‹ Figaro et ses devanciersChapitre 10 sur 194 · février · texte numérisé non relu

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Reporters galonnés qui se glissent partout. On les rencontre au café, au Cours et aux Tuileries, dans l'antichambre des ministres, au parterre de la Comédie. Ils apprécient le jeu des acteurs et la valeur des pièces. Leurs aspirations littéraires s'élèvent plus haut encore :

« Les mémoires du cardinal de Retz, écrit l'un d'eux, font ici beaucoup d'effet. Us agitent les faibles et augmentent l'inquiétude des inquiets. » C'est un valet de chambre qui s'exprime ainsi au début du xvme siècle. Déjà ne croirait-on pas voir courir sur le papier la plume de Figaro?

Ils ont presque l'oreille du secrétaire d'État aux Affaires étrangères, jusqu'au 26 octobre 1706, tout au moins, où l'un d'eux écrit : « Plus de nou-i velles, Madame, les canaux en viennent d'être coupés par ordre de M. de Torcy, qui a fait arrêter trente commis qui se donnaient le soin de les répandre dans le public, malgré les défenses expresses qui leur en avaient été faites, novissime ». — Oui, novissime, du latin, — non de cuisine, mais d'antichambre.

Le chevalier Daydie, qui est à Mayac, écrit à la marquise du Deffand, le 29 décembre 1753 : « Le brave Julien m'a totalement abandonné ». Et pourquoi le brave Julien a-t-il abandonné le chevalier? « Les ministres lui ont fait défendre d'écrire des \ nouvelles. » Julien rédigeait sans doute un journal d'opposition; le gouvernement en a pris ombrage. « Mais Julien m'avait promis de me mander les nouvelles qui regardaient la santé de Mme du Châtelet,

écrit le chevalier; les ministres ne peuvent pas s'opposer à cela l. »

Que souhaiteraient de plus nos gazetiers en mandille? Ils inquiètent le gouvernement.

Ils tiennent des « bureaux de nouvelles »; un « contoir », pour reprendre l'expression de l'un d'eux; un jeu de mots et qui pourrait être plus mauvais.

Mais aussi, quand le contoir est vide, quelle désolation! C'est un billet de 1709 à Mme de Balleroy :

« Ici point d'événements qui vaillent la peine d'être ramassés. Je m'en rapporte à M. l'abbé votre frère, qui roule continuellement dans le monde et qui ne sait rien. Point de morts (si c'est permis!), point de mariages, point d'intrigues galantes, ou, s'il en est, elles se font sourdement, toute la pauvre nature paraît dans une inaction étonnante. »

Parmi ces correspondances, gazettes de l'époque, il en est de toutes formes et de toutes nuances, de grandes et de petites, le Temps et le Petit Journal, celles qui sont de l'opposition et celles qui favorisent le ministère ; il s'en rencontre de graves,

1. Correspondance de Mme la marquise du Deffand, éd. Lescure (Paris, 1865), I, 103, lettro du 28 janv. 1754.

comme le Journal des savants et d'autres dont l'humeur est folâtre comme celle de nos journaux amusants :

Ouvrons au hasard :

Le Régent aecorda hier au duc d'Albret le gouvernement. d'Auvergne, avec un brevet de revenu de 100 000 écus.... Le prince d'Auvergne, le comte d'Évreux et les Louvois; auront un pied de nez; ils disaient que le Régent avait promis de ne le lui jamais donner.

On travaille à force aux projets du duc de Noailles; mais, rien ne sort encore de la boîte de Pandore; cette alîaire arrête toutes les autres et rien ne finit. On nous promet tous les jours de l'argent, mais rien ne vient.

Le maréchal de Tallard a tant tripoté que le voilà enfin du Conseil.

On va y mettre le chancelier; ce n'est pas encore déclaré, mais c'est le secret de la comédie.

Etc.

Qu'est cela? Eh! mais une lettre que M. de Caumartin de Saint-Ange écrit, le 6 août 1717, à sa gracieuse sœur la marquise de Balleroy.

