‹ Figaro et ses devanciers. Avec la collaboration de Paul d'EstréeChapitre 47 sur 178 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

I. L'Ancien Régime ne peut luléror l'envoi de gazelles à la main hors de France. La politique de Mazarin, de Louis XIV et de Torcy continuée par les ministres de Louis XV. — II. Une vicliine de celle politique, l'académicien Maliudel : sa biographie. — m. Correspondances de l'étranger en France; les gazetiers de milord Taafle; Girod ■< le gazelier des Alliés » ; campagne de nouvelles anti-françaises au moment du siège de Berg-op- Zoom. — IV. Les ■< .autrichiens » et les « Lorrains ».

Les nouvelles envoyées à l'éti'anger présentaient un autre danger. Pour en comprendre la gravité, il faut avoir présente à Tesprit Torganisalion de Fancienne société; car, aujourd'hui, de pareilles préoccupations ne paraîtraient pas justifiées. Les communications étaient plus rares, elles étaient très lentes; et chaque nation formait comme une famille. C'était pis qu'une indiscrétion que d'aller raconter au dehors ce qui se passait chez soi. La

politique internationale avait un caractère tout différent de celui qu'elle présente à notre époque : elle était familiale et personnelle. Les sympathies individuelles, les liens de Tamitié, les relations entre les maisons souveraines et les principaux personnages des différents États européens y jouaient un rôle prépondérant. Qui sait si, en imposant le mariage de Louis XV avec Marie Leszczynska et en repoussant Toffre de l'impératrice Catherine, qui proposait une de ses filles pour le jeune roi, Mme de Prie, la maîtresse du duc de Bourbon, n'a pas changé les destinées de notre pays?

Marie-Thérèse n'ignorait pas que, pour s'assurer le concours des armées françaises dans la guerre qu'elle préparait contre la Prusse, l'essentiel était de gagner la Pompadour. De nos jours la favorite d'un souverain ne joue aucun rôle dans un conflit international. Et ces considérations doivent être répétées du haut en bas de l'échelle politique, où les faits allaient se compliquant en des détails infinis.

« Vous voyez bien ce jeune homme qui est assis au bout de la table, disait Maurepas; c'est l'homme le plus puissant du royaume : il est l'ami de ma femme qui fait tout ce qu'il veut, et je fais tout ce que veut ma femme. «

Le propos est-il authentique? il caractérise du moins les contingences que nous nous efforçons de définir. Si, par suite d'une communication imprudente ou coupable, une puissance étrangère, intéressée à cette indiscrétion, eût appris que le comte

tic Maurepas subissait Tinflueiice de l'ami de sa femme, elle aurait pu faire de celui-ci sa créature. Il importait donc qu'elle ignorât la situation que notre homme d'État dépeignait en sa boutade.

Rouillé était un ministre des Affaires étrangères incapable. Son premier commis, l'abbé Delaville, suppléait à son insuffisance; mais Delaville suivait de confiance les indications de M. de Chavigny, ambassadeur de France en Suisse. Les gouvernements étrangers, au courant de cette situation, pouvaient en tirer de grands avantages, surtout s'ils connaissaient par surcroît les routes secrètes qui permettaient de surprendre Chavigny. Ajoutez qu'à cette époque les décisions d'un ministre étaient absolues : nulle publicité, nul contrôle parlementaire.

L'industrie de chaque pays avait ses secrets et chaque pays prétendait les conserver. Il n'était pas permis aux artisans d'aller porter leur travail au delà des frontières, pas plus qu'aux actrices d'exporter leur talent et leurs grâces.

Il ne nous appartient ni de louer, ni de blâmer ces exigences : elles constituent dans notre histoire un fait, un grand fait, un fait général, que nous avons à constater et qu'il serait oiseux de discuter.

Ainsi s'expliquent les propos de ces nouvellistes de café, rapportés, le 10 février 1732, par un c: observateur » du Magistrat :

« Louis XIV n'a jamais voulu souffrir les petites nouvelles à la main et il a fait arrêter pendant sa vie tous ceux qui les faisaient et débitaient, parce qu'il

en connaissait le danger par rapport à ses ennemis auxquels on les envoyait'. »

Ainsi s'explique encore cette lettre de Mazarin au sujet d'un certain Wicquefort, qui se donnait pour résident de l'Électeur de Brandebourg- et venait d'être écroué à la Bastille (31 juillet 16o9) :

« On ne saurait assez exagérer le mal que Wicquefort nous a causé par les avis qu'il a envoyés de tous côtés '-. »

L'un des plus grands ministres des Affaires étrangères qui aient honoré notre pays, Hugues de Lionne, en jugeait comme Mazarin. « Le sieur de Lionne — écrit Louis XIV, le 9 mars 1662, à M. de Lessins, son chargé d'affaires en Allemagne — le sieur de Lionne m'a rendu compte du préjudice qu'apportent à mon service les faiseurs de gazettes à la main... » Torcy prévient les plénipotentiaires français à Gertruydenbcrg de se tenir en garde contre un nommé Etienne Caillaud : « Ce particulier se mêle depuis longtemps du métier de faire passer des nouvelles de France en Hollande, et il est vrai qu'il est souvent bien averti'^. » Caillaud sera embastillé le 26 avril 1722, par ordre du cardinal Dubois, qui cependant était d'humeur indulgente, sous l'inculpation « d'avoir écrit à Rotterdam au sieur Grenon et de lui avoir mandé tous les faits publics qui se passaient dans Paris et tous les bruits de la ville et du royaume,

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