‹ Fièvre typhoïde & fièvre puerpéraleChapitre 6 sur 17 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Dès la plus haute antiquité, les médecins se sont occupés de l'influence réciproque de la grossesse et des grandes pyrexies, et tandis que les uns considérèrent l’état de gestation comme une garantie presque absolue contre toutes les atteintes de la maladie ; d’autres, au contraire crurent pouvoir affirmer que la grossesse influençait fâcheusement les pyrexies ou recevait d’elles un caractère de malignité qu’on ne rencontrait pas en dehors d’elles.

Un troisième groupe d’observateurs pencha pour

une Opinion mixte et crut pouvoir prétendre qu’il ne pouvait exister d'influence réciproque entre la grossesse et les fièvres continues. |

Hippocrate, dans ses Aphorismes déclare nettement que «si une maladie se déclare chez une femme grosse, elle est mortelle » et après lui, Galien (1), Amb. Paré (2), professent une opinion identique. Mais bientôt, les avis se partagent, et l’absolue contradiction se manifeste. Sans entrer dans le détail des citations, qu’il

(4) Galien. De symptomatotum différentiis.

(2) Amb. Paré. OEuvres complètes. Edition Malgaigne. Paris,

nous suffise de rappeler que toutes les opinions se font jour entre ces deux opinions extrêmes de Mauriceau (1), pour qui : «toute maladié aiguë fait facilement avorter « la femme grosse, en la faisant très souvent périr « aprés être avortée, » et celle d’Alp. Leroy (2) qui considère la grossesse comme si heureuse pour lorganisme qu’il n'hésite pas à « assurer physiquement qu’une femme enceinte conserve Île jour jusqu’à son accouchement. »

Ant. Petit, n'écrit-1l pas dans son Traité des maladies des femmes enceintes : «Il semble que la nature attentive « à leur état, éloigne d'elles tout ce qui pourrait écraser le précieux fardeau qu’elles portent... Non seule- « ment, les femmes grosses sont exemptes de plusieurs maladies, mais la grossesse les guérit d’un grand « nombre d’autres, »

Que faut-il penser lune pareille divergence d’opinions chez des observateurs dont la sagacité a en souvent lieu denous étonner? Ces contradictions ne proviendraient-elles pas de ce que ces médecins ont confondu en un seul, une série d’états infectieux fort différents les uns des autres et qui pour cette raison devaient influencer différemment l’état de gestation ?

Une autre cause de divergences d’opinions est née de

(4) Mauriceau. Traité des maladies des femmes enceintes,

(2) Essai sur l’histoire naturelle de la grossesse et de l’accouchement. Genève 4787,

Pidée particulière que chaque auteur se faisait de la grossesse; les uns la considérant, purement et simplement comme une fonction physiologique ; les autres en faisant un état pathologique auquel ils allaient jnsqu’à assigner une thérapeutique (Boissier de Sauvage).

Quoiqu'il en soit, aucun de ces observateurs qui ont étudié les rapports de la grossesse et des pyrexies ne laisse entrevoir l'influence possible de celles-ci sur Papparition de la fièvre puerpérale. La rétention des lochies, l’éxubérance du lait, les vices des humeurs, sont les seules causes invoquées par la pathogénie des accidents puerpéraux qu’ils connaissaient d’ailleurs très bien ; et les fièvres continues ne sont jamais considérées | dans leurs rapports avec cette complication de la grossesse.

Lorsque Eouis (4), à la suite de ses admirables observatious recueillies à l’Hôtel-Dieu, eut dégagé la fièvre typhoïde du chaos des fièvres continues et affirmé à ceite affection une individualité clinique que nulle autre ne posséde à un plus haut degré; un certain nombre de eliniciens s’occupèrent de l’action réciproque de la grossesse et de cette pyrexie.

