B. A. ms. 11 572, f. 186 et
Ce qui provoque chez lui des crises morales. 11 compte que le produit de ses nouvelles pour le public suffira à sa subsistance », et prie son « bienfaisant » protecteur de lui retrancher ses émoluments. Mais Marville, pour que Mouhy ne vienne pas le lendemain le supplier de les lui rendre, croit plus simple de les lui conserver, de lui continuer « ses bontés », auxquelles notre publiciste se résigne, tout en les déclarant pour lors insuffisantes. Il est obligé, dit-il, « d'employer tout son temps à former des liaisons avec d'honnêtes gens et de les entretenir, pour être en état d'envoyer au Magistrat une feuille tous les jours ». La misère le presse. « Me trouvant dans cette situation, je ne puis travailler pour vos feuilles, Monsieur, avec la liberté d'esprit qui convient pour les rendre plus intéressantes. Je ne parle point des peines du corps et de l'esprit, pour écouter et faire parler cent personnes par jour, surtout quand on est obligé de s'envelopper éternellement d'un voile impénétrable pour ne point être soupçonné.... »
Or, un beau jour, ce « voile impénétrable » fut pénétré, et dans les conditions les plus critiques pour le pauvre chevalier, représailles d'un confrère. Mouhy, afin de se faire bienvenir dans les salons où il fréquentait, y donnait volontiers lecture, à titre de primeurs, des mémoires et des correspondances qu'il recevait. « Il arriva dans une maison, au moment qu'on allait se mettre à table; il y avait nombreuse compagnie, et, par l'éloge qu'il fit d'un mémoire tout frais qu'il tenait en main, on se jette
dessus avec avidité. Mais quelle ne fut pas la surprise, quand l'infatigable distributeur de nouvelles vit que, dès la troisième page, il y était peint luimême comme un espion de police et comme un être des plus dangereux, dont il fallait se préserver1. »
La dernière des gazettes rédigées par Mouhy pour la police, au moins de celles qui sont parvenues jusqu'à nous, est datée du 5 février 1745. Le 15 février, il était ramené à la Bastille pour la seconde fois. 11 avait « prévariqué ». Non content de faire à ses abonnés un service de « nouvelles autorisées » — c'est-à-dire revues et approuvées par le Magistrat, — le chevalier envoyait aux généraux et aux officiers supérieurs en campagne, la copie de ses gazetins secrets : c'étaient les maréchaux de Saxe, de Goigny, de Belle-Isle et de Richelieu. En retour, leurs secrétaires lui adressaient le journal des opérations .militaires, précieuse aubaine pour sa gazette; service d'informations réciproques qui fonctionna pendant les derniers mois de 1713 et pendant l'année 1744 tout entière2. Du fond de la Bastille, il adresse, une fois de plus, au lieutenant de police ses suppliques
1. Lettres d'un Indien a Paris, Amsterdam et Paris, 1789, 3 vol. in-12, I, 295.