Correspondance de Marville, éd. Boislisle, II
Moras, dans son cadre favori, c'est-à-dire à la Comédie, an milieu dn parterre. L'héroïne se fait indiquer les célébrités qui sont dans la salle :
« Quel est donc cet homme, qui s'assoit, qui n'est pas beau, mais qui a l'air si noble?
— C'est le chevalier de Mouhy ».
Mais, qu'il traite de spectacles ou d'affaires politiques, d'histoires galantes ou d'opérations militaires, jamais Mouhy ne laisse passer l'occasion de se déchaîner contre ses concurrents, contre les nouvellistes de contrebande, les « faux nouvellistes », qui lui enlèvent tant d'abonnés. Ses bulletins de « nouvelles autorisées », qui passent sous les yeux du Magistrat, reviennent sans cesse sur ce chapitre ; ils appellent les pires rigueurs sur s' les rédacteurs de ces feuilles clandestines, « qu'on devrait anéantir rigoureusement et dont le nombre augmente au lieu de diminuer... ». Manille se laisse toucher : il cherche « ce qui est à faire, étant constant que ces contrebandiers ruinent ce pauvre diable de chevalier de Mouhy».
Celui-ci professe une égale horreur pour les journaux étrangers, pour les gazettes de Londres, de La Haye et d'Amsterdam, qui viennent également lui enlever des clients. Reproduisant, le 16 janvier 1744, des commentaires, recueillis à la Comédie, sur quelques articles hostiles à la France que venaient de publier les papiers de Londres : « On a beaucoup badiné sur l'impertinence du gazetier anglais, niais en même temps on a beaucoup blâmé la tolérance du ministre pour la distribution qui se fait à Paris
des gazettes étrangères ». D'où il suit — et c'est la conclusion même des spectateurs de la Comédie- Française — « qu'on devrait défendre sérieusement des lectures aussi dangereuses et qu'il suffit en France des gazettes françaises et des manuscrits permis1 ».
Mouhy découvre -t-il qu'un de ses abonnés, nouvelliste lui-même, tire de ses feuilles des « mémoires » pour rédiger une autre gazette, destinée à d'autres abonnés — procédé connu — il n'est pas long à faire poursuivre le plagiaire. « Godefroy Laloyau, gazetier et praticien au Palais, a l'honneur de remontrer au lieutenant général de police que, le 1er février 1745, le sieur Charles de Mouhy, auteur des Nouvelles à la main, l'a fait arrêter par un commissaire et un inspecteur de police et fait conduire prisonnier au For-1'Evêque... » Mouhy lui avait consenti un service, à raison de 4 livres par mois 2, et Laloyau ne croyait pas mal faire en composant, à l'aide des « mémoires » qu'il tirait de son grand confrère, de nouveaux « manuscrits ».
Contrairement à Cabaud de Rambaud, ce que Mouhy redoute, ce n'est pas une descente de police — il est le protégé du Magistrat — mais la révélation du métier qu'il fait.