Les premiers observateurs furent loin d'émettre des opinions comparables ; et l’on put voir émettre encore à ce sujet les avis les plus contradictoires. Un double

(4) Louis. Recherches anat. pathologique et thérapeutique sur la maladie connue sous Le nom de fièvre typhoïde 1829. Paris, 2° édit. 1841

courant d'opinions se manifeste; ettandis que la majorité des auteurs admet que la femme en état de gestation est soumise aux mêmes lois d'infection que les autres sujets, d’autres avec Niemeyer, Rokitansky, elc., pensent qne la grossesse va conférer une immunité absolue à l’égard de la fièvre typhoïde. Parmi ceux, enfin, qui reconnaissent possible l’éventualité de l’infection typhoiïdique pendant la grossesse ; les uns ne peuvent admettre une influence réciproque de ces deux états physiologique et pathologique tandis que d’autres affirment que la pyrexie va imprimer à l’état de gestation un caractère de gravité particulier.

Gusserow, dans un travail publié en 1880, dans le Berlin Klin. Worchenschr, rapporte que sur 1,420 cas de fièvre typhoïde observés à l’hôpital de Bâle, on a trouvé seulement 18 femmes enceintes ; et à Vienne, 24 sur 1,852 typhiques : c’est-à-dire, une moyenne au total de 12 à 13 pour 1,000. Et il ajoute que dans ces conditions, la proportion des avortements observés fut de 83 pour 100 à Bâle et de 58 à Vienne. Ce sont sur— tout ces derniers chiffres que nous retiendrons, d’abord parce qu’il nous importe de savoir exactement dans quelles proportions se produit lavortement ou l’accouchement prématuré, et puis, parce que nous n’attribuons qu’une importance relative à la première statistique de Gusserow. Cet auteur donne en effet des chiffres se rapportant à la morbidité totale, hommes, femmes et enfants, tandis qu’il n’aurait dù rapprocher

du chiffre des fenimes grosses atteintes, que celui des femmes à l’âge, et dans les conditions naturelles de la gestation. La même critique s'adresse aux chiffres de Zuelzer (1).

Il nous importe d’ailleurs secondairement de préciser exactement le degré de fréquence de l'infection typhoïdique pendant l’état de gestation ; nous devons considérer surtout l'influence réciproque de ces deux états quand ils viennent à coincider. À cet égard, mais sans abuser des citations, il importe de consigner ici opinion des observateurs les plus autorisés ; nous constaterons quel peu de cas on a semblé faire jusqu’à ce jour de linfection puerpuérale consécutive à la fièvre typhoiïde.

Pour Cazeaux (2): « La fièvretyphoïde peut atteindre « la femme pendant la grossesse et à toutes lesépoques « de la grossesse. Dans les premiers mois de la gesla- « tion, elle provoque surtout l'avortement; cet acci- « dentsurvient dans le premier, quelquefois dans le « second septenaire de la maladie. »

Bourgeois (3), dans un travail assez complet lu à l’Académie de médecine en 1861, présente des conclusions identiques aux précédentes en ce qui concerne l'influence réciproque de la grossesse et de la fièvre typhoïde. Les observations portent sur 37 femmes

(1) Zueczer. Monatschrifft f. Geb. 1880.

(2) Cazeaux. Traité théorique et pratique des accouchements. (3) Bourégois. Mémoire à l'Académie de médecine.

Chellier 3

atteintes de dothicuentérie et il note 22 fois l’expulsion du produit de la conception; il ne fait mention d’aucune complication d'infection puerpérale,

Griesinger (1), écrit dans son Traité des maladies infectieuses : « Quand les femmes sont frappées de fièvre « typhoïde, elles avortent souvent dans la première ou « la seconde période »; et à propos de la fréquence de l'interruption de la grossesse, ajoute : « Dans mon hô- « pital, j’eus 5 cas de fièvre typhoïde chez des femmes « enceintes ; toutes les cinq avortèrent, 3 moururent. « Dans lépidémie de Vienne, la fièvre typhoïde ne fut « observée dans ces conditions que 3 fois, il y eut « 3avortements. »

