CHAPITRE XIV
A ■■ contrebandier-nouvelliste » nouvelliste policier. Les origines de Moutiy, son enfance, sa lulle contre la misère. Créateur du roman feuilleton et parfait nouvelliste. Il fait le commerce des nouvelles autorisées. — II. Son grand client, Voltaire. Premier séjour de Mouhy à la Bastille. Un nouvelliste commissionnaire en marchandises. Suites de F « inaisance » : Mouhy s'enrôle parmi les bulletiniers de la police. — III. Il devient le prototype du reporter mondain : « nous jasâmes ». Mouhy à la Comédie- Française. Sa haine des feuilles clandestines et des gazettes étrangères. — IV. Malgré toutes ses précautions, il est brûlé comme nouvelliste autorisé. — V. Deuxième séjour à la Bastille : il a « prévariqué ». Complète déconfiture. Le Papillon. — VI. Jugement des contemporains sur le chevalier de Mouhy.
De tous ces informateurs aux gages du gouvernement, celui qui accuse le plus de relief est assurément Charles de Fieux, chevalier de ]\Iouhy.
Sur lo chevalier de Mouhy, B. A. ms. 11498, f. 199-224; ms. 11575, f. o()-18S, et les sources citées dans les Lettres de cachet <ï Paris n" 3 838; — Rivarol, Petit alvianach des grands hommes, Paris, 1788; — Monselet,
212 riGAPvO ET SES DEVANCIEllS.
On voudrait faire revivre ici sa figure de nouvelliste-policier, comme pendant à celle de Cabaud de Uambaud, le contrebandier-nouvelliste.
Le chevalier de Rlouhy, né à Metz, le 9 mai 1701 ', était de bonne famille, neveu de Tauteur dramatique Longepierre.
« A peine sus-je marcher, écrit-il, que je donnai des préjugés de ce que je serais un jour : j'étais d'une curiosité sans égale, j'écoutais à toutes les portes, je regardais à travers les serrures et rien ne se passait au logis et dans le quartier que je n'en fusse exactement informé, n On le punissait en vain; « l'ascendant me dominait ». Mis au collège de bonne heure, il y porta ce besoin d'information. « J'étais le fléau de mes camarades. J'épiais toutes leurs actions et j'en rendais compte au régent. » Trait de caractère qui devait faire sa carrière.
Sans fortune, il épousa d'inclination une jeune fille aussi pauvre que lui, et, à l'âge de quarante ans, il était père de cinq enfants.
Pour faire subsister sa famille, il n'avait que sa plume, une plume à vrai dire d'une fécondité incroyable. Le Colporteur de Chevrier en parle ainsi :
li'S Oublict et IfS dijdaiynrs, t. 1, Paris, 1857; — Paul d"Estréc, le Cl:eralicr de Mouhij, dans la Revue d'Iiistoire littéraire de la France, ann. 1897, p. 195-238.
Lo roman ])ubli6 par Mouhy sous lo titre la Mouche ou les espiègleries et aoeritures (jalanles de ISiijand, (2'^ éd. Paris, 1777, 4 vol. iii-12), ne contient pas l'histoire de sa vie, mais, sans aucun doute, l'auteur s'y est ."epréscnté sous les traits de son licros.
l. Les Aventures de Biijand '.•ommcnecnt par ces mots : « Je suis né en 1701.... «
« Cétait un ouvrage qui venait de paraître sous le titre (les Délices du senlimenl, un petit roman du chevalier de Mouhy, en quatre gros volumes.... ' » Que si les quotidiens modernes, avec leurs feuilletons sensationnels à Tusage du grand public, eussent déjà existé, Mouhy aurait gagné beaucoup d'argent.
Ecrivain inlassable : en la seule année 1733, il fit paraître douze volumes el sur les sujets les plus divers; mais comme toute cette littérature, quelle qu'en fut l'abondance, ne suffisait pas à le faire vivre, il y joignit l'industrie des gazettes h la main.
En ce métier de nouvelliste, ses qualités, ou plutôt SCS défauts devaient le servir. « Heureuse curiosité! dira-t-il, combien vous suis-je redevable! »
Contrairement à son contemporain, Cabaud de Rambaud, Mouhy était un nouvelliste autorisé. A son « bureau d'adresse », indiqué par une enseigne, rue Saint-Honoré, vis-à-vis l'Oratoire, se rédigeaient les gazettes; là se trouvait, à toute heure, un commis, nommé Augier, pour recevoir les visiteurs; là les Parisiens venaient prendre des informations, des abonnements, ac^ieter la feuille, apporter des échos ou des réclame i payantes. En septembre 1744, le peuple se préparait à fêter le roi qui revenait de îMetz oi^i il avait failli mourir; mais la nouvelle se répand que Louis XV a repris IMme de Châteauroux et s'apprête à délaisser la reine, une fois encore,