonça dans son fauteuil, croisa les doigts sur son bel abdomen et se mit à considérer son neveu avec un air très narquois.
Le jeune homme soupira longuement, sourit avec incrédulité et dit :
— Mon oncle, avec cette pilule je peux aller me coucher, je pense.
, — pas encore. Tiens, allume un cigare, nous allons causer.
—Merci, je n ai pas le goût de fumer. Mais vous ?
Le jeune homme avait pris une boîte de cigares sur le bureau du docteur, et offert la boîte ouverte à ce dernier.
Le docteur choisit un cigare, l'alluma tranquillement, et reprit :
— Causons !
— Pardon, mon oncle, je me retire..... il est minuit !
-^Minuit ? Diable ! Tu ne m'en veux
pas ?
— Moi ! Pourquoi ? Je vous aime trop, mon oncle, sourit candidement le jeune homme.
— Tu m'aimes ? fit le docteur avec surprise.. . .après ce que je viens de te dire ?
— Oui, et cela prouve que vous avez dit la vérité du verbe "aimer", répliqua le jeune homme avec un léger sarcasme.
Il ajouta en se levant:
— Portez-vous bien, je reviendrai demain m'informer de votre santé.
— Tu t'en vas donc ?
— Oui, sans intention de vous déplaire.
— Comment oserais-tu me déplaire, si tu m'aimes ? ce serait simplement illogique ! Eh bien! c'est entendu: bonsoir et compte sur moi !
— Compter sur vous ? fit le jeune homme avec surprise et en s'arrêtant dans la porte qu'il allait franchir.
— Oui répondit le docteur avec une légère hésitation, comme s'il eût cherché des
mots qui lui manquaient j'irai chez Mme
Renaud ! . . .
Une consultation inattendue.
Ca n'allait pas bien chez Mme Renaud: Lucienne, depuis quelques jours, paraissait malade.
Ses joues avaient pâli, ses lèvres avaient perdu de leur incarnat et de leur humidité,
ses yeux avaient des rougeurs inaccoutumées, et l'on pouvait saisir la naissance d un tout petit cercle de bistre qui donnait à ses regards un éclat plus profond. Enfin, toute la personne de Lucienne laissait deviner une sorte de lassitude qui avait fini par inquiéter M. Renaud et Mme Renaud.
Un matin, le brave M. Renaud avait dit en par tant pour "sa besogne journalière :
— Mélanie, si tu voulais dire comme moi, je mènerais la petite chez le médecin.
Mme Renaud avait répondu:
— J'y pensais, Prosper, et j'irai sûrement aujourd'hui, même dans le cours de la matinée, au plus vjte.
Mais dans cette matinée Mme Renaud fut retenue à sa maison par la visite de Mme Foisy et sa fille. Mme Foisy ayant eu à passer par là, était entrée chez Mme Renaud pour l'inviter à un grand dîner auquel on allait fêter l'anniversaire de naissance de Gabrielle. Il s'en était nécessairement suivi d'une longue conversation, d'un petit lunch, puis de commérages. Et ce ne fut qu'à deux heures de l'après-midi que Mme Renaud se vit libérée de ses visiteuses.
Elle dit aussitôt à Lucienne:
— (Maintenant, ma chérie, nous allons voir le bon vieux docteur Crevier.
— ^Pourquoi, ma tante, cette démarche ?
Je rne sens bien mieux aujourd'hui.
— Qu'importe ! Tu es mieux aujourd'hui, mais tu pourrais être plus mal demain. Il faut te guérir. Il y a quelque chose d'anormal chez toi. Qu'est-ce que c'est ? Je n'en sais rien, et tu ne le sais pas toi-même. . Mais une chose sûre, tu es malade, cela se voit, tu le sens, et il importe de te soigner. Allons chez le médecin !
— Puisque vous le voulez... répondit la jeune fille avec un soupir profond.
— Va donc t'habiller, et bien chaudement surtout, car l'air est vif aujourd'hui.
Ce petit dialogue avait été tenu dans la salle à manger.
Lucienne s'éloigna pour monter à sa chambre, i
Mme Renaud, qui venait de terminer le petit ménage d'après-dîner murmura en regardant sa nièce s'éloigner:
— Oui, elle a quelque chose, c'est certain ! Qu'est-ce qu'elle peut bien avoir au juste ? Tiens ! j'avais oublié de fermer l'armoire aux argenteries !....Bon, voilà !... Oui, qu'estce que Lucienne peut bien avoir qui va mal ? Bah! je le saurai bien du docteur.
Le" docteur Crevier se promenait dans son large cabinet. Il était parfaitement sanglé dans une longue redingote noire qui tombait sur un pantalon de nuance claire. Avec sa longue chevelure grisonnante brusquement rejetée en arrière, sa figure fraîchement rasée et rosée, l'oeil clair et le regard assuré, la démarche aisée et souple, le docteur avait ce jour-là une mine de hardiesse et de confiance en soi en même temps qu'un air de bonne santé. Il rayonnait.
Néanmoins, de temps à autre, on aurait pu surprendre connue un léger nuage de souci sur sa brillante physionomie.
Il arpentait son cabinet, les mains derriè-
rc le dos. Parfois un sourire courait sur si s lèvres, parfois un léger froncement troublait ses sourcils épais, parfois encore son oeil ,m-is paraissait se poser avec inquiétude sur la fenêtrë d'où Ton voyait la rue et ses passants. Oui, malgré son bon air et sa belle mine, le docteur ne paraissait pas tout à fait tranquille.
Une fois, il s'arrêta près de son bureau, d'une main distraite et nerveuse il remua des papiers épars, et murmura :
— Que vais- je dire à cette femme ?
Quels arguments plausibles pourrai-je emplo\er pour plaider avec succès la cause de mon neveu ? . . . .
11 reprit sa marche plus soucieux, plus agite. 11 perdait de son assurance, ses épaules se voûtaient, sa tête hardie penchait peu à peu vers la poitrine comme sous le poids d'un accablement. Son sourire de tout à L'heure devenait un rictus, ce rictus se fit ricanement.
Il se jeta brusquement dans un fauteuil et murmura en réponse aux pensées qui assiégeaient son cerveau :
— Décidément, ce fou-là me met dans une jolie posture! — Une drôle d'ambassade, vraiment î N'aurai-je pas l'air idiot ? Voilà ce que c'est que d'avoir affaire aux amoureux !
Stupidité ! Et c'est peut-être pour une
petite sotte. .sinon pour une coquette quelconque ! Un ange ! Ah bah ! Que
penser, au juste, d'une nièce de Mme Renaud ?
Il demeura silencieux un moment, le front durement barré de plis profonds. Puis, se frappant la tête, il reprit:
— Ah! mais, par exemple, je n'avais pas pensé à cela !.... Si mon neveu cherchait tout simplement à se moquer de moi ! Il en est bien capable. Car, j'y songe maintenant: pourquoi l'autre soir en me narrant ses désespoirs,* avait-il par moments à ses lèvres des sourires .. .mais oui, des sourires
fort narquois ! Suis-je peu perspicace !
Allons, allons ! je commence à voir clair. Mon neveu veut se payer ma binette ! Pourquoi encore ? Dans quel but ? Pour quel motif ? Il y a certainement là un mystère à démêler, et j'allais m'aventurer joliment au hasard dans ces cryptes inconnues et dangereuses où conduit le fol amour. Oui... fol amour ! Malicieux Cupidon qui conduit l*homme sensé à toutes les imbécilités !
Il se leva avec un geste de colère.
— Ah! mais, diable! par exemple, mon neveu ne se fichera pas de moi ainsi ! Qu'il s'arrange avec son fol amour ! Allais-je être bête ? Il s'est dit peut-être: "Nous- allons rire du vieux" !...Ah!... mais. . .monsieur Georges, on n'est pas si vieux que ça ! ah! mais non. . . .mais non. . . .
Dans une glace où se refléta l'image de sa personne le docteur jeta un regard satisfait. Il sourit.
— Bah! reprit-il, des cheveux qui grisonnent légèrement, et c'est tout. Quant au
reste
Son soliloque fut interrompu par un coup de timbre qui le fit tressaillir très fort. Il
courut à la fenêtre mais trop tard pour
apercevoir la personne que annonçait sa ve-
nue. Il entendit la porte du vestibule se refermer.
Vivement il alla s'asseoir à son bureau sur lequel régnait un grand désordre. Il se mit à remuer toutes sortes de choses, et au lieu de classer et de ranger, comme il paraissait en avoir l'intention, il ne fit qu'accroître le désordre et le pêle-mêle. N'importe ! il avait pu, du moins, trouver une contenance.
La vieille servante entra.
— Deux dames désirent vous voir, Docteur, annonça-t-elle.
— Ah ! fit simplement le docteur en regardant sa servante avec une interrogation muette.
--Je les ai introduites au parloir, ajouta la vieille bonne sans saisir l'interrogation exprimée par les regards de son maître.
— îBien ! dit le docteur.
— Voulez-vous que je les amène ici ?
— Non.
— En ce cas, je vais leur dire d'attendre.
— 'C'est ça.
La vieille sortit.
Le docteur se leva, s'approcha de la glace, promena un oeil interrogateur sur sa physionomie, donna un coup de doigt à sa cravate, et murmura, songeur:
— Deux dames !. . .Qui sont-elles ?. . .
D'un geste brusque il assura sur lui sa redingote, releva la tête, et dit :
— Bah! je verrai bien.
Froid et grave, il se dirigea vers la porte de son cabinet, traversa le vestibule vers la porte du parloir.
Mais dans la porte de cette pièce le docteur ne put contenir un mouvement de surprise et de recul en même temps, lorsqu'il reconnut Mme Renaud. Il se resaisit de suite, et de suite aussi la beauté et la grâce virginale de Lucienne attirèrent son attention. Pour la première fois en sa vie, peutêtre, le docteur Crevier remarquait ou constatait une beauté faite de candeur et de pureté. Son oeil de médecin, expert par habitude, pénétra aussitôt jusqu'à lame de la jeune fille. Puis il étudia l'expression du visage, il surprit la légère confusion qui s'en dégageait, il scruta les regards profonds et modestes de ces jolis yeux bleus, et il put enfin constater, dans ce court examen, qu'il avait devant lui un coeur vierge et une âme chaste. Il ne put s'empêcher de rougir lorsque Lucienne le salua d'un sourire d'ange.
Un ange ! Ce mot jaillit à son esprit
et l'éblouit.
Mais déjà Mme Renaud disait avec son meilleur sourire :
—Mon cher docteur, je vous amène ma nièce qui est très malade.
Le docteur ne répondit pas; il continuait à observer la jeune fille.
Pour échapper à la gêne où la mettait l'examen persistant du médecin, Lucienne prononça ces paroles:
— Je vous assure, monsieur le docteur, que ma tante exagère.
Le docteur regardait toujours Lucienne.
Il demeurait debout, les mains derrière le dos, la tête inclinée, ses yeux gris, tout pleins de lueurs singulières, attachés sur cette jeune et séduisante personne.
La jeune fille se troublait tout à fait.
Le docteur s'aperçut enfin de son attitude étrange, lorsque Mme Renaud parla encore:
— 'N'est-ce pas, docteur, que ma nièce est bien mal ?
— Oui, très mal, en effet, balbutia le docteur sans savoir très exactement ce qu'il disait, tellement il demeurait sous le charme magnétique de la jeune fille.
Enfin, ayant pu reprendre tout à fait possession de lui-même et de sa pensée, il poursuivit :
— Oui, très mal, Mme Renaud. . .Mais nous allons y voir.
Déjà il retrouvait toute l'assurance que donne l'habitude d'une profession. Posément et gravement il s'assit dans un fauteuil placé devant ses visiteuses. Il croisa une jambe sur l'autre, s'accouda à l'un des bras du fauteuil, et, sa main droite trjpotant sa chaîne de montre, il commença Tinterroga- Uoire médical.
Mme Renaud l'interrompit pour demander:
— Ne pensez-vous pas, docteur, que c'est le coeur qui est malade ?
— Madame, répondit le docteur d'une voix lente et grave, chez une jeune fille c'est tou- I jours le coeur qui souffre.
, Lucienne rougit et baissa les paupières, j Mme Renaud ébaucha un sourire vague. \ Le docteur reprit :
\ — C'est le coeur, madame, parce que le (joeur d'une jeune fille est beaucoup plus impressionnable que celui d'une femme mariée, uest le coeur, continua-t-il, parce que le cieur d'une jeune fille subit toutes les fluctuations des gros espoirs et des grandes désespérances. Parce que, poursuivait toujours froidement le docteur, le coeur d'une jeune fille est souvent une proie que guettent jo*jr et nuit le loup et la louve; et ce coeur, qui voudrait se donner librement, souffre d'autant plus qu'il est des gens cruels pour se l'arroger et en disposer comme d'une propriété personnelle. Oui, ajouta le docteur en considérant Mme Renaud interdite, un coeur captif est un coeur qui se meurt peu à peu; seule la liberté peut le faire vivre ou revivre.
Licienne avait bien saisi l'allusion du docteur! et, avec un peu de rougeur au front, elle [regarda un moment le vieux médecin ; dans ses grands yeux bleus on aurait pu voir jaillir des lueurs de gratitude.
Qiiant à Mme Renaud, elle ne semblait pas ^'accomoder facilement avec les opinions du docteur. Et par crainte que celui-ci ne s'avançât plus avant sur cette route épineuse p^ur elle, elle essaya de détourner le sujet et dramener le médecin à parler d'autres choses. Mais lui, impassible, et comme s'il eût dté très enchaîné au développement d'une i(jée tenace, poursuivit :
— Je ne suis pas encore bien vieux, madame, dit-il avec un sourire moqueur et un léger coup d'oeil vers Lucienne; cependant j'ai pu étudier et observer au cours de ma carrière meHicalc bien des maladies chez les jeunes filles, et, règle générale, ces maladies découlaient du coeur. Oh! je ne veux pas dire que le coeur était atteint dans son essence matérielle, non; ce n'était généralement
qu'une atteinte morale, mais cette atteinte morale faisait violence sur tout le reste du système.
Le docteur se tut pour changer de position, et reprit;
— Prenons un exemple: d'abord, l'imagination est horriblement tourmentée par certains penchants naturels ou certains goûts que la jeune fille peut avoir pour une chose ou pour une autre. Combien de jeunes filles, de nos jours, se sentent attirées vers les choses du théâtre ou de la musique. Leur imagination, avec les feux de la rampe, leur fait entrevoir des avenirs brillants, des gloires surhumaines. Elles possèdent déjà en elles-mêmes le sens inné des arts, elles ne songent qu'à aboutir à ce port qu'elles ont choisi pour atterrir, si je peux m'exprimer ainsi; par tous les moyens elles veulent réaliser leurs grandes espérances, et, très harcelées par l'aiguillonnante obsession des succès à venir, elles sont prêtes à combattre avec âpreté, avec violence tous les obstacles qui se dresseront devant elles pour leur barrer la route. Or, juste à cette heure d'une tension effrayante de l'esprit surviennent des circonstances, des événements imprévus qui bouleversent l'avenir en détruisant les rêves, et devant ces jeunes filles se dresse, implacable, inattaquable l'impossibilité de matérialiser les grands et beaux projets. Qu'arrive-t-il ?
Du jour au lendemain, madame, ces jeunes filles perdent leur fraîcheur; elle deviennent ce que devient la rose qui n'a plus sa goutte de rosée pour l'humecter et la rafraîchir ou le rayon de soleil pour la réchauffer, elles se fanent. Madame, il n'y a rien comme les grandes déceptions pour abattre les âmes frêles, et quand l'âme n'a plus de vigueur, le corps devient débile, s'étiole, s'en va à la ruine. Oui, madame, j'ai connu une jeune fille, qui pour avoir manqué un beau voyage qu'elle avait longtemps caressé, est partie pour le grand voyage de l'au delà. En quinze jours la déception l'avait tuée !
Ici, le docteur regarda Lucienne avec attention, tandis que Mme Renaud minaudait:
—Pauvre fille !
— 'Madame, poursuivit le docteur, votre compassion pourrait embrasser des milliers que dis-je ? des millions de jeunes filles qui doivent la cause de leurs maladies aux fortes déceptions de l'esprit ou du coeur. Ensuite, madame, chez une jeune fille sensible — je ne dis pas sentimentale — la simple contrariété peut occasionner certains troubles qui sont susceptibles de dégénérer en de graves maladies. Tenez, un autre exemple. Une jeune fille tenait beaucoup à un boa qu'elle avait vu dans la vitrine d'un commerçant, Mais la mère n'ayant pas les fonds suffisants à ce moment-là, l'achat du joli boa fut remis à huit jours. Huit jours, c'était déjà un désappointement. Mais il fallait bien se soumettre. En effet, la jeune fille se soumit, mais ce ne fut pas sans songer jour et nuit à son boa, à se répéter combien elle sera élégante avec ce boa, combien elle portera envie1, combien de sourires galants et de regards admirateurs elle attirera avec ce magnifique boa ! Vous voyez cette jeune fille, durant
ces huit jours, vivre dans une anxiété, un transport, une obeession qui prennent toutes ses pensées ! Quand Paura-t-elle ce boa ?.. L'aura-t-elle seulement ?...S'il était vendu au bout des huit jours î Quelle catastrophe! Et poin tant eela peut arriver, puisqu'elle ne l'a pas retenu auprès du marchand. Tour à tour tourmentée par la crainte, l'espoir, l'anxiété, elle vit durant ces huit jours dans une tension excessive des nerfs. Mais les terribles huit jours prennent fin, et la mère, un matin, aussi anxieuse de satisfaire le caprice de sa fille que son propre caprice, annonce qu'on se rendra chez le commerçant pour acheter le fameux boa. C'est l'heure de la
victoire ! Oh! mon boa ! mon boa !
répète la jeune fille très exaltée. C'est en effet chez elle une joie délirante, violente même. Suivez-moi bien, madame. On part, on arrive chez le commerçant, on s'arrête court devant la vitrine où huit jours auparavant, se trouvait étalé un superbe boa. La jeune fille, tout essoufflée par la marche rapide, toute curieuse, tout avide, se penche. Elle regarde, elle s'étonne, elle pâlit, elle chancelle. . .le boa n'est plus là ! Mais,
pourtant, il y en a un autre à la place !
Mais il n'est pas aussi beau La mère, très
inquiète, aussi désappointée que sa fille, demande: "N'aimerais-tu pas celui-ci autant, chérie "? La jeune Jfille esquisse une moue dépitée. Tout de même on entre dans la boutique avec un peu d'espoir, l'espoir que le commerçant n'a pas vendu l'autre boa, mais qu'il l'a simplement exposé à l'intérieur. On s'enquiert ... .hélas ! le boa a été vendu! Qu'importe ! on achètera l'autre ! Mais cet autre n'est pas tout à fait comme le premier. . On l'achète ! Mais il n'a pas la même nuance !....0n l'emporte ! Mais sa fourrure n'est aussi douce ni aussi souple !... On s'en pare quand même. Mais il est plus court un peu, et il n'a pas tout à fait le chic
de l'autre ! La jeune fille est donc très
contrariée. Et de suite elle devient morne, morose, revêche, acariâtre . . . Elle dispute,
se plaint, pleure Elle ne dort plus, elle
ne mange plus.... et, madame, je ne vous mens pas, elle meurt dix jours plus tard ! Et voilà une autre maladie du coeur engendrée par les simples tourments de l'esprit.
Le docteur se tut encore un moment pour regarder Lucienne. La jeune fille avait écouté avec une grande attention, et elle demeura palpitante. Mme Renaud, pour cacher son émotion, hasarda ceci:
— Croyez-vous, docteur, que ma nièce souffre de certaines contrariétés ?
—-Madame, répliqua le docteur, je vais passer à un troisième point; ensuite vous me poserez votre question.
Il parut réfléchir pour une minute, puis il reprit :
— Madame, il y a enfin la contrainte — pour ne pas dire la violence — qu'on pourrait exercer sur une jeune fille, c'est-à-dire sur ses goûts, ses inclinations, ses aspirations, que sais-je ? Prenons, par exemple, une jeune fille dont toutes les aspirations se tendent vers la vie religieuse. Arrivons par des arguments quelconques — je ne dis pas par la violence, ce qui serait pis — arrivons,
dis-je, à détourner cette jeune fille de sa vocation religieuse et faisons-là entrer en ménage. Qu'en peut-il résulter ? Ceci, qui paraît bien peu de prime abord, une certaine aigreur de caractère, des ennuis, des dégoûts passagers, la négligence de ses devoirs d'épouse, de longues mélancolies coupées ça et là de joies soudaines et courtes — tels ces ciels nuageux percés par de brusques et courts rayons de soleil. Après cela surviennent les mésententes dans le ménage, puis c'est la rancune, les scènes violentes, la haine, et enfin cette sombre indifférence de personnes malades, elles tombent peu à peu dans une sorte d'agonie morale qui n'est pas loin de l'agonie physique. Si peu loin, madame, que, survienne à ce moment l'un de ces terribles orages conjugaux, tout sombre!
Le docteur s'arrêta encore. Il vit Lucienne sourire candidement. Une fugitive rougeur monta aux tempes du médecin. Il reporta ses regards vers Mme Renaud. Celleci avait pris une brochure quelconque sur une table voisine. Cette brochure, elle l'avait feuilletée distraitement, comme pour faire voir, qu'elle prêtait peu d'attention aux discours du médecin. Lui, alorsr ébaucha un sourire vague, et demanda demi railleur:
— Madame, si vous voulez maintenant me poser une question ?
Mme Renaud rejeta la brochure sur la table, regarda Lucienne puis le docteur, et prononça avec une feinte indifférence :
— Il me semble docteur, que pas un cbs cas que vous venez d'expliquer n'offre dânalogie au malaise de ma nièce.
— Vous croyez ? fit le docteur avec un sourire malicieux. Pourtant, je suis bien sûr que mademoiselle tombe dans l'un de ces trois cas, sinon dans les trois à la fois.
— Mais vous ne l'avez pas examinée ! s'écria: Mme Renaud avec dépit. Comnient pouvez-vous savoir ce dont souffre ma nièce?
— Inutile, madame, de faire un examen autre que celui que j'ai pu faire de sa physionomie. L'oeil du médecin, madame, décoivre bien des choses que l'oeil du profane ne soupçonne même pas.
— Que découvrez-vous donc, mon cher docteur ? demanda Mme Renaud qui, se sentant devinée, cherchait à se donner l'assurance qui lui manquait.
— Madame, répondit le docteur, puisqu'il importe au médecin d'être franc, je dois vous avouer que mademoiselle votre nièce appartient à la catégorie des malades de mon troisième cas.
Mme (Renaud se mit à rire.
Lucienne rougit très fort et demeura gênée.
Imperturbable, le docteur ajouta :
— Je vous assure, madame, que je ne fais pas erreur.
— Ah! mon cher docteur, ne vous fâchez pas si je ris, c'est plus fort que moi, dit Mme Renaud. Moi, je peux vous assurer, et Lucienne également, qu'elle n'a jamais songé à la vie religieuse.
— Je sais cela, sourit le docteur.
— Eh bien ! alors . . .
— Vous voulez dire, madame, qu'il n'y a aucune contrainte exercée sur les penchants
naturels de mademoiselle ?
— Aucune, je vous le jure, mon cher docteur.
— En ce cas, madame, pardonnez-moi, j'ai oublié un exemple: celui par lequel ou mieux la contrainte par laquelle une jeune fille est poussée à contracter une union qui l'épouvante !
Lucienne devint très pâle.