Liebermeister (2) à vu survenir l’avortement 45 fois sur 48 cas de fièvre typhoïde observés chez des femmes enceintes. Zuelzer (3) 14 fois sur 2%; Kaminsky (4), 57 fois sur un peu plus de 80 cas. Gusserow que nous avons déjà cité à propos de la fréquence de la fièvre typhoïde pendant la grossesse dénonce une proportion d’avortement ou d'accouchement prématuré de 83 pour 100 pendant l'épidémie de Bâle etde 58 pour 100 pendant celle de Vienne ; et il est un des premiers avec Lieber meister qui fasse mention de la fièvre puerpérale à propos de l'influence réciproque de la grossesse et de la

(1) GRissiNGER. Traité des maladies infectieuses.

(2) Liesermeisrer. Handbuch der speciellen Pathology and The rapy von Zienven. Leipzig, 1874.

(3) Loc. cit.

(&) Kamnsky, Deutsche Klinik. 1866.

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pyrexie lyphoïde. Il à paru à Gusserow, en effet, que « chez les typhiques l'infection puerpérale serait plus « facile », et il tend à penser « qu’il y aurait une cer- « taine parenté entre le poison infectieux de la fiévre typhoïde et celui de la fièvre puerpérale » et qu’il est très difficile de savoir quels sont les phénomènes qui dépendent de l’une ou l’autre cause. Le diagnostic différentiel, ajoute-t-il, est d'autant plus difficile à établir que les. malades avortent le plus souvent après avoir contracté la fièvre typhoïde et que les symptômes de l'infection puerpérale viennent simplement se surajouter aux manifestations de l'infection typhique. »

Liebermeister, quoique d’une façon moins nette, entrevoit aussi l’infection puerpérale comme complication possible de la fièvre typhoïde; et enfin Goltdammer qui a vu sur 17 avortements de femmes atteintes de fièvre typhoide, 7 femmes mourir dont 3 immédiatement après, de fièvre puerpérale.

Grisolle (4) signale également le ha d'infection

-puerpérale à la suite de la dothienenterie des femmes en-

ceintes et complète le nombre des observateurs de cette époque qui ont songé à cette funeste complication sans toutefois en rechercher la cause, en dégager le mécanisme.

Contrairement à ses devanciers, Martinet (2), dans un important travail publié en 1883 dans l’Union Médicale

(1) Grisozce. Traité de Pathologie.

(2) Marriner. Union médicale, 1883.

Va

jusqu’à avancer que dans la fièvre typhoïde, les

accidents puerpéraux sont exceptionnels. « La septi-

cémie puerpérale, écrit-il, ne semblerait-elle pas devoir se montrer tout naturellement alors que Porganisme vient d’être la proie d’une affection à laquelle personne ne refuse le caractère infectieux ? Enfin, n’a-t-on pas signalé l’analogie éclatante qui existe entre les deux poisons morbides, celui de la fièvre typhoïde et celui de la fièvre puerpérale? On devrait donc les voir se succéder presque fatalement, et repéndant c’est Ià ce qu'on observe presque jamais. L’on peut encore s'étonner à bon droit que nos malades aient été à labri de la seplicémie puerpérale, quand on pense qu’elles ont accouché dans un milieu septique par excellence, dans une salle d’hôpital où sur quarante malades, il y en avait de vingt à vingt-cinq atteintes de fièvre typhoïde, et quelquesunes avec de profondes escharres ou des abcès souscutanés en pleine suppuration. Les causes de cette iminunité nous échappent absolument et quelque so:1 la bizarrerie du fait nous devons la signaler. »

Nous ne sommes pas rnoins étonnées que l’auteur de

lPabsence de complications puerpérales au cours de épidémie de fièvre typhoïde observée par Martinet et il y a lieu d'admettre que les cas d’ailleurs peu nombreux dont il tire une conclaston ont été d’une bénignilé inaccoulumée et nous verrons plus loin, qu’ainsi que le professe M. Chantemesse, la fièvre typhoide des

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