Telle fut la passion du temps. Ce n'était pas, | comme de nos jours, en offrant des gerbes de fleurs, que l'on était le plus assuré de plaire à j sa maîtresse : mais en lui adressant régulière-

ment, par Y « ordinaire », les nouvelles écloses du matin :

Vous voulez donc, jeune et charmante Iris,

Qu'on vous écrive des nouvelles?

Vous dirai-je des bagatelles

Ou des contes faits à Paris?

Ces secrets importants, que le matin voit naître

Dans la grand'salle du Palais, Passent sur le midi des plaideurs aux laquais

Et le soir les voit disparaître

Comme ce qui ne fut jamais.

De tous ces beaux discours que pourrais-je vous dire, Si ce n'est que c'est trop que de les écouler,

Qu'on fait mieux de n'en rien conter,

Mieux encor de n'en rien écrire *.

Aussi bien l'on aurait tort de croire que, seules, les jolies femmes fussent désireuses de nouvelles pour l'ornement de leur salon; les hommes les plus graves et les plus considérables témoignaient du même empressement.

Telle Mme de Balleroy en Normandie, tel le Président Bouhier à Dijon, dans son hôtel de la rue Saint- Fiacre, rendez-vous de gens de lettres et de beauxesprits. Ils y trouvaient une bibliothèque admirable et le plus intelligent des Mécènes dans le maître du logis, érudit impeccable et conteur spirituel, parlementaire de grande allure et membre de l'Académie française. Bouhier ne se contentait pas de mettre à la disposition de ses visiteurs ses livres rares et ses manuscrits précieux; il se plaisait à leur communi-

l B. A. ms. 3136, f. 259.

quer les lettres de nouvelles qui lui parvenaient chaque jour, de Paris, des provinces, voire de l'étranger. Ses commentaires en rehaussaient la saveur; mais aussi quelles peines se donnait-il pour être toujours bien informé. Et comme il savait entretenir le zèle de ses correspondants, en ne leur ménageant pas les réponses, trop souvent, hélas! au grand dam de ses pauvres doigts goutteux; commerce qui dura plus de vingt ans1.

Après les salons des jolies femmes et les « cabinets » des parlementaires, nous voici dans le calme austère des cloîtres, où de paisibles religieux ne se montrent, ni moins soucieux de recevoir des nouvelles, ni moins empressés à les envoyer 2.

La correspondance des Delahante, les fermiers généraux, a été publiée par leur descendant, qui fait cette observation : « En lisant ces lettres on a dû remarquer qu'elles auraient pu fournir des matériaux à toutes les rubriques sous lesquelles se divise aujourd'hui le texte d'un journal : Nouvelles politiques — nouvelles du grand monde — échos de Paris — nouvelles à la main — nouvelles financières — feuilleton dramatique; les nouvelles

1. Eram. de Broglie, les Portefeuilles du Président Douhier, Paris, ,j 1896, in-8.

2. Vanel, Un Nouvelliste lyonnais à la fin du règne de Louis XIV, Lyon,

de la Cour, qui n'existe plus, remplaçant celles du sport qui n'existait pas encore.... La lettre suivante de l'ami Sylvestre montrera que la correspondance privée fournissait aussi des « Monsieur de l'orchestre ' ».

Par leur caractère même, ces pages étaient donc pour le public autant que pour leurs destinataires. 11 ne restait plus qu'à les remettre au typographe.

Saint-Evremond écrit de Hollande au comte de Lionne : « Vos lettres sont si jolies et si délicates que les imprimeurs de ce pays-ci, aussi empressés que ceux de France, ne manqueraient pas de me les demander s'ils savaient que j'eusse quelque chose d'aussi bien fait2 ». Et Gourville à Mme d'Huxelles : « J'ai trouvé votre lettre d'un si agréable style que je me propose de la mettre dans mes petits ouvrages, pour les rendre plus agréables à ceux qui voudront se donner la peine de les lire ».

Déjà nous sommes en plein journalisme. Encore

lune modification de pure forme et nous avons la

[presse telle que le xvne siècle l'a connue : adresser

iirectement. au public ce que déjà l'on imprime, ce

[qui, en somme, lui est destiné.

1. Adr. Delahante, Une Famille de finance au XVIIIe siècle (2e éd., 1881,

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