Mme Renaud toussa, rougit, se trémoussa, reluqua Lucienne en dessous avec un oeil de colère, puis regarda le docteur.
Lui, très froid, laissant ses regards aller de l'un à l'autre de ses visiteuses, semblait attendre qu'il fût de nouveau interrogé pour donner toute la mesure de sa pensée.
Mais voyant que Mme Renaud demeurait silencieuse, il interrogea :
— Ai-je bien diagnostiqué le cas de mademoiselle, chère madame ?
— iDocteur, répondit (Mme Renaud qui voulut payer d'audace, je ne veux pas nier l'autorité ni de vos paroles ni de vôtre science. Toutefois, je puis dire que vous vous trompez pas mal au sujet de ma nièce. J'irai plus loin; mettons que votre supposition soit vraie, quel traitement, alors prescririezvous pour améliorer l'état de santé de ma nièce ?
Le docteur se leva lentement, fit trois pas vers la porte, s'arrêta et prononça très gravement : .
—•Madame, je prescrirais simplement à mademoiselle un mariage autre que celui que vous projetez pour elle.
Mme Renaud bondit. Un hoquet coupa sa respiration, son visage cramoisi devint verdâtre. Mais c'était une femme forte que cette Mme Renaud. Elle comprit qu'elle venait de se compromettre. Elle se raidit, se contrôla, tira vivement une petite montre enfouie dans la ceinture de son corsage, et avec une surprise parfaitement bien jouée, elle s'écria :
—Oh!... Lucienne, quatre heures et demie ! Et ma visite que j'attends à cinq
heures précises! .. .Vite, partons Lucienne, nous arriverons à peine à temps ! Mon cher docteur, ajouta-t-elle avec un sourire singulier, je songerai à tout ce que vous nous avez expliqué, et s'il reste quelque chose d'obscur, nous reviendrons vous voir.
— Madame, répondit le docteur en s'inclinant, je serai à votre service.
II s'écarta pour laisser passer Mme Renaud et sa nièce.
Et Mme Renaud se retira hautaine, gourmée, la démarche saccadée.
Lucienne passa lentement et digne devant le docteur qui s'effaça davantage et à nouveau les yeux bleus de la jeune fille exprimèrent au médecin confus une profonde reconnaissance.
Dans le vestibule le docteur devança ses visiteuses, leur ouvrit la porte de sortie pour s'incliner encore respectueusement. Lentement, doucement il referma la porte. Puis, tout à coup, il perdit son air grave et solennel .une bouffée de rouge lui sauta au visage, il pirouetta, gagna son cabinet d'un pas rapide, courut à la fenêtre dans laquelle il posa son front brûlant et ruisselant de sueurs.
Et là, très pâle, haletant, hagard presque, les yeux fixes, désorbités, il regarda s'éloigner la frêle et gracieuse silhouette de Lucienne.
Quand la jeune fille eut disparu, il quitta brusquement la fenêtre, marcha à sa table de travail, saisit le téléphone.
Deux minutes .. .puis le docteur £e mit à parler très vite, à mots difficilement articulés, d'une voix agitée, tremblante, méconnaissable :
— C'est toi, Georges ?...Bien, écoute !...
Tu te rappelles ce que tu m'as demandé. .
l'autre soir ? . . .Eh bien ! bonne nouvelle, mon vieux ! La démarche que je t'ai promise est accomplie. Je t'attends ce soir ! . . Bon, c'est ça !
Le docteur reposa l'instrument, fit trois ou quatre fois le tour de son cabinet, riant, grognant, jurant. Puis, il s'arrêta tout à coup croisa les bras, pencha la tête, demeura silencieux, rêveur. Et, soudain, il éclata d'un rire énorme.
— iMon Dieu ! s'écria-t-il, me voilà fou !
Avec un second éclat de rire il s'abattit lourdement sur un sofa.
Le fol amour.
C'était le lendemain.
Le docteur, bien serré dans sa redingote, rasé de frais, poudré, parfumé, alerte, l'oeil brillant, quitta son bureau après avoir terminé une correspondance hâtive, gagna le vestibule et appela:
— Annette !
De la cuisine la voix de la vieille servante répondit :
— Oui, je suis là !
— Venez ici ! commanda le docteur.
Il rentra dans son cabinet qu'il se mit à parcourir fiévreusement.
La domestique parut.
— Annette, dit le docteur sans arrêter sa marche agitée, il va falloir vous imposer un peu de peine. Depuis assez longtemps je songe à réorganiser mon intérieur. . . Dès ce moment j'y suis décidé.
Il s'arrêta, croisa les bras et promena autour de lui un regard sévère. Il ajouta :
— Oui, il y aura beaucoup à faire, Annette. Ne trouvez-vous pas que tout cela a l'air un peu vieilli ? Ces meubles, par exemple, ces tapis, ces rideaux ....
— Il me semble, répondit la vieille femme qui avait hérité un peu de la parcimonie de son maître, que tout cela est encore bien passable.
— Vous ne me comprenez pas Annette, fît le docteur avec impatience. Et puis, ma salle de réception est trop sombre, j'y peux à peine défricher la physionomie de nies patients. Je pense qu'il faudra tapisser cette salle de couleurs plus tendres et plus gaies, Mais alors les vieux meubles auront un air trop lourd et trop suranné. II faudra donc les échanger pour un mobilier plus moderne.
D'un pas brusque il se dirigea vers la salle de réception, disant :
— Suivez-moi, Annette, je vais vous indiquer les changements à faire.
L'instant d'après, il était arrêté au milieu de la pièce. \
— Tenez, Annette, poursuivit-il, voyez ces draperies sombres, lourdes, énormes... comme elles sentent le vieux inonde ! On se croirait c hez quelque sordide antiquaire qui étale dans un pêle-mêle lugubre ses vieilleries. Et ees tableaux poussiéreux, jaunis, vermoulus. .. .ça n'a plus rien qui séduit ou* qui charme. Regardez ees fauteuils: on les dirait venus du siècle passé et acquis, pour une pincée de monnaie de cuivre, de quelque pauvre bottier crevant de misère dans sa botterie. Oui.... il fajut que tout cela disparaisse. .J'ai honte, Vraiment, d'y asseoir les gens comme il faut, et je vois d'ici la soie de ces dames frémir au contact de ces vieux cuirs usés, capables de recéler les pires microbes. Annette, il faut que tout cela retourne chez l'antiquaire. Mais il n'y a pas que cette salle qui me fasse horreur; il y a également et surtout la salle à manger. Comment, je me le demande, Annette, comment ai-je pu vivre aussi longtemps avec ces boiseries imitées de vieux chêne ? 'C'est incroyable ! C'est vraiment trop sombre et funèbre: on s'y croirait à des dîners de croque-morts. Ne pensez-vous pas, Annette ?
Il s'interrompit pour jeter un regard à sa servante, et reprit :
— Allons voir cette salle à manger, nous pourrons mieux saisir les changements à y apporter.
Et, vif, allègre comme un jeune homme, il entraîna à sa suite la vieille femme qui suivait, tout étourdie et épouvantée presque par tom, ces changements effroyables que projetait son maître. Et lui, arrivé à la salle à manger, s'était arrêté et, avec un geste large, avait indiqué à sa servante tout ce qui les entourait. Il se mit à parler avec une volubilité, un enthousiasme, un vertige qui renversait la bonne vieille.
— Allons, Annette, examinez-moi tout cet ensemble ! N'est-ce pas discordant ? N'estce pas un peu couleur de boue ? Que penseriez-vous d'un bleu pâle, ou même d'un bleu azur pour les murs, et d'un beau blanc-crême au plafond ? Ne voyez-vous pas ça d'ici ? Ne serait-ce pas plus riant ? Car, je le répète, il faut absolument changer, rénover. A ces fenêtres ne voudrait-il pas mieux de jolis rideaux de dentelle claire, à la place de ces lourds rideaux de velours vert qui donnent à cette salle un aspect de sépulcre ? Où donc avais-je la tête et l'esprit, lorsque
je fis garnir cette maison ? Et puis, ce
vieux tapis... j'en suis tout à fait dégoûté. Vingt ans que cette guenille amoncelle la poussière de nos souliers ! N'est-ce pas qu'un beau plancher de bel, érable, bien huilé, bien ciré, avec un joli tapis... un tapis de Smyrne, par exemple, comme j'en vis à mon voyage d'Orient . .un tapis qui nous représenterait une jolie rade tout illuminée par les flots d'un soleil levant... une rade avec ses petits bateaux de pêcheurs, avec ses quais oui s'emplissent de mouvements, ses phares. . Oui, Annette, c'est un tapis de ce genre qu'il me faudra, et on le posera juste au centre, ici... Vous voyez ? Et sur le tapis on placera une magnifique table ronde du plus ri-
che noyer noir, au lieu de cette table rectangulaire, presque boiteuse, qui me rappelle trop les longues et rudes tables de collège sur lesquelles je vois encore fumer les ragoûts noirs. Ensuite, là, dans cet angle, au lieu de ce buffet ancien comme l'antiquité elle-même, nous aurons un de ces beaux buffets à glace, dernier cri ! lEt dans ce coin, à gauche, Annette, je placerai un superbe palmier ! Dans cet autre coin, un vitrola qui nous récitera, au dîner, quelques extraits des classiques opéras ! Qu'en dites-vous, Annette ? Et j'aurai là un divan moelleux ... un autre ici ! A ces murs nous verrons des tableaux. . .mais des tableaux qui feront frémir d'exquise jouissance les connaisseurs ! Qu'en pensez-vous, Annette ?
Mais Annette n'en pensait rien du tout et n'en pouvait pas dire davantage. De Pébahissement elle passait à la consternation, de la consternation à l'abattement, de l'abattement à l'évanouissement presque. Elle chancelait à chaque changement nouveau, à chaque fantaisie nouvelle qu'énonçait le docteur et elle se disait avec terreur:
— Le docteur est fou !...que vais-je devenir ?
Et lui, le fou, continuait, plus fou encore: — Ah!. .Annette, mais ce n'est pas tout : vous savez la chambre là-haut ?... Tiens ! tandis que j'y pense, Annette, vous allez céder votre chambre qui donne sur le balcon en avant. N'est-ce pas qu'avec cette chambre on pourrait faire joli boudoir tout bleu, tout blanc, tout rose ? Oui, oui, j'y pense depuis longtemps. Et les chambres. . . comme celle voisine du boudoir la plus
grande, la mieux éclairée. .. .11 faudra voir, Annette, à la remodeler, pour ainsi dire. Il faudra en faire comme un petit olympe, un éden, plein de clarté, plein de soleil, plein de couleurs joyeuses .. .Avec un beau grand lit, un de ces lits à colonnettes qui supportent un ciel tout de dentelle bleu clair et de soie blanc neige, et posé sur une estrade en bois de rose. Il faudra ajouter deux chiffonniers du plus pur acajou, et une table de toilette avec tous les accessoires: savons, parfums, poudres, eau de sent-bon, enfin, vous savez, Annette, tout ce qui est nécessaire ... .Et j'y ferai tendre ici et là de riches tapisseries. . . je me procurerai, s'il le faut, pour mieux établir toute l'harmonie possible, des tapisseries des Flandres ... .on dit que ce sont les plus belles ! N'est-ce pas votre avis, Annette ? Il ne faudra pas non plus oublier quelques étagères sur lesquelles nous rangerons de fines jardinières dans lesquelles croîtront et s'épanouiront les fleurs les plus exotiques... .N'est-ce pas que ce sera délicieux, Annette ?... Voyez ça d'ici !
A ce moment il fut interrompu par la sonnerie du téléphone.
— Bon, dit-il, je gage que c'est mon tailleur. . . .J'y cours. . . Une minute seulement, Annette, et je reviens !
Il planta là la vieille Annette, qui s'affaissa sur une chaise, et courut à son cabinet.
— Allo ! allo !....ah! c'est vous, mon cher monsieur Ducharme ?...Ah ! oui ,à propos
de mon vêtement ? Eh bien ! écoutez :
je veux votre gris le plus clair, le plus léger. .
Oui, oui celui même que j'ai choisi en
dernier lieu Vous savez, mon cher monsieur Ducharme, la redingote devra être de la coupe la plus légère, avec un air très jeune Vous m'entendez ?... Elle devra
mouler le buste parfaitement, gracieusement
Vous verrez à ce qu'eWe tombe aune
manière irréprochable . . . Qu'elle ne soit pas
trop longue qu'elle ne dépasse pas, ou
bien peu, presque pas, la rotule du genou ! Vous me comprenez ? . . .Bien ! Je me lie
donc à votre expérience !
Il reposa brusquement l'instrument du téléphone, et sortit de son cabinet, criant: — Annette ! Annette ! . . .
Il arriva, tout courant, à la salle à manger, et sans remarquer l'effrayante prostration de sa servante, qui ne cessait de murmurer avec une frayeur croissante: "Mon Dieu !
il est fou î il est fou ! ", il poursuivit:
— Annette, tu ne peux pas t'imaginer ce que j'allais oublier. . .Peux-tu le deviner, Annette ? Non ? Eh bien ! le piano...
Et comme la servante faisait une figure indéfinissable :
—Mais sans doute, continua le docteur radieux, il faut un piano ! Que penses-tu du Gerard-Heintzman ?
— Mais. . .vous ne jouez pas du piano ! essaya de dire Annette d'une voix étouffée.
—Moi ! c'est juste. Mais qu'importe!
j'apprendrai. Oui, je me suis toujours
promis d'apprendre à jouer du piano ! Car j'aime la musique... je l'adore. Je me rappelle, en mon jeune âge, avoir entendu un
jour une sonate Je ne sais pas au juste
de quel compositeur elle était peut-être
de Mozart. (Mais une chose; je fus ébloui, pris, transporté; et quand j'y songe encore, il me semble que des ailes se développent,
s'ouvrent en moi... je m'envole je plane
Annette, il n'y a rien comme la musique!
N'est-ce pas aussi votre avis ?...Ah! à
propos, Annette, vous savez le cabinet de toilette là-haut ? Eh bien! il m'est tout à fait détestable. Il faudra le refaire à neuf, le restaurer à nouveau. J'y veux du poli, du clair, du brillant Je ne manquerai pascar j'y pense depuis des années, d'y faire installer un système de douches, chaudes et froides. J'y veux également de jolies gravures... par exemple, les "Les Baigneuses" de Poelenburg ! Oui, Annette, je veux que tout y ait le cachet du dernier goût. Annette, lorsqu'on pénétra dans ma demeure, je veux qu'on. . . .
Il fut interrompu par la sonnerie de la porte d'entrée.
— Va voir qui nous dérange, Annette ! commanda le docteur avec dépit.
La vieille servante se leva péniblement pour obéir à l'ordre reçu, et, chancelante, suffoquée, elle alla ouvrir.
Très distrait, l'esprit très occupé de tout ce renouveau dont il voulait parer sa maison, le docteur suivait Annette, inconscient, sans rien savoir.
Ce fut seulement lorsque la servante s'effaça pour livrer passage à deux dames, que le docteur reprit possession de lui-même.
Avant qu'il n'eût parlé ou salué, une voix claire et joyeuse retentissait;
— Ah! ce cher docteur !. . .Well, how do
you do ?
C'étaient Gabrielle Foisy et sa -mère.
— Mesdames .. .prononça le docteur.
Il s'inclina, très roide, très fâché de se voir dérangé par des personnes dont il se souciait peu de la présence.
Mme Foisy saisit au bond cette froide réception :
— Nous vous dérangeons peut-être docteur?
— Mais non... mais non... se hâta de répondre le docteur avec un sourire très contraint. Entrez, mesdames, je suis à vous !
— Ah ! docteur, fit Gabrielle en prenant tout à coup un air défait, c'est que je suis bien malade !
— Vraiment ? Qu'est-ce que c'est ?
— Nous venons vous consulter à ce sujet, dit Mme Foisy.
— Très bien, madame.
S'inclinant de nouveau, le docteur indiqua à ses visiteuses la salle de réception.
Gabrielle entra la première.
— O my Lord ! s'écria-t-elle en se laissant choir dans une bergère, comme si elle eût été prise d'une excessive lassitude. Puis, de son petit mouchoir de dentelle elle épongeait un front mat et sec.
Mme Foisy, avant de suivre sa fille, avait dit au docteur avec le meilleur sourire:
— Mon cher docteur, par crainte d'un oubli que je ne me pardonnerais pas, je tiens à vous faire part d'un événement prochain. -
Le docteur demeura froid et empesé.
-nDans huit jours, continua Mme Foisy, sans perdre contenance, je donne un grand dîner pour célébrer l'anniversaire de naissance de Gabrielle, et je tiens énormément à votre présence.
— Madame, répondit le docteur, toujours très froid, je regrette que dans huit jours
— Alors, on ne pourra pas compter sur vous ?
—Je regrette, madame. . . .
Gabrielle l'interrompit avec un sourire narquois.
— Dear Doctor, maman oublie de vous informer qu'il y aura du grand et du beau monde. Exemple: les Hartley, les Burnham, Cox & Son, le révérend Hibbard, et bien d'autres. Ah! aussi et surtout Mme Renaud et Mlle Lucienne... Vous les connaissez peut-être ?
Au nom de Lucienne le docteur avait rougi très fort.
Mme Foisy et sa fille se jetèrent un coup d'oeil entendu.
Gabrielle ajouta, plus narquoise :
— Une si belle société, dear old doctûr, ne peut être complète sans vous !
— Mademoiselle, vous m'honorez beaucoup, balbutia le docteur qui, sans le savoir, venait de trouver un sourire aimable et galant.
— En ce cas, vous acceptez ? demanda Mme Foisy avec un second regard d'intelligencé à sa fille.
— Si cette soirée est dans huit jours, répondit le docteur, oui, j'accepte avec plaisir. Mais veuillez donc entrer et vous asseoir, chère Madame, Et très galamment le docteur conduisit Mme Foisy vers un fauteuil, et lui-même choisit un siège placé dans l'oni-
bre des rideaux de la fenêtre.
Mme Foisy, ayant toussé dans son manchon pour dissimuler un sourire, prit la parole.
Savez-vous, docteur, ce qu'on nous dit ? — Que vous dit-on, madame ?
Que la nièce de Mme Renaud est très malade. Vous connaissez Mlle Lucienne, docteur ?
— Mlle Lucienne ? essaya de dire le docteur avec indifférence; mais il se troubla légèrement et pour ne faire voir de rien, il parut chercher dans son souvenir.
— Parfaitement, reprit Mme Foisy, la nièce de M. Prosper Renaud.
— Tiens! lit le docteur feignant l'ignorance, M. Renaud a une nièce ?
— Justement.
— Depuis quand donc ?
— Trois ans. Vous ne le saviez pas ?
— Est-ce une jeune fille ?
— Jeune et assez bien.
— Ah!... Quel âge ? demanda le docteur avec un air tranquille.
— Mon Dieu !. . .vingt ans, je crois. N'estce pas, Gabrielle ?
Gabrielle esquissa une moue dédaigneuse et repondit: Oh . . . vingt ans . . . c'est sa tante qui le dit. Quant à moi, je pense que cette jeune demoiselle est déjà décorée de la coiffe.
— Cela se peut, dit Mme Foisy. Tout de même, docteur, c'est une fille assez gentille
— Ah! bien. . .gentille. . . interrompit Gabrielle avec un sourire de mépris dans lequel on pouvait fort bien saisir une pointe de jalousie. Il faut savoir dans quel sens prendre le mot. Certes, la demoiselle Lucienne peut très bien avoir une certaine dose de gentillesse, mais il faut avouer aussi qu'elle est joliment niaise.
— Gabrielle !... reprocha Mme Foisy, mais avec un sourire qui pouvait signifier pour sa fille: "Continue, chérie, tu vas bien !"
— Oui, niaise ! répéta durement Gabrielle. Et puis après, maman, penses-tu que je vais décrocher du Paradis des prix de vertu pour celle-ci ou pour celle-là ?
— C'est juste, avoua Mme Foisy. Néanmoins, il est bon de réserver certaines opinions
— Tu voudrais que je dise des faussetés à monsieur le docteur ?
— Mais non... pas ça, chérie ! Seulement, tu pourrais t'abstenir quelque peu.
— Allons donc, maman, à quoi cela pourrait-il servir entre nous ? Monsieur le docteur la connaît tout autant que nous, cette Lucienne !
— Moi ! autant que veus ? Le docteur se troubla tout à fait sous les regards sournois de ses deux visiteuses.
— Quoi ! reprit Gabrielle, ce serait donc des blagues qu'on aurait faites en disant qu'on avait vu Mlle Lucienne sortir de chez vous ?
— De chez moi !... bégaya le docteur, qui se demandait avec épouvante comment il allait sortir de cette impasse.
Gabrielle se mit à rire.
— Docteur, n'essayez pas de m'en passer.
Youlez-vous savoir une chose ? Moi-même, de mes yeux, j'ai vu cette demoiselle entrer dans votre maison en compagnie de -sa tante, de môme que je l'en ai vue ressortir, toujours avec sa chère tante.
Le docteur avait eu le temps de se resaisir et de retrouver sa présence d'esprit.
— En ce cas, mademoiselle, je devais être absent.
Puis, comme si un souvenir eût traversé son esprit, il se frappa le front et ajouta:
— Attendez donc... je me rappelle, maintenant, que ma servante m'a parlé de Mme Renaud venue ici un après-midi. . .une jeune fille l'accompagnait. Oui, oui, mais je n'y étais pas
Ici, le docteur, se sentant sur des charbons rougis, voulut détourner la conversation.
— iMadame, dit-il en s'adressant à Mme Foisy avec un sourire de parfaite tranquillité, nous parlons là de choses futiles, et nous oublions que Mlle Gabrielle est très malade et qu'elle a besoin de soins immédiats.
.Gabrielle, à ces mots, se rappela tout à coup qu'elle oubliait le mal qui Pavait amenée chez le docteur, et tout aussitôt elle se laissa glisser au fond du fauteuil, prit un air souffreteux et dit :
— Ah! dear doctor, je suis en effet très malade, et mon mal est curieux, singulier. Ce mal se fait sentir par coups, pour ainsi dire, ça me prend et ça me laisse tour à tour. Par moments j'éprouve de très grandes faiblesses... .un peu plus tard un grand bien-être se répandra partout dans ma personne. Plus tard encore, ce seront les mêmes faiblesses, mais cette fois elles seront suivies de douleurs aiguës . . .
— Où ressentez-vous ces douleurs aiguës ? interrogea le docteur.
— Un peu partout. . .cela voyage, c'est drôle, n'est-ce pas ? Tenez, à présent, c'est au côté gauche comme un point... cela m'étouffe presque !...La voix faible, haletante, elle ajouta :
— Que pensez-vous de cela, docteur ?
Le docteur hocha la tête avec doute et lentement répondit :
— Mademoiselle, je pense que
Le timbre de la porte d'entrée résonna.
Le docteur poursuivit :
— Je pense, mademoiselle, que ces douleurs ont pour cause première un trop grand surmenage.
La servante entra, annonçant :
— Monsieur Georges, docteur !
— Faites entrer dans mon cabinet, Annette!
— Oui, mademoiselle, continua le médecin, trop de surmenage. Il va vous falloir un repos complet. Je vous conseille, pendant ce temps, beaucoup de prudence dans le choix de vos aliments.
Le timbre de la porte résonna de nouveau.
Le docteur ne parut pas y faire attention et poursuivit:
— Voyez-vous, mademoiselle, la digestion chez vous s'exerce très difficilement, les gaz s'accumulent sans pouvoir se faire jour
iPour la seconde fois Annette vint interrompre le .médecin.
