‹ Figaro et ses devanciers. Avec la collaboration de Paul d'EstréeChapitre 3 sur 178 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

l. Les ancêtres de nos journalistes : aimables irazetières du grand siècle. — IL Mander des nouvelles publi(iues est un devoir de société. — III. Gazettes circulaires et gazettes de ruelles. La « lettre de nouvelles ». Beaux esprits et grands seigneurs nouvellistes. — IV. La marquise de Balleroy et ses « gros cahiers de nouveautés ». Ses fournisseurs : la famille, les amis, la livrée. Le bout de l'oreille de Figaro. — V-YI. Variété de ces correspondances-gazeltes : édilorial, éclios mondains, poésies, feuilletons dramatiques, scientifiques et bibliographiques. Les porte-feuilles du Président liouhier. — VIL Comment les lettres à des particuliers deviennent des lettres au public.

A défaut de nouvelles fournies par les journaux, les lettres privées tenaient lieu de gazettes. Et voici les premiers et charmants journalistes : Mme de

Sévig-né, iMme de Grignan, Mlle de Scudéry, Mme dlluxelles, Mme de Maintenon, Mme de Caylus, Rose de Launay, qui devint en se manant Mme de Staal — sans oublier Mme de Staël — Mlle de Lespinasse, Mme du Delïand, Mlle Aïssé. « Je n'ai pas de plus grand plaisir que de causer avec vous, écrit cette dernière à Mme Galandrini (décembre 1726). J'écris les nouvelles que je sais bien. Je n'aimerais pas à vous mander tout ce qui se dit à Paris. Vous savez, Madame, que je hais les faus'Setés et les exag-éralions; ainsi tout ce que j'écrirai sera sûrement vrai. »

Le contingent fourni par le sexe fort, pour être d'aspect plus sévère, n'enrichit pas cette g-alerie de portraits moins brillants : Peiresc, Balzac et Voiture, Gui Patin, Montreuil, IVlézeray, (-hapelain. Ménage, les abbés Du Bos et de Francastel, Emmanuel de Goulangcs, Bussy-Rabutin, Gaignières, Saint- Evremond, P»aynal, Voltaire, Diderot, et combien d'autres.

Les plus grands seigneurs sont astreints à l'office d'informateurs. De Paris, le 11 juin 1705, le duc de Coislin écrit à son collègue de l'Académie, Daniel Muet, /ivèque d'Avranches :

« Vous trouverez. Monsieur, ci-jointes les nouvelles publiques. Je tâcherai de ne vous laisser rien ignorer. »

Quels remous faisaient dans les provinces silencieuses, dans « la campagne », comme on disait, les lettres qui venaient y jeter les bruits de la ville, de la Cour et des armées! « Vous ne savez pas, notait

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Bussy, vous autres qui n'avez jamais bougé de Paris, ce que c'est que la rusticité des provinces. »

Mme de Sévigné « raconte tout ce qu'elle sait; et, comme elle a de grandes relations et qu'elle fréquente les bons endroits, elle sait à peu près tout ce qui se fait ou se prépare. II n'y a point d'intrigue intérieure, point d'événement politique ou militaire auquel elle ne touche en passant : en sorte que si nous voulions la suivre dans tous ses récits, c'est l'histoire entière de cette époque que nous serions forcés de raconter ^ »

Et Mme de Sévigné elle-même, quand elle se retire aux Ilochers, afin d'y réaliser les économies qui soutiendront le faste de sa chère fille, n'est-elle pas la première à désirer toutes les nouvelles du jour? Elle passe, en son château de Bretagne, une grande partie de l'année; elle y peut entendre, dans une solitude agreste, « le rossignol, le coucou et la fauvette ouvrir le printemps des bois »; y rester toute une après-dîner au milieu d'une prairie, à « causer avec ses vaches et ses moutons » ; s'y reposer à l'aise, durant la saison chaude, sous la feuillée des chênes centenaires; l'automne arrive, et c'est encore aux Rochers que la spirituelle marquise voit couler « ces beaux jours de cristal de l'automne, qui ne sont plus chauds et qui ne sont pas froids » ; l'hiver môme l'y trouve toujours, l'hiver où, sous les rayons obliques du soleil , « les arbres sont parés de perles et de cristaux )> ; mais la pensée

1. Gaston Boissier, Mme de S'cciyin\'.-j' éd., Paris. ISSS. p. 151-55.

de l'aimable femme est demeurée à Paris, dans son hôtel du Marais, habité avant elle par les Kernevenoy, ou à Versailles, parmi les splendeurs dorées de cette galerie des glaces, où tant d'ambitions inquiètes cheminent sous les propos mondains. Aussi voici la noble gazetière, si empressée hier à répandre dans « la campagne » les nouvelles de la capitale, qui attend aujourd'hui, avec impatience, en son « désert », les lettres que doivent lui envoyer ses correspondants de Versailles et de Paris. Il n'est renoncement qui vaille. Après la mort de Louis XIV, Mme de Maintenon est allée se cloîtrer à Saint-Cyr. Mais, là encore, revenue de tout, il faut qu'elle sache tout. Elle s'impatiente d'être délaissée par Mme de Caylus. Puis un cri de joie : « Quel paquet (de nouvelles) reçus-je hier au soir, ma chère nièce! Et quel malheur d'être sensible au bien public et particulier! Mais change-t-on dès qu'on est en retraite i? »

C'est donc un devoir de société que d'insérer des nouvelles dans les lettres qu'on écrit, de « participer » à parents et amis les faits de la Cour et de la Ville dont on est informé. Veut-on se soustraire à cette obligation? — Il faut s'en excuser; c'est ce que fait la spirituelle jeune femme qui sera plus

1. LettTP du 16 févr. 171G. Rébelliau, Bévue bleue, 10 févr. 1906, p. 169.

tard Mme de Mainlenon, quand elle écrit au maréchal d'Albret, le 19 juillet 1671 : « Je passe les jours à travailler en tapisserie, enfermée dans ma chambre, et ainsi je suis très mal instruite de ce qui se passe* ». La marquise d'Huxelles, en terminant une lettre à Gaignières, après avoir abordé diverses questions personnelles : « De nouvelles, vous êtes à la source avec de telles gens que ceux que vous me marquez; ainsi, Monsieur, je finis... ^ ».

Cette épître, toujours attendue et si précieuse, il n'était pas permis de la garder par devers soi, pour son égoïste satisfaction. On se la passait de main en mam; on en tirait des copies qui circulaient par la ville, ou qui, à la campagne, étaient portées de château en château, et voyageaient môme en lointain pays^. On s'en « parait », comme écrit Coulanges. Parents, voisins, amis, étaient invités pour Tentendre lire après le dîner, quand la compagnie se groupait autour de la grande cheminée, où brûlaient les bûches d'orme ou de frêne, où les bourz'ées crépitaient au mouvement de leurs frêles flammes bleues.

Voici le tableau, sous la plume du comte d'Avaux, qui écrit à Voiture : « La sœur du duc d'Anguien lut

1. Correspondance de Mine de Maintenon, éd. Geoirroy, I, -iT.

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