‹ Figaro et ses devanciers. Avec la collaboration de Paul d'EstréeChapitre 30 sur 178 · Rapport du 10 mars 1717. H. A. ms. 11511, f · texte numérisé non relu

Rapport du 10 mars 1717. H. A. ms. 11511, f

gardes françaises. Elle a déjà été plusieurs fois saisie (à cause de son métier de nouvelliste), mais n'en continue pas moins à faire des nouvelles. Elle a quatre copistes. » A chaque « ordinaire », pour dépister la police, elle changeait de quartier*.

Marie Rongeard, une autre « gazetière », est blanchisseuse ; c'est une jeune femme de vingt-quatre ans, veuve d'un marchand mercier de Fresnay-la- Mer, en Normandie. Mariée dès l'âge de douze ans, restée veuve à vingt-deux, avec plusieurs enfants, elle est venue à Paris, où elle a fait successivement les métiers de blanchisseuse et de lingère; puis, par l'entremise d'un certain Cordier, qui copiait des nouvelles à la main, elle a été employée par un « bureau » comme colporteuse : elle gagnait sa vie à distribuer aux abonnés de Paris les « paquets », c'est-à-dire les enveloppes contenant les nouvelles.

Cordier, âgé lui aussi de vingt-quatre ans, commis aux consignations du Parlement, ne tarda pas à trouver avantageux de garder par devers lui l'une des copies qu'il transcrivait et, en la répandant à son tour, de se créer une clientèle, à laquelle il se mit à vendre comme sienne la rédaction d'autrui.

Il s'associa Marie Rongeard, qui, femme de tête, ne tarda pas à prendre la direction de l'entreprise et à lui donner une organisation indépendante. « Cordier lui servait, tant à écrire les nouvelles

1. Rapport de l'oussot, 15 juin 1744, 13. A. ms. 11 D14, f. -284.

qu'à lui chercher pratique et, du profit, ils vivaient ensemble'. » Comment se procurait-elle des informations? Elle les tirait d'autres gazetiers, soit qu'elle les leur achetât directement, soit qu'elle leur débauchât leurs copistes. « Je tenais des nouvelles, dit-elle, d'un écrivain de Tollot, qui les mettait chez le marchand de vin de la cour du Mai au Palais, et est habillé de rouge, de brun et de noir; et aussi de Sorel, écrivain du nommé Rambaud, qui sont en prison à la Conciergerie -. » Cordier allait chercher les « mémoires ». C'étaient des nouvelles, dit celui-ci, « que je tenais d'un habillé de rouge, à moi inconnu, âgé d'environ quarante ans, de taille d'environ cinq pieds deux pouces, portant ses cheveux en brosse, brèche-dents, qui me convint les tenir de la Conciergerie », c'est-à-dire des gazetiers enfermés à la Conciergerie du Palais. Marie Piongeard employait à son tour six copistes, preuve indéniable de la prospérité de son entreprise. L'industrieuse lavandière en avait logé un jusque dans sa chambre à coucher, où elle le tenait sous clé et le faisait travailler sous ses yeux; en tout bien, tout honneur, au reste, car c'était un vieux bonhomme du nom de Brunel, dit de Nojon, âgé de soixante-dix ans.

« Je me trouvais sur le pavé, raconte Brunel, causant avec un particulier, apparemment de la connaissance de ladite Rongeard, qui l'avait accosté. Elle lui demanda s'il ne connaissait personne pour

1. InteiT. de M. Rong-eard, -27 juin 1141. B. A. ms. 11541, f. 34-2. ■2. IbkL, f. 349.

écrire quelque chose. Sur-le-champ ce particulier lui dit, en me montrant :

'< — Voilà un sujet qui fera bien votre affaire « Et ladite Rongeard m'emmena dîner avec elle. A table, elle me dit qu'elle voulait m'occuper à écrire des nouvelles, et, en eflet, après le dîner, je •me suis mis à en écrire, ce que j'ai fait pour elle à tous les ordinaires, ignorant que la chose fût prohibée'. »

Enfin la jeune femme fut elle-même arrêtée et jetée au For-l'Évêque, d'où elle implorait la pitié du Magistrat pour ses enfants, « qui gémissent après ma liberté ^ ».

On voit ainsi, par l'exemple de la belle lavandière, comment des rameaux secondaires venaient se greffer sur la branche principale. Des nouvellistes de deuxième rang se procurent de la copie chez leurs confrères du premier plan et la débitent ensuite pour leur propre compte. Cette opération est souvent le résultat d'agissements frauduleux pratiqués par des journalistes indélicats qui volent à leurs confrères le fruit d'un travail personnel : ils peuvent le faire s'ils sont leurs copistes, ou bien s'ils obtiennent de quelque abonné des exem-

1. Interr. de N. lîruncl, 4 juil. Hll. B. A. ms. 11 541, f. 345. •2. G juil. 1714, iijid.

plaires déjà lus. Un certain Ratier transcrivait ainsi, en 1724, les feuilles que lui communiquait un laquais de M. de Gouvernet*; et c'était bien léventualité que redoutaient le plus les nouvellistes — après l'apparition toutefois de l'exempt armé de son bâton rouge et d'une lettre de cachet.

Mais ces emprunts pouvaient aussi être consentis par les nouvellistes, pauvres diables pour la plupart, et de cœur généreux. Voyant un camarade dans la peine :

« Tâche de te procurer des souscripteurs, je te passerai de la copie. »

Ou bien ils vendaient fort cher leurs informations à des confrères possesseurs d'abonnés qu'ils ne pouvaient eux-mêmes atteindre, ne connaissant pas leurs adresses.

Girardin, qui est prisonnier au Grand-Châtelet en 1744, assure au lieutenant de police que, s'il est coupable, ce n'est point comme auteur (rédacteur de nouvelles). Il se procurait des « mémoires » à raison de 9 livres par mois et les répandait ensuite « pour gagner sa vie et soutenir sa famille- ».

Pierre Noël dit de son côté :

« Las de solliciter des emplois, sans trouver jour à en obtenir aucun, je pris le parti de m'adresser, sur la fin du mois d'août, à Felmé (un nouvelliste réputé). Celui-ci s'engagea, après bien des instances, à me communiquer la feuille de chaque

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