— Docteur, c'est le tapissier que vous avez demandé !
—JMen. Faites attendre, Annette!
La servante se retira.
—Je disais donc, reprit le docteur, que la fermentation des gaz se développe rapidement, puis ces gaz irritent les artères, les gonflent et produisent ces douleurs aiguës. Puis, il y a remous, refoulement des gaz, il y
a accalmie c'est à ce moment que vous
éprouvez le bien-être. Or, la digestion reprendra son fonctionnement normal avec la tranquillité et le repos qui amèneront l'apaisement des nerfs. Ce qu'il faut éviter surtout, ce sont les longues veillées, les lectures assidues, les rêveries. Il faut surtout chasser les inquiétudes, les soucis. Quant aux aliments. . .
Nouvelle sonnerie de la porte, et la servante vint annoncer un menuisier.
— (Bien, Annette. Dites que je serai disj ponible dans un instant.
La domestique sortit.
— Donc, reprit le docteur, les aliments devront...
— (Pardon, cher docteur, interrompit Mme Foisy, il me semble qu'on vous attend, et peut-être que notre présence....
— Mais pas du tout, madame, laissez donc. Seulement, si vous permettez, j'irai donner quelques instructions au tapissier et au menuisier afin de ne pas retarder leur travail.
— Certainement, mon cher docteur, allez.
Le médecin s'inclina et sortit.
Alors, Gabrielle se leva d'un bond en éclatant de rire. Puis, elle se mit à sauter par la pièce, à gambader, à faire toutes espèces de grimaces à l'adresse du docteur absent.
Sa mère se pâmait tellement elle trouvait cela drôle.
Après force contorsions, sauts et mimiques, Gabrielle se campa devant sa mère et dit:
— de que le vieux s'est emballé au nom* de Lucienne ! As-tu remarqué ?
— Et ce qu'il s'est troublé quand tu lui as dit que tu avais vu Lucienne entrer chez lui avec Mme Renaud.
— Je gage, maman, qu'il en est épris !
— Il n'y aurait rien d'impossible.
— Nous allons rire, maman, si tu veux dire comme moi. Tu vas voir comme la petite Renaud et le vieux vont attraper l'air !
— Que veux-tu faire, Gabrielle ?
— Laisse donc, maman, j'ai mon idée. Avec Ça que le vieux passe pour le plus grand libertin de Québec ! Oh! ça va être une farce à en crever !
— Penses-tu, Gabrielle, qu'il viendra à notre soirée, le docteur ?
— Si je le pense... Mais j'en suis certaine, puisqu'il sait y trouver sa petite Renaud.
— Renaud n'est pas son nom, Gain .
— Puisqu'on est convenu de l'appeler comme ça. . .même que Mme Renaud n'a pas l'air entiché de l'autre nom. . .Comment déjà ?. . . Potichon Godichon ?
— Robichon ! fit en riant Mme Foisy.
— Quel nom ! dit Gabrielle. Avec ce nomla on peut s'étouffer c'est comme un cornichon !
Et Gabrielle se mit à rire si fort, que Mme Foisy eut peur et commanda :
—Retiens-toi, donc, Gaby, on va t'entendre !
— Ce que je m'en fiche ! 'C'est si drôle, maman. Et tu verras comment je vais arranger cet imbécile de James Hartley ! Non . . tu ne peux pas t'imaginer comme je trouve ça comique !
Elle s'arrêta tout à coup, prit un air sérieux et demanda :
— Veux-tu savoir une chose, maman ?
— Dis donc !
— Avant trois mois, je m'appellerai Madame Hartley !
— Je le souhaite tant, Gaby... Oh! ce n'est pas moi, tu sais, qui mettrai les portes sous clef !
- — Je te crois, maman, tu es si bonne ! Brusquement la jeune fille mit deux baisers sur les joues de sa mère. Puis, elle exécuta un bond en arrière, et se mit à faire des pas de valse en sifflant un air d'orchestre.
Mme Foisy voulut encore rappeler sa fille à l'ordre.
— Gabrielle, soit donc prudente !
— Laisse-moi donc tranquille, maman, je te dis que je m'amuse ! Ah! tu sais, ce n'est pas tout: il y a une autre figure dans ma comédie.
—Qui ça ?
— Tu ne devines pas ? Le petit Georges Crevier !
— Bah! il n'est pas à craindre celui-là !
— Qu'importe ! je l'emploierai tout au moins comme figurant. . .il me semble qu'il fera une drôle de tête !
-^Chut, Gaby! souffla Mme Foisy. Le
docteur revient.
Gabrielle ne fit qu'un bond et alla s'écrouler dans sa bergère.
Le docteur reparut.
—Je vous demande pardon, mesdames, de vous avoir fait attendre aussi longtemps..
Gabrielle, qui avait pu se «donner une mine tout à fait brisée, dit, en regardant sa mere :
—Maman, je pense qu'il vaudrait mieux s en aller.
— Te sens-tu plus mal, chérie ?
—Je suis très fatiguée, maman — Eh bien, partons !
—Mademoiselle, dit alors le docteur, si vous pensez que mes soins
— My dear Doctor, interrompit Gabrielle je suivrai vos conseils de tout à l'heure, et si ça ne vas pas niicux* après un certain temps, je vous appellerai. Viens, maman, donne-moi le bras !
Le docteur les précéda jusqu'à la porte de sortie, et Mme Foisy, ayant renouvelé son invitation, s'éloigna avec sa fille.
Une fois seul, le docteur murmura :
—Lucienne chez les Foîsy ? Cela m'étonne ! Mais non... cela ne peut m'étonner avec une vieille sotte comme la bonne femme Renaud ! Ah! pauvre ange ! Comme elle doit souffrir ! C est égal, cela achève ! Oui, oui, cela ne sera pas long: dix jours pour mettre mon intérieur en ordre dix jours pour les préparatifs et les formalités, et puis. . ..Bon ! ajouta-t-il tout à coup, j oubliais mon neveu ! A lui, maintenant
La volonté de Mme Renaud.
Le facteur sonna à la porte de Mme Renaud.
11 remit une lettre adressée à Lucienne.
Longtemps Mme Renaud examina l'écriture, .une écriture masculine, elle ne s'y trompait pas ! A plusieurs reprises elle retourna l'enveloppe de ses gros doigts. iSes sourcils se fronçaient, ses lèvres s'agitaient, tout SDH être paraissait tiraillé par une curiosité formidable. De temps à autre elle prêtait l'oreille et levait un oeil inquiet vers le plafond; puis elle se remettait à examiner l'enveloppe d'une main tremblante.
— Cette lettre ne vient pas du jeune Hartley, nmrmura-t-elle au bout d'un moment. Je connais son écriture. De qui cela peutil être ?
Elle palpait encore la lettre, la soupesait, la retournait en tous sens, comme fait un brocanteur qui estime mentalement la valeur d'un objet qu'on lui offre en gage.
A la lin, elle parut prendre une décision et appela :
— Lucienne !
De l'étage supérieur la voix de la jeune fille répondit à l'appel :
— M'appelez-vous, ma tante ?
— Oui. . . .C'est le facteur qui vient d'apporter une lettre pour toi.
— Une lettre ?...Je descends, ma tante.
Mine Renaud ébaucha un sourire qui parut signifier: "Je saurai bien tout de même.." Car elle se figurait, elle pensait que Lucienne ouvrirait cette lettre devant elle et qu'elle en connaîtrait l'auteur.
Lucienne parut. Elle était pâle, amaigrie et d'une démarche chancelante.
— 'C'est une lettre pour moi, avez-vous dit?
— Oui, chérie, ifne lettre de Québec.
— Merci, dit la jeune fille en prenant la lettre tles mains de Mme Renaud.
Elle jeta un rapide coup d'oeil sur la suscription. Malgré l'effort qu'elle dut faire pour ne pas laisser voir ses impressions intérieures, son front blanc s'empourpra violemment.
Mme Renaud sourit, certaine qu'elle était que Lucienne allait se trahir et livrer le secret de cette lettre.
Mais déjà la jeune fille regagnait sa chambre. ♦
— Tu ne la lis pas ? demanda Mme Renaud désappointée.
— Je vais la lire dans ma chambre, ma tante.
Elle s'éloigna lentement.
Mme Renaud fit une grimace de dépit et elle se dit avec une sourde colère :
— C'est bon va. . .Mais je saurai bien de qui vient cette lettre. Et alors, nous verrons. . .
Tremblante, agitée, Lucienne était remontée à sa chambre. Avant de briser l'enveloppe, elle l'examina longuement, comme si elle eût redouté de prendre connaissance de son contenu.
Enfin, elle s'y décida d'une main fébrile, pendant que sur ses lèvres ce nom expirait:
— 'Georges !
Elle lut:
"Mademoiselle",
"Vous n'avez pas daigné répondre à ma let- "tre du mois de juin dernier. Malgré votre "silence, j'avais conservé un secret espoir. "Mais voilà que j'apprends votre mariage*
"prochain avec M. Hartley Et, pourtant,
"vous m'avez laissé des espérances ! Vous "m'avez laissé sentir que vous m'aimiez ! "Vous n'étiez donc pas sincère, puisque, aujourd'hui, vous en épousez un autre ? Et "moi, j'ai cru — étais-je fou ! — oui, j'ai cru à "votre amour ! J'en ai vécu ! Maintenant, "j'en meurs ! Parce que vous m'avez trompé, mademoiselle, ma vie est brisée. Mais "je ne vous en veux pas: c'est ma faute ! Ce- "ci, on me l'a dit, prouvé ! Je ne peux donc "vous reprocher quoi que ce soit. Au contraire, je viens vous souhaiter heureuse vie "et vous dire de penser quelquefois qu'il est "de par le monde un misérable qui vous a "abandonné toute son âme! Je vous dis "donc un éternel adieu ! . . .
Georges . . .
Après lecture de cette lettre, Lucienne demeura renversée dans sa berceuse, le visage livide, le sein soulevé de sanglots, les lèvres crispées par l'effort d'une douleur difficilement contenue. Ses yeux bleus, comme agfandis dans le cercle de bistre qui les cerclait, demeuraient fixes, brillants, secs.
Elle demeura longtemps dans cette position. Dans ses mains demeurait la lettre froissée convulsivement. Les ombres du crépuscule avaient envahi la chambre, et les objets, les meubles autour de la jeune fille ne conservaient plus qu'une forme vague.
Son nom, prononcé d'en bas par Mme Renaud, la fit sortir de sa torpeur.
— Lucienne. . .on t'attend !
La jeune fille fit un effort sur elle-même pour se lever. Elle plia soigneusement la lettre de Georges et l'enfouit dans son corsage.
D'en bas montaient des odeurs de cuisine agréables. C'était l'heure du souper.
Cinq minutes plus tard, Lucienne pénétrait dans la salle à manger où elle trouva M. et Mme Renaud, assez tristes tous deux, en train "de manger leur soupe.
— Comment ça va, petite ? demanda M.
Renaud avec une tendre compassion.
— Assez bien, mon oncle, répondit Lucienne en prenant sa place habituelle en face de Mme Renaud.
Celle-ci avait à ses lèvres un sourire fade. Elle ne prononça pas un mot.
Le souper fut silencieux.
La jeune fille mangea peu et très lentement, sans jeter un regard à iM. Renaud ou à sa tante.
Mme Renaud observait Lucienne la dérobée, et son sourire fade s'amplifiait, devenait fielleux.
M. Renaud, lui, roulait de ^ros yeux de sa femme à sa nièce et de sa nièce à sa femme, comme s'il se fût demandé quoi d'anormal existait entre sa femme et Lucienne.
Il est certain que sur cette petite famille qu'on avait vue si gaie déjà, un malaise pla-
Mon oncle je n'ai plus que vous
nait. Dans l'air flottait l'approche d'un de ces orages dont la violence cause souvent des dommages irréparables,
El M. Renaud sentait cet orage approcher et peut-être s'en effrayait-il: car, chaque fois que sa main prenait un ustensile quelconque, cette main tremblait sensiblement. Une fois, il échappa une cuillère, et la chute de cet objet produisit un bruit étrange dans l'effrayant silence qui demeurait. A ce bruit, .Mme Renaud décocha à son mari un regard chargé de tempêtes, M. Renaud rougit toussa, faillit s'étouffer d'une bouchée trop grosse et prise trop à la hâte, et se remit à sa besogne un peu plus inquiet. Lucienne parut demeurer étrangère à cette petite scène ,et elle acheva lentement et tristement son dessert.
Aline Renaud, qui achevait aussi, demanda avec une feinte compassion:
— As-tu bien mangé, chérie ?
— Oui, ma tante, très bien, répondit la jeune fille d'une voix presque indistincte.
M. Renaud, qui avait pu reprendre un peu d'aplomb et rassuré par ces paroles entre là tante et la nièce, remarqua, en mâchonnant une croquette de fromage :
— Tu as l'air plus malade, petite, que ces jours derniers ?
—Je suis bien, mon oncle, je vous assure.
Mme Renaud, qui venait d'avaler un reste de café, essuya ses grosses lèvres et dit:
— Si tu n'es pas tout à fait mieux, chérie, je pense que la bonne nouvelle que j'ai à t'annoncer ne manquera pas de te faire un grand bien. Ces paroles furent soulignées par un sourire d'hyène.
Lucienne regarda sa tante avec surprise, le sourire de celle-ci la glaça, elle eut peur.
— Oui, ma chère enfant, continua Mme Renaud en accentuant son sourire assassin, c'est un avenir brillant qui s'offre à toi. Tu ne devines pas ?
Hélas ! elle ne devinait que trop, la pauvre fille; car la lettre de Georges flamboya dans son souvenir, et son mariage annoncé avec Hartley — mariage dont elle ne savait rien elle-même — la tua presque.
Elle voulut réagir contre la défaillance qui l'envahissait, elle puisa dans sa volonté l'effort, nécessaire pour recevoir l'attaque terrible qu'elle appréhendait et redoutait. Mais elle se sentait si faible qu'elle eût à ce moment imploré la protection du premier venu. Oh! comme à cette minute suprême elle se fût jetée avec ivresse dans les bras de celui que son coeur appelait vainement ! Si Georges eût été là, elle lui aurait crié: "(Prenezmoi. . . .emmenez-moi !". Mais elle était seule avec l'ennemi terrible, sa tante. Pourtant, il y avait là son oncle. . .son oncle dont elle connaissait la tendresse. . .son oncle qui l'avait toujours défendue. . .Elle lui jeta un regard de détresse.
Pauvre oncle, que pouvait-il ?...Tête basse, mâchonnant un reste de fromage, tM. Renaud n'osait regarder ni sa nièce ni sa femme. Il était lui-même sous l'empire d'une gêne mortelle qui avait presque l'apparence de l'épouvante.
Apres un moment de lourd silence, Mme Renaud toussotta et reprit;
— JLucienne, le temps est venu de songer sérieusement à ton avenir. Tu sais si rtous t'aimons, ton oncle et moi ? et nous ne pouvons vouloir que ton bonheur.
Mme Renaud disait "nous", afin de dégager un peu de sa responsabilité et d'en faire peser une part sur l'oncle qui demeurait tout à fait étranger aux manigances de sa conjointe.
Tout de même, M. Renaud, sans savoir au juste où voulait aboutir sa vénérable moitié approuvait de la tête chaque parole prononcée par Mme Renaud.
iCelle-ci poursuivit :
— Donc, ma chérie, nous avons décidé de te marier !
Lucienne redoutait depuis quelque temps d'entendre une telle décision exprimée par sa tante, et cependant les paroles de Mme Renaud frappèrent la jeune fille de détresse. A cette détresse se mêla la révolte, puis l'indignation la fit frémir, et peu après ce fut comme un voile d'horreur qui enveloppa son âme. Et pour ne pas laisser pénétrer les sentiments divers qui, à cette minute,- se partageaient âprement son esprit et son coeur, Lucienne demeura calme d'apparence.
Le silence qui avait suivi avait paru plus lourd, funèbre presque. M. Renaud, très gêné, fort mal à l'aise, ne sachant que faire pour se donner un certain aplomb qu'il ne parvenait pas à trouver depuis un moment, toussa, bâilla, remua rudement ses ustensiles, plia et déplia sa serviette pour, enfin, pousser un "hem'' formidable et pour se rapetisser ensuite, sur sa chaise où il demeura comme un chat battu.
Mme Renaud, qui n'avait pas cessé de regarder sa nièce avec son sourire de bête fauve, reprit :
—Ce soir, ma chérie, tout à l'heure, je pense bien Mme Hartley et ^on fils seront ici, venus expressément pour recevoir ta réponse. Je sais bien que tu nejrefuseras pas un si beau parti, et que tu t'en réjouis déjà à l'avance. C'est que j'ai deviné depuis longtemps tes aspirations — je devrais dire "tes secrets" — et je les ai devancés.
Cette fois, la bonne tante oubliait son "nous" ! Maintenant que le coup était porté sans que Lucienne ne parût se cabrer, Mme Renaud retrouvait toute l'audace dont elle s'était armée. De ce moment, pensait-elle, elle pouvait frapper coup sur coup sans qu'il y eût danger pour elle de représailles. Et elle ajouta :
— Je puis te dire encore, ma chère enfant, que j'ai assuré Mme Hartley et son fils d'une réponse favorable de ta part. Me suis-je trompée, chérie ? acheva Mme Renaud avec un miaulement de chatte qui vient de sauter sur sa proie menue.
Ces dernières paroles de sa tante bouleversèrent Lucienne davantage. Elle voulut
crier son horreur un hoquet s'étouffa
dans sa gorge serrée. Son sein fut secoué par un tumulte terrible, un étourdissement la fit vaciller sur sa chaise, et par crainte de tomber à la renverse 'elle cacha son visage livide.
Mme Renaud feignit de croire à une joie mal contenue et poursuivit:
— Je comprends bien que cela t'émeut. Tu ne t'attendais pas sitôt à cette décision que j'ai prise pour ton plus grand bonheur. Oh! je me dculais bien que tu étais très désireuse et même anxieuse de voir venir ce jour. La crainte de voir un avenir riant t'échapper te
faisait souffrir j'ai bien compris cela. Et
sachant aussi que le jeune Hartley te désirait avec toute l'ardeur de son coeur de jeune homme, j'ai compris que cette union était indispensable à votre bonheur réciproque. J'ai donc marché !. . .Ah! ma chérie, s'écriat-elle avec une vraie sincérité, comme je suis heureuse pour toi !
Elle se tut avec l'espoir ou l'attente que Lucienne allait cette fois exprimer sa pensée. Mais non... la jeune fille demeura silencieuse. Et ce nouveau silence parut plus lourd, plus grave.
M. Renaud, de plus en plus mal à l'aise, ne put réprimer un grondement. Ce grondement eut l'air d'exciter une colère qui couvait, et cette colère, il la fit retomber sur la pauvre chatte qui lui frôlait les jambes.
— Maudite chatte ! grinça-t-il.
Il lui lança un vigoureux coup de pied.
La petite bête fit entendre un miaulement plaintif.
Indignés, Mme Renaud cria :
— As-tu besoin de la tuer, Prosper ?
— Eh bien! fiche-la dehors ! vociféra M. Renaud.
— Et toi, clama Mme Renaud, les yeux désorbités par la fureur, si l'on te fichait dehors par ce froid de dix degrés ?
— C'est bon, c'est bon, grommela M. Renaud qui, apeuré, se renfonça dans son fauteuil.
Mme Renaud lui décocha un regard de travers. Puis, retrouvant une ombre de son sourire félin de l'instant d'avant, elle demanda à Lucienne:
— Eh bien, chérie, vas-tu me dire ce que tu penses, de ce mariage ?
Lucienne, interrogée aussi directement, fit un effort pour dompter la faiblesse qui l'avait saisie. D'une voix pas trop sûre elle répondit :
— Ma tante, je veux réfléchir à la réponse que je dois donner à Mme Hartley. Dès qu'elle sera arrivée, veuillez me prévenir.
La voix lui manqua. Elle se leva vivement pour regagner sa chambre. Elle n'avait pas encore franchi la porte de la salle à manger qu'elle éclata en sanglots. elle s'enfuit.
A ces sanglots entendus M. Renaud bondit sur sa chaise. Il éleva son poing durement fermé et le rabattit lourdement sur la table. Cette table gémit, les ustensiles s'agitèrent, la vaisselle troublée rendit un son vague de bris. Et M. Renaud gronda en regardant sa femme avec des yeux pleins d'éclairs:
— Sacré gueux ! par exemple, ça ne se passera pas comme ça ! . . . .
Froid comme une lame d'acier le regard de Mme Renaud croisa celui de M. Renaud. D'un accent plus froid encore Mme Renaud demanda:
— Qu'est-ce qui ne se passera pas comme ça, Prosper ?
Cet accent de Mme Renaud fut un coup de
massue sur le crâne poli de M. Renaud, il s'écroula sur sa chaise.
Et Mme Renaud, très menaçante, dit encore :
— Prosper, prends garde !
Tel que l'avait annoncé Mme Renaud, vers les huit heures Mme Hartley et son fils firent leur apparition.
Ce n'était peut-être pas exactement l'étiquette qu'une femme, comme Mme Hartley, vînt avec son fils demander la main d'une jeune fille. Mais aujourd'hui, avec "l'arrivage" à la fortune, on se fabrique une étiquette à soi,, commode en tous temps et en tous lieux, qui peut s'adapter parfaitement à toutes les circonstances et à tous les événements. Ensuite, l'argent est si fascinateur, tellement magnétique qu'il éclipse tout ! Que si un homme, au lieu du gant conventionnel, vous jette à la figure une poignée de bank-notes, devant cet homme on se courbe avec un sourire gracieux ! C'est ce qu'on appelle "l'évolution"
Donc, étiquette mise à part, Mme Hartley et son fils, sur l'invitation expresse de Mme Renaud, venaient demander à Lucienne son consentement personnel à l'union projetée.
Les banalités d'usage furent courtes. On parla de suite de Lucienne et du prochain mariage.
Mme Hartley paraissait très heureuse de l'événement qui allait apporter le parfait bonheur à son fils aimé.
Mme Renaud profita de l'occasion pour mettre à jour — oh! fort discrètement — les qualités supérieures de sa nièce. Cela n'était pas nécessaire, mais Mme Renaud tenait à ne pas laisser diminuer l'enthousiasme de ses hôtes.
Quant au jeune homme, très timide comme toujours, très songeur, il demeurait silencieux. La conversation des deux dames l'intéressait médiocrement. Du regard il cherchait quelqu'un, ou quelque chose, peutêtre bien quelqu'une . . .
Mme Renaud surprit ce regard et devina l'anxiété du jeune Hartley. Elle décida de marcher de suite au but.
— Ma chère amie, dit-elle avec un aplomb qui eût fait frémir M. Renaud, laissez-moi vous annoncer de suite que Lucienne accepte de grand coeur cette union. Je regrette bien qu'elle soit un peu souffrante, ce soir. Pauvre chérie, miaula-t-elle, elle n'a presque pas soupé.
— Pauvre enfant ! soupira Mme Hartley.
Le jeune Hartley frissonna, et d'innombrables rougeurs passèrent sur son front.
— Je vous assure pourtant, chère amie, continua Mme Renaud, que nous ne la privons pas de soins.
— Je vous crois, chère madame.
— Nous avons consulté les meilleurs médecins, ajouta Mme Renaud.
— Je n'en doute pas. Qu'ont-ils dit ?
— Ils ont tous conclu au même traitement, répondit Mme Renaud sur un ton très sérieux .... le mariage !
— Je crois bien, fit Mme Hartley avec un sourire sans signification.
— Et je le crois également, chère amie. Te-
nez ! moi-même, avant de me marier, j'étais comme Lucienne, inaigre, pâle, nerveuse, languissante. Voulez-vous que je vous dise, chère amie ? . . .on se fait trop de bile quand on est jeune fille !
—C'est vrai ! avoua Mme Hartley.
A ce moment, le jeune Hartley qui n'avait pas encore prononcé une parole, demanda d'une voix tremblante :
— Mademoiselle Lucienne est-elle vraiment bien malade?
— Oh! rassurez-vous, sourit Mme Renaud.
Une simple indisposition. . .un petit malaise passager qui l'a prise avant souper. Mais je suis certaine qu'elle est remise à présent. . vous allez voir.
Elle appela aussitôt :
— Lucienne !
Aucune réponse ne troubla le silence qui suivit cet appel.
— Lucienne ! répéta Mme Renaud en élevant la voix.
Le même silence demeura.
— Elle s'est peut-être couchée pour un moment, émit Mme Renaud, et elle se sera endormie. Si vous voulez m'excuser, je vais monter à sa chambre.
— Mais, oui... allez, chère Mme Renaud.
Mme Renaud s'éloigna pour se rendre à la chambre de sa nièce.
Elle trouva la porte hermétiquement close.
Dans cette porte elle frappa deux petits coups. Aucune réponse de l'intérieur. . Mme Renaud appela à voix basse:
— Dors-tu, chérie ?
Rien. . .
Sûre que Lucienne s'était endormie d'un profond sommeil, Mme Renaud se hasarda à ouvrir la porte. L'obscurité régnait dans la chambre. Mme Renaud marcha sur la pointe des pieds, et, tâtonnant, elle trouva le bouton électrique. Lorsque la lumière jaillit du plafond, Mme Renaud aperçut la jeune fille étendue sur son lit blanc, plus blanche que la blancheur des draps, et paraissant dormir.
Pourtant, en y regardant de plus près, ce sommeil parut fort étrange à Mme Renaud.
Elle courut au lit, saisit une main de Lucienne. La main était roide et froide. Mme Renaud eut peur, elle s'affola, secoua rudement la jeune fille. Celle-ci demeura inerte.
Alors Mme Renaud poussa un cri terrible.
A ce cri un grognement répondit de la pièce voisine. La minute suivante, M. Renaud, très blême, bondit dans la chambre; il demeura stupide devant l'immobilité cadavérique de Lucienne.
Mme Hartley et son fils arrivaient, accourant au cri entendu. Ils demeurèrent comme épouvantés.
Durant une minute un silence terrible pesa sur les êtres et les choses de cette chambre où l'on croyait entendre battre les ailes de la mort. Chacun s'entre-regardait n'osant formuler la même pensée funèbre qui l'assiégeait.
A la fin, le jeune Hartley secoua sa torpeur et s'approcha du lit.
Il examina attentivement la jeune fille durant quelques secondes, et avec un soupir
d'espoir, il murmura :
— Elle n'est qu'évanouie !
Toutes les poitrines respirèrent.
M. Renaud grogna :
— Sacré gué ! il n'aurait plus manqué que ça !
Mme Renaud bégaya, la lèvre tordue:
— Comme j'ai eu peur, mon Dieu !
— Pauvre enfant ! souffla Mme Hartley avec des larmes à ses yeux.
Mais déjà le jeune Hartley commandait qu'on appelât un médecin.
M. Renaud, retrouvant ses jambes du jeune âge, partit comme un coup de vent vers le téléphone.
Lucienne demeurait toujours évanouie.
Le Médecin.
Le docteur Crevier, en robe de chambre et en pantoufles, examinait les travaux de réparation faits à l'intérieur de sa maison. Le cabinet de consultations ,1a salle de réception ou parloir et la salle à manger étaient depuis deux jours aux mains du tapissier, du peintre et du menuisier. L'étage supérieur était également en voie de transformation.
A cette heure de la soirée — huit heures et demie environ — un commerçant de meubles prenait des mesures, calculait, faisait un estimé du mobilier et décorations nécessaires. En même temps que ce commerçant, un vieux juif prisait les vieux meubles et en débattait assez aigrement le prix d'achat avec leur vieux maître. Mais le docteur n'était pas à ce point stupide de laisser aller ses biens pour la petite somme.
Le téléphone vibra longuement.
Le docteur y courut.
M. Renaud, d'une voix pleine d'angoisse, appelait le médecin auprès de Lucienne.
-Ce nom produisit un choc violent sur le docteur: il pâlit affreusement. Ce fut d'une voix inquiète qu'il promit de se rendre à l'instant.
En effet, il oublia ce qui l'intéressait tant l'instant passé, il oublia le commerçant, il oublia le vieux regrattier juif, et ordonna à Annette de préparer ses habits.
En quelques bonds il eut gagné sa salle de toilette où il s'ablutionna d'eau froide, se parfuma, se poudra Ce fut avec un sourire satisfait qu'il put contempler sa personne dans une glace.
— Allons, se dit-il, je rajeunis !
Un quart d'heure après, le docteur Crevier, alerte, mais un peu troublé par l'émotion étrange qui le tenaillait, sortit de chez lui, canne d'une main, sacoche de médecin de l'autre.
Avec les premiers soins reçus de Mme Renaud et de Mme Hartley, Lucienne avait repris sa connaissance.
Elle était très faible. Elle sourit difficilement à Mme Hartley qui ne cessait de répéter "Pauvre fille" !, et au jeune M. Hartley qui, fort gêné, cherchait à dissimuler sa présence dans un coin d'ombre.
Une fois qu'ils furent assurés que tout dan-
ger immédiat était écarté, Mme Hartley et son fils se retirèrent, mais non sans un fort désappointement. Au fond ils croyaient Lucienne plus malade qu'elle ne l'était en vérité. La crainte de voir leur projets rouler en poussière les inquiétait fort. Mais il en était bien autrement de Mme Renaud . . . elle avait envie, cette bonne tante, de s'arracher les cheveux tant son désespoir était grand. Déjà elle croyait tout perdu.
11 était neuf heures lorsque le docteur Crevier pénétra dans la chambre de Lucienne.
Son premier regard avait été pour la jeune fille qui lui avait souri comme à une personne en laquelle on a mis toute sa confiance, et de laquelle on semble attendre le salut dans les passées graves. Ce sourire de la jeune fille avait paru créer chez le médecin une émotion violente.
Mais il s'était vite raidi pour incliner ensuite sa tête grise en guise de salutation à Mme Renaud, et pour serrer la main que lui tendait M. Renaud.
11 s'approcha du lit de la malade, s'informa de sa santé d'une voix tremblante, et d'une main plus tremblante encore il prit le poignet de Lucienne tout en consultant sa montre. Déjà le docteur avait retrouvé toute l'assurance de l'homme médical.
Quand il eut constaté le pouls de la jeune fille, il se tourna vers les époux Renaud et dit:
— Un peu de fièvre seulement. . .ce ne sera rien.
Regardant l'orpheline, il ajouta :
— 'Mademoiselle, permettez-moi un conseil: il faut éviter les émotions trop fortes. Ce qui vous sera nécessaire pour un certain temps, ce sera le repos absolu de l'esprit, mais en même temps beaucoup d'exercices physiques. Mettons par exemple, quelques bonnes marches chaque jour, à des heures fixes, mais sans vous épuiser. Aussi, quelques sorties en voiture à la campagne, du grand air, du soleil, c'est ce qu'il vous faut . .
— Docteur, interrompit M. Renaud, ne pensez-vous pas que quelques bons remèdes, comme vous pourriez bien lui en prescrire, seraient bien à propos ?
Le docteur se tourna vers M. Renaud.
— iQu'entendez-vous par remèdes ? demanda-t-il brusquement, comme s'il eût été choqué de voir un profane intervenir dans la matière. Il y a? reprit-il sur un ton sévère, remèdes et remèdes ! Sont-ce les drogues que vous voulez dire ? Non je les défends à mademoiselle; elle n'a pas besoin de ces choses si elle désire vivre encore. Les apothicaires, ce sont les agents de destruction auxquels ont recours les lâches qui ne savent pas résister aux luttes de la vie !
Plus gravement il ajouta, en dardant ses regards gris dans l'oeil troublé de M. Renaud.
— Monsieur, si vous aimez votre nièce, ne lui conseillez pas le suicide !
M. Renaud baissa la tête, confus, et garda le silence.
Et toujours très grave, le médecin s'adressa encore à la jeune fille.
— Mademoiselle, je vous ai conseillé le meilleur traitement; chasser les soucis et les
chagrins, prendre des distractions, fatiguer un peu le corps. Je pense que rien ne vaudrait mieux qu'une promenade, un séjour de quelques semaines à la campagne. Il importe de changer d'air
— Il ne dépend que d'elle de faire une belle promenade, insinua Mme Renaud toujours avec son sourire jaune.
— Vraiment, madame ? fit le docteur un peu surpris.
— Oui, docteur si cette enfant voulait
seulement m'écouter !
— Une longue promenade ?
— Un voyage d'Europe, peut-être î
Le docteur tressaillit. Il devinait quelque chose qui lui causait un émoi singulier. Car il avait, en venant chez les Renaud, croisé sur sa route Mme Hartley et son fils. Il garda le silence durant une demi-minute.
Puis il secoua sa tête grise avec un air de doute et dit :
— Madame Renaud, je ne conseillerais pas ce voyage à votre nièce, pas pour le moment du moins. Car ce voyage, dans les conditions de santé où se trouve mademoiselle, pourrait lui être fatal.
— Je ne dis pas, docteur, que ce voyage se ferait tout de suite demain ou même la semaine prochaine. . .non. Mais dans un mois, disons; et d'ici ce temps-là la santé de Lucienne pourrait fort bien s'améliorer.
Cette fois, le docteur ne sut que répondre.
Il reprit le poignet de la jeune fille et parut réfléchir.
M. Renaud et Mme Renaud l'observaient avec un peu d'inquiétude. Lucienne paraissait sommeiller doucement depuis quelques minutes.
Au bout d'un moment le docteur murmura :
— Je pense que ça va mieux !
Lucienne releva ses paupières et dit d'une voix faible et avec un pâle sourire :
— Oui, je me sens un peu mieux.
— Oh! ce ne sera pas grand chose, reprit le docteur, pourvu que vous suiviez bien mes conseils. Toutefois, afin de mieux m'assurer de votre état de santé, je vais vous poser quelques questions indispensables auxquelles il vous importe de répondre en toute franchise.
Se tournant vers les époux Renaud, il ajouta :
— Je vous prie de me laisser seul avec la malade pour un moment. Si j'ai besoin de l'un de vous, j'appellerai.
Les deux époux se retirèrent.
Le docteur alla refermer lui-même la porte et revint vers le lit de la malade.
Mais, alors, une transformation s'était tout à coup opérée dans toute sa personne.
Il avait perdu sa gravité professionnelle ; mais une autre gravité, si l'on peut dire, s'était posée sur les traits de son visage. Et ce visage était très pâle, il était blême. Ses lèvres, serrées Tune sur l'autre, avaient des remuements étranges, de même que ses prunelles grises laissaient échapper des lueurs singulières.
Un sourire malaisément comprimé, ou mieux un rictus tiraillait sa bouche. Il n'a-
yait pas l'air terrible pourtant; car au fur et à mesure que le docteur approchait de la malade, sa physionomie prenait des accents de douceur et de tendresse que la jeune fille ne pouvait s'expliquer.
Elle s'étonna beaucoup de cette attitude nouvelle et très curieuse du médecin. Elle le regardait s'approcher et dans ses yeux cette interrogation se posait :
— Suis-je plus malade qu'il ne Ta laissé entendre tout à l'heure ?
Le docteur s'était arrêté à deux pas du lit.
—Mademoiselle, prononça-t-il sur un ton timide qui offrait un contraste frappant avec la parole grave et assurée qu'il avait auparavant, c'est un petit mensonge que j'ai dit à monsieur et à madame Renaud. .. .parce que je voulais être seul avec vous.
La voix tremblante du médecin, son attitude gênée, la confusion de ses gestes, tout cela surprit grandement la jeune fille. Elle le regarda d'un oeil fixe, d'un oeil qui, peu à peu, reflétait de la crainte. Car le docteur s'étant approché de deux ou trois pas encore, se penchait maintenant vers la malade.
Et cet homme, à crinière grise, avec son visage gras et glabre qui devenait livide de minute en minute à cause de certaine émotion violente que la jeune fille ne pouvait définir; cet homme, dont le sourire contracté semblait devenir méchant; oui, cet homme-là tout à coup lui fit peur. Instinctivement Lucienne ferma les yeux comme devant la vision d'un spectre.
Et la voix du docteur vibra étrangement à ses oreilles. Elle tressaillit, comme au sortir d'un rêve mauvais, elle releva ses paupières et fixa sur celui qui parlait des regards très ouverts. Et dans ces regards on aurait pu lire, peu à peu et tour à tour des sentiments de stupeur, d'espoir, de joie . . . d'amour !
— Mademoiselle, disait le docteur, qui s'était penché davantage et dont la voix était plutôt chuchotante, comme s'il eût craint d'être entendu par des oreilles étrangères,
vous êtes malheureuse vous n'êtes pas
malade ! On veut vous contraindre à un mariage que vous redoutez. Je sais tout cela. Je sais encore que vous n'aimez pas l'homme auquel on veut vous attacher de force. Vous n'aimez pas cet homme et ne voulez pas vous unir à lui parce que sa race et sa religion sont étrangères à votre religion, à votre race. Vous prévoyez avec raison une existence de dissentiments, de discordes, de misères, et vous avez peur. Vos craintes, mademoiselle, sont fondées, elles sont vraies, je ne puis vous le taire. Je ne peux vous taire non plus que ce mariage serait le pire malheur pour vous ce serait
un malheur éternel.
Un gémissement passa entre les lèvres de Lucienne.
— Cependant, mademoiselle, malgré les circonstances et les forces qui vous poussent vers l'abîme que vous redoutez tant, je puis vous assurer, moi qui vous parle, que l'abîme n'est pas encore sous vos pas et que jamais vous n'y tomberez, parce que, croyezmoi, on veille sur vous parce que ce mariage ne se fera pas ! Cet homme, auquel
vous ne voulez pas appartenir, ne vous aura pas, je vous le jure. Car le bon Dieu ne peut pas permettre cette monstruosité qu'une
jeune fille belle, bonne et pure non, il ne
permettra pas que cet ange se donne en un inutile sacrifice. Parce que, mademoiselle, je vous prie de me croire fortement (et à cet instant la voix du docteur avait des accents de tendresse indéfinissables) je vous conjure de me croire, vous êtes aimée ! Que dis-
je ? vous êtes adorée ! Ah! tenez ....
il est un homme que je connais bien, un homme de très honorable situation, un homme de votre foi, de votre race, et un homme de bien, mademoiselle, en dépit de certaines médisances ou de basses calomnies, oui, un homme qui vous a voué toute sa vie, toutes ses forces. . .un homme prêt à faire tous les sacrifices pour assurer votre bonheur ! Et cet homme, mademoiselle, depuis qu'il a appris à vous aimer, depuis qu'il vous adore — oh! je le sais bien, allez — cet homme ne pourra plus vivre sans vous ! Car vous êtes devenue nécessaire à son existence; car cet homme, aujourd'hui, est le chêne dont vous êtes la sève ! Votre âme, votre esprit, votre coeur, c'est son âme à lui, son esprit, son coeur l Enfin, je vous le jure devant Dieu, cette homme consacrera sa vie à vous procurer toutes les joies, toutes les délices, tous les bonheurs ! Ah! mademoiselle, c'est un homme qui se prosterne aux pieds d'une divinité, et vous êtes
Le médecin se tut tout à coup. Une lividité de mort couvrit son visage, ses mains tremblèrent, et ses yeux hagards jetèrent des lueurs de folie. Il recula de deux pas en chancelant, comme s'il eût fui devant une apparition terrible. Il recula encore vers la porte. Ses lèvres se tordirent dans un rictus de douleur. Une contorsion atroce se joua sur les traits de sa figure. Tout son être trembla violemment, comme un vieux chêne que secoue le vent d'orage et dont la cime penche vers l'écroulement fatal. Le docteur ne tomba, cependant pas mais il recula jusqu'à ce que ses mains touchassent la porte qu'il ouvrit lentement, fébrilement.
Que s'était-il donc passé ? Presque rien!
Lucienne avait simplement fermé les yeux, un sourire angélique s'était dessiné sur ses lèvres d'enfant, et ces lèvres avaient murmuré un nom avec toute l'ardeur, tout l'amour, toute la ferveur d'une âme qui aime jusqu'à l'ivresse. Et ce nom murmuré par Lucienne avait été :
— Georges !
Et cela avait suffi pour frapper le docteur jusqu'au tréfonds de l'âme.
Pâle, farouche, la. démarche saccadée, la voix brève, le geste violent, le docteur Crevier dit à Mme Renaud, qu'il trouva renversée dans une bergère de son salon :
— Madame, cette enfant a besoin de repos. . un repos absolu. Qu'on ne pénètre chez elle que si elle appelle ! J'enverrai les médicaments nécessaires demain matin.
Et il partit.
M. Renaud, allongé sur un divan, murmura: — A-t-il l'air drôle un peu !
Mme Renaud soupira seulement.
Fille de race.
Douze heures de nuit sonnèrent lentement à la pendule de la salle à manger.
Dans le silence pesant du salon, ces douze coups de timbre résonnèrent comme douze coups de tonnerre.
M. Renaud, qui ronflait sur son divan, bondit.
Mme Renaud, tout absorbée en de lugubres réflexions, tressaillit seulement.
Puis les regards des deux époux se croisèrent ave<? un mélange de stupeur et d'effroi.-
Et ces mêmes regards, attirés comme par un aimant, se posèrent sur une forme blanche qui venait de se dresser tout auprès du piano. Les deux époux frissonnèrent Leurs lèvres prononcèrent le même nom, mais avec une intonation différente.
— Lucienne! murmura M. Renaud avec stupéfaction.
— Lucienne ! balbutia Mme Renaud avec épouvante.
Oui, Lucienne était là, debout, pâle, excessivement pâle, échevelée, le sein en tumulte, le souffle court. Une de ses mains s'appuyait contre le piano, comme si dans la crainte de tomber, elle lui eût demandé un appui. Ses grands yeux, humides de larmes récentes, remplis d'immense douleur, regardaient Mme Renaud. Et la jeune fille demeurait silencieuse.
Le silence glacé de la jeune fille, l'expression douloureuse de sa figure, son immobilité de statue qui lui donnait l'apparence d'un spectre, toute l'attitude de la jeune fille parut intimider Mme Renaud.
Mais c'était une femme courageuse, que Mme Renaud, c'était une femme forte, c'està-dire que son courage et sa force, elle les puisait âprement dans la ténacité avec laquelle elle avait élaboré ses projets. Et c'est avec ce courage qu'elle parvint à demander d'une voix peu sûre cependant :
— Lucienne, que veux-tu ?
La jeune fille fit un pas. Elle parut chanceler. Sa main droite se cramponna à l'instrument de musique. Son sein se souleva fortement, et la jeune fille avança d'un autre pas. Alors elle put bégayer seulement:
— Ma tante
Sa voix manqua.
M. Renaud, tout ahuri, les yeux hors de leurs orbites, regardait sa nièce sans pouvoir prononcer une parole ou faire un geste.
— Eh bien ! chérie, demanda Mme Renaud avec un sourire de pitié, le docteur t'a-t-il fait du bien ?
— Oui, ma tante, un peu, répondit Lucienne avec effort.
— Tant mieux, je suis contente.
Peu à peu Lucienne paraissait dompter sa faiblesse. Elle reprit, la voix plus distincte, plus assurée :
— Ma tante, le docteur m'a fait un peu de bien, c'est vrai; mais ie pourrais être mieux encore, si vous le vouliez.
— Si je le voulais! fit Mme Renaud avec surprise.
— Il ne dépend que de vous que je ne sois plus malade du tout.
— De moi! fit encore Mme Renaud dont la surprise semblait augmenter .
— Oui, de vous. . .de vous seule !
Et Lucienne, comme si elle eût voulu à tout prix voir la fin de cette lutte qui l'épuisait; comme si elle se fût dit, en un dernier désespoir: "Vaincre ou mourir"! Lucienne, disons-nous, parut recouvrer toutes les vigueurs de sa jeunesse: elle se redressa, marcha d'un pas presque ferme à un siège près de sa tante, s'assit et, regardant Mme Renaud en face, elle prononça:
— Ma tante, vous ne me laisserez pas mourir !
L'effort avait été au delà des bornes: la jeune fille éclata en sanglots.
Troublée plus qu'elle n'aurait voulu le laisser voir, Mme Renaud regardait sa nièce sans mot dire.
M. Renaud, qui devinait toute la souffrance de sa nièce, s'était écroulé sur son divan et avait enfoncé sa grosse et bonne figure dans les coussins, ses mains sur les oreilles pour ne pas entendre les sanglots qui martelaient son coeur. Il feignit de dormir.
Désemparée par cette immense douleur de sa nièce, Mme Renaud demanda :
— Mais pourquoi toutes ces larmes, Lucienne ? Vraiment, je ne te comprends pas.
La jeune fille releva la tête, essuya ses yeux, et comprimant le trouble qui agitait son sein, elle dit :
— Vous ne savez pas pourquoi je pleure, ma tante ? Vous ne comprenez pas pourquoi je souffre ? Eh bien, ôtez à la brebis mère l'agnelet qu'elle nourrit, et vous verrez l'horrible souffrance de cette mère, vous entendrez ses bêlements plaintifs, vous la verrez parcourir avec un sombre désespoir les troupeaux parmi lesquels elle cherche jour et nuit le petit qu'on lui a enlevé. Je ressemble un peu à cette brebis, ma tante; car à moi, c'est mon coeur qu'on m'enlève, c'est mon coeur qu'on m'arrache pour l'égarer ensuite au sein d'un troupeau étranger où il sera à jamais perdu. Ce coeur, on veut le donner à un homme que je ne peux pas aimer, que je ne pourrai jamais aimer, et en m'ôtant mon coeur, on m'ôte la vie ! Comprenez-vous maintenant ?
— Non. . .je ne peux pas comprendre ! bougonna Mme Renaud déjà reprise par son esprit méchant.
Lucienne ne put réprimer un geste de révolte. Sa jolie tête blonde se dressa avec fierté, ses regards purs et sincères se posèrent avec sévérité sur les regards fuyants de Mme Renaud, et elle dit avec un accent presque dur :
— Ah! vous ne voulez pas comprendre ?. . .
Elle se tut aussitôt comme épouvantée des pensées qu'elle avait ou des paroles qu'elle s apprêtait à prononcer. Elle se dompta. Ses lèvres desséchées ébauchèrent un mince sourire, et elle reprit, humble et douce:
— Ma tante, je ne veux pas vous faire de la peine. Je sais que vous ne voulez que mon bonheur. Vous êtes si botine ! Vous m'avez recueillie, pauvre orpheline, pour me faire une situation enviable. Je comprends
tout cela, et je vous reriiercie. Vous avez été généreuse et je suis reconnaissante. Vous m'avez aimée, et je vous aime, ma tante. Vous rappelez-vous, il y a déjà un peu plus d'une année, un soir que j'étais triste sans savoir au juste pourquoi, vous m'avez demandé si je ne voulais pas retourner chez mon oncle, à Sanit-André ? Je vous ai dit que je ne voulais plus vous quitter, (pie près de vous j'étais très heureuse. En vous j'avais trouvé le coeur d'une mère, et j'étais votre enfant. Mon oncle, c'était mon père. Je vous l'ai dit ci' soir-là, ma tante, vous en souvenezvous ?
— Oui, Lucienne, je m'en souviens, et tu m*as l'ait bien plaisir ce soir-là, répondit Mme Renaud, qui malgré elle, se sentait touchée profondément par l'accent si tendre de la jeune fille
— Eh bien! j'étais heureuse de vous faire plaisir, ma tante, parce que vous m'aviez acc outumée à une existence de douceur et de joie. Toute ma confiance reposait en vous. Or, savez-veus ce que je me demande aujourd'hui avec effroi ?
— Quoi donc, chérie ? miaula Mme Renaud.
— Je me demande pour quelle raison vous voulez vous débarrasser de moi !
A ces mots Mme Renaud frémit, les traits de son visage se durcirent, elle demanda d'une voix rude:
— Qu'est-ce qui te fait penser que je veuille me débarrasser de toi ?
— Vous voulez me marier à M. Hartley !
— Et après? interrogea durement Mme Renaud.
— Je n'aime pas M. Hartley.
■ — Ah! ah! ricana Mme Renaud, nous y voilà enfin ! Oh! maintenant je te comprends. Tu n'aimes pas M. Hartley, parce que- . . un autre. . .quelque fourbe individu a pris ton coeur ?
— Je vous assure, ma tante ....
— Tu n'aimes pas M. Hartley, parce que c'est un garçon de bonne éducation, d'excellente famille, de belle fortune, par le fait eme tu t'es éprise — oh ! oui, je t'ai devinée depuis longtemps, va ! — oui, parce que tu t'es éprise de quelque voyou, d'un de ces petits jeunes hommes pédants, frais, comme on dit vulgairement, de ces petits hommes qui n'ont pour toute parure comme pour toute fortune que leurs faux cols empesés chez le chinois, leurs cravates rouges ou bleues, guindés dans de petits costumes de poupée, sans le sou, sans position sociale, vivant d'expédients, accrochés souvent aux jupons des filles de rien ... .Dis-moi donc, Lucienne, si c'est à une telle enseigne que tu as porté ton coeur ? Dis-moi donc si c'est là où tu as placé ton avenir ?... Mauvais placement, ma fille, c'est moi qui te le dis !
— Eh bien! ma tante, pour vous prouver que je suis franche et pour obtenir votre confiance, je vous dirai que je^ préférerais unir ma destinée à l'un de ces jeunes hommes, pourvu qu'il fût de ma race, que de l'unir à un étranger honorable et fortune.
— Oui-da ! ricana Mme Renaud. Vraiment ma fille tu as d'étranges idées !
— -0 importe ! si elles sont vraies.
— Mais j'espère, s'écria Mme Renaud en se
rebiffant, que tu ne prends pas M. Hartley pour un étranger ?
— C'est un anglais !
— Il est canadien aussi !
—Il n'a pas dans ses veines le sang de ma race !
— Quelle importance cela a-t-il ! Si M. Hartley n'est pas de ta race, ce n est toujours pas un barbare !
—Je suis avec vous, ma tante, et je puis vous assurer que j'estime hautement M. Hartley et ceux de sa race qui lui ressemblent. Nous avons en Canada, et plus particulièrement à Québec, de très bons anglais. Mais, tout bons qu'ils sont, ces anglais ne* sont pas des français !
—Qu'est-ce que cela prouve ?
—Cela prouve que nous ne pouvons pas nous mêler. Cela prouve que pour conserver notre nationalité française, pour la développer, la fortifier, nous ne pouvons mêler notre sang à un sang étranger. Car le iour où le sang anglais et le sang français se fusionneront, nous ne serons plus une race
—Tu ne veux toujours pas prétendre que les Anglais sont pour nous des ennemis dan-
séreux ?
—Vous me comprenez mal. Je dis que nous ne pouvons pas avec nos amis anglais dépasser les bornes des relations sociales. Mais au point de vue de l'union conjugale, nous ne pouvons pas même nous approcher, puisque tout nous sépare: le caractère, la langue, la religion.
— Prends-tu les Anglais pour des gens sans religion, des gens sans Dieu ?
—Je ne dis pas cela. Je sais bien que les Anglais ont un Dieu comme nous; seulement nous ne l'adorons pas de la même façon, et cela suffit à créer un abîme. .
—C'est l'imagination qui fait cet abîme.
—Oh' je sais bien, moi, qu'il n est pas imaginaire, puisque je m'y sens aller je sens l'attraction irrésistible de ses profondeurs dès qu'on me pousse vers lui. Ma tante, ajouta Lucienne avec un accent de desespoir qui aurait dû toucher Mme Renaud, ne me mariez pas à M. Hartley.
—Je t'ai promise, il est trop tard !
—Il n'est jamais trop tard pour empêcher un malheur qu'on a prévu !
Tu seras heureuse, Lucienne, M. Hartley
t'aime tant Il se fera ton adorateur.
—Eh bien! moi, je le hairai, je le sens; et plus il m'adorera, plus grandira ma haine. Cette haine je la lui communiquerai, et alors ...Vous voyez bien, ma tante, que c'est impossible que j'épouse M. Hartley !
—^Lucienne, dit Mme Renaud sur un ton concentré, c'est assez de pleurnicheries J'ai promis, je tiendrai que cela suffise !
Avec ces dernières paroles le ton de Mme Renaud fut tranchant.
Lucienne se leva. Une flamme terrible éclata dans la prunelle de ses yeux bleus. Une sorte de défi se dessina dans la fierté de son attitude, et d'une voix sombre, basse, farouche presque la jeune fille prononça :
— Je ne serai jamais la femme de Hartley !
Mme Renaud sauta hors de sa chaise. Me-
naçante, elle leva une main sur la jeune fille, ses lèvres violacées se pressèrent par la violence de la rage. Mais la main levée ne retomba pas sur la courageuse jeune fille, les regards furieux de la tante ne foudroyèrent pas la pauvre nièce; seulement, les grosses lèvres livides prononcèrent ces paroles comme un arrêt de mort:
— Tu seras sa femme... tu la seras, je le jure !
Et Mme Renaud s'en alla comme un vent de tempête.
'Lucienne tourna ses regards épouvantés du côté du divan d'où M. Renaud n'avait pas bougé depuis le départ du docteur.
•La jeune fille vit son oncle qui la regardait avec une timide tendresse. Elle courut se jeter dans ses bras, et, sanglotante, bégaya:
— Mon oncle, je n'ai plus que vous !
M. Renaud pleurait
Chez madame Foisy.
Mme Foisy avait reçu ses invités. M.- Hartley n'était pas venu à cause d'affaires importantes à traiter. Quant à M. Renaud, qu'on ne voyait pas non plus dans la fête, il avait prétexté un malaise au retour de son bureau.
Parmi les invités de Mme Foisy on remarquait le révérend clergyman qui, toujours long, toujours maigre, toujours froid, promenait ses longues jambières par les appartements de Mme Foisy. Nous ne saurions dire pourquoi ? mais le révérend, ce soirlà, paraissait soucieux et ennuyé. Quant à sa femme, grassette et rieuse, elle avait l'air de s'amuser beaucoup des calembours tirés par le jeune M. Rurnham à Gabrielle, — calembours que ne semblaient pas déguster avec délice le fils Cox, empesé, guindé, rousselé, stupide dans l'éclat de ses diamants.
Il y avait encore bien d'autres amis ou simples connaissances de Mme Foisy: des vieux, des vieilles, des jeunes.
Le dernier venu au rendez-vous avait été le docteur Crevier. Il était radieux... du moins, il en avait l'air. Mais en observant avec attention sa physionomie, on pouvait saisir, au jeu de ses yeux, de ses sourcils qui se fronçaient de temps à autre, de ses lèvres qui s'agitaient et se crispaient souvent, certains soucis ou certaines inquiétudes qui se dérobaient derrière son grand front et sous ses longs cheveux gris. Etaient-ce des soucis d'affaires ? Peut-être ! A moins que
ce ne fût des soucis d'amour !
Toujours est-il que ce pauvre docteur, dès son arrivée, s'était vu la proie du révérend Hibbard. Oui, le docteur venait seulement de saluer Mme Foisy que le bon révérend l'avait accosté avec ces paroles :
— .Ah! mon cher docteur, je suis enchanté de vous voir. J'ai précisément besoin de consulter votre savoir au sujet de madame Hibbard.
— .Rien, bien, mon révérend, avait répondu le docteur, qui ne tenait pas le moins du monde a donner ce soir-là des consultations...
encore moins à titre purement gracieux. Et le regard du médecin, après s'être posé un instant sur la jolie et enchanteresse silhouette de Lucienne, avait, par ricochet, sondé une seconde le teint clair, rosé et bien portant de Mme Hibbard. Et il avait ensuite demandé au révérend, par politesse professionnelle :
— De quoi souffre madame Hibbard ?
— Hélas ! docteur soupira le révérend en baissant la tête, elle perd sa gaîté.
A cette minute même, le rire un peu grêle de Mme Hibbard rivalisait avec le rire retententissant de Gabrielle.
— -Diable ! pensa le docteur, le révérend s'y perd, ou bien je m'y perds moi-même; car il me semble que Mme Hibbard est d'une gaité.
—Oui, mon cher docteur, poursuivit le révérend Hibbard en relevant la tête, cela m'inquiète: je n'ai jamais vu Mme Hibbard si morose. iSavez-vous que la morosité est le plus effroyable et le plus dangereux des symptômes ? symptômes, oserais-je dire
Un éclat de rire énorme, formidable de Gabrielle coupa le fil au révérend, qui demanda avec humeur :
— Ne pensez-vous pas, docteur, que cette fille est très malade ?
Mais le rire de Gabrielle grandissait. Ce rire, presque fantastique, montait en rafales pour retomber par cascades. Gabrielle se pâmait tout à fait sous le nez idiot de Cox fils. Il y avait de quoi rire aussi. . .rire autant que cette Gabrielle. . .s'il fallut en croire la rumeur qui se mit à circuler avec la rapidité de l'éclair! Or, cette rumeur disait que M. Cox, fils, venait justement de dire une chose très drolatique à Mlle Gabrielle qui, de plus en plus pâmée et près de tomber de rire, s'appuyait, avec son laisser-aller habituel, à l'épaule du jeune M. Rurnham. Et cette chose, qu'avait dite à l'oreille de Gabrielle le jeune Cox avec son air que vous savez, avait été celle-ci:
— Mademoiselle, je sens mon coeur fondre sous le souffle ardent de votre amour !
Gabrielle avait éclaté.
Pourtant cette Gabrielle, tout en paraissant ne s'intéresser qu'à son entourage immédiat, ne perdait pas de vue le jeune M. Hartley, qui s'était retiré tout auprès d'une étagère chargée de fleurs multiples et variées placée dans un angle du grand salon. Seul et triste, le jeune Hartley ne détachait pas ses regards amoureux de Lucienne.
Celle-ci, depuis un moment avait été accaparée par Mme Foisy qui toujours avec son sourire demi dédaigneux, essayait, par une causerie décousue et froide, d'intéresser la jeune fille. Mais Lucienne, au fond, était très ennuyée, et par instants son regard clair, mais un peu voilé ce soir-là, cherchait le docteur qui demeurait encore aux prises avec le long clergyman. Mais ce regard de la jeune fille, bien que voilé, était capté au passage par l'oeil sournois de Mme Foisy qui, chaque fois, échangeait avec sa fille un signe d'intelligence.
Mme Renaud, avec Mme Hartley et Mme Rurnham, s'occupait activement aux menus potins. Et lorsque surgissait l'occasion, elle ne manquait pas, cette bonne madame Re-
naud, de critiquer acerbement son époux qui, selon elle, mettait sans cesse des bâtons dans les roues. Ces trois dames formaient groupe a part.
Ah!... nous allions oublier M. Cox, père.
Hélas ! ce pauvre M. Cox ne vaudrait-il
pas mieux l'oublier ?
Mais puisqu'il faut dire la vérité. . .eh bien! nous dirons donc que deux vieilles femmes, aux rides profondes, aux cheveux gris et blancs, à bouches édentées, aux senteurs de tombeau, retenaient M. Cox prisonnier dans un coin très reculé du salon. Oh! le pauvre homme eût volontiers donné la moitié de sa fortune et même la moitié de sa banque pour se voir délivré de ces deux vieilles chipies. Aussi ne cessait-il de tourner vers la florissante Mme Foisy des yeux de coq déplumé.
Pour ne pas sortir des limites de notre sujet, nous passerons sous silence les divers incidents plus ou moins vulgaires de cette soirée.
On était arrivé à l'heure de la collation: deux heures de nuit.
Dans le broulfaha qui se produisit, Lucienne, un moment, se trouva seule.
Le jeune M. Hartley, apparemment, n'attendait que cette occasion: il marcha rapidement vers la jeune fille. Mais il arriva trop tard et dut faire, bien à contre-coeur, demitour: car le docteur Crevier venait de s'incliner respectueusement devant la jeune fille et lui disait:
— Il me fait plaisir, mademoiselle, de constater l'air de bonne santé qui se dégage de toute votre personne.
— En effet, ma santé est excellente, répondit Lucienne avec son meilleur sourire.
— Ah! mademoiselle, je savais bien que cela ne serait rien. . .vous savez ? ce petit malaise de l'autre jour Vous permettez ?
Du geste et du regard le docteur sollicitait une place à côté de la jeune fille qui, à ce moment, était assise sur un divan.
— Certainement, docteur, asseyez-vous.
Tout en prenant place auprès de la jeune fille, le regard du docteur fit le tour du salon, et ce regard constata que le salon était désert et que la foule des invités s'était rendue dans la salle à manger. Une large arcade séparait seulement cette salle à manger du salon, de sorte que le docteur put voir et embrasser d'un coup d'oeil l'immense table et les hôtes qui s'en approchaient.
Le docteur pensa qu'il n'avait que juste le temps de dire à Lucienne quelques mots, et il voulut se presser.
— Mademoiselle, commença-t-il, j'ai tellement de choses à vous dire ....
Ici le docteur, encore sous l'empire du "fol amour", bredouilla quelque chose d'insaisissable et se tut, rougissant.
Lucienne, ne pouvant deviner les émotions du docteur, se pressa, elle, de poser une question qui lui brûlait la langue.
— Docteur, dit-elle avec un sourire inquiet, voulez-vous me dire ce que devient monsieur Georges ?
Cette interrogation inattendue parut frapper rudement le docteur. Son sang se figea, il blêmit, puis répondit sur un ton brus-
que, méchant presque :
—Mon neveu ? ce propre-à-rien ?
Vraiment, est-ce que vous vous intéressez à lui ?
Il s'arrêta brusquement, ému par l'expression d'étonnement qui se manifesta chez Lucienne. Il comprit de suite l'énorme faute qu'il venait de commettre. Il comprima sa pensée amoureuse, saisit sa volonté, retrouva son bon sens, et voulut de suite réparer sa maladresse. Car, dans un éclair, il venait de comprendre toute la folie dont il avait été le jouet.
— Pardon, mademoiselle ! Entre nous, vous savez, c'est un peu mon enfant, et je suis assez enclin à le taquiner. Et je pourrais ajouter
. Il s'interrompit pour considérer la jeune fille dont le visage s'était tout à coup attristé.
Il reprit:
— Savez-vous, mademoiselle, que ce garçon... Il se tut encore, hésitant. Sa figure grosse et rougeaude pâlissait sensiblement. Lucienne le regarda avec curiosité. Ce regard le troubla profondément, ses paupières battirent, puis il poursuivit, comme avec indifférence.
— Vous ne savez peut-être pas que ce garçon, c'est-à-dire mon neveu, est très amoureux ? Oui, oui, très amoureux !
Lucienne rougit et balbutia:
— Vraiment ?
—Oui, fort amoureux ah! comment di-
rais-je ? Ah! mais, aussi, il est bien tombé
—Ah !
— Dame, oui puisqu'il faut vous le dire,:
il vous aime !
— Il m'aime ! dit Lucienne comme si sa pensée eût été lointaine.
— Ne vous l'a-t-il pas affirmé. . .jurèN ?
— Peut-être ! murmura Lucienne Je ne
me rappelle pas bien. Son sein battait sous une émotion indicible.
Le docteur la considéra un moment avec un mélange de crainte et de tendresse. Il pensa: "'Ce que j'ai été fou !... Us s'aiment tous deux, c'est évident, et moi, monstre, triple fou, j'allais comme un imbécile briser ces amours !"
Le docteur se pencha davantage vers Lucienne et tout haut ajouta:
— .Plus que cela, mademoiselle — La voix du docteur tremblait étrangement. Il fait mieux que vous aimer. il vous adore !
Il se tut essoufflé, comme s'il avait accompli un effort formidable.
Lucienne lui sourit et dit :
— Je me rappelle que vous m'avez dit cela l'autre jour.
— Tiens, c'est vrai, avoua le docteur en rougissant, je me rappelais plus, moi
Et alors, le docteur se mit à parler à l'oreille de la jeune fille; mais c'était seulement un murmure qu'on ne pouvait saisir. Et Lucienne souriait davantage aux paroles mystérieuses que lui soufflait le docteur.
Cependant, en la salle à manger, Gabrielle suivait, pour ainsi dire la conversation de Lucienne et du docteur. Mme Foisy ellemême ne détachait presque pas ses regards
de ce petit groupe lointain.
Lorsqu'elle vit le docteur se pencher vers Lucienne, elle cligna de l'oeil à Gabrielle et lui dit tout bas:
— Gaby, ne dirait-on pas que le docteur réclame un baiser ?
— 'Chut ! maman, souffla Gabrielle avec une mimique expressive, nous les tenons !
De suite elle appela le jeune M. Hartley.
— Say, dear old boy, come here !
Pendant que le jeune Hartley s'approchait, Gabrielle donna congé à ses deux castors, Burnham et Cox, fils.
Et au jeune Hartley qui arrivait près d'elle, elle demanda :
— Savez-vous, mon cher James, que vous avez tout simplement l'air d'un déterré ?
~^Moi ?
— Oui, vous. Asseyez-vous là près de moi, j'ai à vous faire une communication importante.
-r^Qu'avez-vous à me communiquer ? demanda rudement le jeune Hartley.
La jeune fille se mit à rire et demanda à son tour :
— Pourquoi, James, prends-tu avec moi une mine comme ça ?
— Qu'avez-vous à me dire ? demanda encore le jeune homme sur un ton bref et presque dur.
Gabrielle prit aussitôt un air grave, parut réfléchir une minute, puis, relevant les longs cils i\oirs de ses paupières et fixant sur le visage morose du jeune homme des yeux brillants et moqueurs, elle fit cette question:
— James, que penseriez-vous de Gabrielle Foisy, si vous la trouviez en tête à tête, et dans un coin sombre et reculé, avec un individu si mal réputé que le docteur Crevier ?
Le jeune Hartley tressaillit, et son regard troublé se posa sur le docteur et Lucienne.
— Voyez, ajouta Gabrielle avec un sourire mauvais, comme ils ont l'air de bien s'entendre ! Voyez-vous le vieux docteur qui se penche amoureusement. . .un peu trop. . vers mademoiselle ?
Le jeune Hartley frissonna. Il se leva brusquement et prononça entre ses dents serrées :
— Gabrielle, vous êtes méchante !
Et, d'un pas mal sûr, il s'éloigna.
Gabrielle fit une grimace de désappointement et de colère. Elle alla retrouver sa mère.
Les invités de Mme Foisy avaient presque tous pris leur place à table lorsque le docteur pénétra dans la salle avec Lucienne à son bras.
Tout le monde regarda curieusement le couple.
A sa fille qui venait de s'approcher Mme Foisy demanda:
— iEst-ce que ça va, Gaby ?
— Non, maman, ça n'a pas pris du tout... Oh! l'imbécile !
Les yeux chargés d'éclairs de Gabrielle cherchèrent le jeune Hartley qui, à ce moment même, s'attablait près de sa mère et de Mme Renaud, et dans ces yeux il y avait du dédain et du mépris mêlés & l'indignation.
Le café venait d'être servi, et la conversation était devenue générale et bruyante.
Lucienne se trouvait placée entre le docteur et madame Renaud. Vis-à-vis de Lucienne était Gabrielle escortée toujours du jeune M. Burnham et de Cox fils. Gabrielle bavardait et riait aussi fort que le lui permettait le timbre de sa voix ou la vigueur de ses poumons.
Et elle disait, pour être entendue de tout le m oli de :
— (Monsieur Burnham, voulez-vous de ceci ? . . . .Monsieur Cox, désirez-vous cela ? . . . En même temps elle lançait une oeillade narquoise au jeune Hartley qui, pâle et froid, sirotait lentement sa tasse de café.
Et Gabrielle poursuivait :
— Monsieur Cox, du sucre dans votre café ? (Monsieur Burnham, du lait ?
Puis, sans raison et sans cause, elle éclata de rire. »
» — Qu'est-ce qu'il y a donc de si drôle, Gaby V interrogea Mme Foisy pour laquelle le gros banquier Cox avait toutes les attentions.
Gabrielle cligna de l'oeil et répondit:
— Je pensais à une chose, maman.
— A quoi, Gabrielle ?
— Je me demandais si tu n'avais pas commandé un gâteau d'amour?
Les conversations cessèrent. Les paroles de Gabrielle avaient attiré l'attention générale.
Mme Foisy, croyant saisir l'allusion, demanda :
— Et si nous avions ce gâteau d'amour, chérie à qui l'offrirais-tu ?
Tous les regards se posèrent sur Gabrielle. Elle prit une attitude très modeste et répondit, tandis que son regard sournois obliquait vers le docteur:
— Puisque c'est ma fête, maman, ce gâteau me devrait revenir de droit
— (C'est juste *! affirma le jeune M. Burnham qui s'éprenait de plus en plus de Gabrielle.
— Monsieur Burnham, répondit Gabrielle sur un ton grave, si l'on présentait ce gâteau, je le refuserais.
— 'Pas possible! s'écria le jeune homme avec ahurissement.
— Très possible, monsieur ! répliqua Gabrielle. Parce ce que, continua la jeune fille avec un sourire ironique, une autre personne plus que moi mérite ce gâteau d'amour....
— 'Mais alors à qui le donnerais-tu ? interrogea Mme Foisy qui voyait venir le coup.
— Maman ! je le donnerais à notre cher docteur !
Et Gabrielle éclata de rire en battant des mains. Mais elle s'arrêta court... Pas un rire, pas un mot n'avait été donné en réplique. Un silence glacial avait accueilli la bourde de Gabrielle. Elle demeura interloquée.
Le clergyman se pencha à l'oreille de sa digne moitié et lui murmura, avec des sourcils gravement froncés :
— Terrible girl !
Mais déjà le docteur s'était levé, pâle, mais sûr de lui.
Il promena un regard froid sur tous les
invités de Mme Foisy; puis, fixant Gabrielle, il annonça d'une voix lente et ferme :
— .Mesdames, messieurs, j'ai le plaisir et l'honneur de vous annoncer les fiançailles prochaines de mademoiselle Lucienne Renaud avec monsieur Georges Grevier, mon neveu !
t e fut un coup de tonnerre
Rencontre de rivaux.
Dans sa chambre, bien modeste et simplenu nt meublée d'un lit, d'une table et d'un fauteuil, Georges Crevier demeurait rêveur, triste, désespéré.
Garçon rangé et travailleur, il avait songé, dès les premières économies, à se créer un intérieur ,une famille, un chez-lui. Ce rêve, depuis trois ans, était toute son ambition.
La grâce et la candeur de Lucienne, sa distinction, sa beauté, tout cela avait frappé Georges Crevier; et, bien avant d'entrer en rapports avec la jeune fille, il s'en était épris ardemment. Il l'avait aimée de loin. Plus tard, l'occasion les avait rapprochés, lui et elle. Lucienne n'était pas demeurée insensible à l'amour qu'elle avait fait éclore, à son insu, au coeur du jeune homme. Ce garçon lui avait plu énormément, et elle l'avait aimé à son tour. Mais elle ne s'était pas prononcée, elle ne s'était pas liée; seulement, elle avait paru donner beaucoup d'espérances à Georges. Et lui, dont l'amour se décuplait, avait pris ces espérances pour des promesses.
Plus tard encore, il était arrivé que Lucienne— pour les motifs que nous connaissons—avait feint d'oublier les amours commencées. Le jeun'e homme s'en était plaint. Lucienne était demeurée silencieuse et lointaine. Puis avait couru la rumeur que la jeune fille était la fiancée de James Hartley. Jr. Cette rumeur avait été l'épreuve finale pour Georges Crevier que le désespoir avait abattu.
Car, sans Lucienne il lui avait semblé que l'existence ne serait plus possible. Il avait demandé l'oubli aux distractions: cela n'avait pas réussi à soulager son coeur meurtri. Il avait essayé de se prendre aux charmes d'autres jeunes filles; mais ces autres jeunes filles lui avaient paru fades: il s'en était éloigné de suite. Alors, avait surgi
l'effrayant désespoir ce désespoir qui fait,
même aux plus forts, désirer la mort !
Ce soir-là, encore, Georges Crevier était sous l'empire de ces pensées funèbres, quand une main frappa doucement à sa porte.
(Le jeune homme alla ouvrir: c'était la maîtresse de pension.
— C'est une lettre pour vous, monsieur Georges !
— Merci, madame Loiselle.
Distrait, le jeune homme ne regarda même pas la suscription de l'enveloppe; et quand la femme de la maison se fut retirée, il brisa l'enveloppe et en retira un petit feuillet sur lequel trois mots magiques étaient écrits comme en lettres de feu: "Venez ce soir !"....
Et ces trois mots étaient de Lucienne.
Comme s'il eût été pris de vertige devant le précipice d'amour, Georges Crevier se renversa sur son lit.
Ce même soir, Georges, mis" dans sondais fin, la démarche très vive, ivre d'une joie qui le suffoquait presque, se dirigeait vers l'habitation de M. Prosper Renaud.
Comme il n'avait pas loin, un quart d'heifre lui suffit pour atteindre la petite grille qui fermait la clôture du parterre.
La rue était plus obscure à cet endroit, parce qu'elle n'avait pour l'éclairer que les rayons d'une lampe électrique située à envirôn cent verges. Aussi Georges fut-il très étonné de voir un autre jeune homme, dont il ne pouvait déchiffrer la physionomie, s'arrêter également devant la grille qu'il allait pousser. Il s'arrêta court et chercha à reconnaître l'étranger. Celui-ci tournait le dos aux rayons de la lampe électrique, et le regard de Georges Crevier demeurait impuissant à mettre un nom sur les traits obscurs de l'inconnu.
Celui-ci demanda:
— Vous êtes monsieur Crevier ?
Georges fit un geste de surprise. . .il recula de quelques pas comme en face d'un ennemi mortel.
L'autre reprit, et Georges crut voir sur les lèvres de cet ennemi, qu'il devinait maintenant, un sourire ironique:
— Voulez-vous me permettre, monsieur Crevier, de vous rendre un petit service ?
— Quel service ! balbutia Georges.
— Celui qui vous empêchera de devenir ridicule. En même temps je vous donne ce conseil d'ami: passez tout droit votre chemin !
— Un conseil d'ami, dites-vous ? Nous ne sommes nullement des amis et nous ne le serons jamais ! ricana Georges avec dédain.
— (Pardon . . . nous sommes amis, répliqua l'autre, par le fait que nous avons aimé la même femme !
— Nous avons aimé !... .balbutia Georges très étonné.
— Mais nous ne l'aimons plus... ou mieux nous ne l'aimerons plus !
— Pourquoi ?
— Parce que cette femme... je veux dire cette jeune fille, n'est pas digne de notre amour !
— Ah! Et Georges interdit recula d'un
autre pas.
— Ce que j'ai su, surpris et vu, monsieur, continua l'autre froidement, m'a fourni la preuve incontestable que cette jeune fille ne peut pas être aimée par un honnête garçon, comme vous et moi.
— jQu'avez-vous vu ? interrogea Georges qui tremblait de tout son être.
— J'ai vu cette jeune fille — pardonnez-moi le mal que je vais vous faire car, j'ai moimême souffert autant que vous pourrez souffrir— oui, j'ai vu cette jeune fille aux bras d'un homme sans réputation et sans honneur !
— Vous êtes certain ?... bégaya Georges qui, une main cramponnée à la clôture, l'autre à sa gorge, paraissait faire d'inouis efforts pour ne pas tomber.
—Si j'en suis certain ?... ricana l'autre avec un profond mépris. Vous doutez donc de mes paroles ?
— Oui, à moins d'une preuve
—Une preuve ,
En même temps l'inconnu se rapprocha de Georges, pencha son visage sombre vers le sien et lui souffla ces mots terribles
—La preuve. . .allez la demander à votre oncle, le docteur Crevier !
Georges bondit. Ses deux mains se levèrent comme pour saisir et étrangler celui qui lui disait de telles monstruosités. Mais il se contint. Et comme l'inconnu s'était vivement reculé, Georges, à son tour, pencha sa face crispée par la souffrance et demanda sur un ton menaçant :
—Alors, pourquoi êtes-vous ici vous-me-
me ? .
L'inconnu sourit et répondit avec un calme
parfait :
— Je me rendait chez vous pour vous faire cette communcation, et le hasard a fait que nous nous sommes rencontrés en face d'une maison que nous devons dorénavant éviter.
«Georges baissa la tête, il était atterré. Et alors, tout un drame d'amour déçu, de colère, de désespoir, de haine, de malédictions se déroula en son cerveau malade. Il revécut ses premières amours avec la pure, la chaste Lucienne. Il entrevit le bonheur de toute une vie, et ce bonheur était emporté par un souffle. Tout s'écroulait tout à coup, lorsqu'il venait à peine d'édifier ! Et l'image de Lucienne, qu'il adorait tantôt en son coeur enivré, lui faisait maintenant horreur ! Etait-ce possible ?.. .11 revit l'attitude étrange de la jeune fille, son éloignement mystérieux, son silence obstiné. Il l'aperçut toute parée, toute belle, toute heureuse, fiancée à un autre ! Et lui, Georges, il l'avait aimée d'un amour sans tache, éternel ! A présent, il se voyait dédaigné, rejeté, bafoué ! Puis, cette fiancée vierge, cet ange, il l'aperçut — par quelle affreuse catastrophe ! — la proie, ou mieux, peut-être, l'amante d'un homme dont toute la jeunesse n'avait été qu'orgies et débauches ! Et cet homme, il le revoyait avec épouvante: c'était l'homme auquel, lui, Georges, était venu un jour parler de son amour pour cette adorable jeune fille; et, sans le vouloir, sans le plus petit soupçon, sans le moindre doute, il avait réveillé les appétits du vil libertin. Et ce libertin monstrueux, qui avait enlevé à Georges tout ce qu'il possédait de plus cher, de plus précieux ce lâche, qui lui avait volé sa vierge pour la jeter dans la fange et l'abjection
c'était son oncle ! 0 déchéance ! Et le
jeune homme continuait de plonger, de nager dans ces horribles visions qui suppliciaient son coeur. Une voix froide le rappela tout à coup aux choses de la réalité.
— Monsieur Crevier, disait l'inconnu, si nous continuons de demeurer ici, nous finirons par être remarqués; il vaut mieux nous éloigner.
Georges frémit et leva la tête. Il regarda l'inconnu d'un oeil terne. (Puis, comme un enfant qu'on vient de gronder et qui va éclater en sanglots, il bégaya:
— C'est bien, monsieur merci !
Il s'éloigna en titubant, frappé d'ivresse par son désespoir et son horreur.
Pendant une minute l'inconnu le regarda aller avec un sourire moqueur. Puis, il poussa la grille, pénétra dans le parterre et alla sonner à la porte de M^jRenaud.
Georges marchait vite, et cet exercice parut, au bout de cinq minutes, calmer la tempête de ses pensées. Peu à peu il redressa la tête, affermit sa marche et parvint à donner à sa physionomie son aspect ordinaire. Mais dans ses regards chargés de lueurs éclatantes on aurait pu lire une sombre détermination.
Il sonna bientôt après à la porte du docteur Crevier.
La vieille Annette vint ouvrir et introduisit le jeune homme dans le cabinet du docteur. Celui-ci, bien enveloppé dans sa robe de chambre, sommeillait dans une chaiselongue.
Georges, en entrant, fit claquer la porte. Le vieux docteur sursauta, frotta vivement ses gros yeux bouffis de sommeil, et demanda, surpris :
— Diable! est-ce toi qui m'arrives ainsi ? — iC'est moi et pour une bonne raison! répliqua brusquement le jeune homme.
Le docteur considéra un instant son neveu avec étonnement. Il remarqua l'attitude défaite du jeune homme, son front livide et durement barré de rides, il vit les yeux rougis et dans ces yeux des lueurs d'égarement et de folie, et il regarda les lèvres pâles qui se crispaient dans un rictus sauvage, et le docteur constata que toute la personne de son neveu était haineuse et menaçante.
Alors, prenant un ton froid et autoritaire, il commanda:
— Assied-toi !
Et il s'était levé hautain et digne. Le jeune homme se sentit tout à coup gêné. Il obéit à la parole de son oncle et tomba, affaissé, sur un siège.
Le docteur, de sa voix sévère et grave, demanda:
— Que signifient, mon neveu, cette attitude étrange et ces paroles singulières ? Est-ce de cette façon qu'un neveu bien élevé pénètre chez son oncle ? Parle ! Explique-moi cette conduite, et ne me laisse pas sous l'impression désagréable que m'a causée ton entrée cavalière ! Réponds: que viens-tu faire ici ?
Georges leva son front à demi et d'une voix bredouillante répondit:
— Je viens vous demander des explications. — Des explications ? ...Quelles explications ?
— Je viens d'apprendre sur votre compte des choses terribles.
— Sur mon compte ? fit le docteur en pâlissant.
— Et sur le compte de Lucienne également. — Hein !....elle aussi ? La physionomie du docteur était livide. Ses regards exprimaient la stupeur et l'inquiétude, ses mains tremblaient, ses lèvres frémissantes ne parvenaient pas à prononcer les paroles tumultueuses qui s'y pressaient. Après un
moment de silence, il parvint à articuler :
— Parle, parle. . .explique-toi 1
Georges saisit tout son courage et répondit:
— Mon oncle, on m'a appris tout à l'heure que vous
— Ah! on t'a appris babultia le docteur très inquiet. N
— On m'a affirmé que vous êtes
— Que je suis. . . Le docteur haletait. — L'amant de Lucienne!
Le docteur tressaillit violemment, puis il se mit considérer le jeune homme avec une stupeur amusée. Et tout à coup il éclata dans un rire formidable. Il tomba sur sa
chaise-longue et continua de rire mais de
rire au point que les épaules et le ventre lui sautaient, que les larmes coulaient abondamment de ses yeux. . .au point encore que des Passants sur la rue s'arrêtèrent, curieux éton nés.
— Ah ça! mon oncle, qu'est-ce qui vous prend ? fit le jeune homme tout étourdi par ee rire homérique.
— Ah! mon pauvre garçon, s'écria le docteur clans un hoquet de rire. . .Non. . . laissemoi rire encore !
Il toussa, se pâma, s'étrangla il devint
bleu de rire.
■ — Je vais crever de rire, Georges . . . hoqueta le docteur, tu m'assassines !....
— Mais. . .prenez vos sangs !
— Mes sangs se figent... le rire les absorbe... .j'étouffe, j'étouffe !
— Voulez-vous de l'eau ?
— Non. . .passe-moi. . .cette carafe de whiskey !
Georges obéit. Il courut à une petite table dressée dans un coin de la pièce, saisit une carafe qui s'y trouvait, prit un verre et revint rapidement auprès de son oncle.
Le docteur saisit la carafe, la porta à ses lèvres et avala trois fortes lampées.
— Hem ! fit-il en retournant la carafe à
son neveu, ma foi ! cette liqueur est superbe. Sers-toi, Georges !
— ^Non, merci. J'ai hâte de savoir la cause de votre hilarité.
— Ne m'en parle plus, parce que je sens qu'elle va me reprendre. Ah! je n'avais jamais pensé qu'un homme pût mourir de rire! Ma parole! c'est assez pour que j'en fasse une maladie.
Il sourit d'un air narquois et poursuivit après une seconde de silence:
— iSais-tu, mon pauvre Georges que tu es simple ?...Oui, très simple; je te le dis en toute vérité. Oh! ne te fâche pas ! Laissemoi parler d'abord. Une chose: veux-tu que je te dise de suite qui t'a si bien informé, ou mieux qui t'a si mal renseigné ?
— Comment pouvez-vous le savoir ?
— (Peu importe comment ! Je le sais, et cela me suffit: c'est Gabrielle Foisy !
— Non, mon oncle. Mais vous m'étonnez grandement avec le nom de cette fille.
— Comment ! s'écria le docteur avec surprise, me serais-je trompé ? Mais alors, c'est l'autre; ce ne peut être que celle-ci ou celuilà. Oui, oui, c'est l'autre.
— Quel autre voulez-vous dire ?
— Hartley, sapristi !
— 'C'est vrai, c'est Hartley qui m'a renseigné.
— Je le savais : celle-ci ou celui-là. Mais là, procédons avec ordre. D'abord, que t'a dit Hartley ?
Georges raconta la scène qui s'était passée devant la maison de M. Renaud.
— iSe peut-il, s'écria le docteur avec ironie, que tu aies avalé comme ça cette histoire ?
— Pourtant
— Allons donc ! tu devrais bien comprendre que c'est de la méchanceté de la part de ce fat d'Hartley. Ecoute: déçu dans ses projets matrimoniaux, sûr ou plutôt redoutant que Lucienne ne lui échappe, voulant t'écarter à tout prix, il a pris l'arme de la diffamation et de la calomnie. C'est un imbécile. Il a agi comme un sot. Que Lucienne sache seulement ce qu'il a débité sur
mon compte ! Ah! je le répète que ce
Hartley est un imbécile, et Lucienne n'est pas pour lui, elle ne sera jamais à lui !
— Comment pouvez-vous affirmer cela ?
— Comment, mon cher ami ? Ecoute :
hier soir, devant une réunion d'amis chez Mme Foisy où se trouvaient Lucienne, Mme Renaud et les Hartley, j'ai annoncé tes fiançailles prochaines avec Lucienne !
— Vous avez dit cela, mon oncle ? s'écria Georges. Et transfiguré, il courut au docteur, lui saisit les mains et dit, la voix tremblante d'émotion: mon oncle, ne vous moquez pas de moi pour vous venger de l'offense que je vous ai faite tout à l'heure !
—'Quand je t'affirme que j'ai dit la vérité !
— Dites-moi plutôt que je rêve !
— Non. Je t'ai fiancé, te dis-je !
— 0 mon Dieu ! cela peut-il se faire ? Et le jeune homme considérait son oncle avec un doute persistant.
— Cela se fera .
— J'en mourrai peut-être de joie !
— Comme j'ai failli mourir de rire ?. . . Eh bien, non, il ne faut pas trop jubiler, tant que le but ne sera pas atteint. Il va falloir lutter encore. Tu comprends bien que Hartley ne démorda pas comme ça tout bonnement, parce que j'ai exprimé la venue d'un événement prochain. Ensuite, il y a toujours Mme Renaud qui n'est pas facile de conduire une fois qu'elle s'est mise à aller de travers. Mais j'ai confiance, parce que je suis sûr que Lucienne t'aime ardemment, et qu'elle ne se laissera pas unir à Hartley sans une vive résistance qui lui donnera la victoire. Et puis, tu sais, nous sommes là ! . . .
— Ah! mon oncle, ce que j'ai été stupide tantôt !
— -Ce qui t'apprendra à l'avenir ...Mais bah! laissons ces sottises de côté; il importe surtout de songer à l'avenir, aux luttes possibles que nous aurons à faire.
— Mais alors, s'écria tout à coup Georges, il faut que j'aille à mon rendez-vous...
Et Georges, sans réfléchir et trop impatient de revoir celle qui l'avait appelé et qu'il adorait plus que jamais, s'élança vers la porte et sortit.
D'un bond le docteur fut derrière lui et le retint.
—Es-tu fou ? dit-il. Viens ici î
-JMon oncle, je veux aller souffleter ce Hartley ! m.
—On ne soufflette pas les imbéciles, on les méprise seulement.
-^Mais il faut bien que je lui dise au moins qu'il a menti !
— Lui dire ça chez lui ?
—Oui.
— 'Mais il n'est pas chez lui.
— Où est-il donc ?
— 11 est chez Lucienne !
-^Chez Lucienne ? rugit le jeune homme, et vous ne voulez pas
— Non, je ne veux pas. Rentre ici !
— Mais pourquoi ne voulez-vous pas, mon oncle ?
— Parce que tu exposerais nos projets a la ruine. Non demeure. Tu verras Lucienne plus tard. Quant à Hartley, je l'arrangerai moi-même et de la bonne façon.
Pour nous, il s'agit dès à présent de concerter nos plans de campagne et préparer la lutte pour la victoire finale. Tu peux être tranquille, cette lutte ne sera ni terrible, ni longue, et j'en serai Pâme et l'arme. Tout ce que je te demanderai, sera de suivre mes conseils et d'avoir pleine confiance en moi, à ces conditions j? te promets Lucienne !
— Vous me la promettez ? Le jeune homme chancelait sous la joie nouvelle qui l'envahissait.
— Oui, Georges, je te la promets ta Lucienne ! ...... . 'S
Le calvaire de Lucienne.
C'était bien le jeune Hartley que Georges Crevier avait rencontré devant la grille du parterre de M. Renaud; et c'était le jeune Hartley qui, après avoir jeté la honte et le déshonneur sur Lucienne, allait ensuite frapper à sa porte. Certes, ce n'était pas par pure méchanceté que le jeune Hartley avait prononcé devant Georges Crevier les paroles affreuses; il avait été emporté par la jalousie et l'ardeur d'une jeunesse irréfléchie.
Georges le gênait il avait voulu écarter
ce fâcheux, ce rival peut-être dangereux, et la calomnie avait été la première arme à sa portée. Et, toujours irréfléchi, le jeune fou était aller frapper à la porte de celle qu'il venait de diffamer.
Tout ce lendemain de fête, Lucienne l'avait vécu comme en un rêve. L'événement annoncé par le docteur avait ouvert à la jeune fille des horizons pleins de soleil. Elle se sentait remontée d'un abîme profond dans lequel elle avait glissé peu à peu chaque jour. Et, après la mort entrevue, cette vision de vie nouvelle la transportait d'une joie céleste. A Dieu son âme chantait des actions de grâces. Toute cette journée elle la passa en des projets d'avenir et de bonheur. Et, le soir venu, ce fut avec une impatience fébrile qu'elle attendit ou mieux qu'elle guetta l'arrivée de l'aimé.
La joie de Lucienne, son impatience n'avaient pas manqué de frapper les regards observateurs de Mme Renaud.
Comme toujours, c'était dans le salon que se trouvaient réunis M. Renaud, sa femme
et Lucienne. Mais depuis quelques mois l'intimité avait disparu entre ces trois êtres. M. Renaud demeurait toujours renfrogné et sombre. Mme Renaud affectait le calme et l'assurance; car son autorité incontestable et incontestée lui assurait la suprématie de la *force. Lucienne demeurait à l'écart, craintive et malheureuse. Jamais un mot de bienveillance, jamais un regard tendre, jamais un sourire n'était échangé entre les trois membres de cette famille. C'était une contrainte continuelle.
Mais ce soir-là — le soir de ce jour où Lucienne avait écrit à Georges Crevier "Venez " — la jeune fille était souriante. Elle
paraissait avoir oublié la scène terrible qu'avait faite Mme Renaud au retour de chez les Foisy. Cela était du passé, et Lucienne à cette heure tenait sa pensée fixée sur l'avenir. Aussi, dès après le souper, la jeune fille s'était mise au piano, au grand ébahissement de M. Renaud, et elle avait joué les airs que celui-ci aimait le mieux. L'instrument, après avoir été si longtemps silencieux, lançait sous les doigts souples de la musicienne des notes joyeuses dont pouvaient s'étonner les échos paisibles du salon. Et Lucienne jouait. .. .jouait. . . De temps à autre elle chantait à ravir un couplet d'une romance amoureuse. M. Renaud demeurait en extase. Mme Renaud n'osait rien dire, mais ses lèvres exprimaient des sourires mystérieux tandis qu'elle écoutait la joyeuse musique. Parfois, elle applaudissait un morceau qui lui plaisait, pendant que M. Renaud disait;
— Répète donc ça, petite, c'est joli !
Et Lucienne répétait.
— Pourquoi, chérie, demanda une fois Mme Renaud, ne joues-tu pas une marche nuptiale ?
Enhardie par les espérances que lui avait données le docteur Crevier, et bien plus encore par la venue prochaine de celui qu'elle adorait et dont elle pourrait réclamer la protection, Lucienne répondit à sa tante :
— .Parce que le temps n'est pas venu; nous n'en sommes qu'aux fiançailles !
Et sitôt dit, Lucienne attaqua une marche alerte et vive.
Un éclair de fureur déchira la prunelle de Mme Renaud, et celle-ci allait peut-être apostropher l'audacieuse jeune fille, lorsque le timbre de la porte d'entrée résonna fortement.
Lucienne s'arrêta net. Dans un élan d'espoir et d'attente elle ne put s'empêcher de prononcer ce nom si cher:
— Georges !
M. Renaud se leva pour aller recevoir le visiteur.
— Et Lucienne attendit, haletante.
Le sourire mystérieux de Mme Renaud parut s'amplifier.
Deux minutes plus tard, M. Renaud reparut précédant un jeune homme.
A cette vue Lucienne jeta une sourde exclamation de désappointement, elle pâlit et s'affaissa sur un siège près du piano.
Le jeune homme introduit par M. Renaud était le jeune M. Hartley.
Pas un mot, pas même un regard ne fut
échangé outre La jeune fille et Hartley.
Mme Renaud jeta à Lucienne un regard foudroyant. Mais elle fit de suite un effort sur elle-même pour se montrer bienveillante rt aimable auprès du visiteur. Elle essaya d'établir la conversation entre celui-ci et sa nièce; mais Lucienne demeurait obstinément silenc ieuse, indifférente et lointaine. Elle avait pris un livre sur un guéridon et paraissait très absorbée dans sa lecture.
Mme Renaud éeumait.
Plus loin, M. Renaud assis en un fauteuil et te dos tourné aux autres personnages, lisait son journal.
Une fois, Mme Renaud demanda à Lucienne de faire un peu de musique. La jeune fille répondit qu'elle était très fatigué, et elle poursuivit tranquillement sa lecture.
L'indignation fit verdir Mme Renaud, i
Puis ce fut une gêne atroce entre le jeune Hartley et la tante de Lucienne. Le jeune anglais, peu causeur de sa nature, ne disait pas un mot; et Mme Renaud avait, à ce moment, épuisé tous les sujets possibles de conversation.
Et le silence terrible se prolongeait.
Lucienne lisait toujours.
M. Renaud dormait.
Mme Renaud et le jeune Hartley s'agitaient sur leur siège respectif, se regardaient par coups d'oeil furtifs et raides, rougissaient, blêmissaient, devenaient stupides.
A la fin, tout à fait décontenancé, le jeune M. Hartley prit congé.
Mme Renaud alla le reconduire à la porte. Elle souffla à l'oreille du jeune homme quelques encouragements et quelques espoirs, ajoutant:
— Ayez confiance en moi !
Et le jeune Hartley s'en alla, mortifié et très découragé.
Alors, ce fut une tigresse, et non une fémurs, qui se rua dans le salon.
M. Renaud sauta en l'air, échappa son journal et demeura hébété.
Lucienne resta calme et fière.
Et Mme Renaud hurlait:
—Sotte fille ! Idiote! Fille de rien!
Le gros poing de Mme Renaud menaçait le visage tranquille de la jeune fille.
— tAh! c'est ainsi, ajouta la tante exaspérée, que tu me fais de ces affronts, après toutes les bontés et les tendresses que j'ai eues pour toi ! Sans coeur que tu es !... Et tu n'as pas honte ? . . . Qu'est devenue cette gratitude dont tu ne cessais de me rabattre les oreilles ? . . Que sont devenues toutes ces promesses d'obéissance que tu m'as faites
maintes fois ?... Mais réponds donc !
Dis-moi donc s'il te reste un peu de coeur !
Tu ne parles pas ? Ah! oui, tu pleures
maintenant... c'est pour mieux te moquer de moi ! Eh bien! prends ça, ingrate !
Et d'un geste violent Mme Renaud appliqua un brutal soufflet sur la joue droite de la jeune fille.
La pauvre orpheline s'affaissa davantage et ses pleurs redoublèrent.
M. Renaud poussa un cri:
— Mélanie, pas de ça!
Mme Renaud bondit jusqu'à son époux, croisa les bras sur sa vaste poitrine et vo-
ciféra:
— OProsper, veux-tu te mêler de ce qui te regarde ?
Ce fut assez pour le pauvre M. Renaud qui, tremblant, retomba dans son fauteuil et demeura coi. Le geste menaçant de l'épouse furieuse avait suffi.
Les paroles de M. Renaud avaient paru accroître la rage de sa conjointe.
Elle revint vers Lucienne, la saisit par un bras, la secoua violemment et cria:
— Vas-tu te révolter sans cesse contre ma volonté ?
Lucienne leva son visage humide de larmes, et sur sa joue apparut une légère blessure faite par les bagues de Mme Renaud.
— Que voulez-vous donc de moi ?
— Tu le sais, et je ne répéterai pas la même chose toute ma vie. Je veux que tu épouses le jeune Hartley.
— Je ne peux pas.
. — C'est-à-dire que tu ne veux pas... mais moi, je veux, entends-tu ?
Lucienne se leva pour s'éloigner et gagner sa chambre.
Mme Renaud la saisit aux poignets.
— Tu ne t'en iras pas sans m'avoir donné une réponse définitive.
— Je vous l'ai donnée ma réponse.
— C'est l'autre que je veux: la promesse que tu épouseras Hartley.
— Jamais !
— Eh bien! je te briserai !
Elle serra les poignets de la jeune fille à
les casser.
— Vous me faites mal, ma tante, gémit la malheureuse jeune fille.
— Tant mieux. Je te dis que je te priserai. Epouseras-tu Hartley ? Parle! Je te donne une minute pour te décider.
— Donnez-moi huit jours !
— Jamais. C'est de suite Allons ! réfléchis, j'attends !
Lucienne se tordit sous la douleur de ses poignets, puis faisant un effort inoui, elle prononça, ou plutôt elle balbutia d'une voix indistincte :
— Je vous obéirai, ma tante....
— Tu l'épouseras ?
—Oui....
Lucienne, à bout de force, chancela, sa tête tomba en arrière, elle ferma les yeux. . . Mme Renaud la porta sur un divan sur lequel elle la déposa tendrement avec ces paroles hypocrites :
— (Pauvre chérie, c'était si facile de s'entendre. . . .
Elle posa ses lèvres encore écumeuses sur le front livide de la jeune fille que ce sacrifice tuait.
Revers
Rue Saint-Pierre, aux bureaux de James Hartley & Fils.
Depuis la rencontre du jeune Hartley et de Georges Crevier trois jours s'étaient passés.
Un matin, un employé vint prévenir le jeune iHartley qu'un visiteur désirait l'entretenir.
— Introduisez ! répondit le jeune Hartley
sans s'informer du nom de la personne.
Le docteur Crevier entra.
Le jeune Hartley tressaillit.
Le docteur salua froidement et dit:
— Pardonnez-moi. ma visite peut-être intempestive; mais je l'ai jugée nécessaire afin d'éclairer un malentendu entre vous et moi.
— Je ne vois pas bien quel malentendu il peut y avoir entre nous, répliqua le jeune homme après avoir indiqué un siège au docteur.
— Le malentendu est celui-ci: vous m'avez jugé un peu sévèrement !
—Moi ?....
„ — Vous en affirmant à mon neveu que
j'avais séduit une demoiselle que... vous savez !
— Je n'ai affirmé rien de tel, monsieur, répliqua le jeune homme sur un ton haut.
— nPrenons nos sens, jeune homme ! commanda le docteur sur un ton autoritaire. Soyons calme d'abord, et ce sera le plus sûr moyen de nous entendre.
— 'Soit. Mais je tiens à vous déclarer de suite que vos affaires de famille ne me concernent pas.
— Pardon ! vous êtes, au contraire, trop concerné. Ensuite, dites-moi pourquoi vous en êtes mêlé tout le premier ?
—Moi ?
— Sans doute, puisque vous vous êtes arrogé le droit de me diffamer auprès d'un membre de ma famille !
— Diffamer ! Le mot est gros. J'ai
peut-être et tout au plus employé une expression un peu mal proportionnée
— (Précisément, monsieur, vous avez manqué de proportion, puisque le mot vous plaît. Mais laissons cela. Là où je veux en venir est ceci: vous aimez, ou, peut-être, vous dites aimer Mlle Lucienne Renaud, puisqu'on est convenu de l'appeler ainsi ?
— Monsieur, interrompit le jeune Hartley, encore une fois vous empiétez
— Voulez-vous me laisser parler ? demanda le docteur de sa voix grave qu'il savait rendre digne et impressionnante. Je suis l'offensé, vous le savez; j'ai donc des droits que vous ne pouvez méconnaître sans entacher votre qualité de gentleman, puisque vous êtes un gentleman.
—Je crois être ce que vous dites, monsieur.
— En ce cas, écoutez-moi.
— Parlez. Et le jeune Hartley affecta une indifférence moqueuse.
Le docteur ne prêta aucune attention à cette attitude, et il reprit:
— 'Donc vous prétendez aimer Mlle Lucienne, et vous l'aimez peut-être en réalité. J'irai plus loin: mettons que vous l'aimez jusqu'à l'adoration. . . Votre union avec Mlle Lucienne a été projetée depuis assez longtemps, et • vous avez, pour appuyer votre projet, la tante de cette jeune fille. Mais il est arrivé que le jour où vous vous présentiez, ou bien le jour où l'on vous posait comme le futur possesseur de la main de Mlle Lucienne, celle-ci déjà se trouvait engagée.
— Je ne le savais pas, dit le jeune Hartley.
— Cela était cependant: Lucienne avait promis sa main à mon neveu. Ces deux enfants s'aimaient, de même qu'ils s'aiment en-
core aujourd'hui. Alors vous êtes venu, et Mme Renaud ayant pour vous des préférences que je n'ai pas le droit de discuter, mon neveu a été écarté, et Mlle Lucienne s'est vue dans l'alternative terrible ou de fuir ses parents adoptifs et de créer un scandale, ou de consentir à vous épouser. Vous me saisissez bien, n'est-ce pas ?
Le jeune Hartley fit un signe de tête. Le docteur poursuivit, impertubable:
— iBon. Maintenant, j'arrive à une chose très délicate à traiter, mais je m'assure qu'il importe de jouer toutes nos cartes, les miennes et les vôtres, afin de ne pas donner prise à d'autres malentendus. Voici
Le docteur baissa la voix et continua:
— Je veux parler des sentiments particuliers de Mlle Renaud à votre égard. Monsieur Hartley, vous avez dû comprendre ou deviner, pour peu que vous soyez perspicace, que Mlle Renaud ne vous aime pas Elle ne peut pas vous aimer, puisqu'elle en aime un autre ! Le coeur d'une honnête fille ne se partage pas comme une marchandise quelconque: quand il se donne, il se donne tout entier et non à demi. Or, Mlle Lucienne ayant donné son coeur à mon neveu, vous est-il possible de le prendre ? Non... vous pouvez avoir la femme, mais le coeur manquera ! Alors "vous en souffrirez atrocement. . . alors elle en souffrira, étant plus faible, plus atrocement encore ! Et de ce fait vous aurez fait .votre malheur et le sien! Il n'est pas possible que vous puissiez, en de telles conditions, fonder un foyer d'amitié, de paix et d'union. Si cette jeune fille est forcée de vous épouser, si elle a sacrifié ou mieux si vous lui avez pris son bonheur futur, vous pouvez être certain qu'elle vous en gardera un profond ressentiment. Vous pourrez vous dire: "Ah! je finirai bien par
m'en faire aimer !"...iNon, monsieur
C'est l'erreur grave de bien des jeunes hommes qui ont énormément souffert et qui ont fait des misérables pour avoir tenté cette expérience. Monsieur Hartley, vous êtes un gentleman et vous connaissez les sentiments intimes de Lucienne, vou<, comprenez aussi le terrible sacrifice que cette jeune fille accomplira le jour où elle vous prendra pour époux... Eh bien! vous ne devez pas accepter un tel sacrifice. Je suis donc venu vous demander ceci au nom de la justice, du bon droit, du sens commun, et plus spécialement au nom de l'amour même que vous éprouvez pour l'orpheline. Oui, je vous demande simplement d'abandonner vos projets, Lucienne aime mon neveu, et lui l'adore; laissez ces enfants vivre leur amour et leur vie. Voilà tout.
Comme on le voit, le docteur n'y était pas allé par les chemins détournés. Le jeune Hartley l'avait écouté sans impatience, mais son sourire moqueur n'avait pas un instant quitté ses lèvres.
Lorsque le docteur eut terminé son plaidoyer le jeune homme répondit d'une voix lente et posée;
— Monsieur le docteur, je regrette bien de ne pouvoir me rendre à votre demande...
— 'Pourquoi ?
— Il est trop tard !
— Trop tard! s'écria le docteur avec surprise.
— Oui. . . .Mlle Lucienne a consenti et promis de s'appeler madame Hartley !
Le docteur était dévenu très pâle. Il considéra un moment le jeune Hartley avec l'air de se demander si le jeune homme n'inventait pas un mensonge expressément pour le narguer.
Le jeune- Hartley continua de sourire et poursuivit :
— Ensuite, pour votre information personnelle je peux vous dire que la cérémonie nuptiale sera célébrée le vingt-six de ce mois, c'est-à-dire le lendemain de Noël. Tout est décidé !
Le docteur demeura foudroyé.
Sans mot dire il se leva d'un mouvement raide et automatique.
Le jeune Hartley ajouta, comme s'il eût plaisir à marteler l'esprit et le coeur de son visiteur:
4 --Monsieur, j'aime sincèrement Mlle Renaud. Or, vous devez savoir que l'amour est une forme de l'envie, et que l'envie entraîne le désir de la possession ? Je veux donc posséder Mlle Renaud, et elle sera bientôt ma femme. Adieu, monsieur !
Le docteur sortit des bureaux Hartley et Fils en chancelant. Il avait perdu la bataille il était vaincu ! Enfin, Hartley et
Lin fi. me Mme Renaud triomphaient !
En rentrant chez lui, le docteur trouva son neveu qui l'attendait depuis une demi-heure.
L'attitude défaite du docteur frappa le jeune homme.
— Etes-vous malade, mon oncle ? demandat-il avec inquiétude.
Au lieu de répondre le docteur fit cette question:
— Sais-tu d'où j'arrive, Georges ?... De chez Hartley î
— De chez Hartley ? dites-vous. Et le jeune homme blêmit au souvenir du rival détesté.
— Oui. J'ai eu un entretien avec lui. J'avais voulu et espéré en même temps le convaincre de la bêtise énorme qu'il allait faire en épousant Lucienne.
— Et vous n'avez pas réussi ?
— Tu vas voir.... Mais sois fort . ... ne te tourmente pas à l'excès pour une mauvaise nouvelle. D'ailleurs tant qu'il n'y aura rien de fait. ...
— Eh bien! que se pases-t-il ? demanda le jeune homme avec une angoisse terrible,
— Il se passe ceci: Lucienne a consenti., elle a promis de devenir l'épouse de Hartley.
Le jeune homme demeura pétrifié.
Mais le docteur voulut de suite amoindrir la force du coup qu'il venait de porter à son neveu. Il reprit: /
— Georges, je t'ai dit qu'il n'y a rien de fait encore, c'est-à-dire que ce mariage n'est encore qu'à l'état de projet. Tant qu'il ne sera pas consommé, il y aura toujours pour nous des chances.
Le jeune homme gémit et resta silencieux.
— Georges, poursuivit le docteur, ce n'est pas le moment de se laisser aller au décou-
ragement et au désespoir.
— Que pouvons-nous donc faire ? balbutia le jeune homme d'une voix étranglée.
— Ce que nous pouvons faire ?... .Lutter !
— Lutter ! s'écria Georges avec un rictus désespère. Comment ?
— .Par tous les moyens !
— En avez-vous ?
— J'en cherche.
— Mais puisque Lucienne s'est donnée...
— Elle s'est sacrifiée, voilà tout !
— Ca revient au même.... elle est perdue pour moi !
— Non... si nous savons nous y prendre.
Un silence s'établit Le docteur s'était jeté sur un sofa et paraissait méditer très profondément.
Le jeune homme s'était levé et il arpentait le cabinet en proie à de terribles pensées. Au bout d'un moment, ses yeux bruns brillèrent d'espoir nouveau, et il s'arrêta devant son oncle pour prononcer ces mots:
— Mon oncle ,il y. a peut-être un moyen !
— Lequel ?
— Lucienne est majeure, n'est-ce pas ?
— Après ?
• — C'est-à-dire que pour se marier elle peut fort bien se passer du consentement de sa tante ?
— Oui Ensuite ? Je ne vois toujours pas ton moyen.
— Vous allez voir. N'avez-vous pas conseillé à Lucienne, pour sa santé, un voyage quelconque ?
— Oui, je me le rappelle.
— Supposez que vous pourriez faire accepter ce voyage à Lucienne et à sa tante.
— Tu ne songes pas à envoyer la tante en voyage avec la nièce.
— Non. . . .mais je suppose que vous pouvez amener Mme Renaud à laisser Lucienne partir en promenade.
— Et si j'atteignais ce but?
— Lucienne pourrait se rendre chez son oncle à Saint-André. Puis, nous partirions vous et moi, et j'épouserais Lucienne là-bas !
— Mais cela équivaudrait quasi à un enlèvement ?
— Qu'importe ! puisque nous n'avons pas le choix des moyens.
— Il est vrai qu'avec une femme comme Mme Renaud on peut se permettre tous les
moyens.
— Vous voyez ?....Et avec cette pensée d'espoir, ce projet nouveau dont le succès lui paraissait assuré, Georges rayonnait.
Après avoir réfléchi un moment le docteur dit:
— Soit, nous tenterons cette chance.
— C'est la dernière, mon oncle, et vousmême avez dit qu'il fallait tout tenter.
Un coup de sonnette vint interrompre cet entretien.
L'instant d'après, Annette vint annoncer Melle Gabrielle Foisy.
Le docteur ordonna d'introduire la jeune fille dans son cabinet, et Gabrielle parut accompagnée d'une amie.
— Eh bien! dear old Doctor, s'écria Gabrielle en entrant comme un coup de vent, savez-vous la dernière nouvelle ? Et apercevant le neveu du docteur elle lui tendit la
main, en disant :
— Ah ! monsieur Georges ! . . . . How do you
do ? De suite elle s'écriait en désignant
sa compagne :
— -Oh! pardon me, dear Doctor 1 J'oublie de vous présenter à mademoiselle Ma-r-r-tin!
— Mademoiselle Gabrielle, quelle est cette nouvelle que vous nous apportez, interrogea le docteur quand il eut indiqué des sièges à ses visiteuses.
— C'est un concours de popularité qui a été organisé pour le bazar de la semaine de Noël.
—Ah!
— Et l'autre nouvelle .. .je suis l'une des deux concurrentes,
— Vraiment ! Mes félicitations, mademoiselle, dit le docteur en s'inclinant.
— Merci des félicitations, dear Doctor; mais ce n'est pas tout
— Il y a donc une autre nouvelle?
— Non. Je suis venue demander votre contribution.
— Mon Dieu, oui. Combien faut-il donner? — Mais ... ce que ou tout ce que vous voudrez.
— Je vous jure que je ne suis pas riche.
—Bah! dear Doctor, ce n'est pas à la fortune qu'on s'adresse, mais à la générosité.
— Pardon, mademoiselle ! interrompit Georges. Pouvez-vous me dire quelle est votre adversaire, c'est-à-dire l'autre concurrente ?
— L'autre concurrente ? s'écria Gabrielle avec étonnement. Quoi, vous ne savez donc rien décidément ?
— Rien du tout, je vous assure.
— Eh bien, tant pis pour vous .. .L'autre, monsieur, c'est mademoiselle Renaud !
— Lucienne ? ■
— Quand je dis mademoiselle Renaud ....
fît Gabrielle avec un sourire moqueur.
Le docteur et son neveu se regardèrent avec consternement. Leur dernier espoir venait de mourir; Lucienne ne pourrait pas accepter le voyage projeté.
Et le docteur pensait en frissonnant:
— Et ce mariage qui se fera le lendamain de Noël [....Tout est perdu cette fois !
Le concours
Pour ce concours les jeunes filles de la paroisse de Saint-Sauveur avaient à l'unanimité choisi Gabrielle et Lucienne.
La première avait accepté avec toute la vivacité de son esprit et avec sa vanité immense. Lucienne s'était reculée devant la tâche; mais on l'avait, pour ainsi dire, forcée de faire la lutte à Gabrielle. Et dès le jour même les deux adversaires s'étaient mises à l'oeuvre.
Dès ce jour aussi, les paris avaient commencé et l'on disait que les plus gros parieurs s'étaient rangée du côté de Gabrielle.
Depuis huit jours Lucienne faisait quête à domicile; les dollars pleuvaient dans la sacoche de cette douce et séduisante jeune fille. On savait que la quête était faite pour aider aux oeuvres de la paroisse, et l'on était généreux. On était en même temps curieux
sur l'issue de cette quête et de savoir quelle serait la bourse gagnante. Lucienne, fille modeste, travaillait donc pour une oeuvre de charité, et non pas pour la vaine gloire d'une popularité éphémère. Et sa quête grossissait.
Gabrielle, de son côté, ne restait pas inactive. Car elle voulait la gloire.... la gloire seulement ! Aussi s'était-elle arrangée, ou mieux ses admirateurs s'étaient-ils entendus pour lui faire une réclame assourdissante dans la Presse, les théâtres, les salons, les cafés, partout. Et en moins de huit jours le nom de Gabrielle allait de bouche en bouche, sa photographie passait de mains en mains, et la pluie d'or tombait .. .ruisselait ! Du moins, tel le disaient les admirateurs. Ils disaient encore que Gabrielle, après huit jours de quête, avait atteint le chiffre superbe de dix mille dollars. Sa popularité croissait de moment en moment. Et l'on disait aussi que Gabrielle n'avait pu suffire à une correspondance formidable, et qu il avait fallu plusieurs secrétaires pour empiler les chèques des gros messieurs, pour adresser les remerciements. Pour tout dire, c'était une passion qui s'était déchaînée autour du nom de Gabrielle Foisy.
Pauvre Lucienne» .. .hélas ! Son nom, sa personnalité, oui, toute sa petite personne exquise demeurait dans l'ombre et l'obscurité. Oh! elle ne manquait pas d'amis ... .mais toute son oeuvre charitable se faisait et se poursuivait sans bruit, sans réclame, sans ostentation.
Quelques jours après le début de ce concours, Lucienne avait reçu de James Hartley, Jr, un chèque pour la somme de $500 00 et les meilleurs souhaits du jeune homme. Il faut dire ici que le mariage avait été remis à janvier pour la raison que la jeune fille, très occupée par sa quête, ne pouvait se préparer comme elle l'entendait pour ce grand événement.
En recevant ce chèque de $500.00 elle demeura surprise et froissée en même temps. Par un sacrifice inoui elle avait accepté la main du jeune Hartley, et elle s'était engagée vis-à-vis d'elle-même à faire tous ses devoirs d'épouse, mais pas plus.
Or, le chèque de Hartley lui parut envoyé dans un but de séduction, séduction en ce sens que Hartley voulait peut-être s'attacher Lucienne par la reconnaissance. La jeune fille comprenait qu'en acceptant ce chèque elle se liait par un devoir de gratitude au jeune homme, et ce devoir de gratitude serait pour elle une reddition de soi-même à toutes les avances du futur époux. Il sembla donc à Lucienne qu'il y avait là un piège, et elle ne voulut pas s'y prendre. Elle n'aimait pas Hartley, elle ne pouvait l'aimer, et lui, connaissant les sentiments de la jeune fille, sentait que son existence future serait purement conventionnelle. Gela ne lui suffisait pas: il aimait Lucienne et voulait en être aimée, et il avait pensé que les attentions, les petits cadeaux pourraient peut-être briser la glace entre elle et lui. Oui, il pensait que Lucienne reconnaissante serait un jour forcée de sortir du cercle de la politesse froide, de la réserve, des conventions sociales,
pour s'abandonner à son mari; et lui, alors, pourrait profiter de cet abandon pour conquérir sa femme tout à fait !
Mais non, Lucienne ne se laisserait pas tromper ! Elle deviendrait l'épouse de Hartley, mais elle ne se donnerait pas ! Elle marchait vers ce mariage comme si elle eût marc hé à la mort. Tout ce qu'elle avait de vie en elle, elle l'avait donné à Georges Crevier î Et même avec toute la gratitude qu'elle pourrait avoir pour Hartley, elle ne
pourrait jan.dis lui donner unv coeur ce
coeur, elle l'avait donné pour toujours.
Elle retournerait donc le chèque de $500. Elle le retournerait avec ces mots qu'elle écrivit un peu plus tard, après une longue méditation:
"Monsieur".
"Je reçois votre chèque pour une somme "de $500.00. Je vous le retourne pour la raison suivante et pour d'autres considérations "que je dois vous taire: j'ai accepté de faire "une quête pour une oeuvre paroissiale et "religieuse. Je comprends que, accepter de "l'argent que je n'ai pas sollicité, ne serait "pas remplir ma tâche consciencieusement. "Je retourne donc ce chèque que j'aurai l'avantage peut-être, de solliciter de vous un "peu plus tard.
"Lucienne".
Et elle mit la lettre et le chèque sous enveloppe.
Le soir du 27 décembre était le terme du concours.
Dans l'immense salle paroissiale, enguirlandée, pavoisée, illuminée sous une gerbe de feux électriques, une foule considérable se pressait. On avait installé des comptoirs de charité, des buffets, des jeux de hasard, des tirages au sort, des roues de fortune, etc. etc.
Des demoiselles très jolies — et il n'en manque pas dans notre belle race canadiennefrançaise — accompagnées de jeunes hommes élégants, parcouraient la foule avec des objets quelconques sur lesquels on choisissait un numéro pour le tirage au sort. Les sous et les dollars tombaient de tous côtés. Pas un gousset qui restât sourd à l'appel ! Pas une main qui refusât l'obole aux sourires des belles demoiselles ! Et dans le brouhaha des allées et venues, des appels, des rires, des ' chants de fête, Lucienne et Gabrielle chacune de son côté, allaient ça et là au travers de cette foule animée, bruyante, joyeuse, sollicitant l'aumône. Là encore, c'était la pluie d'argent, la tombée des billets de banque. Et sur toutes ces têtes, ces joies, ces luttes amicales, ces rivalités honnêtes, planaient des airs de fanfare et d'orchestre.
A une extrémité de la salle, une large estrade s'élevait dans un éblouissement de lumières et parée des couleurs françaises et britanniques, et sur l'estrade une fanfare jouait des airs canadiens.
Tous les personnages de notre récit se trouvaient ce soir-là mêlés à la foule heureuse. Jusqu'au long et maigre révérend Hibbard — par quel prodige ? — qui promenait par çi par là ses longues guêtres. Et Mme
Hibbard, pas morose du tout, quoi qu'en eût pensé le long révérend, avait l'air de s'amuser énormément.
Les Hartley étaient là également. Le jeune Hartley avait, un moment, accompagné Gabrielle dans sa quête il avait même
échappé un chèque, presque sous les yeux de Lucienne, dans la sacoche de la folle fille
qui riait, riait à toutes choses et à tous
venants. Et Lucienne avait vu le chèque glisser... Et cette indélicatesse du jeune Hartley avait vite fait le tour de la salle ! Tout le monde savait déjà qu'un fort beau chèque était tombé par mégarde — n'étais-ce pas plutôt par revanche ? — dans ia jolie sébile de Gabrielle, et que ce chèque avait été échappé par la main du jeune Hartley ! On se demandait ce que la future du jeune homme devait penser d'une telle offense ! Naturellement, les cancans s'étaient mis à faire, eux aussi, le tour de la foule !
Or, Lucienne avait simplement souri au geste du jeune Hartley. Elle comprenait le motif de cet acte de son futur de qui elle n'avait pas encore sollicité l'obole; et comme la clôture du concours approchait, le jeune Hartley, pensa-t-elle, avait voulu faire voir son mécontentement et sa déconvenue de ne pouvoir contribuer à la victoire de Lucienne. C'était donc une toute petite vengeance ! Et Gabrielle en riait à mourir, avec son nouveau compagnon quêteur qui n'était autre que le jeune M. Burnham.
On voyait aussi Cox et Fils dans la turbulente foule.
Le gros banquier avait passé toute la veillée avec Mme Foisy à son bras; ils allaient d'un comptoir à un autre, d'un buffet à une
roue de fortune, et encore On disait, à
qui voulait entendre, que M. Cox avait conté fleurette à Mme Foisy ! Une chose sûre, la veuve du notaire rayonnait !
Quant au digne fils Cox, nous ne savons qu'une chose: tiré, ce soir-là, à seize épingles, dame ! il regardait. . . .
Tout près de l'estrade. Mme Renaud entretenait M. et Mme Hartley, et à tout instant elle ne manquait pas d'aiguillonner l'attention de ses amis par ces paroles vingt fois prononcées:
— Voyez donc Lucienne. . .
Mais la vilaine rumeur, qui avait dit que le jeune Hartley prodiguait ses chèques et ses billets de banque à Gabrielle, avait fait verdir Mme Renaud.
— Oh! la petite sotte, pensait-elle en regardant Lucienne avec un oeil courroucé, elle n'a pas fini avec moi !. . .
Donc, de tous nos personnages il ne manquait que ce bon M. Renaud. Pourquoi cette absence en un événement pareil ?...Nous ne saurions expliquer ce fait. . . .Mais assurément M. Renaud devait avoir ses raisons.
Et le docteur Crevier ! . . .Nous allions l'oublier. . .Oui. il était là le docteur, très élégamment sanglé dans une redingote toute flambant neuve. Il se tenait avec son neveu, pas bien loin de l'estrade, et tous deux suivaient Lucienne de leurs regards admiratifs.
Soudain un coup de clochette retentit.
L'un des organisateurs de la soirée monta
sur l'estrade et annonça que les concurrentes n'avaient plus que dix minutes pour terminer leur tâche.
Il se produisit aussitôt un remue-ménage extraordinaire: l'immense foule se disposa en deux camps, l'un pour Lucienne, l'autre pour Gabrielle. Mais le .camp de celle-ci était sans contredit, le plus fort: près des deux tiers de la salle s'étaient rangés sous la bannière de Gabrielle. iCe fut dès lors une véritable lutte de dollars contre dollars !
Le jeune M. Hartley, saisi de remords peutêtre, s'était élancé vers Lucienne pour lui donner le dernier coup d'épaule. Malheureusement, il fut devancé par Georges Crevier. Celui-ci murmura à l'oreille de la jeune fille:
— Lucienne, vous gagnerez, j'en suis sûr!
— Merci, Georges. Elle ajouta en rougissant: Il est une autre victoire que je voudrais gagner
Alors une voix murmura derrière elle:
— Vous gagnerez l'autre également, mademoiselle !
Lucienne en se retournant, reconnut le docteur Crevier, qui laissa tomber un chèque dans la sacoche de la jeune fille.
— Merci, répondit Lucienne avec un sourire reconnaissant. Et, accompagnée de Georges, elle se remit à sa quête.
. Le jeune M. Hartley s'était de nouveau vengé en rejoignant Gabrielle qui, sans façon, demanda au jeune M. Burnham d'aller quelque part voir si Gabrielle était là !
Et les dollars pleuvaient toujours ! Les paris grossissaient ! On discutait.... souvent très fort et très haut ! Déjà on proclamait Gabrielle gagnante avec $20.000, au moins,
De son coin Mme Renaud observait Lucienne avec ses regards d'hyène. Elle avait surpris Georges Crevier coupant le fil au jeune Hartley. Elle avait frémi. Un étourdissement avait même failli la renverser. Un sourd grondement. . .ou mieux un rugissement s'était fait jour entre ses dents serrées:
— Petit gueux, va ! . . . .
Et si les regards de Mme Renaud avaient eu la puissance d'anéantir, Georges Crevier fût tombé sur place; car les regards de Mme Renaud à cette seconde avaient été simplement deux lames aiguës !
Mais s'il n'y avait eu qu'elle en cause, passe encore ! Mais non... les Hartley avaient vu, eux aussi, le manège de Georges Crevier, la déconfiture presque de leur fils, et un peu à l'arrière la grosse et bonne figure toute réjouie du docteur. Cela avait été pour eux une douche effroyable !
Mme Renaud, pour parer à l'horreur de cette vision, avait essayé tout l'artifice d'une conversation engageante et détournante, mais M. et Mme Hartley étaient demeurés très froids, très secs, très hautains, et ils avaient gardé avec Mme Renaud défaillante un silence de sépulcre!
Les dix minutes annoncées s'écoulaient rapidement. Les deux camps s'agitaient comme une mer en furie que soulèvent les vents monstrueux du vieil Eole, lorsque pour la seconde fois la clochette retentit.
Si bruyant l'instant d'avant, si tourmentée, la
salle se statufia pour ainsi dire„et tout les regards se fixèrent ardement sur l'estrade. Là devant une table, les juges du concours venaient de prendre place.
Vers l'estrade Gabrielle et Lucienne, s'avançaient: Gabrielle, rieuse et sautillante; Lucienne, fière et digne .
La curiosité et l'anxiété régnait dans tous les esprits. La première bourse déposée fut celle de Gabrielle. On compta chèques billets de banques, monnaies, .on additionna. Les yeux de l'auditoire semblaient fascinés. On retenait toutes les respirations, on avançait toutes les têtes, toutes les oreilles s'alongeaient avec effort!
Le juge-président se leva et dit:
— Première bourse: mademoiselle Gabrielle I oisy $17,640..
Des applaudissements formidables éclatè- <, rent Des hourrahs s'élevèrent. Des cris de victoire retentirent. Des bravos, des coups de sifflet, des tripignements, des chapeaux balancés avec fureur ou ivresse, un véritable charivari se déchaîna. La fanfare attaqua une marche alerte. On s'empressait aussitôt auprès de Gabrielle, on l'entourait, on la félicitait, on la choyait, on se l'arrachait . . .
Cependant les juges faisait maintenant le compte de la bourse apportée par Lucienne. Et, chose curieuse, ce décompte prenait aux juges plus de temps que pour celui de Gabrielle. Une nouvelle curiosité saisit les spectateurs, et le silence se rétablit.
Les juges comptaient depuis longtemps. Cela allait-il finir? . . . Une inquiétude commençait à pénétrer l'esprit des vainqueurs de î'instant d'avant, de ceux qui avaient chanté la victoire. Et les juges qui additionnaient sans cesse des masses de billets de banque, des chèques, des piles de monnaie blanche. . . Un frisson secoua la salle. Gabrielle venait de pâlir en entendant ces paroles prononcées pas loin d'elle:
—Diable! il y a bien cinquante mille dollars dans cette bourse!
Le juge-président se leva de nouveau, A ses lèvres on voyait un sourire que les spectateurs ne pouvaient définir.
Le silence se fit solennel lorsque le juge parla:
— Mesdames, messieurs, la deuxième concurrente, mademoiselle Lucienne Renaud . . .
L'un des juges l'interrompit pour lui murmurer a l'oreille quelques paroles.
Le président sourit d'avantage et reprit:
— J'allais faire un oubli dans le compte de la bourse présentée par Melle Renaud: c'est un chèque du docteur Crevier pour la somme de S10 0O0, qui, ajoutée à la quête, donne, pour Melle Renaud, la somme totale de $30,-
iChose étrange: pas un applaudissement, pas un mot, pas un bruit, les spectateurs regardent les juges comme s'ils n'ont pas bien compris. Ils paraissent médusés ou incrédules. Puis tous les regards se reportent sur Lucien ne très souriante.
Le président répète:
— Trente mille cinq cents dollars! Melle Renaud est gagnante!
On ne pourrait décrire avec toute sa réalité la sçène qui suivit, ce fut une tempête, un
ouragan, un remous formidable dans la foule compacte, des roulements de tonnerre. . . .
Les cuivres de la fanfare vibrèrent au-dessùs de ce déchaînement avec l'air favori "Vive la Canadienne".
A présent le docteur Crevier et Georges protègent Lucienne contre la foule qui se presse hurlante. Chacun veut la voir, la féliciter, lui serrer la main. . . .
Dans un jeu de lumière et un décor de fleurs la photographie de Lucienne apparaît au fond de l'estrade. Un nouveau tonnerre éclate, roule, se répercute. Et la masse agitée de folie se précipite encore vers Lucienne. . .
Malgré le triomphe de sa nièce, Mme Renaud était sombre. Sombres aussi M. et Mme Hartley. Oh! si leur fils se fût trouvé à ce moment auprès de la belle et glorieuse concurrente! ....
Pendant que Lucienne est fêtée, Gabrielle, à l'écart avec le jeune Hartley et quelques personnages qui, dans la défaite, demeurent près de leur héroine, Gabrielle, disons-nous, bleuissait de dépit et de rage. Oh! comme il avait été court son triomphe! Quelle chute . .. après avoir été lancée jusqu'aux nues!. . . * Oui, Gabrielle enrageait! Mais il lui restait au moins le droit de se venger du succès de sa rivale!
Aussi, ce fut avec un sourire entendu, bien étudié, que la jeune fille dit assez haut pour être comprise du plus grand nombre possible :
- -Good heavens! peut-on recevoir ainsi des chèques de dix mille dollars rien que pour un sourire!
A ces mots entendus, le jeune Hartley frissonna.
Une personne dans l'entourage de Gabrielle prononça:
— Avec ça que le vieux docteur n'est pas si vieux qu il en a l'air! . . .
— Et il ne se paye pas avec des prunes sèches! fit un autre personnage dans un éclat de rire.
Hartley, d'un geste brusque et impérieux, imposa le silence.
Gabrielle le regarda avec étonnement.
Le jeune homme promena autour de lui un regard froid et prononça lentement ces paroles:
— Mademoiselle Renaud ne sera pas ma femme. . . et, cependant, je me porte garant de son honneur!
Et sans prendre le temps de juger de l'effet de ses paroles, le jeune Hartley s'éloigna d'un pas sec et sortit de la salle.
Lucienne continuait de recevoir les honneurs de la fête! —
L'abdication
Après Noël, les derniers jours de l'année de . s'étaient bien vite écoulés. Puis le nouvel an s'était passé tristement chez M. Renaud, surtout après l'incident survenu au retour de la messe. A l'église, où Lucienne avait accompagnée M. et Mme Renaud, Georges Crevier Pavait regardée, tous deux s'étaient fait un petit signe amical, et au sortir
de la messe le jeune homme n'avait pas osé s'approcher de l'orpheline, et il l'avait laissée s'en aller avec l'oncle et la tante. Mais il n'était pas midi que Georges, voulant à tout prix souhaiter la bonne année à celle qu'il espérait encore avoir pour femmè, venait sonner à la porte de M. Renaud avec l'espoir que Lucienne viendrait le recevoir. Il joua de malheur: ce fut la tante qui se présenta,
— Ah ! c'est vous. . .dit assez rudement Mme Renaud. Vous n'avez pas de chance pour un premier de l'an, Lucienne est allée en visite chez des amies. . . .Hélas ! oui, des amies où elle dînera, où probablement elle finira la journée. Mais si vous voulez repasser demain.. .après-demain, ou jamais Hein !
n'est-ce pas ?. .Ca nous fera bien plaisir!. . .
Mme Renaud avait débité "ces souhaits d'heureuse année'' tout d'un bout, sans prendre vent, puis elle avait repoussé la porte.
Georges n'avait pas eu le temps de mettre une syllabe entre deux des paroles de Mme Renaud, et il s'était éloigné brûlant d'indignation.
Et Lucienne avait tous vu et tout entendu derrière un coin de rideau . . .
Le mois de janvier s'était écoulé bien long, bien sombre. Georges Crevier n'avait pas "repassé''. Le jeune Hartley n'était pas revenu chez les Renaud après le concours.
Mme Hartley ne s'était pas montrée non plus. Et trois fois Mme Renaud voulant avoir une explication était allée rue de lEsplanade ; mais chaque fois on avait répondu que Mme Hartley était absente.
Et la pauvre Mme Renaud dépérissait .... c'était bien assez aussi ! Quoi ! ce mariage tant caressé, tant travaillé, allait-il s'évanouir en fumée ?...La haute situation sociale et la fortune entrevues, ces deux rêves si longtemps vécus, oui, allaient-ils eux aussi demeurer de simples rêves ?...
Mme Renaud ne savait qu'imaginer pour remettre la poêle au feu. Et elle attendait., elle espérait toujours un peu. . .Quoi ?. . . Le hasard. .. .n'importe quoi ....qui ferait remonter le poisson sur l'eau !
Et pendant qu'elle attendait, Lucienne, elle, espérait en attendant aussi que la divine Providence arrangeât les choses pour le plus grand bonheur de tous. Et avec l'attente, février était venu, puis le Carême et, enfin, l'aurore de Pâques.
Pâques !...et Lucienne au tréfonds d'elle-même chantait: RESURREXIT SICUT DIXIT ! ALLELUIA ! ALLELUIA !....
Car elle avait reçu du docteur Crevier ces mots laconiques, mais expressifs:
"Ne vous inquiétez pas. . . .11 vit. . . Il vous "aime . . . C'est pour Pâques ! . .
Et Lucienne avait compris, elle avait deviné tout au moins, elle avait espéré davantage, elle avait chanté encore: ALLELUIA !. .
Il faut dire aussi que la jeune fille avait
travaillé durant ces longs jours d'hiver
elle avait pour ainsi dire tissé peu à peu et de longue main le voile de l'hyménée.
Et cela avait commencée ainsi: vers la mijanvier l'humeur de Mme Renaud s'était quelque peu améliorée. Comment ? Pourquoi?
Mystère ! Mais l'événement s'était pro-
duit. Et il y avait bien quinze jours que la tante acariâtre n'avait pas adressé la parole à sa nièce, quand, un soir, au salon, elle avait tout à coup demandé à Lucienne :
— Que lis-tu là, chérie ?
— Je lis l'Histoire du Canada, ma tante, par Garneau.
— Est-ce bien intéressant ?
— Au plus haut degré. Est-il Histoire plus intéressante que celle de son pays, de sa race ?..Et puis, cela est si bien raconté, on y sent tellement, l'accent de la vérité, de la véracité et le souffle du plus pur patriotisme ! Car ce Garneau c'était un historien, un érudit et un patriote !
Et elle se mit à lire à haute voix un passage de cette àpoque où l'exécrable Craig ne cessait de molester les Canadiens. De cette époque où Monseigneur Plessis, grand et vénérable prélat, défendait pouce à pouce le terrain des prérogatives religieuses qu'empiétait le soldatesque anglais. C'est à cette époque, comme à bien d'autres, sous ce "Règne de la Terreur" qu'on put voir la belle et héroique résistance de ces descendants de la plus grande des races ! Et à mesure que Lucienne lisait, Mme Renaud admirait, s'extasiait... .Et si la jeune fille s'arrêtait pour reprendre haleine, la tante disait aussitôt :
— 'Continue, chérie, c'est vraiment beau ! . .
Bref, durant plusieurs soirées Lucienne avait lu à haute voix toute l'Histoire du Canada, et Mme Renaud, pour la première fois peut-être, apprenait qu'il y avait encore en ce Canada une race fière, forte, vaillante, et toujours française ! Ah! si notre Histoire — pas bien vieille, pas bien longue encore, c'est vrai, — mais si héroique, si sublime, était mieux apprise et plus connue. .. .que de défections évitées. . .que de fuyards rentrés au camp ?
Mais Lucienne ne s'en était pas tenue à la seule Histoire du Canada; elle avait, après, passé à l'Histoire de la belle et noble France. Elle s'attardait aux principales époques, elle peignait les grands hommes et les femmes supérieures de la race française. Elle louait leur culture, elle rapportait leurs paroles fières ou spirituelles, elle racontait mille anecdotes pigées ça et là, et en toutes occasions elle faisait ressortir la supériorité de la race. Et chaque fois qu'elle pouvait saisir une admiration quelconque chez sa tante, la jeune fille battait le fer chaud. Elle rappelait de suite que la race canadienne n'était ni plus ni moins qu'une soeur cadette. .. mieux que cela, une fille de la grande nation française Et de suite elle avait des noms canadiens tout prêts, des faits, des dates, des gestes de nos personnages historiques. Et Mme Renaud admirait toujours !
Puis, Lucienne passait aux grands esprits français de la littérature et des arts, elle émerveillait sa tante par le génie de la race et aussitôt elle profitait du moment pour faire remarquer :
— Ce n'est pas étonnant, ma tante, a»1 nous ayons parmi nous des historiens, des journalistes, des érudits, des poètes, que saisje ? Quand on descend d'une telle race il faut bien hériter de quelque chose de cette race !
Et elle citait nos écrivains: Crémazie, Fréchette, Chapman, Lemay, etc. etc.. tous ceux-là qui ne cessaient de veiller à la conservation du génie de la langue, à la garde de l'esprit de la race !
Enfin, Lucienne avait fini par faire reconnaître à sa tante que la race française du Canada n'était nullement inférieure aux autres races, et que tout canadien pouvait porter très haut sa tête normade et parler très fort son admirable langue, quand un dimanche soir — c'était le dimanche de la Passion—la sonnerie de la porte vibra pour la première fois depuis près de trois mois.
Ce fut une surprise.
M. Renaud, qui ne se lassait pas d'écouter Lucienne, grogna un juron de se voir ainsi dérangé et sortit du salon pour aller voir l'importun qui venait ainsi troubler leur tranquilité.
Mais en face du visiteur il demeura stupide d'étonnement: C'était le jeune Hartley !
Il parvint néanmoins à se remettre assez pour dire au jeune homme que Mme Renaud et Lucienne étaient au salon.
Le jeune Hartley s'y dirigea pendant que M. Renaud, tout perplexe, refermait la porte.
Puis il allait suivre le visiteur, lorsque la sonnerie vibra de nouveau.
— Diable ! murmura M. Renaud, est-ce la soirée aux surprises ?
Il attendit un instant avec l'air de se de mander s'il allait ouvrir ou non.
Enfin il se décida pour l'affirmative.
Cette fois M. Renaud recula d'ahurissement: le nouveau venu était Georges Crevier.
— Diable ! diable ! Densa M. Renaud, cela
se complique et je ne serais pas étonné
qu il y eût du grabuge dans la boutique !
Georges expliqua qu'il voulait avoir un entretien avec Mme Renaud et Lucienne.
Tout comme à Hartley M. Renaud indiqua le salon
Et M. Renaud se disait:
— Il va se passer quelque chose pour sûr. . . gare à Mélanie ! . .
Après avoir réfléchi un moment il se murmura :
— Tant pis, sacré chien ! Je ne m'en mêle plus ! . . . .
Et M, Renau î. au lieu de rentrer au salon, gagna la, salle à manger.
Au salon.
Hartley venait d'entrer.
M- - Renaud avait poussé un cri de joie et s'était élancée, bras ouverts, comme au retour d un fils cher longtemps disparu.
Lucienne s'était levée aussi: mais elle n'avait nas bouffé. Tout l'incarnat de son visage S'était subitement retiré pour faire place à une pâleur de marbre.
Déjà Mme Renaud s'informait de Mme Haï lie v, sa chère amie. Elle s'enquérait de la santé de M. Hartley, elle parlait, elle bredouillait, elle minaudait. . .
Mais l'entrée d'un nouveau personnage vint refroidir son enthousiasme.
Georges Crevier apparaissait....
Avec une exclamation joyeuse Lucienne se prêt i|)it:i au-devant du jeune homme dont cl-
le prit les mains.
Mme Renaud recula, tremblante, livide, presque rugissante, comme une bête à laquelle on vient d'enlever une proie, et qui recule pour mieux bondir. Et Mme Renaud recula jusqu'à une bergère dans laquelle elle s'affaissa.
Le jeune Hartley avait aussi reculé à l'apparition de Georges Crevier; il avait vu Lucienne, froide et dédaigneuse avec lui, se jeter presque dans les bras de l'autre, et il dut comprendre fortement, car il baissa les yeux lorsque Lucienne prononça, en le regardant, ces mots :
— Monsieur Hartley, c'est lui que j'aime !
Et ces paroles furent dites avec un accent si tendre de prières, de supplication, que le jeune Hartley releva soudain la tête. Il regarda longuement Lucienne avec une sombre amertume, puis, trouvant un faible sourire, il s'avança vers Georges €revier auquel il tendit la main disant :
— Monsieur Crevier, je vous laisse à elle. . . soyez heureux. . . .qu'elle soit heureuse !. . .
Et s'inclinant, il sortit.
Alors seulement Lucienne regarda Mme Renaud et, chose curieuse, Mme Renaud souriait mais oui, elle souriait et d'un bon
sourire. . . .d'un sourire de tante. . .d'un sourire de mère ....